Collection S. de Lovenjoul, 30 juillet 1858, inédite
Mais George n'a jamais été à Chillon et elle l'assure à son ami
George Sand revenant à son « ancienne patrie » y trouva certains changements, des places vides, des rédacteurs nouveaux. François Buloz dut lui envoyer les dix dernières années de la Revue qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle désira parcourir... Elle y lut pour la première fois le nom d'Eugène Fromentin, « l'homme de ce temps-ci qui écrit le mieux » selon elle, ou du moins, le plus à son goût, et elle trouve aussi que le directeur a eu « très bon nez » de le prendre. La camaraderie, pourtant, n'est pour rien dans l'appréciation de George : elle n'a iamais vu Eugène Fromentin.
En y réfléchissant elle juge que François Buloz a créé « en somme avec une louable persévérance, un recueil d'une valeur réelle ». Cependant, elle fait des critiques, les voici : « Tout n'est pas également bon ; il y a, par exemple, des articles contre moi que, naturellement, je trouve bêtes... Je vous ai trouvé mauvais envers moi » et ici, George fait allusion à l'article de Mazade sur George Sand, ses mémoires et son théâtre'.
Certes, l'article de Mazade est assez dur. Il critique l'œuvre de George, blâme son théâtre, condamne ses Mémoires, et n'apprécie guère ses romans sociaux. Pour les romans sociaux, beaucoup de gens furent
qui répond : « Nous avons bien regardé votre nom, et ma femme « et ma fille s'extasiaient sur le jambage du D qui, seul, leur aurait « fait reconnaître, disaient-elles, votre signature... » (14 août 1858). 1. Ib mai 1857.
de Tavis de Mazade, et il paraît hors de doute qu7;idiana, Valentine et Mauprat sont supérieurs à Horace, au Compagyion du Tour de France et au Meunier d'Angibault. Le hasard voulut que ces romans fussent écrits par la George Sand dissidente et Mazade remarque : « M™* Sand met le radicalisme et l'illu- « minisme démocratique dans ses contes. Elle fait des « ouvriers déclamateurs, des paysans presque philo- « sophes. Dans ces personnages on cherche des hom- « mes, on trouve des sophismes qui marchent... »,etc.
Mazade reconnaît pourtant que la « dissidente » écrivit d'autres romans... très agréables : La Mare au Diable, La Petite Fadette, Le Champi... « S'il « fallait absolument choisir entre ces quelques récits, « pleins d'une saveur agreste,... écrit-il, le plus char- « mant, sans nul doute, serait La Mare au Diable. « Ce petit drame qui commence comme une églogue « de Virgile, et qui finit par la description pitto- « resque des noces de campagne... » Ainsi s'exprime Mazade.
En revanche, il blâme la multitude d'œuvres dramatiques ourdies par George : Favella, Lucie, Françoise, La Daniella, etc., « cette incompréhensible et insipide vision d'Evenor et Leucippe qui n'exprime ni un idéal saisissable, ni la vérité humaine ».
Sévère, oui, injuste ? Non.
Le critique l'est cependant pour l'Histoire de ma vie. En relisant froidement son article, j'y vois l'in-
fluence de François Buloz, outré des allusions légères que G. Sand fait dans ces Mémoires à la Revue des Deux Mondes, et plein de rancune encore pour la comédie que joua naguère l'auteur, après la rupture de Venise, à propos de son projet de Mémoires^. François Buloz lui en voulait : il faut avouer qu'il y avait de quoi. Pour nous, actuellement, ['Histoire de ma vie demeure une relation d'un très vif intérêt, peut-être même est-ce l'œuvre de George Sand qui défiera le mieux les années.
Charles de Mazade reproche à George d'avoir écrit là son autobiographie, mais n'a-t-elle pas intitulé ce \vvTQ Histoire de ma tze? D'ailleurs, les romans autobiographiques sont parmi ceux qui nous retiennent, parce que nous y sentons la vérité attrayante et cachée ; pour la même raison sans doute, et plus forte encore, puisque la fiction n'y a aucune part, les mémoires ne sont-ils pas la seule lecture qui ne nous lasse jamais? Après avoir fait ce reproche à l'auteur, Mazade critique encore son manque d'exactitude. Mais pouvait-elle tout dire ?
