PREMIERS ESSAIS POETIQUES
qui a poussé de profondes racines et étendu ses branches parmi les nations chrétiennes : l’Alliance évangélique. Tout le monde n’y croyait pas alors; aujourd’hui elle a porté ses fruits bienfaisants et nous sentons tous que nous ne saurions nous passer d’elle. Rien ne m’a plus frappé à mon retour en Europe que le changement complet qui s’était opéré dans la situation. Quand je partis pour l’Afrique en 1807, c’était la guerre civile, une guerre fratricide entre camps religieux, et la lutte, qui s’était envenimée, se portait partout, jusque dans notre Comité des Missions. Vingt-cinq ans plus tard, la lutte n’existait plus, les esprits s’étaient calmés et chacun s’était fait sa place au soleil. La petite lutte de clochers, nous l’avons retrouvée dans certaines parties de la province, mais dans les grandes villes, à Paris surtout, rien de plus édifiant que l’harmonie et l’estime mutuelles qui régnent entre les différents partis. Mais j’anticipe.
Nous étions deux élèves missionnaires à cette école de théologie, tous deux à peu près du même âge, dans les mêmes circonstances sociales et ayant les mêmes goûts. Nous nous liâmes donc d’une amitié particulière et intime. Mon ami venait du Poitou. Il était poète, et moi aussi, â ma manière. Mais je m’étais avisé une fois d’envoyer à un pasteur quelques-unes de mes productions; il 111e rogna alors si bien les ailes avec les ciseaux de l’ironie que jamais, depuis lors, sauf une ou deux exceptions, je n’ai osé tenter d’enfourcher Pégase et de faire l’ascension du Parnasse.
Peut-être Coillard fait-il ici allusion à la lettre suivante de M. Jeanmaire (i4 février 1 854) '•
« Je suis persuadé, cher ami, que vous reconnaîtrez aussi à Paris que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu. Au nombre de ces douceurs qu’il veut bien, dans sa grande miséricorde, procurer à ses faibles enfants, sont des amis chré-
F. COILLARD
tiens, qui, sans remplacer le Céleste, nous rappellent son amour et sa fidélité. Vous avez trouvé ce bonheur et je vous en félicite. Tout ce que vous me dites de votre ami B. m’intéresse vivement, même jusqu’au découragement qu’il fait éprouver à votre muse. Encore en ceci je vois une dispensation de la sagesse divine. La poésie peut devenir un joujou dangereux, elle a besoin d’être comprimée plutôt que d’être encouragée. Aussi je ne comprenais pas ce cher M. Jaquet, lorsqu’il vous poussait dans un chemin glissant, où souvent le démon de la vanité obtient seul quelques succès. J’étais, cette fois-là, fâché pour tout de bon.
« Je suis loin de mépriser un talent que le Créateur nous a donné pour joindre notre alléluia à celui de ses saints anges. Tout homme est poète, au moins une fois dans sa vie; mais la poésie du génie est rare comme celui-ci. C’est celle que les Grecs représentent sous l’emblème du cheval ailé du Parnasse, lequel n’a pour guide que le feu qui l’emporte, et dont la route est loin des ornières tracées dans la poudre. C’est ainsi que nos grands poètes ont été emportés dans une carrière d’où aucun effort n’a pu les arracher. Ils étaient, en quelque sorte, poètes malgré eux, et c’est, cela qui les distingue de la foule de ceux qui ont tâché de les suivre en avançant sur deux béquilles dont l’une s’appelle « imitation » et l’autre « vanité ». Ceci du reste, cher ami, ne s’adresse pas à vous. Si je devais vous donner des conseils, je vous dirais simplement : Quand votre cœur est plein, laissez-le déborder pourvu qu’il soit réellement plein de l’Esprit du Seigneur. »
Coillard a un faible pour la poésie, il a beau dire : « Je ne me suis point reconnu de talent pour la versification et je crachais sur les vers que j’avais déjà faits » (janvier 1 854), il a beau s’écrier (17 mars i855) : « Je voudrais chanter les louanges de Dieu, pourquoi ne suis-je pas poète ? » les premières années de son journal sont tout émaillées de vers ; il a l’âme poétique, il aime l’image, et plus tard en Afrique, ses dons se développeront, il composera ou traduira en sessouto des centaines de cantiques, et il composera, traduira ou adaptera un grand nombre de fables.
C’est à son journal intime que nous allons emprunter quelques