‹ François CoillardChapitre 190 sur 282 · ADOLPHE M AB ILLE · texte numérisé non relu

ADOLPHE M AB ILLE

Ces journées inoubliables (24-3o janvier) se sont passées en entretiens intimes, en courses, en réunions, en soirées familières, où les chants, les méditations et la prière ont laissé leur parfum. Morija est encore ce qu’il a toujours été, une ruche d’abeilles; on y fait du miel, et du bon.

De Morija, Coillard se rendit à Makéneng, puis à Maféteng.

Maféteng ! C’est là que, dès le matin (3i janvier), nous nous rendons en voilure, pour la grande réunion que M. Vollet y a convoquée1. Elle doit réunir les églises d’Her-

. Journal de voyage, impr. dans J. M. E., 1899, ier sem., p. 385 et suiv.

A MAFETENG

mon, de Makéneng, de Thabana-Moréna et de Siloé. Sur tous les chemins, dans toutes les directions, ce sont des troupes de cavaliers et de piétons, des femmes en grand nombre. On entend des conversations animées et des chants. On le voit, on le sent dans Pair : on va à la fête.

Pendant qu’on dételait nos chevaux, je remontais lentement, avec Sémondji, la rue principale, quand quelqu’un me tape amicalement sur l’épaule. C’est Ra-Boroko, qui porte maintenant le nom de David. C’est le premier ami que j’ai fait en Afrique parmi les noirs, quand j’y suis arrivé en 1807 b Il était jeune alors, et moi aussi. Il était venu au-devant de M. et Mme Daumas et leur amenait, de la part du chef Molitsané, son père, des attelages, dont un pour moi, le jeune missionnaire. Ra-Boroko était encore païen, mais il était ouvert, droit et m’entourait d’égards. Nous voyageâmes ensemble pendant des semaines, il n’en fallait pas plus pour nous lier. Nos rapports subséquents, tant avec lui qu’avec son père qui m’avait voué une grande affection, fortifièrent notre amitié. Je l’avais vu, pour la dernière fois, en 1 883 ; son père, un vénérable vieillard d’une centaine d’années, était chrétien, mais lui, Ra-Boroko, était encore... un bien brave homme, mais païen quand même. Aujourd’hui, il était là, devant moi, l’image de son père, un homme à cheveux gris, avec la même noble prestance, le même timbre de voix, le même regard profond et lui aussi chrétien et chrétien vivant et conséquent. Quelle joie de nous revoir!

Près de l’église, et par un soleil de feu, je tombe au milieu d’une vraie fourmilière. Immédiatement entouré, assiégé, je ne sais plus à qui répondre, je ne donne plus ma main : on se la dispute. Que de vieilles connaissances oubliées ! que de figures qui me reviennent, mais sur lesquelles je ne

1. Ëd. Favre, François Coillarcl enfance et jeunesse , p. 279.

F. COILLARD

puis mettre de noms ! Que de noms même qui ne me disent plus rien ! C’est humiliant et, aux yeux de gens dont la mémoire est un co fifre-fort, c’est inconcevable et presque impardonnable. Heureusement, l’heure de la réunion vient m’arracher à l’angoisse de cette gymnastique mentale. L’auditoire se masse au grand soleil et compte, comme à Morija, deux mille cinq cents personnes et plus. Une grande table sert de tribune. L’attention est rivée, malgré l’épouvantable chaleur. Après moi, Sémondji fait une allocution modeste, mais pleine de chaleur. Suivent alors des discours de bienvenue et de salutation, parmi lesquels se fait remarquer celui de Joël, le maître d’école de Makéneng. A mon retour du Zambèze, en 1879, au synode de Thaba-Bossiou, on m’avait reproché de ne montrer à l’horizon que quelque chose de vague, pas même un fantôme. Envoyé comme éclaireur, je n’apportais rien de tangible, pas même un crin de la queue d’un bœuf. Comment me suivre à la guerre sans l’appât bien constaté du butin? Joël s’empara heureusement de la circonstance et, exploitant mon discours et la présence de mes deux Zambéziens chrétiens, il montra que mon fantôme de 1879 était devenu une grande réalité et qu’en éclaireur infatigable, j’étais retourné à l’ennemi et j’avais rapporté le crin du bœuf, l’assurance d’un riche butin pour des guerriers valeureux. Sémondji était devant eux, il était même déjà un Étienne.