Si c'est une indiscrétion blâmable de dévoiler au public le mystère de sa vie, et celui de la vie des siens, est-ce une faute d'égarer son lecteur par le changement de quelques dates et l'atténuation de certains faits ? — Oui, affirme Mazade.
i. Voir le \" volume de cet ouvrage, chapitre vi : Elle et Lui.
On se souvient que Tauteur de l'Histoire de ma vie traite cavalièrement, dans cet ouvrage, la personne de son directeur. Il gratifie même celui-ci de quelques épithëtes qui ne sont pas pour lui plaire. Deux attaques, entre autres, le blessèrent plus vivement : George en fait un Suisse, alors qu'il est né en 1804 sur la terre française. Elle l'appelle « Genevois têtu et brutal, » et il se révolte (mais comme elle raille drôlement cette révolte lorsqu'elle lui écrit : « Je n'ai jamais vu qu'il fût offensant d'être Suisse, pourvu que l'on ne soit pas horloger !... ».) Autre grief : George a pu affirmer en parlant de la Revue : « Je fis pour ce recueil Metella, et je ne sais plus quoi d'autre... » François Buloz devait ressentir vivement cette désinvolture. George, collaborateur assidu de la Revue pendant dix années, semblait alors renier la Revue. Impossible de laisser passer ces lignes sans les relever. Le directeur en chargea Mazade, — ou plutôt, il profita de l'article de Mazade (que George appela plus tard le Monsieur annoté par vous) pour insérer une longue note soulignant les allusions blessantes et inexactes dont la lecture l'avait choqué :
« M™" Sand a été le collaborateur assidu de la Revue des Deux Mondes pendant neuf ou dix ans, à partir de ses débuts ; qu'elle veuille bien se remettre en mémoire ses belles années, se rappeler tout ce que nous n'avons pas oublié, et sans doute elle
avouera que le milieu où elle était, que les conseils des amis sûrs et éclairés qui l'entouraient ne lui ont pas fait défaut, ne lui ont pas été inutiles, si de son côté elle a jeté quelque éclat sur ce recueil... elle a publié là ses œuvres les plus célèbres peut-être, puisqu'on y voit : André, Mauprat, Leone Leoni, Les Lettres dim \:oyagem\ etc. Eh bien ! elle oublie tout pour dire dans ses mémoires : « Je fis pour ce recueil, «La Marquise, Lavifia, je ne sais quoi encore. » Or, jamais La Marquise et Lavina n'ont paru dans la Revue des Deux Mondes... » Voilà le point sensible : Lelia est oublieuse ! déjà Ch. de Mazade sous l'inspiration de François Buloz l'a indiqué : « M°" Sand... ne se souvient pas, elle a au plus haut degré le don merveilleux de l'oubli... »
La paix signée, George reproche à François Buloz cet article : « Je vous ai trouvé mauvais envers moi » et elle estime que ses propres attaques contre le directeur de la Revue étaient de peu d'importance. « La vengeance n'était pas longue, ni amère ; elle venait après des choses qui eussent dû vous sembler ce qu'elles étaient : sincères et généreuses. Vous n'en avez senti que le bout de moquerie, c'est tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas ce que vaut le reste. » Enfin, le reproche de manque de sincérité adressé à tout l'ouvrage de Y Histoire de ma vie est injuste, dit-elle encore... « Permettez-moi de souhaiter aux hommes de mon temps autant de mansuétude
et de philosophique douceur que mon cœur de femme en a trouvé et conservé... » Ce n'est pas là répondre. La mansuétude, la philosophique douceur, ne sont pas l'exactitude. Volontaires ou non, les erreurs — ou les omissions — existent dans V Histoire de ma vie.
