Collection S. de Lovenjoul, f. 89, inédite
fois à la Revue, se jeter dans cette intrigue ; mais VOUS pensez bien qu'il ne m'a pas consulté. J'ai d'ailleurs remarqué que depuis un an ou deux, Jules Simon se mettait au service de certaines familles qui sont opposés à TEmpire, mais qui ne sont guère républicaines, puisque J. Simon est, et se dit républicain. Que voulez-vous? S... veut être de l'Institut, S... veut avoir le prix qui l'y mènera, et il prend tous les chemins pour aller à ses fins.
« Je vous demande ce que la littérature peut avoir à faire avec les livres de Simon. Ce qu'il fait n'en est pas moins habile, selon certaines gens, et ce qui me le prouve bien, c'est qu'il m'a enlevé la voix de Vitet, qui est venu me déclarer hier qu'il était trop difficile de vous faire obtenir le prix par les cinq classes de l'Institut, que l'Académie française craignait un échec en en faisant la proposition, etc., etc., une série de mauvaises raisons pour me cacher la vraie, l'alliance de M. J. S... et de M. d'H... doublée de Martin, sous les auspices de M. Guizot et de M. Villemain.
« J'ai répondu à Vitet que j'étais d'un avis tout à fait contraire, que c'était l'inverse qui était le vrai, et que l'Académie française allait faire une faute au profit d'une intrigue.
« Il valait mieux, ai-je ajouté, ne pas parler de l'Académie à George Sandpour le prix, que d'arriver à couronner Martin, Simon, ou d'Haussonville, noms fort peu littéraires à mon sens. Vitet le comprend, mais il est entraîné. Puis la morale par-ci, la morale par-là et en définitive, je n'attends plus rien... Restent de tout cela les belles paroles de l'un et de l'autre, que l'on arrange comme l'on peut.
Ainsi va Itj monde, mon cher George, les habiletés l'emportent trop souvent. »
En résumé, George n'eiit pas le prix. Prosper Mérimée, écrivant à Jules Sandeau le 10 mai, lui fait pressentir cet échec, Tengage à venir se joindre aux partisans de George Sand le jeudi suivant (Sandeau était malade) et lui donne la liste des fidèles et des dissidents. Les fidèles? Ils sont peu nombreux, les voici : Sainte-Beuve, Vigny, Nisard, Ponsard, Mérimée et Lebrun. Sandeau et S. de Sacy présents, ils eussent été huit, c'est tout ; il y a eu, le 7 mai, deux bulletins blancs, Viennet et Villemain.
On a remarqué le nom de M. Nisard parmi les fidèles, et il est piquant ici de voir M. Nisard apporter à George son appui en 1861, car en 1836, cet apôtre de la morale, de la famille et du mariage attaqua ouvertement les théories subversives de la romancière, si ouvertement même, que George qui s'occupait de son divorce (alors en appel devant la Cour de Bourges), conçut quelques craintes. Si l'opinion de M. Nisard allait lui nuire dans l'esprit de ses juges? L'article de M. Nisard, en 1836, est intitulé Impressions de voyage : le voyageur pris par la pluie relit, à l'auberge, les œuvres de George Sand — et s'indigne. — Il envoie à la Revue de Paris le résultat de ses méditations, ses Impressions de voyage. Or, M. Nisard qui veut absolument donner une leçon à
George, et réhabiliter l'institution attaquée, examine tous les couples mariés qui existent dans l'œuvre du romancier : « Ce n'est pas la faute du mariage », s'écrie-t-il vertueusement, « si tous ces gens-là se tuent, se trompent, deviennent fous, ou restent malheureux, ils sont mal assortis : il y a eu erreur — voilà tout. » D'accord, M. Nisard, mais comment ne pas déplorer une erreur qui engage la vie? George Sand répondit alors à M. Nisard une lettre éloquente que la Revue de Paris publia également. Elle se défendit de donner aux maris de fâcheux rôles, de glorifier l'amour dans l'adultère (mais quoi ? il est inutile de le nier, George n'aime pas le mariage, parce que George se souvient). — A l'Académie en 1861, en dehors des huit fidèles, dont six seulement votèrent, il y a six martinistes. Parmi ceux-là figure le nom de Mignet; « il y a encore le groupe des Burgraves », dit Mérimée, c'est le groupe de la droite : Barante, Guizot, Patin, Saint-Marc, Vitet, Réinusat, Noailles, Montalembert, Berryer, Dupanloup, Broglie, Biot, FallouXjLaprade. « Ils feront voter l'évêque d'Orléans pour le philosophe », écrit Mérimée. Voici donc, vérifiée, l'information de François Buloz : le pacte de la droite, la coalition formée au bénéfice de Jules Simon contre George Sand. Singulière alliance en effet, visant à un but étrange : opposer Jules Simon à George Sand — que d'erreurs l'on commet au nom de la morale — car c'est en son nom que le conser-
GEORGE SAND EN MADELEINE D'après un croquis appartenant à M. Cant.nkli.i.
