‹ François CoppéeChapitre 1 sur 4 · François Coppée · texte numérisé non relu

François Coppée

Cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de i à j et dix exemplaires sur Hollande, numérotés de 6 à ij.

Droits lie traduction et de reproduction réservés pour tous piys, y compris les pays Scandinaves.

« Que me veut cette larme solitaire ? Elle trouble ma vue.

C'est une larme des anciens jours.

Henri Heine. Le Retour, XV.

[rançois-Edouard-Jo.vchim COPPÉE naquit à Paris, le 26 janvier 1842 (i), au n° 9 de la rue Saint-Maur-Saint- Germain (actuellement rue de l'Abbé- Grégoire). Son aïeul paternel était originaire deMons. Son grand-père maternel, maîtreserrurier, se nommait Baudrit et forgeait, pendant

(i) Il naquit sous le signe du Verseau, symbole astrologique de l'altruisme. Ceux qui sont influencés de ce signe devront rudement lutter contre l'adversité durant leur jeunesse. Ils arrivent à vaincre la fortune et au succès vers l'âge de 28 ans, dit le D"" Ely Star. Le Passant fut joué en 1869. \"oilà-t-il pas un exemple célèbre en faveur des prédictions astrologiques ?

la Révolution^ les piques destinées aux sectionnaires. En dépit de sa fidélité aux traditions françaises, nous retrouverons, dans l'œuvre du poète, une poussée de cet atavisme mal contenu et qui jettera souvent son mouvement de révolte, parmi les drames les plus pathétiques.

Le père de François Coppée occupait un modeste emploi au ministère de la guerre. Homme de devoir, chrétien, d'une dignité modeste, il sut laisser à son fils l'exemple d'une vie laborieuse et fière. Le peintre Charlet et un vieux soldat de l'Empire, le capitaine Gault, qui fréquentaient la maison, bercèrent les premiers rêves de l'enfan d^'une légende héroïque, l'enivrèrent d'airs de Bérenger et d'une vision tumultueuse de batailles, de bivouacs joyeux et de villes prises. Puis, les parents de François Coppée ayant émigré rue Vaneau, il fréquenta en qualité d'externe la pension Hortus, rue du Bac. En 1856, nous retrouvons toute la famille, rue Monsieur le Prince, et le futur poëte externe au Lycée Saint-Louis dont il est loin d'être un bon élève. Plus que le Gradus ad Parnassum, la libre rêverie sous les ombrages du Luxembourg, la lecture aux étalages de bouquinistes et la flânerie, à travers les rues de Paris, retiennent son attention. Plus tard, rappelant ces souvenirs, il déclare :

« Le vrai Parisien aime Paris comme une

^< Patrie. C'est là que l'attachent les invisibles « chaînes du cœur et, s'il est forcé de s'éloigner « pour un peu de temps, il éprouvera, comme « M™' de Staël, la nostalgie de son cher ruisseau « de la rue du Bac. Celui qui vous parle est un de « ces parisiens-lcà. Il ne s'arrête jamais devant « les librairies en plein vent des galeries de l'O- (( déon — qui sont, entre parenthèses, une des « aimables originalités de Paris — sans se souve- « nir de l'époque où, ses cahiers de lycéen sous « le bras, il faisait là de longues stations et lisait « gratis les livres des poètes qu'il aimait déjà. « Enfin il y a quelque part — il ne dira pas où — '< une petite fenêtre qu'il aperçoit en se prome- « nant dans un certain jardin public, et qu'il ne « peut regarder en automne, vers cinq heures du « soir, quand le coucher du soleil y jette comme « un reflet d'incendie, sans que son cœur se « mette à palpiter, comme il le sentait battre, il « y a longtemps, il y a bien longtemps, mais « dans la même saison et à la même heure, alors « qu'il accourait vers ce logis avec l'ivresse de la « vingtième année, et que la petite fenêtre, alors « encadrée de capucines, s'ouvrait tout à coup et « laissait voir, parmi la verdure et les fleurs, une « tête blonde qui souriait de loin. »

