LERMINIER
Professeur de législation comparée au Collège de France (M. de Montalivet avait créé la chaire pour lui), son enseignement du début, qui n'était que du socialisme déguisé, reçut de la jeunesse l'accueil le plus enthousiaste. Rédacteur en chef du Bon Sens, collaborateur actif de la Hernie des Deux Mondes^ Lerminier avait parcouru tous les cycles, tous les systèmes, son éloquence était « entraînante, vigoureuse, débordante, presque révolutionnaire ».
Grand et fort, haut en couleur, les cheveux bouclés, le verbe haut, ce colosse était l'homme le plus aimable, le plus obligeant. De fortune indépendante, à ses heures homme de sport, le professeur, après avoir glorifié éloquemment à son cours la souveraineté du peuple, se montrait volontiers, le soir, dans cette loge infernale de Véron, qui n'avait rien d'infernal, ni de maçonnique, mais qui fut un des derniers refuges du romantisme. Faire partie de cette loge était pour un homme, aux yeux des femmes, une séduction irrésistible. Véron naturellement y trônait, spirituel, cynique, ^bon vivant. Quelques vieux messieurs comme fond de tableau, quelques femmes aimables, quelques médecins célèbres, — Véron n'était-il pas docteur? — et puis, les poètes.
A. Houssaye note que tous les habitués de cette infernale loge moururent de mort violente, et il cite Duranton, qui se brûla la cervelle, Lautour-
Mezeray qui mourut fou à Alger où il était préfet, fou comme Gérard de Nerval... et il clôt cette liste funèbre par le nom du docteur Véron, « le seul mort, dit-il, naturellement de ses indigestions^ »! Il faut dire que beaucoup de romantiques mouraient fous ou se tuaient, et Gérard de Nerval n'est qu'un exemple au milieu de tant d'autres : Forcade, A. Thomas, Scudo..., ils sont légion.
Le docteur directeur Véron avait fait de cette baignoire, loge infernale, un délicat boudoir, tendu de soie. Des glaces étaient pendues, qui reflétaient de charmantes épaules ; le docteur aimait la joie, il aimait le luxe... et l'argent; d'ailleurs, généreux.
Pour en revenir à Lerminier, ses exigences gastronomiques, dans la mémoire de ses contemporains, sont restées inimitables. Un de ses confrères raconte l'avoir vu attablé au Café Anglais un soir, pendant que lui-même se rendait à rOpéra-Comique ; Lerminier commençait de dîner. L'autre entre au théâtre, entend deux actes de l'Etoile du Nord, puis sort, et en repassant devant le même restaurant, revoit le même Lerminier à travers les glaces, arrosant sa salade de homard, d'un « chambertin réparateur ».
c( Nous causâmes un instant, il me parla des vérités morales qui sont toutes dans la nuance,