‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 71 sur 106 · Les salons de Vie7ine et de Berlin · texte numérisé non relu

Les salons de Vie7ine et de Berlin

alors le monde en « touriste » enragé, sceptique, moqueur, insouciant du but et voyageant pour voyager. . . « épicurien rusé, rasé, blasé, coquetant parfois avec les idées libérales, parfois affirmant qu'un despotisme bien entendu et même l'esclavage sont les seuls moyens qu'il y ait de gouverner une nation ». Blaze de Bury esquisse le personnage, mais son modèle, visiblement, l'inquiète; cette fantaisie-là dépasse celle du critique et il ne goûte pas la façon dont « le Prince se moque de tout ».

Piickler Muskau s'occupa à ses heures de l'art des jardins ; il sut créer et dessiner les plus beaux ; il possédait ce don. Il est vrai qu'il y mettait une énergie rare : pour une idée, pour un caprice « il changeait le lit des rivières, creusait des vallons... et remuait le sol de fond en comble ». Le vieux roi de Hanovre, Ernest-Auguste, ne pouvait le voir arriver sans trembler à l'instant pour l'économie de ses résidences, car cette manie que possédait le Prince de modifier les perspectives, de voiler ou d'éclairer les horizons, de « faire voyager du nord au sud les kiosques et les stations, était connue du monde entier ». Henri Blaze de Bury juge Piickler Muskau un homme bizarre et redoutable. Ce prince est cependant bien divertissant, et ses boutades très inattendues. C'est lui qui déclarait (chez Varnhagen, je crois) : « Je ne discute jamais qu'avec des gens qui sont de mon avis ! »

Chemin faisant dans la même étude, on rencontre l'étonnant vieux M. Gentz, fastueux publiciste épris de Fanny Elssler que le favori de Metternich connut toute jeune aux Funambules « où la gracieuse enfant montrait ingénument ses jolies jambes et, vêtue en génie des Mille et une Nuits, la torche d'Eros à la main, venait chaque soir devant un soleil tournant, et le jet d'eau classique, présider aux noces d'Arlequin et de Colombine ». Plus loin c'est un autre original, le prince Wittgenstein, courtisan de l'ancienne école, dernier exemplaire d'une espèce heureusement disparue. Froid, imperturbable au dehors, plein de fiel et de haine au dedans, il savait, le sourire aux lèvres, lancer au nez des gens de ces impertinences qui font, au dire de Shakespeare, « que l'honneur leur tombe de la bouche comme une dent gâtée ». Le feu roi, lorsqu'il voulait se débarrasser d'un importun, le livrait d'ordinaire au prince, qui vous l'exécutait de main de maître. « Ce qu'il possédait de secrets et d'anecdotes scandaleuses ne se pouvait calculer, et faire sa partie était un honneur qu'on se disputait entre diplomates, quitte à se laisser toujours gagner. De là des scènes d'un comique étourdissant, d'impayables tableaux de genre, dignes d'avoir leur place dans le cabinet d'un amateur de curiosités historiques \ »

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