LA VIE A GLAY
ment lié avec aucun ami, et j’étais tout à fait étranger aux jeux de la jeunesse. Cependant je me mis vite au pas de la maison.
Tout le service et la discipline se faisaient par les élèves eux-mêmes, à tour de rôle. A 5 heures en été, à 6 heures en hiver, l’élève de service sonnait le réveil; un quart d’heure nous était accordé pour notre toilette, pour laquelle nous devions descendre au rez-de-chaussée dans une grande pièce dallée qui servait de buanderie et où se trouvait une pompe. C’est là que nous nous lavions. Nous remontions ensuile pour finir notre toilette et, au quart très précis, le pion fermait les dortoirs à clef. Les paresseux et les retardataires y restaient enfermés jusqu’au moment où, après avoir déjeuné, nous montions pour faire nos lits avant d’entrer en classe. Le même pion était l’économe de semaine et mettait la table des élèves dont le nombre variait de trente à cinquante environ. Les heures de récréation étaient employées à diverses corvées : les uns s'occupaient de jardinage, d’autres coupaient et fendaient le bois, les plus jeunes balayaient les dortoirs et ciraient les souliers, un autre montait matin et soir à la ferme, tout au haut de la montagne au pied de laquelle se trouvait l’institut, portant sur le dos, comme une hotte, un énorme pot à lait en fer; c’était la corvée la plus rude, en hiver surtout où il arrivait assez souvent que, malgré son bâton armé d’une pique, un novice glissait et roulait en bas un peu plus vite qu’il ne le voulait.
Je fus, dès mon arrivée, complètement exempté de toutes ces corvées. Ma tâche à moi, c’était la table de nos directeurs et de leur famille, qui, du reste, prenaient leurs repas dans la même salle et en même temps que nous. Cela m’amena en plus fréquent contact que mes condisciples avec eux, surtout avec Mme Jaquet qui me voua bientôt une
affection toute maternelle et avec deux vieilles domestiques qui avaient été dans l’institut dès sa fondation. Notre ordinaire était des plus simples : c’était la nourriture du pays, mais abondante. Tout se faisait en famille.
Le déjeuner terminé, le vénérable Jaquet présidait le culte que les élèves, à tour de rôle, terminaient par une courte lecture, une prière et l’oraison dominicale. C’était pour les commençants une terrible épreuve. Quand je vis mon tour arriver, je n’en dormis pas de peur. De déjeuner, ce jour-là, il n’en pouvait être question : la nourriture me restait dans la gorge. Enfin le moment critique arriva; les cantiques, je ne les entendis pas. Je pus rassembler assez de courage pour la lecture ; mais, quand tout le monde se fut agenouillé et qu’un silence profond régna dans la salle, toutes les idées que j’avais préparées d’avance s’envolèrent et je restai bouche close. Au bout de quelques minutes, qui me parurent des heures, de cet épouvantable silence, je commençai à répéter l’oraison dominicale. Hélas! je n’allai pas loin et je commençai à m’embrouiller, à balbutier, puis je m’arrêtai tout court. M. Jaquet vint à mon aide et adressa au Seigneur une de ces prières dont la ferveur vous transporte droit au pied du trône de la grâce et, dans cette puissante intercession, le nouveau venu ne fut pas oublié. Cet incident m’a tellement impressionné que, pendant longtemps, je n’ai pu répéter l’oraison dominicale en public qu’avec un livre devant moi, ce dont je n’ai réussi à m’affranchir que dans le courant des années. Je ne voudrais pas, même à l’heure qu’il est, m’aventurer à le faire, soit en anglais, soit même en français. M. et Mme Jaquet ne perdirent pas une si belle occasion de me parler de mon âme. Le dimanche matin, M. Jaquet distribuait généralement des livres à lire à ceux qui en demandaient. Il en profitait pour leur dire quelques paroles pleines d’à-propos. Il me demanda alors