FRANÇOIS BU LOZ
Lorsque je regarde le buste que le sculpteur Guillaume a fait du fondateur de la Remie^ figure imposante, un peu terrible même, je ne puis m'empêcher de penser qu'il était l'homme de son œuvre, et que son être donnait l'impression vivante de la plus forte volonté. François Buloz était grand, et d'allure robuste. Sans cesse penché sur une tâche fatigante, il fut de bonne heure voûté. Sa forte carrure, son visage rasé, en faisaient l'image du Savoyard solide; il semblait taillé pour vivre vieux, occupé dans les champs, à surveiller les moissons.... Mais voilà que le hasard malicieux avait fait de lui un homme de bureau et d'étude, un travailleur assidu des choses de la pensée. Car c'était avant tout un travailleur : tout ce qu'il a touché, il l'a étudié avec conscience et passion. Bourru, silencieux, et peut-être timide, il était terriblement pénétrant, et comme il était dur pour lui-même, il n'admettait chez les autres ni fatigue ni découragement, il ne comprenait pas la paresse..
Gomme presque tous les observateurs il avait l'esprit mordant, et il trouvait le mot juste, peignant si bien ce qu'il veut peindre, que le mot reste ensuite, comme un surnom. Peu d'hommes ont eu plus de querelles, et de procès, ont déchaîné plus de tempêtes, et cela d'autant mieux que son œuvre grandissait, et que sa Revue devenait moins accessible. De quels noms ne l'a-t-on pas gratifié? Il fut « l'ours de la
Revue »; Philarète Chasles, à qui, plus tard, il fit un procès, l'appelait « le pa3^san du Danube »; madame Quinet, le « Madré-compère » (quel ami il fut pourtant pour son mari, pendant ses longs jours d'exil!) On a fait sur lui des quatrains, et des quolibets sans nombre, peu lui importait! Toutes ces choses, il les négligeait quand il ne les ignorait pas : il ne se révolta que lorsqu'il fut trahi ou calomnié. Son caractère entier, assez redoutable en somme, effrayait; il fut discuté, il fut aussi détesté, mais il eut des amis délicieux, qu'il garda jalousement.
Une chose domina, gouverna sa vie : sa Revue. Il lui sacrifia tout, il lui dut toutes ses trajises et aussi toutes ses joies. C'était, cette Revue, sa chose, son enfant, il l'aimait comme on aime un être vivant, pour l'avenir duquel on peine, on se prive. Il y pensait sans trêve, il ne pensait qu'à elle. Notez qu'il avait le sens très fin des lettres. On a dit de lui, on a écrit — combien de fois l'ai-je lu! — qu'il n'avait pas d'instruction, qu'il ignorait les lettres, que d'erreurs! Ceux qui parlent ainsi ne l'ont pas connu. Son érudition, il l'avait acquise lui-même, sans doute, mais après des études classiques, autrement sérieuses et approfondies que celles que font actuellement nos fils; et n'en est-il pas ainsi de beaucoup d'hommes instruits, dont les débuts furent difficiles?
Indépendant d'esprit, F. Buloz n'était accessible à aucune recommandation. « Il ne considérait
quo l'intcrét de la Revue, y conformait ses appréciations, et rejetait tout ce qui pouvait s'en écarter. » Il n'admettait jamais dans la Revue ce qu'il trouvait diiïus, l'auteur fùt-il un maître. <( Que m'im'porte? disait-il, je suis le public, je ne demande pas mieux que d'être instruit ou intéressé, or, si je ne comprends pas, le public ne comprendra pas non plus » , et, lorsqu'il s'était prononcé ainsi, il fallait céder: le plus souvent on cédait.
Jules Simon raconte à ce propos une histoire assez plaisante.
Cousin avait fait un article sur Kant, qui était « un chef-d'œuvre ». Il en était assez fier, le lut à TAcadémie des Sciences morales, et en annonça la publication dans la Revue des Deux Mondes. Il remit les épreuves de l'article à J. Simon, qui était son disciple, et le pria de les porter à l'impression. «Mais, dit J. Simon, Buloz monta chez moi quelques heures plus tard, et me déclara tout net que l'article ne paraîtrait pas. » Étonnoment du disciple qui veut démontrer que cet article est un morceau de premier ordre, bien supérieur aux publications ordinaires de Cousin : « Je n'en doute pas, dit Buloz, mais ça n'est ni pour vous, ni pour Cousin que je fais ma Revue, c'est pour les gens d'une intelligence moyenne. J'ai lu cela d'un bout à l'autre, je n'y comprends pas un mot, et jamais je ne publierai un article que je ne comprendrai pas. Cousin n'a qu'à le porter au Journal des Savants! »
EnA^ain, J. Simon veut-il persuader au terrible fondateur qu'il était amplement couvert par U signature. « Il s'était mis dans la tête de frapper un grand coup, pour se débarrasser à tout jamais de la métaphysique. Je vous laisse à penser si l'affaire fit du bruit. Cousin entra dans une colère sans pareille... Il jura qu'il n'écrirait plus dans la Revue. »
Et puis il s'apaisa, je pense, car il y écrivit encore. J'aime cette anecdote, elle dépeint à merveille l'homme qu'était F. Buloz, indépendant, et voulant rester le maître chez lui. Cette indépendance a permis qu'il ne fut l'homme d'aucune coterie, d'aucun gouvernement; de cœur, il était libéral. Mais il imprima Veuillot!
Rien ne comptait en dehors de sa Revue, la composition de ses numéros était sa pensée constante; il s'inquiétait lui-même de tout, des abonnements, de l'extension à l'étranger, de la contrefaçon littéraire, qu'il a combattue dix ans, et à côté de ces questions vitales, il s'inquiète aussi de la « netteté de l'impression, de la ponctuation, de la disposition d'un titre, de mille détails qui semblent n'être rien, et qui font une exécution supérieure* ».
Il entretient avec les diplomates des plus lointaines ambassades, une correspondance permanente qui lui donne des informations politiques