‹ François Coillard (volume 2)Chapitre 60 sur 138 · CULTES DIVERS · texte numérisé non relu

CULTES DIVERS

vu alors, jamais ne l’oubliera, ça valait un sermon. On eut dit que l’homme succombait sous le poids de sa mission, tandis que je ne sais quelle auréole illuminait son visage. Et, quand il parlait, on retenait son haleine ; on ne commençait à respirer que quand il avait prononcé son solennel : Amen! En l’entendant, on pensait involontairement au témoignage rendu au Sauveur par les espions de ses ennemis :

« Jamais homme ne parla comme cet homme. »

M. Alhanase Coquerel, lui aussi, homme de grand talent et, assure-t-on, de grand cœur, attirait la foule, mais c’était une tout autre éloquence. Elle captivait mais ne vous terrassait pas. Il y manquait l’étincelle du feu sacré qui brûlait chez Adolphe Monod.

En dehors des cultes de l’église établie, nous étions sur le qui-vive pour profiter de tous les moyens de grâce possibles. Un jour, un de mes amis me dit : « J’ai découvert, rue du Bac, une toute petite réunion où j’ai reçu du bien. » — « Allons-y », lui dis-je. Au fond d’une petite salle, garnie d’une dizaine de bancs de bois, se trouvaient réunis quelques hommes qui s’édifiaient entre eux. A nous deux, nous formions l’auditoire. Les petits discours qui partaient du fond de la chambre, et qui se succédèrent pendant plus d’une heure, nous mitraillaient sans pitié. Nous étions « le monde », en dehors du cercle de la famille. Mon ami n’y tint pas; il se leva et fit à son tour un petit discours où, après avoir décliné nos titres d’enfants de Dieu, il plaida l’union. Je trouvai qu’il parla bien, et ces messieurs du fond le trouvèrent aussi évidemment, car l’un d’eux, répondant, nous offrit de nous approcher et de rompre le pain. Mon ami, très national dans ses idées, balbutia quelques excuses évasives, et, le rouge au visage, il quitta promptement la salle. Je ne partageais pas du tout son embarras et d’abord je ne doutais pas même qu’il n’acceptât. Par déférence, sans calcul

F. COILLARD

d’ailleurs, je le suivis, remarquant qu’après son petit discours si plein d’amour fraternel, il se contredit brusquement et termina ainsi cette visite en queue de poisson. Ce fut ma première et ma dernière visite à la rue du Bac.

Un autre jour, passant dans la rue Royale, je remarquai des gens qui entraient évidemment dans un lieu de culte que j’ignorais encore; je les suivis. C’était la chapelle méthodiste. Ce qui me frappa dès l’abord, ce fut le recueillement de l’assemblée. On me fit place comme si on me connaissait. Un homme, plein d’onction, fit une méditation qui fut abondamment bénie pour moi. Aussi me promis-je d’y revenir souvent. C’est ce que je fis. Oh! quel foyer de vie dans ce Paris! Quel contraste avec les prédications à grand orchestre ! Je brûlais du désir de connaître cet homme de Dieu qui m’avait gagné le cœur et fait tant de bien. Mais j’étais étranger dans ce milieu et personne ne se souciait de moi. Même un jour, que, après que tout le gros de l’auditoire était sorti, je m’étais attardé pour voir ce que faisaient ceux qui restaient derrière, on me dit poliment que c’était une réunion toute privée et on me pria de me retirer. Je me retirai. Dimanche après dimanche, j’étais là pourtant à ma place habituelle.

Ce pasteur que Coillard brûlait de connaître était James Hocart, né à Guernesey le 16 octobre 1812, pasteur de l’église méthodiste de France. Il fut l’un de ces jeunes missionnaires qui, sous la direction de Ch. Cook, travaillèrent avec un zèle infatigable au réveil du protestantisme français. De 1 853 à 1809, lorsque l’église méthodiste n’était plus une simple mission mais une église constituée, il occupa le poste de Paris.

