Collection S. de Lovenjoul, 11 août 1860, f. 58, inédite
à travailler moins (et il m'est bien permis d'y penser après avoir tant travaillé) sans aspirer cependant au repos des g-ens riches, car sans le travail, que deviendrais-je? Je me porterais probablement moins bien. Seulement, je voudrais aller de temps en temps en Savoie Tété, comme je viens de le faire pour six jours, et attendre quatre ou cinq ans que l'un de mes fils puisse prendre la place.
« Sans plus de phrases, en lisant vos épreuves de la quatrième partie que j'avais emportées à Ronjoux (c'est le nom de notre propriété près de Chambéry) je me disais que nous devions finir ensemble, si vous me permettez ce rapprochement et ce langage, notre carrière de grande activité, comme nous l'avons commencée... Je songeais à ce qui pourrait réaliser ce désir ; je pensais enfin, en relisant vos belles descriptions du Velay, à ce que vous pourriez écrire sur la Savoie, à mon projet favori de vous avoir un jour pour cela à Ronjoux. De tout cela, il résultait une sorte de combinaison en germe, mais que je ne possède pas encore assez pour vous la détailler.
« J'aime mieux vous dire ceci très simplement : j'ai une modeste aisance, acquise par plus de trente ans de travail ; la Revue est en pleine prospérité et j'en ai refusé i 400 000 francs; mais un recueil est toujours une chose aléatoire, je n'en ai pas d'ailleurs tout à fait la moitié, et si j'ai refusé ces 1400 000 francs, c'est qu'ils me paraissaient venir d'une source qui ne me convenait pas. C'est que la Revue pouvait entrer dans une voie que j'aurais vivement regrettée. Je n'ai pas heureusement une grande âprelé de biens, ma position me suffit, et je puis abandonner quelque
chose au hasard ; je laisserai toujours à mes enfants plus que je n'ai reçu de mon père ; ils travailleront d'ailleurs, comme le doit tout honnête homme.
« Ainsi la Revue peut bien faire quelque chose de plus pour vous et pour moi, en m'adoucissant un peu mon dur métier depuis trente ans.
« J'en viens à vous dire en toute cordialité : si je réussissais à vous faire assurer par la Revue pendant quatre ou cinq ans 12 000 ou 15 000 francs par an (payés mensuellement ou autrement à votre choix) en vous permettant de travailler moins peut-être, de travailler du moins à votre aise, cela vous irait-il? La somme serait-elle suffisante pour vos besoins, en ajoutant à cela votre revenu et le produit de vos œuvres anciennes?...
« Si la somme vous convient, que pourriez-vous offrir en échange à la Revue par an ? ou si ceci ne vous convenait pas, que me demanderiez-vous, si de mon côté je vous demandais par an deux ou trois volumes pendant quatre ans? Ne serait-ce pas vous demander trop de travail?... Je vous envoie à peine en germe le résultat de mes réflexions en Savoie. »
Je ne sais si cette proposition émeut George. Si elle en a de la reconnaissance à François Buloz, sa réponse est fort sèche. Le chiffre proposé ne lui semble pas suffisant. On lui a fait d'autres offres qui seraient plus avantageuses, d'ailleurs elle ne peut se passer de l'assentiment d'Aucante. . . Mais il lui faut 25 000 francs par an. « Voyez si c'est possible. Je n'y gagnerais
rien, j'y perdrais plutôt, mais la tranquillité des relations et le plaisir de s'adresser à un certain public vaut bien cela... »
Est-il besoin de dire qu'après cela, François Buloz se conforma aux désirs de George Sand? Moyennant trois ouvrages annuels, la Revue d'une part et l'édition des œuvres anciennes de l'autre, fourniront à George une rente de 22 500 francs annuellement. Si elle écrit en outre des ouvrages nouveaux, ils lui seront payés en dehors de ce contrat 5 500 francs, mais ni M. Aucante, ni François Buloz ne souhaitent que leur ami se charge actuellement de cet excès de travail.
