‹ François CoillardChapitre 119 sur 282 · Lettre à Mme Emile Brocher, Léalouyi, 9 novembre · texte numérisé non relu

Lettre à Mme Emile Brocher, Léalouyi, 9 novembre

F. CCILLARD AU ZAMBÈZE

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rien n’y fait. Il 11’est pas même question de lire. C’est tout ce que je peux faire que d’avaler mon souper à la hâte, puis d’éteindre la chandelle et d’arpenter dans sa longueur le devant de notre campement jusqu’à ce que l’heure avancée me fasse un devoir d’aller, dans cette tente infestée, chercher un peu de repos. Si seulement la saison n’était pas si avancée ! Les pluies ont déjà commencé. Bientôt, dans deux mois à peu près, l’inondation nous isolera sur ce petit tertre, et, si nous n’avons encore pu transporter de Séfoula tous les matériaux de construction, le chaume surtout pour les toits, force nous sera de faire comme les Barotsis et de nous retirer. Ce serait une grande perte de temps. Et voilà que l’unique garçon qui sache manier un peu le fouet a pris la petite vérole 1 Que Dieu nous soit en aide!

ce Léwanika est si habitué à être le centre de tout, qu’il ne comprend absolument pas l’indépendance individuelle et la moindre opposition à sa volonté. Louer un ouvrier, envoyer des lettres ou un canot à Séchéké sans sa permission, refuser d’acheter un bœuf parce qu’on n’en a pas besoin, ou qu’on ne peut pas donner le prix ridicule et exorbitant qu’il demande, c’est un crime de lèse-majesté et autant de sources inépuisables de querelles. Parfois j’en suis fatigué. Et pourtant il faut bien faire la position pour ceux qui me suivront. Il faut que Léwanika sache qui nous sommes. »

Du 10 au 17 novembre, les amis de Séfoula vinrent faire visite à Goillard et lui rendre mille services ; Waddell, entre autres, construisit deux huttes provisoires et, pour le culte, un tabernacle, sorte de tente soutenue par une charpente légère ; il monta aussi la cloche.

La visite de ces amis m’a fait un bien considérable. Elle a été une belle et lumineuse éclaircie dans mon ciel toujours orageux.

A LOATILÉ

ij novembre i8g2. — Gomment pourrons-nous jamais vivre sur cette fourmilière-là ?

20 novembre . — Ces jours-ci nous combattons le séouroui. Il nous fait la guerre de nuit, nous la lui faisons de jour. Aurons-nous la victoire? Presque toute la nuit ces fourmis pourchassent mes garçons. Moi je n’échappe qu’en me réfugiant dans le wagon.

23 novembre. — Il y a chez le roi un esprit mercantile et tracassier qui me donne tout le jour des coups d’épingles. Et pourtant je ne me suis jamais senti plus poussé à prier pour Léwanika que ces temps-ci. Je crie à Dieu la nuit quand je ne dors pas et même dans mes rêves, et de jour au milieu de mes occupations. De même, pour mon malheureux André et pour mes jeunes gens. Oh ! si Léwanika se convertissait ! Si nos jeunes gens étaient remplis de l’esprit de Dieu !

A notre réunion de prière de ce matin, nous avons médité sur le caractère du chrétien comme soldat. Je sens bien que j’en suis un. Lutter, batailler même pour fonder cette station, pour acheter du roseau, un peu de nourriture, lutter avec un despote fourbe! Mon Dieu aide-moi!

Mais j’ai la conviction que Dieu va faire de grandes choses. Il daignera exaucer mes prières ardentes et me montrer sa gloire.

^4 novembre. — Je sens bien que l’on prie pour moi. Oh ! combien je me sens détaché de ce pauvre monde! Quelle joie ce serait pour moi de le quitter et de prendre mon vol aux pieds de mon Sauveur bien-aimé, à côté de celle qui y est déjà ! Mon Maître veut que je travaille encore et je travaille. Mais la chair frémit. Quand je me vois sur ce coteau désolé, entouré de tant de malveillance, de duplicité, ne pouvant pas bouger, pas même acheter une botte de roseaux ou un plat de farine, n’ayant la confiance et l’affection de personne sur

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qui je puisse réellement m’appuyer, et tout à faire, tout à créer, j’éprouye, mais hélas ! à un bien plus haut degré, cet affaissement qui me saisit un jour à Séfoula 1 comme un souflle du diable qui flétrissait mon peu de courage.

11 décembre 1892. — « Nous ne savons que faire, mais nos yeux sont sur toi. » (11 Chr. xx, 12.) Ah ! oui, je ne sais que faire ! Je suis un pauvre, un misérable serviteur. Je ne fais rien, je n’aboutis à rien. Je suis confondu quand je vois le cas qu’on fait de ce que je dis. Mais ce que je fais? Ma vie se passe à prendre de bonnes résolutions et à me lamenter de ne pouvoir les tenir. Autrefois j’avais des insomnies, maintenant je ne puis m’asseoir, prendre un livre ou ma plume, sans tomber de sommeil. Est-ce à dire que je ne suis plus bon pour l’œuvre? Je crie à Dieu, c’est tout ce que je puis.

Coillard ne peut pas compter sur Léwanika. Nyondo lui donne de Tinquiétucle. Litia a pris place « dans le camp ennemi et il épouse une seconde femme ». Enfin Mokamba :

Pauvre Mokamba ! Lui aussi avoua carrément qu’il n’était plus un croyant. Oh! quel douloureux entretien ! Mais toutes nos exhortations les plus brûlantes se brisaient contre un rocher de glace, et nous nous séparâmes, la souffrance au cœur. L’ennemi triomphe. Jusqucs à quand, Seigneur? A mon retour de Séfoula, où je vais passer Noël, il y aura d’autres défections. Que restera-t-il? Combien de grains de blé dans cette poignée de balle? Je n’ose pas penser à la tristesse des amis de notre œuvre. Vont-ils se décourager et perdre confiance ?

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