‹ François CoillardChapitre 29 sur 282 · COMPOSITION DE ^EXPEDITION · texte numérisé non relu

COMPOSITION DE ^EXPEDITION

chevaux envoyés en cadeau par le chef Jonathan à Khama, chef des Bamangouatos, et à Léwanika, roi des Barotsis, quelques chevaux de selle et de nombreux animaux domestiques, complétaient la caravane qui, par Prétoria etMangouato, s’acheminait vers le Zambèze.

Bethléem , lundi 7 et mardi 8 janvier i884 *• — Nous avons atteint une étape, la première de notre long voyage. On nous a fait ici un accueil bienveillant. Je me suis occupé des bagages que nous avons fait venir de Natal, de quelques emplettes et surtout de la réparation d’un des wagons, que l’excès de charge avait endommagé.

Journée fatigante. Les trois hommes de Léribé, qui nous ont accompagnés jusqu’ici, sont partis. C’est le dernier câble qui se brise, et nous voici lancés en pleine mer, mais Jésus, notre pilote, est là, donc pas de peur. %

Mercredi g janvier 1884 . — A une heure tout était prêt et nous allions partir. En attendant les bœufs, un des garçons s’était couché, à l’ombre, sous la voiture du gros bagage, quand il remarqua tout à coup que la flèche en était brisée. Force fut d’appeler le maréchal. Cela nous retarda jusqu’au soir. Plusieurs amis étaient là. Les bœufs attelés, nous chantâmes un cantique, nous nous agenouillâmes, je priai en sessouto ; un ami, dans une prière émue, nous recommanda à Dieu, et nous partîmes.

Jeudi î'] janvier. — Jeanmairet nous a réveillés au son du clairon, à 4 heures. Mais nos gens étaient tellement endormis que j’eus mille peines à les réveiller.

Vendredi 18 janvier. — Aujourd’hui, nous nous étions préparés à traverser le Vaal. Suivant les ordres que je lui avais donnés, Esaïe, dès 3 heures du matin, avait fait paître

1. Toutes les citations de Coillard qui ne sont ni guillemetées, ni indiquées comme extraits de lettres, sont empruntées à son journal intime.

F. CO ILLARD

les bœufs. A 5 heures précises, Jeanmairet sonnait le clairon. On n’y fit guère attention, et je dus moi-même, comme hier matin, me lever et aller réveiller mes gens l’un après l’autre. Je me sentais très contrarié. Je me vainquis pourtant. On prépara une grande bouilloire de café, je fis une distribution de pain européen, puis la prière de famille accompagnée d’une exhortation toute paternelle, et nous nous mîmes en branle de bon cœur. Au bout de trois quarts d’heure nous étions au gué. Qu’il était affreux, ce gué qu’on nous avait tant vanté! Le wagon des bagages s’y enfonça dans les sables jusqu’au moyeu; nous ne le sortîmes qu’à 2 heures après midi et encore ne fut-ce qu’après avoir déchargé et transporté la moitié de nos bagages en tombereau. Le temps estàla pluie. La rivière enfle. Il fait presque froid. \ous nous recroquevillons de notre mieux dans notre voiture. Mais elle est si pleine qu’on 11’y est pas à l’aise.

Lundi 21 janvier . — Après la pluie d’hier, la journée d’aujourd’hui s’annonçait belle. Le ciel était serein, le soleil radieux. Nous n’avions pas été loin quand nous dûmes traverser un méchant ruisseau. Nous ne prévoyions aucune difficulté. Mon wagon passa légèrement. Celui des bagages était aussi en train de bien franchir le mauvais pas, quand une clé de joug brisée, un rien, nécessita un arrêt. Cela suffit : le wagon s’embourba à vue d’œil. On eut beau rouer de coups les attelages doublés, inutile. La ferrure du train se cassa et, pour éviter un accident plus grave, nous déchargeâmes et charriâmes à dos tous nos bagages. Et même alors nos trente-quatre bœufs eurent de la peine à tirer le wagon vide. Il était 10 heures du soir.