Madame Coppée avait eu sept enfants dont quatre seulement survécurent : un garçon et

trois filles. Vers l'époque que nous venons d'évoquer, le père fut mis à la retraite, une des jeunes filles se maria, l'autre mourut à vingt-deux ans. Seule, l'aînée, Mlle Annette, demeurait au foyer et devait consacrer désormais au bonheur des siens toute son existence affectueuse et dévouée. Mais le jeune François ne voulut pas être plus longtemps une charge pour sa famille ; déjcà, sous l'enveloppe frêle d'un rêveur, de l'écolier mélancolique et songeur, perçait une volonté tenace, une âme forte. Il quittait le Lycée, après la troisième, entrait comme commis chez l'architecte Montagne, acceptait, entre temps, des travaux de copie dérisoircment payés, pour des entrepreneurs et passait les nuits à composer ses premiers vers, trouvant encore des loisirs pour aller à la Bibliothèque Sainte-Geneviève compléter ses études classiques interrompues. Malheureusement, les heures sombres s'épaississaient autour de lui. Son père subissait les premières atteintes de la paralysie qui l'emporta bientôt. A vingt ans, le poète doit assumer le rôle de chef de famille. Nouveau déménagement et l'on s'installe à Montmartre. Coppée a été admis comme expéditionnaire surnuméraire à la guerre et non rétribué durant les deux premières années.

En 1863, il rencontrait Catulle Mendès qui dépeint ainsi son collaborateur au Parnasse :

« Très jeune, assez maigre, pâle, l'air fin, des

\'eux timides, qui regardaient autour de lui ; vctu d'un habit étriqué, neuf et très propre cependant, il avait un peu l'air d'un employé de commerce ou de ministère, et en même temps l'élégance de ses traits, la grâce ironique de son sourire, je ne sais quoi de doux et d'un peu triste, de parisien aussi dans toute son attitude, faisait qu'on le remarquait, voulait que l'on prît garde à lui. » Le poète de Philomela avait déjà groupé chez lui, rue de Douai, tout un cénacle, Heredia, Dierx Glatigny, Cladel, Villiers de l'Isle Adam, Mérat, Valade, Emmanuel des Essarts. Sully-Prudhomme y venait plus rarement. D'autres jeunes gens fréquentaient, aux Batignolles, le salon de la marquise de Ricard, femme de Taide de camp du prince Jérôme. J'ai connu, durant les dernières années de sa vie, cette femme d'esprit et de cœur en qui on peut synthétiser les grâces et l'intelligence les meilleures de son temps. Au-dessus même de son temps dont elle n'avait pas l'étroitesse de jugement et Tinfatuation souvent sans grandeur, M"'° de Ricard accueillait les poètes d'autant mieux qu'elle était la mère d'un poète, d'un jeune poète, Louis Xavier de Ricard, opposant à l'Empire et qui formula le premier la doctrine fédéraliste. On rencontrait chez elle quelques uns des amis de Mendès et Paul Verlaine. Bientôt les deux groupes se fondirent en un seul. Ils s'ac-

cordaient dans une égale vénération de leurs maîtres : Leconte de Lisle, Théophile Gautier, Théodore de Banville et Charles Baudelaire. Au premier, François Coppée dédiait son prernier recueil Le Reliquaire (Lemerre 1866) bientôt suivi, un an après, des Intimités, Dans ses feuilletons dramatiques de la Patrie (12 janvier, 26 février 25 juin^ 12 novembre 1883 et 14 janvier 1884) M. François Coppée nous a donné quelques fragments de ses mémoires du Parnasse. On y revoit, vivants et tels qu'ils furent, les disparus célèbres depuis Mallarmé « suave et pontifical » jusqu'à « ce pauvre bon diable de Glatigny » qui ne pouvait prévoir qu^il serait mis en pièce par son ami Mendès, en passant par l'auteur de VEve Future.

« Soudain, dans l'assemblée des poètes, un cri « joyeux est poussé par tous : « Villiers !... c'est « Villiers ! . . . » — Et tout à coup un jeune homme (( aux yeux bleu pâle, aux jambes vacillantes, « mâchonnant une cigarette, rejetant d'un geste « de tête sa chevelure en désordre et tortillant sa « petite moustache blonde, entre d'un air égaré, « distribue des poignées de main distraites, voit X le piano ouvert, s'y assied et, crispant ses doigts « sur le clavier, chante, d'une voix qui tremble « mais dont aucun de nous n'oubliera jamais l'ac- « cent magique et profond, une mélodie qu'il

« vient d'improviser dans la rue, une vague et

« mystérieuse mélopée qui accompagne, en dou-

« blant l'impression troublante, le beau sonnet de

« Charles Baudelaire :

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, etc.

i< Puis, quand tout le monde est sous le charme, « le chanteur, bredouillant les dernières notes de « sa mélodie ou s'interrompant brusquement, se « lève, s'éloigne du piano, va comme pour se « cacher dans un coin de la chambre, en roulant « une autre cigarette, jette sur l'auditoire stupé- « fait un regard méfiant et circulaire, un regard « d'Hamlet aux pieds d'Ophelia, pendant la re- « présentation du Meurtre de Gon:(ague.

