‹ François CoillardChapitre 191 sur 282 · AARON · texte numérisé non relu

AARON

Mais ce ne peut pas être pour longtemps. C’est à mes amis et à mes ouailles d’autrefois que je me dois. Euxmêmes l’exigent, ils assiègent ma porte et, le jour fini, ils prennent libéralement sur la nuit. C’est assez naturel : chacun a son histoire à me conter, des conseils et des exhortations à me demander. Tout cela, mon frère Dieterlen1, que tous aiment, peut le faire mieux que moi et en meilleure connaissance de cause. Mais cette cure d’âme n’est en somme qu’un prétexte, le besoin de part et d’autre de rétablir le contact personnel, interrompu depuis tant d’années. Que de tristesses, que de plaies, que de souffrances ! Mais aussi, que de joies pour moi, que d’encouragements ! Et quelle édification j’ai trouvée dans ces courts entretiens !

Un jour, quelqu’un frappe à ma porte. J’ouvre, et devant moi se tient, comme une statue, un homme mal vêtu et à l’air profondément triste. <c Mon ami, qui es-tu? » — « Eh quoi! tu ne me reconnais pas, mon père? » Cette voix me remit ses traits. C’était Aaron, mon pauvre Aaron, l’évangéliste qui nous a accompagnés chez les Banyaïs, puis au Zambèze, un de mes enfants en la foi. Aigri par les difficultés du Zambèze, il s’est rapatrié. A son retour à Léribé, il a trouvé une de ses belles-sœurs veuve et il n’a pu résister à la tentation d’user du droit que donne le paganisme en pareille circonstance et qui rappelle celui du retrait lignager chez les Juifs. Cela troubla naturellement son ménage et faillit amener un divorce complet avec sa femme légitime. Plus tard, cette belle-sœur se convertit et le quitta. Mais la brèche était trop grande entre lui et Ma-Routhé. C’est alors que le malheureux Aaron, de propos délibéré, a fermé les yeux et les oreilles et a épousé, à la païenne, une

i . M. et M^e Hermann Dieterlen occupaient Léribé depuis le commencement de 1895.

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femme païenne. Il me racontait tout cela en versant des torrents de larmes et avec une voix entrecoupée de sanglots. C’était une scène des plus déchirantes. Il m’avouait n’avoir jamais parlé aux chrétiens de son projet de bigamie : « Car je savais, disait-il, que pas un ne m’eût approuvé. » Il avait cherché conseil auprès de ses relations païennes : toutes, unanimement, l’avaient désapprouvé. Mais rien ne l’arrêta. Et, maintenant, il est bourrelé de remords; et, cependant, il n’a pas le courage de revenir en arrière. Je lui parlai avec toute la tendresse et la fermeté dont j’étais capable; il se calma un peu. Nous nous mîmes à genoux et je lui demandai de prier. Sa prière fut un cri de douleur. Sa voix fut étouffée par les sanglots. Je pleurai avec lui. Je criai à Dieu et puis le laissai seul prosterné dans ma chambre, se roulant en agonie, poussant des cris de désespoir et versant des torrents de larmes. Mon pauvre Aaron ! Cette scène me poursuivra longtemps. Que fera-t-il? S’il tergiverse, s’il faiblit, s’il tarde, il est perdu.

Heureusement que j’ai eu d’autres visites qui m’ont fait autant de bien que celle-ci m’a navré. Il fallait causer avec la vieille Rahab, qui a reporté sur nos successeurs à Léribé l’affection et Je dévouement qu’elle avait pour nous. 11 fallait aussi avoir un tête à tète avec tant d’autres dont les figures s’épanouissent et les cœurs se dilatent au contact du missionnaire d’autrefois. A mon vieil ami Nathanaël, je donnai tout un jour, et un jour qui a passé bien rapidement. Je l’ai laissé causer, il avait tant à me dire ! Il me parlait de la tribu, de l’église, de sa famille, de lui-même; il entremêlait ses récits des souvenirs du passé, de nos travaux en commun, de nos courses d’évangélisation et d’autres, de cette vieille amitié qui date de mon arrivée à Léribé, avant même qu’il fût chrétien, et que rien n’a jamais voilée. Je le retrouvais tout entier, le Nathanaël d’autrefois, un homme

NATHANAËL LYDIA MAMOSA

sans fraude, toujours droit, toujours fidèle. Et ce n’est pas peu dire, quand on pense que sa position sociale le place parmi ceux dont le Sauveur a dit qu’il leur est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu.