Mardi 22 janvier 1884 . — Nous dûmes recharger les bagages. Nous ne partîmes qu’après 10 heures, et passâmes à la ferme d’un M. Maclay ; sa femme et sa belle-sœur nous reçurent avec empressement.

WAGONS EMBOURBES

Bientôt un autre ruisseau, semblable à celui de la veille, nous barrait le chemin. J’avais donné mon propre attelage pour le wagon des bagages. Joël sortit triomphalement et se frottait les mains de joie. Malheureusement, nous ne nous étions pas aperçus que nous avions un marais devant nous. Là, encore, l’infortuné wagon s’embourba comme la veille, mais si bien, qu’après avoir abîmé les bœufs de coups, il nous fallut encore le décharger. Nous étions épuisés. Quatre attelages ne pouvaient faire bouger la voiture. Pendant que nous étions à batailler, M. Maclay passa à cheval et, sans mettre pied à terre, nous donna d’excellents conseils que nous n’avions pas demandés. Un Allemand que nous avions tiré d’un mauvais pas au Vaal, était aussi là, perché sur sa monture, la pipe à la bouche, à une distance respectueuse. Parlez-moi des professions de serviabilité quand cela ne coûte que des paroles! Nous laissâmes paître nos bœufs toute la nuit. Les pauvres bêtes étaient fatiguées. De grand matin on les chercha, pas de bœufs. On battit le pays dans toutes les directions, à pied, à cheval, on les trouva enfin. Ihs avaient voulu nous prouver qu’on voyage lestement sans bagages. Le soir nous arrivions à Heidelberg.

Mardi 2g janvier. — Hier nous avons eu une belle journée, pas de difficultés, et tout le monde était très heureux. Nous avons pu traverser rapidement deux affreux marais.

Pretoria , mercredi 3o janvier. — Arrivés à 1 1 heures du malin. Où dételer ? Après tout, le voisinage de la prison me paraît être le plus hospitalier et, comme en 1877 et en 18791, nous y plantons nos tentes.

« Prétoria, c’est une date à marquer. Quand on a déjà vécu quelques semaines à la bohémienne, qu’on a le Vaal

. Éd. Favre, ouur. cité , p. 293 et 465.

derrière soi et qu’on se trouve ici, on commence à comprendre qu’on est sérieusement en route '. De loin, il serait possible d’entourer nos aventures d’une auréole de poésie. Nous, nous sommes blasés et nous n’avons plus l’élasticité d’il y a quelques années.

« Notre expédition actuelle diffère sensiblement de la première. Il y a sept ans, nous étions portés par un courant d’enthousiasme qui nous rendait tout facile ; tous ceux qui nous accompagnaient, à peu d’exceptions près, faisaient partie de la mission et partageaient, en quelque mesure, ma responsabilité. Aujourd’hui, l’enthousiasme s’est calmé en France comme au Lessouto ; notre personnel se compose presque entièrement d’hommes, dévoués sans doute, mais dont nous payons fort cher les services et qui n’ont aucune responsabilité. Ésaïe et Lévi sont les seuls qui se soient donnés à la mission. Mais ce dernier, incapable de manier le fouet, n’est guère qu’un passager avec sa famille. Du reste, je me hâte d’ajouter qu’il eût été difficile de choisir un meilleur personnel. Tous nos hommes, à une ou deux exceptions près, font profession de connaître et de servir Dieu.

cc Nous avons une grande variété d’échantillons de caractères. L’un est sérieux, presque mélancolique et taciturne ; l’autre, causeur, plein d’entrain et pétillant d’esprit. Celuici doux et soumis, celui-là énergique et plein d’initiative. Pendant ces six semaines de voyage, nous nous sommes bien étudiés les uns les autres, et la conclusion à laquelle, pour ma part, je suis arrivé c’est que chacun a, non pas seulement, comme on le dit, les défauts de ses qualités, mais aussi les qualités de ses défauts. Avec un peu de bonne volonté, on peut aisément le reconnaître. 11 a fallu coordon-

i. Lettre de Pretoria, 5 février i834, impr. dans J. M. E., i884, p- *4J ct suiv. ; — Sur le Haut-Zambèze , p. ioi et suiv.

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