Le lendemain, nous étions déjà de retour à Morija. Nous y arrivions en même temps que Frédéric Ellenberger qui, en deux jours, venait à cheval de Massitissi. Ce brave ami, qui me suit à quelques mois de distance dans la vie et avec lequel nous avons été condisciples en 1 856 *, ne vieillit pas; il paraît que ces longues courses lui sont encore habituelles. Nous avons partagé la même chambre, et nous

A MORIJA ET A THABA-BOSSIOU

avons plus causé que dormi. Gomme il est facile, après tout, de construire un pont qui relie le présent au passé î II semblait que nous ne nous étions jamais séparés. C’était bien encore l’Ellenberger de la Maison des Missions et de Massitissi.

La Conférence annuelle ayant été ajournée pour attendre l’arrivée de M. Boegner % plusieurs frères répondirent avec empressement à l’invitation un peu soudaine qui leur fut faite de venir à Morija m’y rencontrer en Conférence extraordinaire. Parmi les questions communes qui nous intéressent, nous avions à nous occuper de celle des évangélistes que nous fournissent les églises du Lessouto, de la part de responsabilité de celles-ci dans l’œuvre et des moyens de resserrer les liens qui nous unissent. Nous passâmes une bonne journée ensemble et nous la terminâmes par un entretien plein d’actualité et de sérieux sur ce témoignage qui caractérise si bien le ministère de saint Paul et de ses compagnons (Act. xvn, 6) : « Ces gens ont bouleversé le monde. » Toutes les dames de Morija étaient avec nous, sous les arbres du jardin, et tous nous conserverons le souvenir béni de cette réunion. Ah ! si, nous aussi, nous pouvions être de ces gens qui bouleversent le monde !

Coillard se rendit à Thaba-Bossiou :

Dans ce cadre sévère de montagnes1 2, de rochers et de ruines, au milieu des bâtiments et des jardins, mes pensées cherchent en vain certains groupes de vieillards qu’elles s’obstinent toujours à associer à Thaba-Bossiou. A chaque instant, il me semblait voir sortir du jardin, ou de l’école, ou

1 . Alfred Boegner devait revenir de Madagascar par le Lessouto.

2. Journal de voyage, 3 février 1899, impr. dans J. M. E 1899, ier sem., p. 458 et suiv.

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

bien de cette maison modernisée, mon vieil ami M. Jousse. Oue voulez-vous? je vivais dans le passé. C’est ici que je me suis initié à la vie du missionnaire, et que j’ai fait mes premières connaissances avec les Bassoutos, il y a plus de quarante ans. Je dois beaucoup à Thaba-Bossiou et à M. et Mme Jousse. Léribé était leur fille, et missionnaires, chefs et chrétiens d’ici, nous ont toujours entourés d’intérêt et d’affection. Comment ne pas rêver et ne pas se sentir quelque peu oppressé ?

L’extrême bonté de INI. et Mme Jacottet m’a arraché à ces rêveries et m’a fait revivre dans le présent. J’ai occupé la même chambre que j’occupais il y a quarante ans.

De là, visite à Masérou (6 février), le siège du gouvernement, puis à Cana (7 février).

Je pus admirer cette belle station, dont le presbytère est entouré de corbeilles de fleurs et enfoui dans des bosquets de feuillage. Je me reportais au temps où j’y faisais des courses d’évangélisation; à ces jours aussi (juillet 1873) que je passai dans une caverne près de celle des Cannibales, attendant MM. Jousse et Kohler pour choisir le site de cette station. Qu’il est loin, ce temps! M. Kohler est tout blanc, tandis que Mme Kohler est toujours ce que je l’ai connue, avec sa même douceur et sa même amabilité, l’heureuse mère d’une belle famille.