« Tel nous apparut, dans les amicales réunions « de la rue de Douai, chez Catulle Mendès, le « comte Auguste Villiers de l'Isle-Adam. A tous « les amis de notre petit groupe, il donnait alors « le sentiment d'une grande intelligence mal équi- « librée, d'une sorte de génie inégal et incomplet. « Sa vie qu'il aimait à cacher, nous était inconnue « à presque tous. On savait seulement qu'il pasce sait une partie de l'année en Bretagne, chez de « vieux parents, dans un manoir seigneurial. Il « avait fait, croyons-nous encore, une ou deux « retraites dans un couvent. Il passait aussi pour

« avoir combattu dans les rangs des zouaves pon- « tificaux. Mais de sa personne ni de son genre <c d'existence, il ne parlait jamais, paraissant vivre « dans un songe et n'en sortant que pour nous « lire quelques pages de singulière et magnifique « prose^ plus rarement des vers, ou pour nous « faire jouir de son rare talent de musicien. »

Le 14 janvier 1869, l'Odéon représenta Le Passant joué par M"*"' Agar et Sarah-Bernardt. « Ce fut un enchantement — a dit André Gill — comme une goutte de rosée sur une bouche en fièvre. » Cette aventure de chérubin florentin, toute cette mélancolie voluptueuse et tendre, cette opposition du rêveur « le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui !. (Mallarmé) » à la Sylvia « courtisane charnue et rêveuse après boire, un idéal de l'empire. (A. Gill), » suscita le délire de l'enthousiasme.

Illustre dès ce soir-là, Coppée que Gautier avait présenté à Saint-Gratien, obtenait alors, par la protection de la Princesse Mathilde, le poste de bibliothécaire-adjoint au Sénat. Tant de joie, après tant d'angoisse et de labeur n'allait pas sans fatigue. « Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux. » Un instant on put croire que les fleurs du triomphe ne joncheraient que la tombe du poète. Miné de fièvre, il dut abandonner Paris, pour aller achever Thiver dans le Midi.

Ce fut, à Pau, en avril 1870, alors qu'il croyait entrevoir déjà les ombres souterraines, que lui parvint Técho d'un nouveau succès. [Deux Douleurs, un acte en vers, Comédie Française, 20 avril 1870.) Brusquement, un atroce deuil, dont il porte encore la peine, bouleversa son cœur. L'invasion allemande roulait ses flots sous les murs de Paris. Le poète céda le pas au garde national. Le chassepot aux doigts, il monta la faction, les pieds dans la neige. Après le siège, la Commune ! Coppée s'honorait d'un cri : Plus de sang ! essayant en vain de susciter, pareille aux Sabines échevelées^ l'image de la Patrie,

Sanglante et décomTant sa gorge maternelle Entre les coups des combattants.

L'Odéon donnait Fais ce que 'Dois (21 octobre 1 871) et le Gymnase, VAbandomice (13 novembre). La guerre terminée, ayant appris que Leconte de Lisle se trouvait aux prises avec de lourdes difficultés matérielles, François Coppée offrait à Jules Simon, alors ministre de l'Instruction Publique, sa démission de sous-bibliothécaire au Luxembourg, à la condition expresse que l'auteur des Poëines Barbares serait nommé à sa place. Le ministre accepta.

Les Humbles parurent en 1872. La mère du poète meurt le 2 septembre 1874. Désormais l'histoire de sa vie n'est plus que celle de ses livres. Chevalier de

la Légion d'Honneur en 1876, François Coppée succédait (le 18 décembre 1884) à Laprade dans son fauteuil de l'Académie Française (i). Victor Cherbuliez le reçut.

François Coppée rédigea^ de 1 880 à 1 884, le feuilleton dramatique de la Patrie et l'abandonna après son élection à l'Académie. A la suite d'une observation'présentée par l'acteur Coquelin au cours d'une séance du comité d'administration, le poète estimait devoir à sa dignité de se démettre également de sa place de bibliothécaire à la Comédie Française (2).