A mon tour, j’ai tenu à voir mes gens chez eux, piloté par le cher Dieterlen. Je dois ma première visite à Lydia Mamosa1, qui, comme je l’ai déjà dit, est mourante. Nous la trouvons dans une vieille hutte où on l’a transportée. Elle est entourée de ses filles, toutes chrétiennes. Leur joie est grande et chacune d’elles prend plaisir à rappeler le vieux temps où ces jeunes filles d’alors se disputaient le privilège de faire ma cuisine, et même de la manger. Mamosa, elle, une vraie Lydie, la première femme du Lessouto dont le cœur se soit ouvert à la grâce de Dieu, a semblé reprendre vie. Elle peut avoir quatre-vingt-cinq ans; elle a la pleine possession de ses facultés. La grâce de Dieu répand un reflet de beauté sur ce ATisage flétri par l’âge et la maladie, et le rend vénérable. Elle parle des choses de Dieu avec tant de naturel, de simplicité et de chaleur, qu’on sent bien que son cœur en est plein. Elle a toujours été pour nous comme une mère. Quand Molapo, son mari, est retourné au monde, il l’a entraînée avec lui; mais, chez elle, le feu couvait sous la cendre, et quand le vent souffla, il produisit une flamme qui ne devait plus s’éteindre. Sa constance et sa fidélité, dans la position difficile qu’elle occupait, nous ont souvent édifiés.

Je profitai de l’occasion pour rendre à Jonathan la visite qu’il m’avait faite. Il est le fils de Molapo et il est aussi mon enfant, puisqu’il a grandi dans ma maison, et, aujourd’hui, il s’en fait un honneur. C’est un bel homme, un parfait gentilhomme, mais un païen enragé, malgré son éducation.

i. Sur Lydia Mamosa, voy. Éd. Favre, François Coillard, enfance el jeunesse, p. 298, et François Coillard missionnaire ail Lessoulo, p. 192.

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La seule chose qu’on puisse mettre à son crédit, c’est que lui au moins, — une rare exception au Lessouto, — il est sobre. 11 vient de reconstruire la belle maison de son père, incendiée pendant une guerre civile. Je l’en félicite; luimême en est très fier ; il m’en fait immédiatement les honneurs et me conduit de pièce en pièce. Dans l’une se trouve un cercueil : c’est le cercueil de sa mère. Il ne voulait pas être pris au dépourvu, il croyait même que Dieu m’avait amené pour l’occasion.

Une autre visite fut pour le Camp. Qu’ils passèrent vite, ces deux jours, au milieu de mes gens 1 Dans chaque maison où nous allions, c’était une vraie fête.

Comme je devais passer deux dimanches à Léribé, M. Dieterlen avait eu l’heureuse idée de convoquer tous les chefs de cette partie de la tribu pour le premier, et toutes les annexes, c’est-à-dire l’église tout entière, pour le second. Chaque service a donc eu son caractère spécial. Les auditoires étaient aussi nombreux qu’à Morija; on était venu de loin et on s’est réuni sous les arbres.

J’avais bien des choses à dire à ces chefs et fils de chefs qui tous, à peu d’exceptions près, sont ivrognes et dissolus, et font parade de leur paganisme recouvert d’un vernis de civilisation. Jonathan, surtout, ne manqua pas de me répondre et de commenter mes remarques, dont il ne pouvait que reconnaître la justesse et la force.

