‹ François CoillardChapitre 57 sur 282 · HORIZON SOMBRE · texte numérisé non relu

HORIZON SOMBRE

fleuve, les chefs se disputent à notre sujet. Se pourrait-il que le diable parvînt encore à nous fermer la porte ? Non, mais c’est une nouvelle épreuve de foi. Christina, elle, qui n’a jamais quitté Léchoma, me disait : « Oh ! si on nous fermait la porte du Borotsé, je n’irais pas plus loin, je ne retournerais pas en arrière, je mourrais de douleur. » Je regarde nos bagages, nos provisions, et ce n’est pas un petit souci que de savoir comment tout cela ira à la Vallée. Mais s’il fallait rebrousser chemin, pour aller... où ?... Et puis c’est dur d’être malade ici, loin de notre destination. Mon âme se fond en moi. Je crie à Dieu dans ma détresse ; ne m’entendra-t-il pas ?

itT mai i885. — Voilà deux jours que Christina a été plus malade que jamais. J’avais l’âme angoissée. La pensée qu’elle pouvait me quitter, au début de cette œuvre, me remplissait d’une sorte de terreur. J’ai crié avec larmes à mon Dieu et la paix est rentrée dans mon âme. Il nous a exaucés hier dans les plus petits détails.

4 mai. — Quelles attaques de lièvre a eues ma pauvre femme! Mais aussi comme ce temps de maladie a été béni pour nos âmes ! Combien nous avons senti la présence de Jésus ! Combien nous sommes entrés dans l’esprit l’un de l’autre, pour comprendre nos difficultés et nous en décharger aux pieds du Seigneur! Nous sentons bien que nous sommes engagés dans la lutte de la foi.

Si nous regardons aux Barotsis seulement, l’horizon est sombre. Vont-ils vraiment se dédire et nous fermer leur pays ? La seule pensée d’une telle éventualité nous remplit d’un sentiment d’effroi. Avoir tant fait, tant sacrifié, tant souffert, et venir échouer à la porte du pays ! Mais non, cela ne se peut pas. Quand je regarde le passé : mes plaidoyers en Europe, l’abandon de Léribé, mes préparatifs pour cette mission pour laquelle je n’avais que la parole de

F. COILLARD

MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

Robosi, et que je vois aujourd’hui ce que vaut la parole d’un Morotsi, je m’étonne de ma hardiesse, j’allais dire de ma témérité. Mais Dieu nous a conduits et conduits merveilleusement. Il n’y a pas à en douter. Ah ! combien nous sentons, ma Femme et moi, le besoin de cette foi qui fait les miracles ! Nous en parlons beaucoup et nous en faisons un sujet de prières ensemble. Voilà trois jours qu’elle n’a pas eu la fièvre, c’est une réponse à nos prières.

Enfin, l’état sanitaire de l’expédition s’améliore.

io mai. — Les nouvelles du Zambèze sont peu rassurantes : nouveaux troubles à la Vallée. Ou’adviendra-t-il de notre expédition ? Voilà la mi-mai ; c’est le temps où les canots devaient quitter la Vallée pour venir nous chercher1. Allons-nous rester une autre année ici? Ce n’est pas sans angoisse qu’on se pose une question pareille. Oh! que l’exercice de la foi est difficile !

La vie se déroule à Léchoma « uniforme, monotone, pâle, insipide», les santés laissent à désirer ; la seule nouvelle est que les chefs de Séchéké sont montés à la capitale pour rendre hommage au nouveau roi.

2g mai i885. — On nous assure que nous n’irons pas cette année à la Vallée. Ces rumeurs ne m’affectent pas très sérieusement, moi, mais elles répandent dans notre atmosphère un brouillard de tristesse et de découragement. Je crois que Dieu permet tout cela pour nous porter à prier

i . Au Zambèze, la saison de mai à juillet correspondant à 1 hiver, c est la saison sèche, la seule pendant laquelle on puisse voyager et construire ; « la perdre, c’est nous exposer à perdre encore toute une annee, » écrit Coillard.

VOYAGES A PANDAMATENGA I 1 9

d’autant plus. Et certainement, jamais je n’ai plus plaidé auprès de lui pour cette œuvre.

Deux voyages à Pandamatenga (ier-8 juin et fm juin) afin de pourvoir aux besoins de l’expédition, vinrent rompre, pour Coillard, cette lourde monotonie de la vie à Léchoma. A Pandamatenga, il apprend des nouvelles :

Gordon est tombé à Khartoum le 26 janvier et, deux jours après, l’expédition envoyée à son secours arrivait devant la place. 11 nous semble que nous avons perdu un ami personnel1. Oh! la politique! Ou’elle est cruelle et que celle de Gladstone a fait de mal partout et dans ce pays aussi !

