LA VIE A GLAY
si j’étais converti, me rappela que l’institut n’était que pour des jeunes gens qui désiraient servir le Seigneur, après lui avoir donné leur cœur. J’étais trop embarrassé pour répondre ; mais M. Jaquet crut que c’était timidité et émotion simplement. Il avait raison, mais en partie seulement.
Le samedi soir était un moment que nous attendions tous avec une impatience et un intérêt très vifs. Quand le souper était fini, la semaine était close. Le culte se transformait en une causerie de famille qui certes n’était pas oiseuse. A tour de rôle, un des élèves avait charge du Journal de l’institut. Suivant ses dons d’observation et de rédaction, il nous présentait le tableau de la semaine écoulée avec ses incidents généraux et particuliers, visites d’étrangers, promenades, occupations, punitions, lectures en commun, et lout y était mentionné, apprécié selon la tournure d’esprit et les talents de l’auteur. La conduite des maîtres et sous-maîtres n’échappait pas au scalpel du journaliste, et parfois on pouvait bien y découvrir une petite pointe, un grain de sarcasme, une fine critique que tout le monde saisissait avec plaisir au vol. Une fois la lecture terminée, le débat était ouvert, et, en en faisant la clôture, le vénéré directeur le résumait, tenant compte des censures, des regrets exprimés, des promesses faites, des progrès accomplis, relevant et caractérisant la note de l’esprit qui avait régné dans la famille. C’était une soirée piquante d’intérêt et bienfaisante pour tout le monde. Le journal était passé à un autre. Malheur à lui s’il n’était pas fidèle et vrai !
Le dimanche, outre le culte de famille habituel, nous nous réunissions, à io ou 11 heures, dans la chapelle de l’établissement, pour le culte public, présidé presque toujours par M. Jaquet lui-même, et auquel assistaient un grand nombre de personnes pieuses qui venaient des environs : « nos amis », disait M. Jaquet. Le reste du jour se
F. COILLARD
passait pour les uns en courses d’évangélisation, pour les autres en lectures ou en chants. Et le soir, après souper, nous avions encore une soirée de famille d’un nouveau genre. M. Jaquet nous faisait la lecture de quelques récits missionnaires, biographies, etc., qu’il avait soigneusement choisis, et, après cela, nous invitait à exprimer chacun notre opinion. Le plus souvent, quand un nouvel ouvrage avait paru, comme La Case de l'Oncle Tom, il accordait à ceux qui lisaient le mieux l’honneur, très apprécié et très envié, de faire la lecture pendant les repas.
De temps en temps, il nous disait : « Mes enfants, appliquez-vous et faites lestement vos corvées et, tel jour, nous irons faire une promenade. » Quelle joie alors! Nous mettions nos habits de dimanche et partions, et, sous l’œil de ce patriarche qui ne nous quittait jamais, nous gravissions des montagnes escarpées, sautions des ruisseaux avec de longues perches, explorions des cavernes, admirions le Sautdu-Doubs ou d’autres curiosités du pays. Souvent nous visitions quelque ferme où on nous permettait de dévaliser quelques arbres du verger; c’était chez des amis; nous avions un culte avec eux et, si nous partions joyeux, nous laissions toujours une bénédiction derrière nous. Quelquefois, sur une des sommités du Jura, nous admirions un panorama grandiose et puis nous chantions des cantiques en chœur. Et, de retour à la maison, chacun en faisait un récit par écrit, et les meilleures des compositions étaient lues en famille. Et quand je dis en famille, les vieilles domestiques de la maison y avaient leur place. C’étaient de simples femmes du pays, des femmes de peine, dans toute l’acception du mot, mais des femmes pieuses et que nous entourions tous de respect. Quelquefois aussi, M. Jaquet avait une course, une visite, un petit voyage à faire dans les environs. Oh ! comme nous estimions heureux celui qu’il