Jusqu'à l'affaire Dreyfus, François Coppée se bornait à ne vouloir être qu'un écrivain , mais lorsque les événements et la bataille des idées obligèrent les artistes à se choisir un parti, il ne marchanda pas. Ses ancêtres et ses œuvres lui interdisaient toute hésitation. Malgré son âge, il compta parmi les plus actifs entre Rochefort, Lemaître, Drumont, Barrés. Président d'honneur de la Ligue de la Patrie Française qu'il fonda avec Syveton,, Dausset et Lemaître, il n'eut pas là une présidence honoraire. Fiiint oratores , nascuntur poetx ; népoète^il s'improvisa orateur, affronta les grands halls houleux d'une foule en délire, s'affirmant lui aussi « professeur d'énergie >->.

(i) Il obtint 24 voix contre 8 données à Emile Montégut. Son élection est du 21 février 1884.

(2) Cf. L'Incident Coppée. Figaro du 16 janvier 1885.

L'heure s'est éteinte des colères et des enthousiasmes. Malgré la gravité du moment et les menaces d'un avenir doublement incertain sur les sûretés du dehors et Tapaisement intérieur, nous sentons, mieux qu'il y a cinq ou six ans, l'importance de certaines doctrines et la nécessité d'un art précis, sobre et clair, conforme au génie de la race, à l'enseignement des morts, aux vertus traditionnelles de notre terre. Les lettres nationales respirent un ardent appel à la santé. Les jeunes hommes qui ne veulent pas confondre la banalité et la simplicité, la routine et la tradition, qui n'ont rien subi des fausses disciplines scolastiques et qui savent admirer les chefs-d'œuvre étrangers, estiment néanmoins d'une élémentaire loyauté de saluer, enfin, de leur admiration^, des maîtres trop longtemps oubliés et dont — il faut le dire — beaucoup qui les raillaient se sont souvenus. Nous le verrons tout à l'heure.

Laurus semper viret. M. François Coppée.n'a pas vieilli. C'est toujours la même activité souriante, la même finesse aimable, la même inlassable

bienfaisance qui régnent dans le petit pavillon de la rue Oudinot (i), où le poète vit entre ses livres et sa vieille sœur à laquelle il rend abondamment les soins qu'elle lui prodigua. Mais, il ne dédaigne rien de la vie de son époque et il est l'homme le mieux renseigné sur les derniers événements politiques, comme sur les plus récents beaux vers d'un inconnu. Entouré de l'amitié d'une élite, de l'admiration d'un peuple d'adolescents et déjeunes filles, il ne montre ni vanité, ni ennui d'une popularité que nul poète d'aujourd'hui ne balance. Et l'élégante simplicité de ses attitudes, son geste vif sans fatigue et sans brusquerie, son visage rasé de consulaire, évoquent je ne sais quelle image lointaine de philosophe stoïcien sous Marc-Aurèle, car s'il est chrétien fervent, il estimerait sans doute que c'est faire injure à la divinité, que mépriser la vie et ne la pas chanter, n'en pas aimer les fleurs et le rire. Ne doit-il pas approuver le

(i) M. François Coppée déclare : «J'habite aujourd'hui de ce côté ; je suis revenu là, pousse par un irrésistible attrait, car le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à ses souvenirs d'enfance et garde un sentiment attendri pour son quartier natal » .

N. B. C'est au volume de M. deLescure, François Coppce, l'Homme, la Vie et V Œuvre, A. Lemerre, 1889, que nous avons emprunté la plupart des détails bio-bibliographiques pour la période qui va de 1842 à 1889. Cf. également Georges Druilhet : Un poète Français {François Coppée), A. Lemerre, 1902, in-i8.

grand lyrique provençal de la Grenade Ejttr ouverte qui s'écriait devant la beauté demi-nue et éternelle de la Vénus d'Arles, après avoir énuméré les charmes enivrants de la déesse et les forces de l'amour :

Je t'aime pour tout cela et ta beauté m'ensorcelle

Et c'est pourquoi, moi, chrétien, je te chante, ô païenne.

