FIDÈLES ET PRETS
nous pûmes, à cœur joie, jouir les uns des autres et passer de doux moments dans l’intimité fraternelle. Le dernier dimanche que nous passâmes ensemble, fut aussi un beau jour. Au service du matin, M. Boiteux donna la note : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans la robe de noce ? » Et chacun, à son tour, fit, sur le même sujet, entendre des appels pressants. L’après-midi, ce fut le tour des évangélistes qui, dans des allocutions remarquablement brèves et incisives, relevèrent quelques traits de la parabole. Un service public des plus solennels termina un des plus beaux jours que j’aie passés au Zambèze. Nous ne pouvons que répéter avec le psalmiste : « Oh ! qu’il est agréable, qu’il est doux de voir des frères unis ensemble !... C’est là que l’Éternel envoie la bénédiction, la vie, pour l’éternité. »
« Involontairement, au milieu de nos fêtes, nos pensées se reportaient sur la réunion de l’an passé, à Séfoula. Les Liénard, Mme de Prosch étaient là, les Mann et les Béguin aussi, Verdier et Martin se remettaient ; nous savions Burnier à Séchéké. Cette année, mon Dieu ! que de places vides ! Nous ne restons que quelques épis que la faux a laissés. Que sera-ce l’an prochain ? Dieu le sait. Fidèles et prêts, voilà notre devise. ))
/y janvier igo2 . — Orages au dedans et tempêtes au dehors. Je me sens misérable et accablé. Aucun mouvement ne se manifeste. Tout est noir et dur.
« Que la communion des esprits et des cœurs est douce1 ! Quelle puissante réalité et comme nous le sentons ! Je crois que souvent ce sont vos prières qui soutiennent notre foi tremblotante et nous retiennent quand nous sommes près
i. A M. et Mme Édouard Favre, Léalouyi, 27 janvier 1902.
500 F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
de glisser dans le bourbier du découragement. Quelle boue aux abords de cet horrible bourbier ! Lors même qu’elle ne fait que nous éclabousser, comme elle pénètre dans les tissus de nos vêtements blancs ! Nous avons beau brosser, brosser encore, il en reste toujours quelque chose de jaune, de sale, qui défraîchit le manteau. Il n’y a à ma connaissance qu’une seule recette, mais je la garantis, elle est efficace : Dieu est fidèle, cramponnons-nous à ses promesses, il est puissant pour nous délivrer, pour nous perfectionner, nous affermir, nous fortifier, nous rendre inébranlables (i Pierre, v, io) et pour écraser Satan sous nos pieds. N’estce pas suffisant pour nous faire franchir le Maelstrom1 du doute et nous conduire tout droit dans ce refuge où nous pouvons demeurer à l’abri du Très-Haut et nous reposer à l’ombre du Tout-Puissant ? »
Du ier au 4 mars 1902, Goillard alla àNalolo; lastation sans missionnaire tombait en ruines. Son « cœur se serre douloureusement » ; il demande l’hospitalité à la reine, mais Mokouaé est malade, et le village vide.
Pourquoi suis-je venu ? Dieu le sait. Nous ne savons pas toujours la nature de la mission qui nous est confiée, le bien que Dieu veut faire par nous ou le témoignage qu’il veut rendre. J’ai pu parler avec le seul chef qui fût là. J’ai pu causer un peu avec la reine.
Et puis, je me suis plongé dans la lecture des journaux français et anglais, et il me semblait que je pataugeais dans un bourbier de sang. Oh ! celte guerre ! Que la puissance du mal est grande dans ce pauvre monde ! Le Christ a écrasé la tête du serpent il y a près de deux mille ans, et il vit encore !
1. Remous redoutable sur la côte de Norvège, près des îles Loffoden.
LE BOURBIER DU DECOURAGEMENT 5oi
Samedi 8 mars . — Jour de gala. Le roi est parti pour les Mafoulos. Je l’ai visité plusieurs fois ces jours-ci, parce que j’avais sur le cœur un message pour lui. Pauvre Léwanika ! il peut être si aimable ! N’est-ce pas étrange qu’un païen puisse parfois se conduire mieux qu’un chrétien, oublier plus facilement les offenses et pardonner ? A mes questions directes, il me regarda et me dit : « Que puis-je répondre ? »
Je pris congé de lui à 2 heures, le cœur triste, car j’aime cet homme. Ah ! s’il était chrétien !
Depuis longtemps, Coillard cherchait à dissuader Léwanika d’aller en Angleterre; un jour le missionnaire lui disait : « Tu ne seras probablement pas admis en la présence du roi, si tu vas en Europe, mais, à supposer que cela soit, que lui diras-tu ? » A quoi Léwanika, nullement troublé et ayant conscience de sa dignité, répondit : « Quand des rois sont assis ensemble, les affaires à traiter ne font pas défaul. »
Le lundi 10 mars, Coi 1 lard reçut la visite du magistrat anglais lui apportant les dépêches d’après lesquelles Léwanika devait partir le samedi suivant, pour assister au couronnement d’Edouard VIL « Or, disait ce magistrat à Coiilard, nous ne savons pas trop comment le roi et le peuple prendront la chose. Nous avons peur de troubles et nous vous demandons l’autorité que vous donne votre influence pour tout expliquer et tout aplanir. »
Le lendemain, Coillard allait voir le roi qui se déclarait prêt à partir. Le jeudi, il retournait encore aux Mafoulos.
Pauvre roi ! quand il me vit, son visage s’épanouit : « Enfin ! fit-il; merci ! N’est-ce pas que tu 11e m’abandonneras pas, mais que tu m’accompagneras aux Chutes et me remettras aux mains de Goryndon 1 ? » Je lui refusai d’une