L’amitié que Coillard conçut pour lui dès qu’il le vit prit un caractère d’intensité peu ordinaire.

2 h avril i85/f . — Je ne saurais dire quelle affection je

JAMES IIOCART

ressens pour un pasteur méthodiste dont je ne connais pas le nom. Je n’y puis penser sans sentir mon cœur bouillonner d’amour.

26 avril. — Quant à ce cher M. Hocart, je ne sais ce qui m’attache à lui. Je ne l’ai vu en tout que deux fois, je ne lui ai jamais parlé, et cependant je l’aime, oh! je l’aime! je ne puis dire combien. De penser à ce cher M. Hocart, c’est presque plus doux pour moi que de songer au bonheur qui m’attend aux vacances auprès de ma mère. Je crains même d’aimer ce monsieur plus que le Seigneur; c’est incompréhensible.

Et, à plusieurs reprises, ce scrupule d’idolâtrie revient dans le journal.

28 avril. — Tout me plaît chez lui. Il me tarde d’être à dimanche pour aller à la chapelle wesleyenne l’entendre et tâcher de lui parler.

i5 mai i854- — Je voudrais lui écrire, je 11’ose, et je voudrais le voir, je ne l’ose pas.

{Autobiographie .) — Enfin, déterminé à faire la connaissance de ce pasteur, je me promenai en long et en large sur le trottoir pendant la réunion privée et j’attendis qu’on sortit. Puis je suivis à distance le pasteur et sa famille. Une averse les obligea, faute de parapluies, à se réfugier sous une porte cochère. Prenant mon courage à deux mains, j’allai offrir le mien au pasteur, lui disant en même temps qui j’étais. 11 me sourit avec bonté, il me dit que depuis longtemps il m’avait remarqué à la chapelle et cherchait l’occasion de faire ma connaissance : cc Nous vivons dans la même rue, ajouta-t-il, et il ne vous sera pas difficile de venir chez moi. y> Je me prévalus de son invitation et souvent j’allai passer une soirée chez lui, au sein de sa famille, ou me

F. COILLARD

retremper par quelques moments de conversation privée et de prière avec lui. Il m’invita même quelquefois à assister à des réunions de classes et d’expériences présidées par lui. Ce fut là pour moi comme la source d’Agar qui, pendant la saison desséchante des études, entretint en moi la vie et la vigueur.

La sympathie était réciproque ; M. Hocart écrit à Coillard le 3i janvier 1 855 : « Mon cœur avait depuis longtemps répondu au vôtre, et, sans vous l’avoir dit, je vous avais pris en amitié. »

(. Autobiographie .) — Il se trouvait alors à Paris des foyers autour desquels se groupait la jeunesse ; ainsi les salons des Pressensé, de la famille André, des Grandpierre, le samedi soir de Frédéric Monod, où se rencontrait tout ce que le protestantisme de Paris avait de plus éminent, avec des teintes sans doute bien différentes et bien tranchées, mais qui s’harmonisaient dans l’union comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Ce qui désolait l’Eglise alors, c’étaient les dissensions religieuses. Les camps étaient tranchés et les discussions vives et passionnées. Taitbout était au faite de sa prospérité ; des étoiles se levaient à son horizon qui s’annonçaient comme des astres de première grandeur : Edmond de Pressensé et Eugène Bersier. Dans l’église de la confession d’Augsbourg, c’étaient l’éloquent pasteur de la pieuse duchesse d’Orléans, M. Verny, qui expira en chaire en finissant un discours, MM. Louis Meyer, Louis Mallette. Dans l’église réformée, c’étaient, d’une part, M. Athanase Coquerel, la tête du parti libéral, et son fils ; d'autre part, Adolphe Monod et Grandpierre, le défenseur enthousiaste du parti orthodoxe.