Mais le jour qui ne s’effacera jamais de ma mémoire, c’est le dernier, où l’église entière s’était assemblée. Des Boers chrétiens, qui m’avaient connu, étaient venus; Jonathan, et d’autres aussi; deux mille à deux mille cinq cents personnes étaient réunies sous les saules que j’ai plantés. Parmi les dernières allocutions à moi adressées, celle de Philémon était caractéristique ; il me présenta deux petits enfants qui me remirent chacun, dans une assiette, les sou-

ADIEUX A LÉRIBÉ

scriptions de l’église pour le Zambèze; elles se montaient à une vingtaine de livres sterling, ce qui n’empêcha pas que la collecte de la réunion produisît 1 1 livres sterling, soit 2-jD francs; comme aux vieux jours, pas de cuivre; la plus petite pièce était d’argent et valait six sous.

L’après-midi, communion ; pendant que des centaines de gens se groupaient sous les ombrages, l’église se remplissait de communiants, cinq cents environ. Il faut taire, car elle se devine sans peine, l’émotion qui me saisit quand, une fois encore, la dernière, j’entrai dans le temple et montai dans ma chaire. L’impression de ce service est indescriptible et inoubliable. J’avais devant les yeux la preuve irrécusable que Dieu avait béni son œuvre ici, malgré toutes les péripéties par lesquelles elle avait passé. C’était comme un nouveau sceau que Dieu apposait à la vocation que nous avons reçue de lui pour le Zambèze.

Le lendemain matin, lundi 20 février, c’étaient les adieux. Si tôt ! Et quand je pense à toutes les appréhensions que m’inspirait la perspective seule d’une visite à Léribé ! J’en tremblais. J’y allais tenant mon cœur à deux mains, me cuirassant contre toute sentimentalité et m’attendant à 11e jouir de rien. Et voilà qu’il ne me reste que les souvenirs les plus bienfaisants.

J’ai remarqué le progrès en tout : civilisation et œuvre spirituelle. A Léribé, c’était bien plus frappant qu’ailleurs : voir l’église remplie exclusivement de communiants, c’était un spectacle digne des anges.

Que n’ai-je pu y planter plus longtemps ma tente?

Ce ne fut pas, en effet, sans souffrance que Coillard quitta « cette nouvelle France, le berceau de son ministère ». Le Lessouto l’avait reconquis, ressaisi, il avait de nouveau exercé sur lui sa mystérieuse attirance et il constatait, non sans tristesse, que le chemin du devoir Lavait conduit loin de lieux très chers et d’amis

F. COILLARD

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très intimes. Ce retour vers le passé était inévitable chez un homme qui avait fait de grands sacrifices pour aller au loin, en terre inconnue, tracer un nouveau sillon.

Mais il réagit :

« Il faut oublier les choses qui sont derrière1 et au lieu de gémir parmi les masures, il faut, étranger et voyageur, résolument s’élancer en avant et plus haut, vers les réalités éternelles. »

De Léribé, Coillard dut rebrousser chemin et passer par Ladybrand et Bloemfontein : de là, faisant un grand détour en chemin de fer, il se rendit à Kimberley et à Maféking.

Maféking , 4~g mars i8gg. — Dieu, dans sa bonté, me réservait une grande surprise2. J’étais tout entier à mes affaires et pressé de continuer mon voyage, quand je reçois un télégramme de M. Boegner m’annonçant sa prochaine arrivée à Maféking. Je pouvais à peine en croire le télégramme. Au Lessouto, il avait dû manquer au rendez-vous qu’il m’avait donné. Et voilà notre directeur — pour moi un ami bien cher — qui, après avoir déjà fait à Madagascar une course essoufflée pour rattraper le paquebot, malgré toutes les consignes et les retards, arrive, avant d’étre attendu, à la baie de Delagoa, pour recommencer, en Afrique, cette même course affolée ! La fièvre malgache s’est cramponnée à lui comme un vampire, n’importe. Il ignore toutes les difficultés qui semblent rendre son plan impossible, ferme l’oreille aux raisonnements de la prudence ; il se jette en chemin de fer, traverse les territoires portugais et ceux du Transvaal, et, quand la machine à vapeur lui refuse ses ser-

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