Louis XIV disait en désignant des toiles de Téniers dont on avait orné sa chambre : <( Qu'on m'ôte ces magots de devant les yeux ! »

Vulgarisateur sinon créateur de la « poésie de genre » de la poésie des choses, François Coppée a subi, de la part de quelques jeunes gens facilement fascinés par la pompe et l'emphase, un reproche semblable à celui que le grand Roi faisait aux intérieurs du peintre flamand. En effet le poète des Humbles et des Intimités réalisa, en vers, cette peinture où triomphèrent les petits maîtres hollandais ou flamands, ces tableaux d'une finesse narquoise, d'une volupté saine, d'un coloris brillant et précieux, ces scènes de chaque jour où sourit la passante, rêve le voyageur, se réjouit le soldat, dans les cadres étroits de Vandervelde, de Teniers, de Jean Steens, de Terburg et de Metsu. Ce furent, auprès des satins de Mieris, les intérieurs modestes de Van Ostade ; plus tard, au théâtre il évoquera Velasquez et Van Dyck. D'ailleurs, à continuer une comparaison facile mais forcément artificielle, il pourrait se justifier d'exemples fran-

çais, Chardin, Greuze ou Lancret. Sa poésie précise, délicate, un peu mièvre d'une émotion si simple et pourtant mêlée de subtile ironie apparaît bien maintenant comme parallèle de cette peinture du genre dont nous avons parlé. Sainte- Beuve l'avait entrevue. M. François Coppée en montra l'application. Et même il conviendrait de remonter plus haut que Sainte-Beuve. M. Antoine Albalat écrit fort justement. « S'il y a un « coupable dans la poésie de Coppée, ce n'est pas (( François Coppée c'est Victor Hugo.... » et le critique rapproche des vers du Petit Epicier, certains alexandrins de Hugo et il eut pu multiplier ses citations.

Il avait dans sa poche une toupie en buis... Les choses, tous les jours se passent de la sorte, Chacun de ces messieurs le sait, demandez-leur... Le roi Sennacheiib fait ceci, qu'il est mort —

Robert Macaire avec ses bottes éculées

Elle avait trois enfants ce qui n'empêchait pas Qu'elle ne se sentit mère de ceux qui souffrent...

Dans Alfred de Musset, on pourrait relever aussi de nombreux vers semblables. Dès lors le reproche nous apparaît-il injuste d'accabler François Coppée au nom de quelques alexandrins prosaïques que le sujet imposait. On a dit encore qu'il avait mis le naturalisme en vers et qu'il était trivial. Le naturalisme foncièrement pessimiste ne pouvait

avoir de poète. Ce métier de chercheur de tares ne peut se réaHser en vers. Les notes du carnet, l'accumulation de détails précis, l'observation féroce de nos lâchetés quotidiennes, les thèses scientifiques ou pseudo-scientifiques, comme tout cela est loin de l'ironie sentimentale de Coppée, de son idéalisme moral, de sa préoccupation constante de trouver le détail touchant, l'accent ému ! Les naturalistes cherchaient surtout à découvrir la hcle, l'instinct sous les actes d'un homme, M. Coppée n'a jamais cherché que Vâine; ils demandaient à leurs notes quotidiennes, à leurs enquêtes des documents de psycho-physiologie, M. Coppée glanait du pittoresque familier.

D'autre part, il semble bien que la seule succession des doctrines littéraires ait donné raison ci Coppée. Après tout, M. Francis Jammes dans le Triomphe de la vie a repris la poésie de Coppée sans bonté et sans mesure, tant au point de vue du rythme que de la morale. Et s'il a quelque originalité, il la doit à cela qu'il se contente d'ébauches. Notre époque, engouée de l'ébauche en art, notre époque qui se satisfait du brouillon, dans sa hâte ignorante et encyclopédique, a acclamé comme des innovations, une poésie qui semblerait, à des critiques plus réfléchis, une simple traduction littérale et fâcheuse d'un Coppée étranger.

Et, à penser cela, des jeunes gens qui ne sont

pas sans admirer quelques poètes des vers-libre et qui ne sont point suspects d'ignorer la poésie d'aujourd'hui, croient être d'accord avec ceux qui les suivent immédiatement. D'ailleurs les seuls vers des Intimités, du Reliquaire et d'Arrière Saison suffisent amplement à placer le poète parmi les meilleurs. On y rencontre, après des imitations de Baudelaire :

Telle sur une mer houleuse la frégate, Emporte, vers le Nord, les marins soucieux. Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux Parmi leur azur pâle aux tristesses d'agate.

Hélas ! courbons le front sous le poids des exils ! C'est en vain qu'aux genoux attiédis des amantes Nous cherchons l'infini sous l'ombre de leurs cils. Jamais rayon d'amour sur ces ombres dormantes Xe vibrera, sincère et pur, et tes maudits Ne retrouveront pas les anciens paradis.

