‹ François CoillardChapitre 84 sur 282 · UN ACCIDENT · texte numérisé non relu

UN ACCIDENT

devenir, dit Christina, d’une pâleur qu’elle n’oubliera jamais. Puis commencèrent de vains efforts pour enlever l’esquille. J’avalai des morceaux de mie de pain, de croûte à demi mâchée, je bus et bus encore, pendant que Waddell, me donnait de grands coups entre les épaules, rien n’y fit. Je pris un vomitif, j’avalai encore des boulettes de mie de pain, je m’introduisis à maintes reprises une longue plume dans la gorge, toujours sans succès. Aaron accourut et fit l’office de docteur, mais l’esquille était toujours là et la douleur augmentait. Ma pauvre femme fondit en larmes, se jeta à genoux et Aaron, dans une prière touchante, implora le secours d’En-Haut et me remit aux soins de l’Elernel.

Pour ne pas trop effrayer notre monde je me rendis au dîner, mais j’étais à bout de forces. Quel dîner! On mangea à peine, et quand je ne parlais pas, tout le monde gardait le silence. J’avalai courageusement quelques aliments; mais l’os était toujours là. Ma pauvre Christina était bouleversée. « Ne pouvons-nous espérer que demain ça ira mieux, » demanda-t-elle à Aaron. Il se tut, baissa la tôle et dit à demi-voix : « Mais la gorge, c’est délicat, ça s’enflamme et ça enfle vite et puis, ça ne dure pas longtemps. » Pendant que Christina priait dans sa chambre, je me retirai dans mon cabinet d’étude, en proie aux plus violents combats qui se soient jamais livrés en mon âme. Ma femme et l’œuvre, voilà ce qui me torturait. Dans deux jours je pouvais être dans mon tombeau, je laissais une œuvre hérissée de difficultés et ma femme, à 1200 kilomètres de Mangouato, Dieu sait avec quelle responsabilité et quels embarras. Le calme succéda pourtant à l’orage. Je rejoignis Christina qui, elle aussi, était plus calme, nous criâmes à Dieu ensemble, et il nous fut donné l’assurance que le Seigneur avait exaucé nos prières. Jusqu’à 10 heures, je dormis du sommeil le plus doux. Ce sommeil était une vision, j’étais encore sur cette

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terre, j’allais réveiller le zèle des chrétiens d’Europe, je revenais pour voir la mission prospérer.

En me réveillant, une douleur aiguë me ramena à la réalité. Mais Ghristina, qui n’avait pas fermé les paupières se tourna vers moi et, avec un sourire qui brillait à travers ses larmes, elle me dit : cc Maintenant, je ne prie plus, je bénis Dieu, oui, je puis le bénir de ce qu’il a vu mes larmes et exaucé mes prières. » Et nous bénîmes ensemble. Ce fut alors une autre vision qui se déroula dans mon esprit pendant ces heures d’insomnie. Ma vie était là, mon ministère aussi avec toutes ses misères, la mission du Zambèze avec tous mes projets en ébauche et rien de fini, la situation avec tous ses embarras. Je jugeais tout cela du bord du tombeau. Je me disais que le Seigneur n’avait pas besoin de moi pour faire son œuvre et que ma chère femme était du nombre de ses bien-aimés, et pourtant la vision était toujours là. Je criai à Dieu, mais avec calme et soumission et puis j’attendis sa délivrance. Je m’endormis.

A 4 heures du matin je me réveillai. Je me sentais soulagé et bientôt je m’écriai : « Je suis délivré, l’esquille est partie ! Je te disais hier que Dieu enverrait son ange, il l’a fait. )> Ma femme se jeta à genoux et, en sanglotant, louait ce Dieu qui est toujours bon et toujours fidèle. Notre culte du matin fut une action de grâces. Ngouana-Ngombé, le pauvre garçon, lui aussi avait eu un terrible choc. Je suis brisé. J’ai pourtant pu prendre part au service par une courte allocution où je mis en parallèle le Sinaï et le Calvaire.

« Si la vie ici est une lutte de chaque jour x, c’est aussi une leçon journalière de confiance sans réserve en Dieu. Nous traversons une de ces périodes où la foi est un combat

i. Lettres à Alfred Boegner et à un ami, Séfoula 24 avril 1888, impr. dans J. M. E.y 1888, p. 384-385 ; — Sur le Haut-Zambèze , p. 272-273.

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