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CHAPITRE IX

A SÉFOULA i 891-1892

La coupe jusqu’à la lie. — Défection d’André. — Luttes et prières. — Détresse. — « Vaillant? » — Tracasseries du roi. — Il faut du renfort. — La foi. — Le 17 juillet. — La petite vérole. — Troisième Conférence des missionnaires. — Etablissement à Loatilé. — La salle d’attente.

Séfoula, novembre i8gi . — J’ai dit : Je boira: jusqu’à la lie la coupe que mon Père me donne. Oui, jusqu’à la lie. Mais cette lie qu’est-elle? que sera-t-elle encore?

Hier, le roi m’a fait dire qu’il empêcherait les garçons de venir à l’école à cause de la famine. Ce n’est pas encore le fond de la coupe! O mon Dieu! soutiens-moi.

Déjà Léwanika avait enlevé à Coillard Kambourou, pour le prendre à son service ; peu de temps après la mort de Mme Coillard, Litia avait fait de même avec un jeune garçon, Likoukéla, objet de grandes espérances.

Une nouvelle épreuve plus douloureuse menaçait : André donnait depuis quelque temps des inquiétudes à son missionnaire. Mme Coiilard les avait déjà partagées ; peu à peu ces inquiétudes se précisèrent, le roi avait jeté les yeux sur André ; or, le service du roi était incompatible avec le service de Dieu.

« S’il me quitte, s’écrie Coillard, il est perdu. y>

Et il lutte par la prière pour son premier converti qui marche à sa perte.

2g novembre. — Je suis malade depuis plusieurs jours. Je sens mes forces s’en aller. Est-ce le commencement de la fin? Est-ce que bientôt, Jésus, mon bien-aimé, tu essuieras aussi mes larmes? Oh! alors, il vaut la peine de pleurer, je le comprends, pour être ainsi l’objet de ta tendresse et de tes consolations. O Jésus, mon précieux Sauveur, parle à mon pauvre cœur déchiré, presse-moi bien fort contre toi; comme un pauvre Pierre qui enfonce, entoure-moi de ta tendresse et qu’au-dessous de moi, dans l’abîme, je sente tes bras éternels.

5 décembre. — Journée douloureuse, une des plus douloureuses de ma vie. André me cause un grand chagrin.

Coillard arriva peu à peu, et après bien des angoisses, à la conviction qu’il ne possédait plus le cœur d’André, et celui-ci lui déclara que, cédant aux avances de Léwanika, il allait partir pour Léalouvi.

Vendredi i5 janvier i8fj2. — Nuit sans sommeil. J’ai lutté par la prière, en agonie. Je suis épuisé. Oh! que sont devenues les promesses de Dieu? Mon Dieu est, dans les détresses, un secours fort aisé à trouver ! Et comment se fait-il que je ne le trouve pas, moi? Grande, bien grande est ma détresse.

J’ai causé avec André au point que je ne savais plus que dire et lui-même 11e m’écoutait plus, je crois. Rien n’a pu l’émouvoir. Il s’est montré déterminé à partir et, à midi, il est parti sans me dire adieu, bien entendu. C’est donc un autre deuil ; une mort a passé ici, plus pénible encore que la mort. Tout est triste et silencieux. Mais non, n’en parlons

DÉFECTION d’aNDRE

plus. J’ai crié dans l’angoisse de mon âme. Dieu ne m'a pas répondu. C’est une dure épreuve de foi. Je sens que tout s’effondre sous mes pieds. O mon Sauveur, redis-le moi : <r Pour le présent lu ne sais pas ce que je fais, mais tu le sauras plus tard. »

16 janvier. — C’est donc la première nuit que mon pauvre André passe à Léalouyi. Il est maintenant dans les serres de l’aigle. Pauvre enfant! Quelle jubilation là-bas ! Quelle poignante douleur j’ai au cœur ! Voilà deux nuits que je n’ai presque pas fermé l’œil. Un terrible sentiment de solitude s’est emparé de moi et j’ai éclaté en sanglots.

Pourquoi suis-je irrésistiblement poussé à prier pour André ? Reviendrait-il vers moi ? Jamais un natif n’abandonne un plan qu’il a formé. Je n’en connais pas d’exemple. Jamais un Morotsi ne revient vers quelqu’un qu’il a abandonné. Et pourtant, Dieu ne peut-il pas, s’il le veut, vaincre le cœur d’André et l’amollir, vaincre Léwanika et son égoïsme ? Il le peut, mais le veut-il ?

Dimanche /y janvier , ^ heures du matin. — J’ai dormi une heure, vers minuit, et il me semblait que la nuit avait été longue. J’ai essayé de lire. J’ai arpenté la véranda, j’ai lutté ; c’est dur. En analysant mes sentiments au sujet d’André, je crois que ce qui me fait le plus de peine c’est qu’il ait pu me tromper si longtemps, c’est son manque absolu d’affection, et la crainte, la frayeur plutôt, de le voir devenir un renégat. Et moi qui comptais en faire mon auxiliaire dans l’œuvre !

En pensant aussi à Litia, dont il a célébré le mariage le ier janvier et qui l’a également trompé, Coillard s’écrie :

« Quels chrétiens nous allons avoir ici, mon Dieu ! »

ig janvier i8g2 , soir. — André est maintenant tout mon chagrin. Par moments, je me fais d’amers reproches, je me

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

dis que j’ai été trop sévère avec lui dans mes derniers entretiens, et c’est pour moi une grande douleur. Cependant André n’a pas été droit et il fallait bien le lui dire. Tout de même, il y a des choses que je regrette amèrement et dont je m’humilie devant Dieu. Mais à quoi bon? C’est fait. Cependant Dieu peut tirer le bien du mal. Hélas ! Satan tire toujours le mal du bien. Il a ici une puissance illimitée; il a en main tous les cœurs, toutes les intelligences.

