LA STATION DE LOATILE
Jalla, m’a fait du bien. Quelle charmante personne que Mme Adolphe Jalla! Je l’aime comme une fille. Ce sera, je crois, une femme missionnaire digne de son mari. Quels doux moments nous avons passés avec ces chers amis ! Qu’elle en eût joui celle qui m’a quitté !
« Vous pouvez vous imaginer si j’éprouve encore des moments d’angoisse. Mais personne n’en sait rien. Paul me disait hier qu’il a écrit à M. Ellenberger pour le rassurer sur mon compte : « Soyez sans inquiétude, M. Coillard a souffert, écrivait-il, mais, quand on l’approche, personne ne se douterait du deuil qui l’a frappé. » Le brave Paul, quand il m’a dit bonsoir, après la prière du soir, ne sait pas ce qui se passe chez moi. Il est bon qu’il l’ignore et d’autres aussi. Je sens bien que les bras du Tout-Puissant me soutiennent, sans cela toutes les vagues de tristesse et de douleur qui ont passé sur moi, m’eussent dès longtemps englouti.
(( Combien de temps pourrai-je rester à Léalouyi ? Je tiens à ne pas m’y lier. Je ferai reposer sur Jacob autant de responsabilité que possible, afin que je puisse me retirer sans être aperçu. Comprenez-moi bien : ce n’est pas que je veuille prendre ma retraite ou quitter la mission, ou même que j’aie d’autres plans : non, où que je sois, quoi que je fasse, la mission du Zambèze a mon cœur, et elle aura les derniers services que je pourrai lui rendre; je mourrai en la servant, si le Seigneur exauce ma prière. Mais je ne vaux pas grand’chose, et le Maître pourrait bien me mettre aux vieux fers. »
Enfin, Coillard partait pour aller s’installer à Léalouyi, ou plus exactement, à côté de la capitale, à Loatilé, « le monticule des sorciers, le calvaire du paganisme », lieu exécré entre tous, infesté de termites et de séourouis ou fourmis guerrières.
Léalouyi y 28 octobre i8g2. — Me voici donc en plein
2j2 F. GOILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
dans le nid de guêpes ! Léalouyi ! Mais Jésus, mon bon Maître, ne m’y laissera pas seul. Il y sera avec moi, comme il a été dans les fournaises et dans la tempête.
J’ai quitté Séfoula hier soir à 4 heures, j’ai couché en route, à mi-chemin, là où nous avions fait halte l’an passé avec ma bien-aimée. Nous sommes arrivés ici le jour même et à l’heure où, il y a un an, je lui fermais les yeux. Voilà comment elle sera toujours associée à la fondation de la station de Léalouyi.
Peu après, parlant de son séjour à la capitale, il écrivait 1 :
« Je supporte ma solitude comme quelqu’un qui est dans la salle d’attente et attend le train qui va l’emporter. Je l’attendais beaucoup plus tôt. Mais notre Maître ne se trompe pas. J’attendrai donc encore un peu plus, et j’essayerai de travailler. Mes yeux se portent souvent, malgré moi, sur les aiguilles de l’horloge. Quand l’heure sonnera, quelle joie î Je suis prêt. »
i. A G. Bruneton, Séfoula, 28 décembre 1892.