Au cours de ces mémoires, après avoir tracé de Gustave Planche un portrait fort vivant, elle explique qu'elle dut se séparer de ce critique austère, parce qu'il lui attirait des inimitiés — pauvre raison. « J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour moi un dévouement qui paraissait en "dehors de sa nature*... » Cela aurait dû suffire à ne l'éloigner point ; la chose n'est pas si fréquente?... D'ailleurs, nous savons qu'ils se séparèrent après l'aventure de Musset, et que le pauvre Planche fut, de cette séparation, infiniment malheureux. George, dans l'Histoire de nia vie, glisse sur ces faits, et peut-être a-t-elle raison ; il n'est pas moins vrai que les prétextes qu'elle donne pour rompre avec une amitié si rare et qui aurait dû lui sembler si précieuse, paraissent puérils.
D'ailleurs, on a vu" que depuis cette rupture bruyante, une réconciliation eut lieu, et que George retrouva plus tard le dévouement de son ancien ami aussi complet et fidèle que par le passé.
4. G. Sand, Histoire de ma vie, vol. IV, p. 282. 2. Voir au volume II : François Buloz et ses atnis. La Revice des D'eux Mondes et la Comédie française, p. 112,
Après la mort de Gustave Planche, George Sand fut sollicitée par le frère du critique, qui lui demanda de publier une lettre à l'éloge du défunt. Cette lettre, George l'écrivit et l'envoya au directeur de la Revue, en le priant de l'insérer dans son recueil, (c Vous savez (entre nous), lui dit-elle dans un billet qui accompagnait l'envoi, que j'ai été longtemps brouillée avec lui par suite de propos, dont j'ai reconnu plus tard la fausseté,
« C'est donc de grand cœur que je cède au désir de M. et M""' Planche. »
Pourtant, François Buloz, qui avait d'autres projets, n'inséra pas la lettre. Il ne peut s'empêcher de déclarer à George que « M. et M""^ Planche se remuent beaucoup pour le pauvre mort, qu'ils désespéraient déjà de son vivant, en intervenant bon gré mal gré dans ses affaires. J'ai eu vingt fois la preuve de l'irritation qu'ils lui causaient par leurs singulières démarches S>.
La lettre de George, écrite à la gloire de Planche, resta donc dans les cartons de la Revue. A titre de document, voici cette lettre :
Lettre de G. S. sur G. PL
« Madame, « On m'a reproché de n'avoir pas dit, dans iHis-
i. Voir dans François Buloz et ses amis, vol. I«'. la Vie littéraire sous Louis-Philippe l'estime que François Buloz témoignait à Planche.
toire de ma vie, la vérité tout entière sur le compte des personnes dont j'ai parlé ; j'avais déclaré, dès les premières pages, ne vouloir flétrir aucun caractère, quelles que fussent mes antipathies ou mes griefs personnels; les amateurs de scandale étaient donc avertis et dispensés de me lire. J'ai trop bien tenu ma parole, au gré de certains esprits hostiles, qui m'en ont fait reproche avec amertume. Etrange tort que le mien : Etrange mensonge que le silence du pardon ou de l'oubli ^ !
« Mais si j'ai dû agir comme je l'ai fait à certains égards, j'ai pu tout dire sur le compte de certaines personnes que je savais de force à entendre la vérité, et, du vivant même de M. Gustave Planche, j'ai publié toutceque je savais, et tout ce que je pensais de lui. C'est que rien ne pouvait faire obstacle à ma franchise et que mon jugement sur lui pouvait être complet, sans porter aucune atteinte à son talent et à sa vie.
« J'ai blâmé et regretté le ton, souvent rude et absolu de sa critique, et ce blâme de ma part était lui-même du domaine de la critique; mais j'ai rendu justice entière à sa bonne foi, à son désintéressement, à son courage.
« Il a poursuivi, avec une rare fermeté, la mission terrible qu'il s'était imposée, de dire à ses amis comme à ses ennemis, ce qu'il croyait être la vérité. Il en a souffert dans sa vie littéraire, et dans sa vie intime, qui était loin d'être si tendue que ses doctrines d'Esthétique, et s'il a continué de braver l'inimitié en public, il a eu d'autant plus de mérite à le