Coillard trouve, à Pandamatenga, un jésuite ; leurs rapports sont empreints de la plus grande cordialité et d’une intimité confiante. Après avoir longuement parlé de la pédagogie à adopter pour les noirs, Coillard conclut :

Mais voilà, nous avons des principes différents : ils poussent et nous essayons d’attirer.

Léchoma, ij juillet. — Oui, hélas ! toujours à Léchoma ! Les chefs de Séchéké sont de retour ces jours-ci. Quel sera leur message pour nous? C’est le retard que je crains; la saison nous échappe et nous voudrions la retenir. Je suis parfois dans une grande angoisse en présence de cette éventualité. A cela s’ajoute la perte de nos bœufs. Deux viennent encore de mourir.

22 juillet. — Middleton et Aaron sont partis hier pour aller à Séchéké avec un message de notre part aux chefs.

1. M. et Mme Coillard avaient rencontré, au Lessouto, le général Charles Gordon et ravaient reçu à Léribé le 21 septembre 1882.

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Robosi, et que je vois aujourd’hui ce que vaut la parole d’un Morotsi, je m’étonne de ma hardiesse, j’allais dire de ma témérité. Mais Dieu nous a conduits et conduits merveilleusement. 11 n’y a pas à en douter. Ah ! combien nous sentons, ma Femme et moi, le besoin de cette foi qui fait les miracles ! Nous en parlons beaucoup et nous en faisons un sujet de prières ensemble. Voilà trois jours qu’elle n’a pas eu la fièvre, c’est une réponse à nos prières.

Enfin, l’état sanitaire de l’expédition s’améliore.

io mai. — Les nouvelles du Zambèze sont peu rassurantes : nouveaux troubles à la Vallée. Qu’adviendra-t-il de notre expédition? Voilà la mi-mai ; c’est le temps où les canots devaient quitter la Vallée pour venir nous chercher1. Allons-nous rester une autre année ici? Ce n’est pas sans angoisse qu’on se pose une question pareille. Oh! que l’exercice de la foi est difficile !

La vie se déroule à Léchoma « uniforme, monotone, pâle, insipide», les santés laissent à désirer ; la seule nouvelle est que les chefs de Séchéké sont montés à la capitale pour rendre hommage au nouveau roi.

2g mai i885. — On nous assure que nous n’irons pas cette année à la Vallée. Ces rumeurs ne m’affectent pas très sérieusement, moi, mais elles répandent dans notre atmosphère un brouillard de tristesse et de découragement. Je crois que Dieu permet tout cela pour nous porter à prier

I . Au Zambèze, la saison de mai à juillet correspondant à l’hiver, c’est la saison sèche, la seule pendant laquelle on puisse voyager et construire , « la perdre, c’est nous exposer à perdre encore toute une année, » écrit Coillard.

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d’autant plus. Et certainement, jamais je n’ai plus plaidé auprès de lui pour cette œuvre.

Deux voyages à Pandamatenga (ier-8 juin et fin juin) afin de pourvoir aux besoins de l’expédition, vinrent rompre, pour Coillard, cette lourde monotonie de la vie à Léchoma. A Pandamatenga, il apprend des nouvelles :

Gordon est tombé à Khartoum le 26 janvier et, deux jours après, l’expédition envoyée à son secours arrivait devant la place. 11 nous semble que nous avons perdu un ami personnel1. Oh! la politique! Ou’elle est cruelle et que celle de Gladstone a fait de mal partout et dans ce pays aussi !

Coillard trouve, à Pandamatenga, un jésuite ; leurs rapports sont empreints de la plus grande cordialité et d’une intimité confiante. Après avoir longuement parlé de la pédagogie à adopter pour les noirs, Coillard conclut :

Mais voilà, nous avons des principes différents : ils poussent et nous essayons d’attirer.

Léchoma , /y juillet. — Oui, hélas ! toujours à Léchoma ! Les chefs de Séchéké sont de retour ces jours-ci. Quel sera leur message pour nous? C’est le retard que je crains; la saison nous échappe et nous voudrions la retenir. Je suis parfois dans une grande angoisse en présence de cette éventualité. A cela s’ajoute la perte de nos bœufs. Deux viennent encore de mourir.

22 juillet. — Middleton et Aaron sont partis hier pour aller à Séchéké avec un message de notre part aux chefs.

1. M. et Mrae Coillard avaient rencontré, au Lessouto, le général Charles Gordon et ravaient reçu à Léribé le 21 septembre 1882.