George Sand, à la fin de cette année 1860, fut assez gravement malade pour donner de sérieuses inquiétudes aux siens. « Vous m'avez... tous ramenée à la vie, écrit-elle en novembre à Pauline Viardot. J'ai senti sur mon lit d'agonie que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la torpeur finale... » Cette maladie , d'ailleurs , l'indigne , elle avait, jusqu'ici, une santé solide et s'y habituait, et puis, « cinq jours d'agonie » lui ont coûté 1000 francs : elle trouve cela trop cher ! Elle avait pourtant deux médecins dévoués à son chevet ! (L'un d'eux était le Dr Vergne qu'elle appelle « mon adorable petit vieux docteur » et qui, certes, ne lui prenait pas d'hono- .raires...) Mais ses amis de Paris se sont émus de la savoir malade, et sont arrivés à Nohant, amenant
avec eux un « grand médecin » en consultation. Celui-ci arrive le matin, lui tâte le pouls, déjeune, la trouve en bonne voie, et pour ainsi dire hors d'affaire ; il approuve les soins qu'on a donnés jusqu'ici à la malade, fait un somme et s'en va en demandant 2 000 francs d'honoraires, son voyage payé. Étonnement général des amis de Nohant, et de « l'adorable petit D'' Vergne » qui tente de discuter, et de marchander cet Esculape ; finalement Esculape se contentera de 1 000 francs, rougissant de prendre si peu. George racontant cette histoire à François Buloz lui déclare : « J'ai joué de malheur, sur trente médecins excellents j'en connais au moins vingt-cinq qui ne m'auraient rien fait payer ! »
Après cette atteinte, au début de l'année 1861, George Sand forma le projet d'aller se reposer dans le Midi. Se reposer, George? C'est une façon de parler : celle des médecins, pas la sienne. Car elle ne comptait guère rester plus inactive au loin qu'à Nohant, mais le soleil qui se cachait à Nohant, lui était alors indispensable pour achever saguérison.
Elle se mit donc en route le lo février, vit Charles Poney à Toulon, mais renonça à habiter Hyères, car Maurice prononça : « Hyères est une ville d'Anglais où il faut toujours être sur son trente-six », puis finalement s'installa le 19 près de Toulon, à Tamaris, dans une petite maison posée au bord de la mer, au milieu d'une « flore africaine ». Dans ce
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coin sauvage George jouirait de la solitude qu'elle aimait.
Pour la servir dans sa retraite, elle trouva, avec l'aide des Poney, une cuisinière naine, aux gages de vingt-cinq francs par mois, et une sorte d'homme de confiance-factotum, qui se chargea des courses et des approvisionnements. Celui-ci faisait le marché chaque matin avec Bou-Maza, le petit baudet d'Afrique qui, fort économiquement, se nourrissait d'un fagot de bois d'olivier sec, et faillit devenir fou le jour où, par inadvertance, il mâcha une poignée de foin. Le pays plut à George, et cette nature si différente de celle du paisible Berry l'enchanta; elle n'avait jamais rien vu de semblable : « Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache dans son plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. On dit que c'est plus beau que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance, car je n'avais rien rêvé de pareil. »
C'est au fond de sa forêt vierge que George Sand reçut de François Bulozune lettre écrite le 45 février, jour du départ de l'écrivain pour Toulon; Buloz annonçait à son amie : « Savez-vous qu'il est question de vous donner à l'Académie française le prix de 20000 francs, destiné à nos meilleurs ouvrages littéraires? » Elle répondit de Tamaris le 19 : « Dites donc, vieux, faites-moi avoir le prix, que j'achète une
bastide, troun de Tair ! » On voit que Georg'e ne s'émut pas du projet qu'avaient formé ses amis. Elle prit, au contraire, fort gaiement l'espérance que ceux-ci lui donnèrent, espérance qui devint même pour quelques-uns une certitude, de courte durée il est vrai, puisqu'il se forma presque concurremment à la proposition, une petite coterie qui s'opposa à « couronner » un des meilleurs écrivains de cette époque.
Et voici l'épisode du grand prix de l'Académie.
