LERMINIER
et que les pinces du syllo^nsme ne sauraient atteindre, compara la logique à une massue avec laquelle on irait à la chasse aux insectes ailés qui bourdonnent dans la lumière d'une matinée de printemps, me prêcha le mépris de l'éclectisme et surtout des éclectiques, qu'il traita de marchands de soupe officielle, de bouillie pour les enfants, et de produits de médiocres, pour les médiocres.
» Jamais je ne l'avais vu plus éloquent. »
Voici une autre anecdote, qu'Emile Montégut se plaisait aussi à conter :
« Lerminier, attablé, toujours, dans un cabaret à la mode, dînait avec appétit comme à l'habitude, et avait déjà dégusté six bouteilles de vin. On débouchait pour lui la septième, lorsqu'un monsieur qui dînait à côté, et qui n'avait perdu de vue aucune des six bouteilles, se lève et s'écrie avec force : « C'est assez, monsieur Lerminier! C'est assez! »
En 1836, sous le patronage d'Odilon Barrot, Lerminier fut candidat de l'opposition à Strasbourg, sa patrie; il échoua, et éprouva de cet échec, une profonde amertume. Deux ans après, M. Mole était au pouvoir. Que se passa-t-il? Le Président du Conseil jugea sans doute le moment opportun pour ramener à un enseignement plus conservateur ce démocrate intransigeant? Avec sa grâce habile, sa diplomatie insinuante, M. Mole entreprit la conquête de Lerminier; il l'invita,
le décora, le séduisit. Bientôt le Roi le reçut, et le nomma Maître des Requêtes en service extraordinaire. Alors la Presse fut déchaînée. Il y eut dans les journaux, dits libéraux, de violents articles contre cette conversion, assez brusque en vérité. Lerminier y répondit S et (malgré l'avis de F. Buloz) il y répondit violemment; les articles que le Courrier français publia contre lui furent vifs; il y en eut de plus perfides dans le Charivari y qui attaquèrent sa personne et ses mœurs. A la suite de cette campagne, on s'attendit à un éclat, à un duel retentissant, car ce bretteur exalté avait déjà fait ses preuves... mais cette fois il se tut, et son attitude étonna.
Bref, cet homme jadis si acclamé, fut conspué et hué au Collège de France quand il y parut, et dut abandonner sa chaire. Dix ans plus tard M. de Falloux tenta de l'y rétablir : la même opposition reprit, blessante, tenace. Il se sépara de la Revue à la même époque, et mourut en 1857, l'année de la mort de Musset et du pauvre Planche.
Parlant de ses dernières années , assez pitoyables, Pontmartin a écrit :
1. Dans la Revue du 15 octobre 1838 : Lettre à M. le directeur de la Revue des Deux Mondes : la Presse Politique. Sainte-Beuve écrit à Juste Olivier à ce propos : « L'article de Lerminier a soulevé des tempêtes, cela a remué daus son fond toute cette mare infecte de la presse; pourtant l'infection est bien dans la presse même, et ceux qui l'ont fort attaqué valent moins. »
« Pauvre Lerminier! Je l'ai connu, lui, si superbe alors, si empanaché de sa rhétorique antichrétienne et rie sa philosophie d'outre-Hliin, refusant d(; se découvrir devant la tiare, comme Guillaume Tell devant la toque de Gessler, je l'ai connu quinze ans après, lorsque, désabusé de l'emphase révolutionnaire, traité lui aussi d'apostat, sifflé au Collège de France, proscrit de la Revue des Deux Mondes, délaissé de tous ses amis,... il ne trouA^a de refuge qu'à la Revue contemporaine. » Pontmartin ajoute que plus tard encore, au comble de la tristesse et de l'abandon, Lerminier eut pour consolateur un vicaire de Saint-Germain-des-Prés K..
Après la révolution de février, Blaze se trouvait au ministère de l'Intérieur dans le Cabinet d'Elias Regnault, a bombardé secrétaire général par les événements ». Ledru-Rollin surgit soudain et voyant Blaze, lui demanda des nouvelles de son camarade Lerminier. Il attendit à peine la réponse, et se répandit dans une de ces harangues ampoulées qui lui étaient familières, débitée sur un ton oratoire, et se terminant par ces mots qu'il lança, « pleins d'emphase, les bras en l'air, l'œil douloureux — : Le malheureux, que ne serait-il pas aujourd'hui, s'il n'avait apostasie! »
Dans les correspondances de l'époque, celle de Tattet, par exemple, à Guttinguer, celle de Sainte-