F. COILLARD

II faut que nous traversions. Nous ne demandons plus la permission puisqu’on nous l’a accordée, nous ne demandons que du secours pour passer le fleuve. Voudra-t-on nous lé donner ? Ce sont de terribles menteurs que ces pauvres Barotsis ! II se pourrait que tout ce qui s’est fait et dit au lékhotla et tous les résultats de mon voyage à la capitale fussent vains. Mais non, c’est impossible. Dieu ne se joue pas de ses enfants. Nous sommes tristes, mais nous nous cramponnons aux promesses du Maître. Seigneur, 11e nous abandonne pas !

Au milieu de cette angoisse, la poste arrive : « un courrier des plus copieux, trente-neuf lettres. »

2Ô juillet 1880. — Quelles bonnes lettres ! Que de bien elles nous ont fait ! Nous sommes vraiment des enfants gâtés. On nous aime, on prie pour nous ! De partout, ce ne sont que paroles d’affection et d’intérêt. Nos cœurs débordent de reconnaissance et de joie. Comment douter du lendemain? Dieu nous ouvrira la porte.

3i juillet. — Mon âme, bénis l’Eternel ! Middleton et Aaron sont arrivés ce matin avec la réponse que nous avions demandée au Seigneur avec tant d’angoisse. Morantsiane, non seulement a immédiatement consenti à ce que nous traversions, mais il a donné des ordres à Mokoumba et Lésouani pour se tenir prêts à nous aider. Il a été plus loin, il veut aussi un missionnaire; il a même montré à Middleton et à Aaron où il pensait établir la station.

Les chefs de Séchéké se chargeaient de conduire, à la Vallée, Coillard et les siens. Ceux-ci, après quelques jours de fièvre et de grandes fatigues causées par les emballages, se mettaient en route le vendredi i4 août.

DÉPART DE LÉCHOMA

Ce n’est pas sans peine que nous avons quitté Léchoma. On aurait dit que nous y avions pris racine. Et pourtant, comme à Léribé, la dernière partie de notre séjour a été une longue attente qui fait languir le cœur, une agonie. Qui dira ce que nous avons moralement souffert?

Enfin, après mille difficultés causées par bœufs et gens, après bien des jours passés sur la rive droite du Zambèze, au gué en face de Kazoungoula, l’expédition traverse le fleuve le vendredi 21 août et établit son campement sur la rive gauche. Coillard s’arrête quelque temps à Kazoungoula et c’est de là que, le 5 septembre, il écrit1 :

« Nous voici donc au confluent de la Chobé et du Zambèze. Ce n’est pas loin de Léchoma, mais ces douze kilomètres sont la meilleure étape que nous ayons encore faite depuis que nous avons quitté Léribé. Les murs de Jéricho sont tombés devant nous et nous avons fait notre entrée dans cette forteresse de Satan, pas sans difficulté sans doute, mais enfin nous y sommes. Nous serions bien vite à la Vallée, si nous avions seulement des bœufs pour traîner nos voitures. Après le passage du fleuve, il a d’abord fallu conduire les évangélistes et leurs familles à Mambova chez le chef Mokoumba où Lévi va s’établir définitivement et Aaron provisoirement. Puis M. Jeanmairet est parti, avec Middleton et deux petites charges de bagages, pour Séchéké où il va fonder sa station. Nous attendons ici le retour des deux attelages pour aller aussi à Séchéké et de là à la Vallée. Pour tous ces voyages, en effet, nous n’avons que deux attelages aussi maigres que les vaches de Pharaon. Nous soupirons après le moment où nous pourrons définitivement nous arrêter dans ce long pèlerinage. Nous voudrions arriver à Séfoula

i. A M. E. Lacheret.

F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE

et nous y faire un abri avant la saison des pluies. Elle commence en décembre et nous ne quitterons pas cet endroit avant la (in de ce mois. Et puis il s’agit de faire la route dans un pays où aucun wagon n’a jamais roulé. Il va vous sembler que je me plains. De quoi me plaindrais-je ? De ce qu’enfin le Seigneur a entendu nos cris et exaucé nos vœux les plus ardents ? De ce que nous sommes enfin reçus par des chefs que tout le monde taxait de manque de sincérité à notre égard ? Dieu nous a donné la victoire. « Ceux qui se confient en lui ne sont jamais confus. »

(( Si, à l’aide d’un puissant télescope, vous pouviez nous voir, cela vous intéresserait. Nous sommes en pleins champs, mais au bord de la grande rivière que nous ne cessons d’admirer avec ses îlots et ses bras. A oôté de notre voiture se trouve un méchant abri de paille où l’on ne peut avoir de lumière qu’avec une lanterne ; derrière nous, des enclos d’épines qui servent de bercail à nos animaux, puis, un peu partout, des poules, des chiens, des chats et quatre ou cinq chevreaux, tout un monde turbulent de bipèdes et de quadrupèdes, pour lesquels il n’y a rien de sacré.