Le jeudi 9 février 1899, Coillard arrive à Léribé.

Léribé! est-ce bien vrai? n’est-ce pas un rêve1? Nous avions quitté Cana de bonne heure. Notre frère Kohler

1. Journal de voyage, impr. dans J. M. E., i8gg, ier sem., p. 461 et suiv.

ARRIVÉE A LÉRIBÉ

nous conduisait en voiture avec M. Bertrand qui m’avait rejoint. Nous venions de passer la montagne de Foubané, quand des cavaliers arrivent au galop à notre rencontre et s’arrêtent tout court, comme interdits, en me reconnaissant dans la voiture. C’était mon brave Philémon Lékhoati qui était accouru avec quelques-uns de ses chrétiens. Pauvre garçon, il ne put contenir son émotion. Je dis garçon, car il a si peu vieilli que j’ai peine à le croire père de sept enfants.

Contournant Tsikoané, nous voyons sur le plateau s’étaler le grand village de Jonathan, le fils de Molapo. Ce village, on le dit un modèle d’ordre et de propreté. Jonathan n’est pas là, il me fait savoir qu’il a dû se rendre auprès de sa mère, Lydia Mamosa, qui est mourante. Mais, au tournant de la route, l’évangéliste Aquilas nous attend avec son école, les chrétiens et toute la population du village. A notre approche, ils entonnent à pleine poitrine un cantique (n° 178) qui m’a troublé singulièrement par les souvenirs qu’il réveille.

Si nous parlons avec tant de ravissement Du pays des saints

Oue les paroles mêmes nous manquent,

One sera-ce quand nous y serons nous-mêmes ?

Je l’avais composé en 1871, et, en 1873, un jour que je l’enseignais à Léribé, arriva Johanné, l’évangéliste de Tsikoané : il en fut si frappé qu’il l’apprit. Il s’en retourna le même jour et passa toute la soirée, jusqu’à une heure avancée, à l’enseigner à ses enfants. Il s’était à peine retiré qu’il fut saisi de violentes douleurs et, avant l’aube, en murmurant encore : « Oue sera-ce quand nous y serons nous-mêmes, » il mourait d’une inflammation d’entrailles. La coïncidence n’avait pas été calculée, mais ce cantique, chanté là même

F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

où était mort Johanne et tout près de sa tombe, m’avait remué. J’adressai à cette foule quelques paroles d’affection, je fis la prière et, m’arrachant aux assauts des poignées de mains, je continuai ma route jusqu’au Camp. Là se trouvent la magistrature et un grand village. C’est là que se sont réfugiés nos chrétiens pendant la guerre civile qui a désolé la province en 1880, et c’est là que la plupart sont restés.

A la tête d’un cortège qui faisait boule de neige à chaque pas, je gravis, à cheval, la pente escarpée delà colline et je me trouvai, tout à coup, au milieu d’une foule qui m’attendait avec des drapeaux. On chantait, pendant que Nathanaël, déjà un vieillard, s’appuyant sur son bâton, vint me souhaiter la bienvenue. Je le reconnus et l’embrassai, mais dans ce visage flétri , ces veux éteints, ce grand corps amaigri et chancelant, je ne retrouvai plus l’ami de ma jeunesse et le compagnon de mes travaux. Je le regardai longtemps, il me regarda et nos yeux se remplirent de larmes.

Puis ce fut la masse qui se rua vers moi. Nous nous rendîmes à l’église ; pour l’occasion, il l’aurait fallu trois fois plus grande. C’est donc dehors que nous nous massâmes pour écouter le discours de Nathanaël, d’une mâle mais attendrissante éloquence, et pour rendre gloire à Dieu. Une averse dispersa nos gens et nous allâmes prendre une collation chez le magistrat, M. Mac Gregor.