vatoire des belles-lettres françaises refuse de couronner l'auteur à'Indiana, de Fadette et du Marquis de Villemer : M. Guizot a cité de cet auteur (G. Sand) des phrases sur le mariage etlapropriété ! En vain ses défenseurs furent-ils des avocats comme Vigny, Mérimée, Sainte-Beuve — la morale l'emporta, la morale et... les Burgraves ! »
Pourtant D. Nisard affirme que les partisans de George furent, en réalité, des champions. C'est avec ardeur que Sandeau plaida sa cause, il dit : « Si au lieu d'une femme, l'Académie avait affaire à un homme, ce n'est pas le prix biennal qu'elle lui décernerait, mais une place dans ses rangs. » Cependant l'Académie a fait de « graves réserves sur les idées » du candidat. En vain, Sainte-Beuve, après Mérimée, défend-il la cause de Lélia avec sa « furia » habituelle. Le duc de Broglie se lève à son tour, et répond à « l'apologie » qu'il vient d'entendre. Il se refuse à récompenser le talent quand celui-ci a « attaqué les bases mêmes de la civilisation, la foi religieuse et sociale, le culte public, l'institution du mariage ». Nous y voilà! Nisard insinue « qu'au ton légèrement dédaigneux de l'orateur, on aurait pu deviner que c'était le gendre de M"" de Staël qui jugeait George Sand », fâcheuse influence que celle-ci. En vérité, lorsque aujourd'hui on relit l'histoire du prix biennal de 1861, on trouve bien mesquines les raisons qui valurent à George Sand son échec.
George Sand ne fut guère affectée de cet échec, elle écrivit à Sainte-Beuve :
8 mai 1861.
« Mon ami,
« J'arrive de Provence et de Savoie ; je débarque ce soir à Nohant après quatre mois de vagabondage. J'y trouve votre lettre du 14 février, arrivée ici le jour même, deux heures avant mon départ.
« Je ne veux pas m'endormir sans vous remercier des témoignages d'affection que vous m'y donnez, et sans vous dire combien j'ai apprécié votre affectueuse sollicitude dans toute cette histoire de couronne académique. Sachant très bien que vous ne réussiriez pas, vous me pardonnerez de ne pas m'en être préoccupée un seul instant par rapport à moi, mais sachant combien vous luttiez avec bonté pour moi, j'ai été bien heureuse, et le suis toujours, d'être l'objet de vos soins fraternels. Merci de cœur, et croyez bien que si je vaux quelque chose, je suis archi-récompensée par votre amitié. Je n'aspire pas à d'autre gloire. Dites à rx\cadémie, pourtant, qu'elle devrait bien à ma candidature éconduite de donner un prix au pauvre Pubet, dont les tiiTesk\a.Couroniie de vertu sont incontestables^. »
Précisément, le jour de la séance dont parle Mérimée à Sandeau, le 7 mai, jugeant sans doute la partie perdue, Sainte-Beuve alla voir François Buloz, et lui
1. G. Sand. Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-Beuve, p. ^46, etc. Galmann-Lévy.
transmit une proposition imprévue. Le même jour, le directeur de la Revue écrivit à son amie, objet de cette proposition :
« L'Empereurseraitdisposéàvousofïrir, d'unefaçon honorable, un dédommagement équivalent au prix de vingt mille francs, si l'Académie ne vous donne pas le prix.
« Sainte-Beuve, en me priant de vous sonder làdessus, ajoutait que c'était la princesse Mathilde qui se chargeait de faire tout cela. J'ai répondu à Sainte- Beuve que ce n'était pas la même chose pour vous. »
François Buloz semble croire d'ailleurs que tout n'est pas perdu encore, pour ce prix, et il démontre à George combien l'Académie est embarrassée. Saint- Marc Girardin est venu le voir, et il lui a parlé dans ce sens. (Ceci est assez comique, car, nous le savons, Mérimée anoté Saint-Marc parmi les Burgraves.) Donc l'Académie est embarrassée et n'ose, faute d'autres candidats sérieux, « couronner ni l'illustre Martin, ni le fameux Jules Simon... », et Cousin affirme : « Il faut couronner G. Sand ou ne pas donner le prix, personne ne peut le lui disputer. »
François Bulpz ajoute :
« Il est bon que vous sachiez cependant que votre candidature pour le prix a pris une couleur bonapartiste, qu'à mon sens elle ne doit pas avoir. Les membres de TAcadémie qui vous ont soutenue étant, saut
Cousin, des partisans de l'état de choses actuel... mon impression est que si on mène bien l'affaire, l'Académie vous reviendra. »
Il est clair que la proposition impériale ne plaît pas à François Buloz. Il aimerait voir George couronnée par l'Académie, mais non pas récompensée par l'Empereur. Cette distinction de la Cour, après l'échec de l'Institut, il lui trouve l'air d'une réparation, c'est cela, en effet. Mais il se trompe quand il se figure que tout n'est pas perdu pour l'Académie ; tout est perdu, au contraire, ainsi l'ont voulu les Burgraves. Quant au candidat sérieux qui sera préféré à George, on le trouvera, on l'a même trouvé : c'est M. Thiers. La réponse de George aux propositions de Sainte-Beuve est fort belle :
« Mon cher Buloz, dans plus d'une circonstance, j'ai trouvé l'Empereur généreux, l'Impératrice charitable et bonne. Je ne leur ai jamais rien demandé pour moi et je n'ai besoin de rien. Mais en raison de leurs grands procédés à mon égard, et de la bonne intention dont témoigne l'ouverture qui vous a été faite j'entends bien que mon refus soit un remerciement, sans fausse fierté et sans la moindre nuance d'ingratitude. Dites cela textuellement à l'ami si aimable et si excellent qui s'est ciiargé du message. Je ne souhaite ni argent, ni cadeaux, ni distinction d'aucun genre, il le sait, l'Empereur le sait aussi. Mon seul chagrin est de ne pouvoir donner autant que je voudrais. Mais dans l'occasion, j'aurai recours
à lui pour cela. Qu'il me le permette, je n'en abuserai pas, et je serai encore son obligée très reconnaissante.