Coillard échange des lettres avec André, mais celui-ci occupe une place en vue dans l'entourage royal, il est choyé, adulé et assume pour lui seul toute la responsabilité de ce qu’il a fait. Néanmoins, Coillard espère encore ; il mande André à Séfoula pour régler ses affaires, et compte lui parler.

27 janvier i8q2. — Je 11’y tiens plus, c’est trop. Je sens, par moments, ma tête près d’éclater et mon cœur aussi. Oh ! que ma bien-aimée eût souffert! Elle est à l’abri de toutes ces douleurs-là.

30 janvier. — André n’est pas venu. Il est maintenant dans les griffes du lion. J’ai, je crois, fait le sacrifice des services d’André. C’est fini, je ne l’aurai plus. Mais ce que je ne puis pas accepter, c’est qu’ André se conduise comme s’il avait eu une querelle avec moi et n’avait pas d’affection pour moi. Pourquoi Dieu permet-il cette conduite qui est, à la capitale, un scandale et, pour moi, une souffrance si profonde et si vive?

3 1 janvier. — Qu’il a été long ce mois de janvier ! Quel cauchemar de trente et un jours ! J’ai le cœur et l’esprit pleins d’amertume.

Enfin, André vient à Séfoula le 4 février; de longues conversations ont lieu. Un soir (5 février), après un entretien :

Nous cessâmes de causer, je lui fis lire quelques versets

ANDRE A LEALOUYI

de i Pierre n, et nous priâmes. Sa prière à lui était empreinte d’une tristesse profonde. Il était minuit quand nous nous séparâmes.

Coillard arriva à la conclusion qu’ André avait été victime de longues machinations. André lui-même finit par reconnaître ses torts et par avouer qu’il avait été séduit, et Coillard fut, en quelque mesure, soulagé par cet aveu.

André repartait, le io février, après avoir beaucoup lu et prié avec son missionnaire qui conservait encore quelque espoir.

i3 février i8g2. — Mon cœur a une profonde blessure et j’ai beau crier à Dieu, elle ne guérit pas. André ne sort de mes pensées ni la nuit ni le jour. Est-ce Dieu qui me met au cœur de tant prier pour lui ?

Pendant bien des mois encore, Coillard resta en correspondance et en rapports continuels avec André : celui-ci annonce parfois sa visite et ne vient pas, ce qui est « un amer désappointement » pour le missionnaire ; d’autres fois, il vient, il passe un certain temps à Séfoula (19-26 mars et 29 avril-g mai), et se montre sérieux.

27 mars . — Je prie, je lutte et je regarde le chemin. Il reviendra, j’attends.

Lors d’une nouvelle visite à Léalouyi (2-7 avril), Coillard constate l’attitude équivoque de son « pauvre André ».

Séfoula , ifi avril. — Mon départ de Léalouyi a été voilé de tristesse. Mais j’ai la confiance que Dieu agit. J’ai arpenté ma cour en prière tous les soirs jusqu’après minuit. Je croyais l’exaucement près, mais Satan est à l’œuvre.

16 avril i8g2. — Jamais, je crois, nous ne nous sommes

F. COILLARD AU ZAMBÈZE

F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

plus cramponnés aux promesses de Dieu. Je suis plein de confiance, Dieu agit, j’en suis certain. Moi, je ne fais qu’irriter André quand je mets le doigt sur la plaie, mais Dieu perfectionnera son œuvre et le ramènera humilié et repentant. Dieu s’est chargé de son éducation. Je peux me reposer sur le Seigneur et attendre avec patience.

André est envoyé par le roi à Mangouato.

4 juin i8q2. — J’ai fait vœu de consacrer annuellement pour l’entretien d’André^ en la prenant sur mes propres émoluments, la somme de 3o livres sterling s’il devient, comme je le crois, un bon évangéliste. Toutes les apparences sont contre moi. C’est une impossibilité, une folie que je demande à Dieu ; mais les impossibilités qui sont selon la volonté de Dieu sont le domaine propre de la foi. Augmentemoi la foi, Seigneur î

Coillard ne cessa jamais de prier pour André 1 ; il priait et luttait aussi pour beaucoup d’autres âmes ; l’épisode d’André n’est qu’un exemple, plus poignant, parce que Coillard s’était attaché très spécialement à son premier converti.

La défection d’André survenant après la mort de Mme Coillard, c’était trop, semble-t-il ; aussi, malgré les soins diligents de ceux qui l’entouraient et qu’il appréciait à leur valeur, Coillard passa par de terribles moments de détresse.

a: Ils ont été de plomb ces trois mois, écrit-il le 3o janvier 18922, ils ont passé lourdement, lentement. Je croyais que ce mois de janvier ne finirait jamais.

1. En 1904, André s’établit à Livingstone où il faisait du commerce pour le roi, c’est Là qu’il est mort en 1910. Yoy. Nouvelles du Zambèze , 1905, p. 54 et 88 et 190b, p. 53-54-

2. Impr. dans J. M. E ., 1892, p. 299 et suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze, p. 395 et suiv.

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