CHAPITRE VII
A SÉFOULA 1888-1890
Entretiens avec Ngouana-Ngombé et avec Léwanika. — Difficultés matérielles. — Départs de Middleton, de Lévi, d’Aaron. — Aux portes du tombeau. — Mme Coillard malade. — Mort des bœufs. — Réaction païenne. — Départ pour Séchéké. — Jour de naissance. — Deuxième Conférence. — Retour à Séfoula. — L’école. — Nyondo. — Litia. — Visite de Léwanika. — Ngouana-Ngombé. — Surchargés. — Arrivée de M. Adolphe Jalla. — Préoccupations politiques. — Baptême de Ngouana- Ngombé. — Incendie.
A chaque époque de sa vie, Coillard s’est attaché plus spécialement à la conversion d’un individu. Au Zambèze, la conversion de Ngouana-Ngombé et celle de Léwanika furent l’objet de ses continuelles intercessions.
26 juin 1888. — Mes études de langue ne vont pas vite. Je n’ai personne pour m’enseigner. Le soir, je fais un peu de sétoka1 avec Ngouana-Ngombé. Mais je suis si souvent fatigué et lui aussi, le pauvre garçon, que je ne fais pas de grands progrès.
Après ma petite leçon d’hier soir, j’eus avec lui un entretien intéressant. Je lui demandai :
— Mon enfant, sérieusement, es-tu converti, converti de cœur ?
1 . Langue des Batokas, peuplade qui habite la région au nord de Kazoungoula.
Sa figure s’illumina.
— Oh! ça oui, mon père. J’ai trouvé Jésus, je suis à lui, il m’a pardonné, je suis heureux.
— Tu ne te fais pas illusion? Vois donc un peu Karoumba et Séajika1 qui, au Lessouto, ont fait la même profession, où sont-ils maintenant ? Ils frayaient avec les chrétiens, se disaient chrétiens, ils parlaient, ils priaient dans les réunions, on les croyait sincères.
— Ah ! oui. Mais moi, je sais une chose, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois. Je ne suis plus le Ngouana- Ngombé de Séchéké et de Léchoma. A Léchoma, je n’avais qu’un seul désir, celui de bien faire ma besogne, vous plaire et gagner mon fusil. Les choses de Dieu, je ne les comprenais pas du tout, elles m’ennuyaient. Le matin, je m’arrangeais toujours de manière à mettre sur le feu, de bonne heure, la bouillotte du déjeuner et à être absent pendant la prière. Je me sauvais dans les bois et revenais prendre mon travail, quand je savais la prière terminée. A Séchéké, j’éprouvais moins de répu'gnance pour les choses de Dieu, mais je ne les comprenais pas davantage. J’avais pourtant un vif désir d’apprendre ce dont je ne me rendais pas bien compte. Nous vînmes ici. Tu nous quittas, pour retourner à Séchéké chercher notre mère. Middleton et Waddell étaient bien là et je suppose qu’ils lisaient et priaient ensemble, mais ils ne s’occupaient pas du tout de nous. Ils nous donnaient notre nourriture, c’était tout. Plus de chants, plus de prières, plus d’exhortations. Ils travaillaient la semaine, le dimanche ils s’enfermaient dans leur hutte pour se reposer et peut-être aussi pour s’édifier. Mais, pour nous, le dimanche était comme les autres jours.
i. Les deux Zambéziens dont il a été question ci-dessus, p. 38, et qui comblés de laveurs par le roi, retournaient au paganisme.
NGOUANA-NGOMBE
Un jour j’en parlai à Middleton et je lui demandai au moins de me faire lire. Il le fît une fois. J’avais, moi, le cœur triste et je me disais : Malheureux que je suis, quand j’étais avec mon père et ma mère (M. et Mme Coillard), ce n’était pas ainsi, ils nous enseignaient, s’occupaient de nous. J’étais trop stupide pour les comprendre alors. Que faire maintenant ? Comme ces pensées-là s’agitaient en moi, j’errais dans les bois, à l’aventure. Et si j’essayais de prier seul? me dis-je. Mon père m’a dit que Dieu entend toujours. Je me jetai à genoux sous un arbrisseau, là où j’étais, et, pour la première fois, je priai. Ce fut une révélation; depuis lors, chaque fois que j’avais un moment de répit, j’allais sous mon arbrisseau.