François Buloz à qui je laisserai, comme toujours, la parole, en résumera lui-même l'histoire par le menu. Il le fera, comme d'habitude, avec la verdeur et l'énergie qu'il apportait à tous ses actes. Il n'a pas tenu à lui que George Sand réussît dans cette affaire : le directeur de la Revue des Deux Mondes se multiplia, plaida avec feu pour son candidat, fit des démarches et des visites, convoqua l'Institut, le ban et l'arriëre-ban de ses amis : en vain. Il éprouva de cet échec plus de colère que George Sand, qui cependant n'avait rien demandé, mais à laquelle l'Académie avait tout promis. Aussi ne faudra-t-il pas s'étonner de voir François Buloz se montrer sans indulgence à l'égard des partisans de la veille, qui abandonnèrent l'entreprise commune, pour des raisons qu'il jugea, lui, mauvaises. Le directeur de la Revue des Deux Mondes fut, on le sait, parmi les hommes de son temps, celui qui sut le moins déguiser sa pensée et
dissimuler ses jugements. Si les derniers paraissent quelquefois rudes, il faut s'en prendre à un caractère, dont les familiers connurent les rebuffades, l'entier dévoûment et la parfaite sincérité.
François Buloz prit très à cœur l'attribution du prix Gobert à George. M. Spoelberch de Lovenjoul publia naguère plusieurs lettres de George à ce propos. Un tel prix à cet auteur immoral ? Oui, quelques-uns de ces messieurs y songent, et présentent l'œuvre de George ; elle a parmi les académiciens des amis — d'autres qui le sont moins, d'autres qui ont l'air de l'être, et finalement, ne le sont pas du tout.
C'est Cousin qui eut l'honneur de l'initiative, c'est lui qui proposa George Sand; Sainte-Beuve fut aussi, en l'occasion, un véritable ami, mais maladroit comme le sont quelquefois les meilleurs. Pour elle, George eut encore Mignet, Villemain ; Guizot et Legouvé, non. La commission est composée pourtant de MM. Villemain, Cousin, Guizot, Vitet, Sainte-Beuve, Legouvé, Elle doit faire un rapport sur le prix, et François Buloz se met vivement en campagne :
« Dimanche, j'avais vu Cousin et Sainte-Beuve, écrit-il à George le 5 mars, qui regardaient la chose comme compromise, mais qui étaient très bien pour vous. On voulait couronner vos romans, mais ces romans ont paru avant 1850, et on ne peut couronner que les ouvrages publiés depuis dix ans.
Or, j'ai tourné la difficulté en proposant de couronner les deux derniers parus, en 1859 et 1860 : Jean de la Roche elle Marquis de Villenier.
« Où trouvera-t-on, ai-je dit à Cousin et à Sainte- Beuve, deux plus beaux ouvrages, et d'une moralité plus pure, publiés depuis dix ans? J'ai aussi un peu fait valoir vos charges, et tout cela a été très bien pris. J'ai remonté mon monde, et Sainte-Beuve m'a conseillé de voir Vitet en plaçant la question sur ce terrain.
« Je sors de chez Yitet qui m'a dit qu'il était prêt à se mettre à vos pieds et à couronner ces deux romans ainsi que V Homme de Neige, si je parvenais à faire adopter le même raisonnement à M. Guizot, et qu'il fallait voir celui-ci. Je le verrai demain, bien que la chose m'embarrasse un peu, car M. Guizot et M. Thiers nous reprochent notre politique en faveur de l'Italie, concevez-vous cela ? La dernière chronique les a blessés \ je vous fais envoyer la Revue à Tamaris et vous en jugerez. Ils sont toujours les mêmes, et suivent une politique puérile et mesquine ; pourtant M. Guizot a dit en parlant de vous :
« C'est le seul grand écrivain qui ne soit pas de « l'Académie, et je voudrais qu'on me fournît une « occasion de le couronner. »
« Je lui fournirai demain cette occasion en lui rappelant tout le bien qu'il me disait de Jean de la Roche. Je ferai tout pour réussir, et je serai plus désappointé que vous probablement, si je ne réussis
i. 1" mars 18G1. — Forcade remarquait : « Là (dans l'enclave romaine) en ce moment se resserre jusqu'à éclater l'étrange antithèse que présente depuis deu.'î ans la politique du gouvernement frani;ais. »
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pas à faire adopter mes idées à la commission académique.
