‹ François CoillardChapitre 151 sur 282 · EN ROUTE · texte numérisé non relu

EN ROUTE

peut inspirer l’affection. 11 n’en est pas moins vrai que tomber malade, dans ce pays, seul et sans secours médicaux éclairés, c’est chose cruelle. Dans notre ignorance, nous faisons pour le mieux. Nous combattons souvent les symptômes et nous ignorons la nature du mal. Dieu est miséricordieux envers ses enfants. Il l’a été envers moi : car, outre les amis que j’ai mentionnés, il m’a fait trouver parmi mes garçons, non seulement une affection que je connaissais bien déjà, mais aussi un dévouement dont je me doutais peu et qui 11e s’est jamais démenti.

« Sémondji, surtout, a été un garde-malade admirable, devinant mes besoins, s’ingéniant pour tenter mon appétit et égaver ma chambre de malade, faisant tout avec empressement, joyeusement et sans bruit. Il ne m’a jamais quitté, ni nuit ni jour. Le soir, quand il étend sa natte au pied de mon lit, il faut l’entendre épancher son cœur en supplications, demandant un peu de mieux, un peu de sommeil pour « son père, ce vieux serviteur de Dieu ». Dans la nuit, il est sur pied au premier appel. Qu’aurais-je fait sans lui? Qu’aurais-je fait s’il se fût fatigué de son service? En apprenant ma résolution de quitter le pays pour chercher des secours médicaux, il m’a instamment supplié de ne pas le laisser en arrière. Il ira partout où j’irai. Et si j’allais en Europe? Eh bien! oui, il y ira, lui aussi, à moins que je ne le renie comme mon enfant. C’est jouer gros jeu, je le sais, mais il me semble voir si clairement la main de Dieu en tout cela, que je suis sans crainte. Quant à mon pauvre Nyondo, lui, il est marié, donc pas question de l’emmener. Et puis nous comptons sur lui pour l’évangélisation. Pauvre garçon ! chaque fois qu’il était question de mon départ, il mettait sa tête sur ses genoux et se prenait à pleurer. 11 a voulu m’accompagner jusqu’ici, et, comme je m’y attendais, nous avons eu des scènes attendrissantes. »

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

Goillard était arrivé à Kazoungoula vers le 21 novembre.

« J’ai passé trois semaines à Kazoungoula, attendant le wagon qui amenait mes bagages de la Vallée. Il est arrivé enfin, et, dans quelques jours, nous traverserons le fleuve. A cette douloureuse perspective, vous le comprenez, j’ai le cœur gros. C’est un bouleversement complet de mes plans et de mes désirs. Et cependant, un rayon de lumière éclaire mes ténèbres et ma tristesse. Quelle différence entre mon passage d’aujourd’hui et celui de 1884! Alors, pas une âme dans cette immense contrée qui connût le nom même du Seigneur, pas une qui le priât.

« Aujourd’hui, reconnaissons-le à sa gloire, le Seigneur a fait de grandes choses. Cette station même de Kazoungoula le témoigne avec son grand village, où tout est si prospère.

« Malgré les départs et les défections qui nous ont si souvent affligés, nous avons actuellement sept missionnaires européens, six dames, six évangélistes et leurs femmes, tous dévoués à notre mission, tous unis par les liens intimes d’une famille. Nous comptons cinq stations florissantes et, sur chacune d’elles, un nombre plus ou moins grand de Zambéziens qui professent avoir trouvé le Sauveur. Aujourd’hui, on chante ici les louanges de Dieu et on prie.

« Mais ce qui me remplit de joie et de reconnaissance envers le Seigneur, c’est surtout cette école d’évangélistes avec dix élèves que nous avons confiée à Adolphe Jalla. Mon pauvre Séonya était le onzième et Sémondji eût fait le douzième; ce sont tous des jeunes gens du pays et le fruit de nos écoles.

« Et puis voilà M. et Mme Mercier 1 qui vont relever les

1. M. et Mme Ivan Mercier, de Genève, étaient partis d'Europe à la fin de janvier 1896; ils furent arrêtés par la peste bovine; après avoir passé un an

A KAZOUNGOULA

ruines de Séfoula et y ouvrir enfin notre école industrielle. Ne sont-ce pas là les lueurs qui annoncent l’aube du jour où la gloire de Dieu brillera dans ce pays, et où les ténèbres du paganisme se dissiperont ?

« Faut-il le confesser? je ne puis m’empêcher de caresser l’espoir que mon départ du Zambèze n’est pas définitif. Dieu peut me rendre la santé, renouveler ma jeunesse et me permettre de revenir un jour dans ce beau champ de travail, alors que la moisson sera mûre et que ceux qui ont semé et ceux qui auront déjà moissonné pourront se réjouir ensemble. »

Kazoungoula, 25 novembre i8g5. — Me voici, pauvre invalide, en route pour quitter le Zambèze ! Où m’arrêterai-je? A Kimberley pour une consultation médicale, de là au Lessouto pour refaire ma santé et puis de là, probablement, en Europe. Personne ne saura jamais ce que j’ai souffert et souffre encore. Je demande ardemment au Seigneur de m’apprendre à souffrir et de me donner sa grâce. Certainement je ne suis pas du bois dont sont faits les martyrs, loin de là.

Le mardi 17 décembre, Coillard et M. et Mme Louis Jalla partaient de Kazoungoula.

La perspective de ce long voyage me terrifiait. Nous nous aperçûmes bientôt que nos wagons presque vides étaient encore trop chargés, trop lourds ! Quels monstres que ces voitures! On dirait une maison à trois étages. Je n’ai jamais vu chose pareille! Par surcroît de malheur, la pluie nous a surpris, le pays est devenu un marais et, au lieu d’une étape,

au Lessouto, ils se remirent en route pour le Zambèze en avril 1897; mais la disette, puis la maladie les forcèrent à rebrousser chemin et, après un nouveau séjour au Lessouto, ils rentraient en Europe en mai 1898.

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nous avons mis trois jours pour arriver àLéchoma, et je pourrais ajouter trois nuits.

En arrivant à Stoffel 1 je fus pris d’une crise affreuse. Je ne sais pas si, au Borotsé, j’ai plus souffert.

Quel étrange voyage pour un malade ! Quand je m’en épouvantais, j’étais loin de penser que je devrais être malade comme si je ne l’étais pas. De nuit, peu de sommeil; de jour, il n’en est pas question.

Nous nous sommes séparés lundi (3o décembre) des Louis Jalla ; eux sont restés campés sur le bord de la plaine. Il avait tant plu, le chemin était si défoncé, les bourbiers si épouvantables, que nous décidâmes que je conduirais une voiture avec les deux attelages jusqu’à Gazouma même, et que, de là, je renverrais les attelages chercher mes amis, l’affaire de deux jours au plus. Deux jours? Eh bien, en voilà quatre! Le 3i décembre, nous avons gargouillé dans des bourbiers où le soleil nous a laissés; le ier janvier (1896), nous sommes tombés de Charybde en Scylla. Impossible de faire l’histoire de ces malheureux jours. Il suffit de dire que nous avons mis vingt-quatre jours de Kazbungoula à Pandamatenga 2 3 *. Moi qui aurais du être à l’abri de l’humidité et n’avoir pas de souci, je me trouvais obligé de m’occuper de ma voiture, de crier, de m’égosiller, pour faire tirer les bœufs et, épuisé, de prendre mon parti de passer la journée et même la nuit dans ce bourbier.

cc Je me demandais quelquefois 5 si j’arriverais jamais au terme de ce voyage extraordinairement aventureux et péni-

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