La pluie passée, nous partîmes pour la station. Nous voyagions en silence, mais, pas besoin de le dire, il y avait des orages dans mon cœur. Pour moi, chaque contour de la montagne, chaque ravin, chaque rocher avait son histoire et son passé. Enfin, à un détour de la route, dans ce cirque grandiose formé d’une muraille de rochers, la voici, adossée aux flancs de la montagne, ma vieille, ma chère station, qui s’étale devant moi avec ses jardins, ses bosquets. Qu’elle est belle ! C’est là que nous avons vécu, là que nous avons tra-

A LÉRIBÉ

vaille. Au bas du jardin, de nouveaux groupes, chrétiens et païens, jeunes et vieux, nous attendent, et, à notre approche, eux aussi, ils font retentir les échos des montagnes des doux accents de ce même cantique qu’on chantait à Morija et qui traduit si bien les impressions qui se pressent dans mon âme :

O mon Père ! combien grand est ton amour !

Ce sont alors les mêmes scènes d’émotions, de salutations, de poignées de mains, d’expressions spontanées d’étonnement et de joie. On s’attendait à voir un vieillard décrépit et on me retrouve jeune comme il y a quinze ans. Nous allons, tous ensemble, à l’église, en chantant et nous bénissons Dieu.

Me voici donc à Léribé. Je me demande encore si ce n’est pas un rêve; mais non : voilà bien ma belle église. J’en reconnais les pierres que mes mains et celles de mes chères ouailles ont arrachées à la montagne. C’est bien là, la grande porte de mon jardin. Voici ce massif qu’on a appelé, à cause de sa forme sans doute, « la larme de Mme Coillard ». Une larme! Ah ! il y en a eu bien d’autres ! Qui les connaît? Qui les dira?... Elle aimait à répéter cette parole du psalmiste : « Tu as compté mes allées et mes venues et tu as mis mes larmes dans tes vaisseaux. » J’arpente de nouveau les allées; je reconnais presque chaque arbre que nos mains ont planté; ils ont crû pendant mon absence, ils sont chargés de fruits, ils plient sous le poids. Involontairement mes pas se sont dirigés vers mon vieux pavillon : mêmes piliers, même table, mêmes sièges rustiques. C’est là que nous venions oublier nos soucis, que je recevais mes gens en tête à tête, que nous traitions les affaires, et là encore que nous avions, avec le major Malan, ces petits

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déjeuners qu’il avait le secret de transformer en réunions de prières L

Je rebrousse chemin vers la maison, cette maison que nous avions si ardemment désirée et que nous avons habitée si peu de temps. Je pousse un soupir et je continue. La maison est bien toujours la même avec ses dalles que je connais si bien, la chambre à coucher avec le même papier dont mes propres mains ont tapissé les murs et le même plafond que j’ai fait il y a vingt ans. Je revois ce petit bois de peupliers, de saules et d’eucalyptus, que nous avons laissés tout jeunes et qui s’élèvent maintenant avec tant de majesté. Je m’arrête avec des yeux humides devant ce vénérable gommier qui, à un mètre de hauteur, mesure tout près de 5 mètres de tour. Il marque l’emplacement de notre première demeure, une hutte de mottes qui nous a abrités toute une année. Un peu au-dessus est la grande cavité qui a servi de repaire aux cannibales et à nous de temple. Plus loin, c’était le village avec ses vergers, aujourd’hui dévastés et en ruines.

Mais assez, ces souvenirs m’écrasent... Je revis dans un passé qui m’enchante. Je cherche encore quelque chose qui me manque partout. Parmi ces visages qui s’illuminent au contact de mon regard, il en est un que je cherche et que je ne retrouve pas. Il était le centre, l’âme de tout cela. Sans elle , tout cela n’est que des masures et un tombeau. Je me réfugie dans mon cabinet de travail, le sanctuaire et aussi le témoin muet de ma vie intime. Par une extrême délicatesse, qui m’a profondément touché, mes amis Dieterlen l’ont mis à ma disposition. Je ferme la porte et, seul avec mon Dieu, j’épanche le trop-plein de mon cœur, je me retrempe dans sa communion et je me fortifie de force.

i. Éd. Favre, François Coillard missionnaire an Lessouto, p. 233-234-

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