C’est au milieu de cette haie d’épines que naquit cette . tendre plante qui s’est si merveilleusement développée depuis,

PREMIERS ESSAIS POETIQUES I 4q

qui a poussé de profondes racines et étendu ses branches parmi les nations chrétiennes : l’Alliance évangélique. Tout le inonde n’y croyait pas alors; aujourd’hui elle a porté ses fruits bienfaisants et nous sentons tous que nous ne saurions nous passer d’elle. Rien ne m’a plus frappé à mon retour en Europe que le changement complet qui s’était opéré dans la situation. Quand je partis pour l’Afrique en 1867, c’était la guerre civile, une guerre fratricide entre camps religieux, et la lutte, qui s’était envenimée, se portait partout, jusque dans notre Comité des Missions. Vingt-cinq ans plus tard, la lutte n’existait plus, les esprits s’étaient calmés et chacun s’était fait sa place au soleil. La petite lutte de clochers, nous l’avons retrouvée dans certaines parties de la province, mais dans les grandes villes, à Paris surtout, rien de plus édifiant que l’harmonie et l’estime mutuelles qui régnent entre les différents partis. Mais j’anticipe.

Nous étions deux élèves missionnaires à cette école de théologie, tous deux à peu près du même âge, dans les mêmes circonstances sociales et ayant les mêmes goûts. Nous nous liâmes donc d’une amitié particulière et intime. Mon ami venait du Poitou. Il était poète, et moi aussi, à ma manière. Mais je m’étais avisé une fois d’envoyer à un pasteur quelques-unes de mes productions ; il me rogna alors si bien les ailes avec les ciseaux de l’ironie que jamais, depuis lors, sauf une ou deux exceptions, je 11’ai osé tenter d’enfourcher Pégase et de faire l’ascension du Parnasse.

Peut-être Coillard fait-il ici allusion à la lettre suivante de M. Jeanmaire (i4 février 1 854) :

« Je suis persuadé, cher ami, que vous reconnaîtrez aussi à Paris que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu. Au nombre de ces douceurs qu’il veut bien, dans sa grande miséricorde, procurer à ses faibles enfants, sont des amis chré-

F. COILLARD

retremper par quelques moments de conversation privée et de prière avec lui. Il m’invita même quelquefois à assister à des réunions de classes et d’expériences présidées par lui. Ce fut là pour moi comme la source d’Agar qui, pendant la saison desséchante des études, entretint en moi la vie et la vigueur.

La sympathie était réciproque ; M. Hocart écrit à Coillard le 3i janvier 1 855 : « Mon cœur avait depuis longtemps répondu au vôtre, et, sans vous l’avoir dit, je vous avais pris en amitié. »

(. Autobiographie .) — Il se trouvait alors à Paris des foyers autour desquels se groupait la jeunesse ; ainsi les salons des Pressensé, de la famille André, des Grandpierre, le samedi soir de Frédéric Monod, où se rencontrait tout ce que le protestantisme de Paris avait de plus éminent, avec des teintes sans doute bien différentes et bien tranchées, mais qui s’harmonisaient dans l’union comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Ce qui désolait l’Eglise alors, c’étaient les dissensions religieuses. Les camps étaient tranchés et les discussions vives et passionnées. Taitbout était au faîte de sa prospérité ; des étoiles se levaient à son horizon qui s’annonçaient comme des astres de première grandeur : Edmond de Pressensé et Eugène Bersier. Dans l’église de la confession d’Augsbourg, c’étaient l’éloquent pasteur de la pieuse duchesse d’Orléans, M. Verny, qui expira en chaire en finissant un discours, MM. Louis Meyer, Louis Vallette. Dans l’église réformée, c’étaient, d’une part, M. Athanase Coquerel, la tête du parti libéral, et son fils ; d'autre part, Adolphe Monod et Grandpierre, le défenseur enthousiaste du parti orthodoxe.

C’est au milieu de cette haie d’épines que naquit cette . tendre plante qui s’est si merveilleusement développée depuis,

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