« Ce qui est plus intéressant ce sont les gens qui affluent chaque jour à notre camp. Pouvez-vous croire que, pendant cette longue détention dans les solitudes de Léchoma, ma femme n’a jamais vu de femmes ou d’enfants du Zambèze? Les femmes d’ici, qui entendaient parler de femmes blanches à Léchoma et qui, par crainte des Matébélés, n’osaient s’aventurer jusque-là, viennent maintenant par troupes, avec des plats de millet sur la tête et les offrent à ma femme, avec force claquements de mains comme salutations de bienvenue. Mais, dans ces petites écuelles vidées, il faut bien mettre un collier ou deux de verroterie. C’est, après tout, un échange, quelquefois même un peu cher; mais il a ceci de bon qu’il se fait sans discussion et avec beaucoup de décorum. Ce

A KAZOUNGOULA

sont de bonnes occasions pour causer et faire connaissance. En général, les femmes zambéziennes n’ont pas grand’chose à dire. Elles sont bornées, leur petit monde est fort restreint et, quand elles sont au bout de leur chapelet de nouvelles, elles mendient. Ce n’est au-dessous de la dignité de personne de mendier. Les femmes makololos font exception, mais, comme elles forment la haute aristocratie du pays, elles exigent d’autant plus ; et gare à leurs langues, si elles ne sont pas satisfaites. Nous avons déjà senti leurs piqûres et leur venin. »

Kazoungoula, lundi 7 septembre i885. — La journée d’hier a été belle : l’Évangile a été prêché dans trois endroits différents, par Jeanmairet en route pour Séchéké, par les évangélistes à Mambova et par moi ici ; cela fait bondir le cœur de joie.

i5 septembre. — Les bruits concernant Léwanika, son retour et la fuite d’Akoufouna se maintiennent. Tout cela me donne beaucoup de souci. Qu’alions-nous faire? La perspective de rester toute une saison à Séchéké et d’y bâtir des abris m’épouvante. Mais, sans bœufs et en temps d’anarchie, que faire ? Oh ! que Dieu ait pitié de nous ! Qu’il nous ouvre le chemin ou nous donne la résignation.

Enfin, Coillard et les siens quittent Kazoungoula, le lundi 21 septembre et se mettent en route pour Séchéké, où ils arrivent le vendredi 26 septembre, à 2 heures du matin, par un clair de lune magnifique. La guerre civile règne à la Vallée ; Séchéké est désert : seuls les chefs y sont restés ; les uns sont partisans d’Akoufouna, les autres de Léwanika.

Dimanche 27 septembre i885. — Notre premier dimanche en famille à Séchéké. Oh ! que Dieu est bon ! Je ne puis

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qu’admirer, dans un sentiment de profonde adoration, ses voies à notre égard. Quelle miséricorde que tous les troubles politiques aient éclaté après que nous avions quitté Léchoma et traversé la rivière. On nous prédisait le pillage de tous nos biens, cela peut encore nous arriver ; que Dieu nous donne la grâce de recevoir joyeusement cette épreuve ! Mais voilà quinze jours que M. Jeanmairet est ici, tout seul, avec nos bagages, dans un village abandonné et il n’y a pas perdu une obole. Notre ami dit qu’il a vécu dans une complète sécurité, n’en déplaise aux prophètes de malheur. Et quant aux bœufs, que ne présageait-on pas ? Eh bien ! les lions nous ont attaqués et nous ont tué un âne ; les hyènes ont attaqué notre troupeau et nous ont enlevé treize chèvres. A part cela, le voyage a été des plus agréables et des plus heureux.

« C’est une date dans l’histoire de l’évangélisation de l’Afrique 1 que le jour où nous avons traversé, en famille et avec nos wagons, le Zambèze, cette barrière jusqu’à présent infranchissable aux étrangers — aux étrangers surtout qui auraient voulu se fixer au nord du fleuve. Sera-t-il demandé aux chrétiens d’Europe de grands sacrifices d’hommes et d’argent? C’est possible. Mais l’Evangile ne reculera pas. On nous pillerait, on nous tuerait, qu’avant peu d’années les messagers qui iront publier la bonne nouvelle du salut jusqu’au cœur même du noir continent seront une grande armée.

« Dites et redites à nos amis que la force et le développement de la mission dépendent entièrement de leur coopération. Qu’ils n’attendent pas que la mort affaiblisse notre

i. Lettre de Kazoungoula, 29 août i885, impr. dans J. M. E., 1886, p. 61 et suiv. ; — Sur le Hciut-Zambèze , p. 17.^ et suiv.

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