‹ François Buloz et ses amisChapitre 11 sur 212 · M. Du Camp, Mémoires littéraires · texte numérisé non relu

M. Du Camp, Mémoires littéraires

de premier ordre : à Turin, à Rome, à Vienne ou à Londres, à Stockholm et à Madrid, il a des correspondants partout; et les collaborateurs qui voyagent, chargés de missions officielles comme Loève-Veimars, Marmier, de Molènes, A. Thomas, Jurien de la Gravière, sont mis aussi par lui à contribution, et lui envoient, sur ses pressantes demandes, d'intéressantes informations pour la RevuCy et plus tard, pour l'annuaire de la Revue.

Il eut des associés, mais il resta toujours seul maître, car il n'aurait jamais supporté une autre direction, fût-elle obscure, à côté de la sienne : il régna donc seul, et je pense qu'il était de l'avis d'Homère — du moins en ce qui concernait la Revue : « Le Gouvernement de plusieurs n'est pas bon, il n'y a qu'un maître. » « Pendant dixneuf ans, dit Maxime Du Camp, il combattit pied à pied, gagnant chaque jour un peu de terrain, se désespérant quelquefois, ne désespérant jamais, déployant une patience indomptable, et finissant par triompher des obstacles devant lesquels tout autre aurait reculé. »

F. Buloz écrivait à Edgar Quinet : a J'ai une vie de galérien, je travaille dix-huit heures par jour»; et en se plaignant ainsi, il ne comprenait pas qu'on ne s'exténuât pas comme il le faisait, et disait à Gérard de Nerval « Vos belles qualités! qu'en faites-vous? Vous ne travaillez pas? » Alors, de toutes ses poches, Gérard tirait des bouts de papier, sur lesquels il avait griffonné hâtivement :

fragments d'articles, notes, ce qui finiraient bien, disait-il, par faire un article entier! » Mais cela exaspérait F. Buloz.

Souvent il lui fallait attendre page par page la chronique de Forcade, envoyer cinq ou six fois chez lui; on imprimait à mesure. Quelquefois, avant le numéro, il recevait un mot de Forcade : « Mon cher Monsieur, ne comptez pas sur moi », et il ne pouvait faire sa chronique, il était malade, au lit. Alors F. Buloz appelait trois ou quatre rédacteurs, de ceux dont il était sur pour les cas extrêmes, et à eux quatre, ils faisaient la chronique. Le directeur disait : ce Vous, Lavollée, vous parlerez de la Chine; vous, Mazade, prenez la politique intérieure; X. fera la partie administrative, pas la question d'Orient! je l'ai donnée tout à l'heure à Z. » Ainsi le numéro paraissait, achevé, malgré les défections. On comprend qu'un tel homme réussisse, et il réussit, je pense, parce qu'il mit toutes ses qualités au service d'une seule œuvre. Songez qu'il commença avec trois cent cinquante abonnés; en 1834, seulement trois ans après ces trois cent cinquante, il en a mille, et en 1838 quinze cents, en 1843 deux mille, et vingt-cinq mille en 18(58!

« Personne avant lui, a dit Brunetière, n'avait pu faire ce qu'il a fait, personne, même les Revues Anglaises qui sont encore aujourd'hui dans les mains des partis politiques, dont elles servent d'abord les intérêts, et ceux de la littérature

ensuite, et ainsi, dans la littérature contemporaine, peu d'hommes se trouveront avoir tenu plus de place que F. Buloz, littérateur qui n'a rien, ou presque rien écrit. Les académies ellesmêmes auront moins agi sur l'opinion que la Revue des Deux Mondes^ »

François Buloz ne se reposa jamais. Même à la fin de sa vie, frappé par la mort dans ses plus tendres affections, accablé lui-même par une douloureuse maladie, « sourd, presque aveugle, il se soulevait encore avec une énergie invincible pour tâcher de surveiller la Revue ^ ». Après nos revers, en 1870, il se désespérait d'être trop vieux, pour tenter, par l'organe de cette Revue, le relèvement des énergies morales de la France. Si la mort ne lui en accorda pas le temps, du moins le vieux fondateur eut-il la fierté de connaître que l'œuvre qu'il laissait, réaliserait le souhait qu'il avait formé pour elle dans ses débuts difficiles : durer.

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