« Quant à l'Académie, je suis vraiment touchée des efforts de tous mes amis, des vôtres, et de ceux des académiciens qui, ne me connaissant pas personnellement, me jugent digne d'une couronne. Mais si ce n'est pas l'avis de leur majorité, ce n'est pas à moi de décider s'il y a injustice — c'est l'opinion publique qui en sera juge — je n'ai rien demandé, je ne désire rien... que de savoir la botanique que je n'ai pas le temps d'apprendre toute seule. Quelqu'un de l'Institut voudrait-il se charger de me l'enseigner ?
« ... Je prie S.-B... d'exprimer toute ma reconnaissance à la princesse M... N'oubliez pas! »
Telle est l'histoire du grand prix que George Sand ne reçut point. A la bien considérer aujourd'hui, il est regrettable que l'Académie ne lui ait pas accordé ce prix — et cela est regrettable non pour George, qui ne fut ni ambitieuse, ni vaine, mais pour l'Académie, qui ne sut pas discerner, au milieu des petites intrigues de partis, le geste qu'elle aurait dû faire.
Il me faut revenir en arrière, et revenir à Valvèdre que George Sand terminait au début de janvier 1861, avant de partir pour le Midi de la France. « Val- « vèdre sera fini deynain. 0 bonheur! j'aurai l'esprit « libre en voyage, je pourrai regarder le nez plus ou « moins absurde de tous les voyageurs et, en arri-
« vant au bord de la mer, contempler les madré- « pores, les méduses, et les huîtres de toute espèce « que Michelet nous apprend à aimer comme nos c( sœurs !
« A propos de Michelet, M. Montégut a fait sur « son livre un article aussi beau que le livre, ce qui « n'est pas peu dire S Et, à propos de Valuèdre, « l'huître qui a fait ce coquillage va le polir et le « nettoyer aussitôt qu'elle aura pu trouver un rocher « pour y établir son travail. »
Cependant, avant de terminer, une chose inquiète George : la législation protestante concernant le divorce en Pologne, Angleterre, Etats-Unis, Duché de Posen... Le divorce est-il admis dans ces pays-là? Elle voudrait hre, non pas une dissertation sur ce sujet, mais un résumé des lois sur le divorce. Les renseignements que François Buloz lui envoie ne la satisfont pas : « 11 faut absolument que je sache dans quel pays le divorce par consentement mutuel est permis. » Elle croyait jusqu'ici qu'il l'était par l'Eglise luthérienne en Pologne... les renseignements reçus ne concordent pas avec ceux-ci. « Mon roman n'a pas de thèse « à soutenir pour ou contre le divorce, mais l'action « a besoin du fait », et vite! il lui faut sa réponse; que François Buloz la lui envoie par Charles Poney à Toulon. Elle la trouvera cliez lui ; et puis : « Val-
1 . Les fantaisies d'histoire naturelle de M. Michelet, i" février 1861 (Revue des Deux Mondes).
VL'dre est fini, emballé... c'est plus long que Villemer. Quel gribouillage ! c'est l'effet des paquets \ »
En février George s'installe donc à Tamaris et se met au travail dès son arrivée. Tout en revisant les épreuves de Valcèdre, elle fait dans le pays qu'elle trouve « magnifique partout, des courses pédestres qui ne sont pas minces ». Elle découvrira pendant ce temps la flore du Midi, elle ne connaît que celle du centre, et de même qu'elle géologisait avec Villemer, elle botanise ici avec Valvèclre. Son herbier, conservé à Nohant, témoigne d'un goût et d'une recherche délicates.
Le 31 mars, François Buloz qui a lu Valvèdre, le nouveau roman de George, avec attention, lui adresse quelques observations prudentes. Et d'abord « il y a beaucoup de talent » dans la partie qu'il vient de lire ; et puis : « pour faire bien accepter la donnée principale, celle de l'adultère, il faudrait, à mon avis, faire mieux ressortir encore une intention que je crois entrevoir... opposer l'amour chaste à l'amour coupable : il suffirait pour cela de faire intervenir aussi le repentir au milieu des entraînements de la passion.
« La générosité de Mosenwald aussi n'est-elle pas un peu exagérée? (Mosenwald est l'israélite sublime qui échoue auprès deM""® Valvèdre qu'il adore ; il soutient