Le dimanche suivant il pleuvait, continua Ngouana- Ngombé. Je dis aux autres garçons, à Kambourou et à Mogapi : « Notre père n’est pas ici et personne ne s’occupe de nous ; essayons de lire et de chanter les cantiques que nous savons. » Ils consentirent, cc Mais d’abord, dirent-ils, chantons le chant des Barotsis. » Et ils se mirent en effet à chanter le chant païen. Je les réprimandai. Mais ils me rirent au nez et me dirent en se moquant : « Depuis quand es-tu donc devenu si vieux et si grave? Nous avons beau essayer det’emmener jouer avec les jeunes filles, tu ne veux jamais venir ; tu ne te joins jamais à nos escapades nocturnes, ni à nos chants ; qui est-ce qui t’a fait devenir tout à coup un vieillard? » La tristesse au cœur et ne sachant que répondre, je pris ma natte et demandai à Middleton la permission de coucher dans la hutte qui me servait de cuisine. Depuis lors, je n’ai jamais couché avec les ouvriers et Kambourou et Mogapi n’ont plus frayé avec moi. Mais, quelle joie quand j’ai appris que vous reveniez ! Maintenant, me dis-je, mes vœux sont accomplis. Je vais apprendre à lire, je chanterai des cantiques avec mon père et ma mère, ils m’enseigneront
F. COILLARD MISSIONNAIRE AU ZAMBEZE
les choses de Dieu. J’avais si peur que vous ne revinssiez pas ! Je me disais souvent : Que ferais-je sans eux?
— Mais sais-tu, ajoutai-je, que le monde n’aime pas les enfants de Dieu, et que, souvent même, les rois et les seigneurs les maltraitent?
— Oui, je le sais, reprit Ngouana-Ngombé. Le Seigneur a dit que c’est par beaucoup d’afflictions qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. Mais il a dit aussi : <c Ne craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps ; craignez plutôt celui qui peut détruire et l’âme et le corps. Et quand on vous traînera devant les tribunaux ne vous inquiétez pas de ce que vous aurez à dire, car cela vous sera donné à l’heure même par le Saint-Esprit qui habite en vous. »
3o juin 1888. — Je suis étonné de la clarté du sétoka. Mon cœur brûle au dedans de moi quand je pense à ces nombreuses tribus de Batokas qui parlent la même langue et surtout à ces malheureux Machoukouloumboués qui la comprennent. Oh ! que 11e suis-je plus jeune et que n’ai-je encore une autre vie, une autre carrière à fournir! Léwanika nous donnera-t-il des enfants machoukouloumboués 1 ? Nous le désirons ardemment et le demandons à Dieu. Ce pourraient être les futurs évangélistes de leur pays, cc la petite esclave juive de Naaman, y> comme disait Ghristina.
Léwanika revint les premiers jours de juillet de sa razzia chez les Machoukouloumboués, et Coillard alla le voir à Léalouyi.
Le roi parut content de me voir. J’ai eu avec lui une longue conversation sur divers sujets : l’école, Séfoula, Sé-
1. Le Bochoukouloumboué, où Léwanika était allé faire sa razzia, est une des grandes divisions du royaume des Barotsis, à l’est de la plaine du Borotsi, au nord de celle de Séchéké.
LEWANIKA
chéké, l’évangélisation de son pays. Je me suis senti pressé de lui parler sérieusement, directement, il m’écoutait bien. J’ai prié avec lui avant que nous nous séparions.
Le dimanche i5 juillet, Coillard célébra, à la capitale, deux cultes, l’un le matin, l’autre l’après-midi. Le roi y était, l’assistance était nombreuse.
L’après-midi, je prêchai avec bénédiction sur Galates vi, 7 : « Ce que l’homme sème... » J’eus d’abord à lutter contre un idiot qui, au grand divertissement de la foule, répétait tout ce que je disais. Je me fis écouter pourtant. Je commençai par appliquer mon texte à l’expédition chez les Machoukouloumboués : « Vos traces, leur dis-je, sont pleines de sang, de deuil et de larmes. Vous avez semé. »
Séfoula, 2 j juillet. — Depuis mon retour de Léalouyi, je me sens, plus que jamais, poussé à prier pour Léwanika, pour sa conversion. C’est Dieu qui l’a mis dans mon cœur. Jamais, en famille, en public ou en particulier, je n’élève mon cœur à Dieu sans déposer ce fardeau au pied du Trône de grâce. Je suis honteux d’avoir une foi si timide. Il y a longtemps que je n’ai été aussi heureux dans mon âme et trouvé tant de liberté et de joie dans une communion constante avec mon Sauveur. Et pourtant je ne suis pas indifférent à tout ce qui nous préoccupe, à tout ce qui menace notre mission. Mais je crois que je puis en pleine confiance tout remettre à Dieu. Il est magnifique en moyens et riche en bonté.
« Le roi a été malade1, pas dangereusement. J’ai été le visiter à plusieurs reprises. C’est un homme vers lequel je me sens singulièrement attiré. Il est intelligent et s’enquiert