« Il y en a malheureusement un sur lequel je ne puis agir : M. Legouvé qui m'est opposé, et que j'ai toujours repoussé à la Revue, malgré tout ce qu'il a fait pour y entrer. Que voulez-vous? Cet homme n'a aucun talent, et je ne puis lui en donner. Voyez si vous pouvez faire agir surL... qui voudrait faire couronner un écrivain de son espèce, un homme qui, à mon avis, n'a pas de talent, et que j'ai également repoussé : 31. H. Martin, qui depuis quinze ans, d'ailleurs, a le prix d'histoire de France décerné par l'Académie des inscriptions, et qui est propriétaire d'une belle maison à Paris. Ce serait une honte qu'on vous préférât l'ours Martin, et j'espère qu'on ne le fera pas...
« A l'Académie, on vous reproche Elle et Lui, me disaient, dimanche, Sainte-Beuve et Vitet : « Mon « Dieu, ai-je répondu à Vitet, George Sand a fait en « roman le discours que vous avez fait sur la tombe « même de Musset », et j'ai ajouté ce que je devais ajouter. Quant à Sainte-Beuve, il n'a pas été moins net non plus, et il m'a promis de dire en pleine commission académique ce qu'il avait vu avec moi en 1834-1835, et ce qu'il savait; donc, sur ce point, je crois avoir obtenu un résultat et demain je tâcherai de le compléter ^.. »
Le lendemain, François Bulozrend compte à George
1. 5 mars 1861. — Le dernier paragraphe de cette lettre a étt5 publié par M. S. de Lovenjouldansla Véritable histoire d' Elle et Lui. La première partie est inédite.
de sa visite à Guizot et à Mip^net ; il a « prêché » le mieux qu'il a pu, cependant il n'est pas satisfait : « Ce diable de Villemain fait toutes sortes d'objections. » Aussi, quoiqu'il ne l'aime guère, François Buloz se décide à l'aller voir... il engage même George à lui écrire. Le directeur de la Revue affirme que Yillemain serait flatté d'avoir un autographe d'elle... De son côté, François Buloz cherchera à faire ajourner la décision, et il verra encore les uns et les autres... « C'est comme un grand peintre de la nature que V. Cousin vous porte. C'est lui qui a pris l'initiative de la chose, et je crois que vous devriez lui écrire un mot de gentillesse pour l'en remercier. »
Mais George, très dignement, refuse de solliciter pour elle-même.
« Remercier, oui, je ne suis pas une ingrate — mais demander, non ! Et prouver comme quoi j'ai plus de mérite et de talent qu'un autre, c'est ce que je ne saurais jamais faire, quand même j'en serais très persuadée. Ou je mérite le prix, ou je ne le mérite pas. Si je le mérite et que je ne l'obtienne pas, l'Académie aura fait une faute, mais si, ne le méritant pas, je l'obtenais par sollicitation et importunité, c'est moi qui serais affublée d'un vilain rôle, et j'aime mieux rester gros Jean, vous me connaissez...
« Merci encore et beaucoup pour le grand désir que vous avez de voir les lauriers couronner mon front. IMais si l'Académie m'en refuse, le bon Dieu
m'en donne, car ici je me promène sous leur ombre, sans métaphore, et je n'en suis pas plus fière pour cela*. »
A l'Académie, la grande objection contre George Sand, c'est Elle et Lui. « J'ai écrit une lettre catégorique sur cette affaire à Vitet, annonce François Buloz à son amie. Je puis en parler de visu. M. Paul de Musset se remue contre nous, en disant que l'Académie se prononcerait contre un de ses membres. »
François Buloz estime que Cousin et Sainte-Beuve sont les deux seuls qui ont bien agi vis-à-vis de George dans cette affaire :
« Sainte-Beuve n'a pas cependant été très adroit avec sa thèse morale changeant selon le temps. Pourtant, l'intention était bonne. Mais cette thèse a fait notre désastre, car je ne puis vous le cacher maintenant : nous sommes battus et par une singulière coalition : le démocrate Jules Simon, allié à M. d'Haussonville (auteur d'une Histoire de la Lorraine) qui tous les deux briguent le prix, sous le drapeau de M. Villemain et de M. Guizot, mais qui ont fait le pacte de travailler pour celui des deux qui aurait le plus de chances.
« On n'osera pas couronner M. d'H... et c'est sans doute Jules Simon qui sera couvert de lauriers.
« Je vois avec peine Simon, qui travaille quelque-