Déjà, les princesses légendaires, les Kepseakes, les reliques, les Viviane et les Brocéliande, les cygnes, les fleurs étranges et tout ce qui devint un jour le mauvais poncif symboliste! Datent-ils de 1889 ou de 1869, ces vers :

Et rappelant la mandragore Qui fleurit aux pieds du gibet, Elle était plus charmante encore Le jour qu'une tête tombait.

Et mon esprit partit aux pays fabuleux Où Ton pense cueillir les camélias bleus...

Et comprend-t-on en relisant cette page des Intimités pourquoi M. François Coppée devait aimer le Jardin de r Infante de Samain.

J'évoquerai, dans une inefifable ballade,

Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,

Un page de douze ans, aux traits déjà pâlis,

Qui, dans les coussins bleus brodés de fleurs de lys,

Soupirera des airs sur une mandoline.

Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,

La reine soulever son beau front douloureux,

Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux.

Dans ses lourds cheveux blonds où le hasard la laisse

Une fiévreuse main jouer avec mollesse...

II se mourra du mal des enfants trop aimés....

Mais, il a dit avec une douceur voluptueuse, une tendresse délicate, infiniment nuancée, les premiers aveux, les caresses, toute l'éternelle chanson du baiser. Il l'a redite, à un temps qui l'avait désapprise avec des mots simples et nouveaux, avec une émotion dont l'impassibilité parnassienne nous avait déshabitués.

La fatigue nous désenlace.

Reste ainsi, mignonne, je veux Voir reposer ta tête lasse Sur l'or énars de tes cheveux.

Tais-toi. Ce que tu pouirais dire Sur le bonheur que tu ressens, Jamais ne vaudrait ce sourire Chargé d'aveux reconnaissants.

Sous tes paupières abaissées Cherche plutôt à retenir Pour en parfumer tes pensées L'extase qui vient de finir.

Et pendant ton doux rêve, amie, Accoudé parmi les coussins Je regarderai l'accalmie Vaincre l'orage de tes seins.

Il faisait presque nuit. La chambre était obscure.

Nous étions dans ce calme alangui que procure

La fatigue, et j'étais assis à ses genoux.

Ses yeux cernés, mais plus caressants et plus doux,

Se souvenaient encor de l'extase finie.

Et ce regard voilé, long comme une agonie,

Me faisait palpiter le cœur à le briser .

Le logis était plein d'une odeur de baiser.

La plus knte caresse, amie, est la meilleure...

Les Poèmes Modernes ( 1 867-1869) contiennent les récits populaires et dramatiques (Angélus, La Bénédiction, la Grève des Forgerons) qui sont l'acheminemenî du poète vers l'art social et le poème héroïque. Les Humbles, les Contes en Vers, les Récits et les Elégies renferment les réalisations les plus

synthétiques de ses poésies de genre. Le petit tableau d'intérieur suburbain intitulé : Petits Bourgeois, en est le plus caractéristique, car, avec la minutie des détails, la manière habituelle à l'auteur, il nous présente aussi le côté didactique et moralisateur de son talent :

Oui, cette vie intime est digne du poète.

Voyez : Le toit pointu porte une girouette.

Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis

Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits,

Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse .

Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,

Au soleil de midi dort, couché sur le flanc.

Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc,

Avec un sécateur qui lui sort de la poche,

Marche dans le sentier principal et s'approche

Quelquefois d'un certain rosier de sa façon,

Pour le débarrasser d'un gros colimaçon.

Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote :

Auprès d'elle le chat joue avec la pelote.

La treille est faite avec des cercles de tonneaux

Et sur le sable fin sautillent les moineaux.

Par la porte on peut voir, dans la maison commode,

Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode,

Même quelques détails vaguement aperçus :

Une pendule avec Napoléon dessus,

Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.

Mais ne souriez pas ; car on doit être à l'aise, Heureux du jour présent et sur du lendemain, Dans ce logis de sasre observé du chemin.

Lii sont des gens de bien, sans regrets, sans envie.

Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie,

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de Noël

Et songent à l'avance aux lessives futures,

Et vers le temps des fruits, ils font des confitures

Ceux-là seuls ont raison qui dans ce monde-ci.

Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi Les douces voluptés que l'habitude engendre. — Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre ; Le jardinet s'emplit du rire des enfants, Et bien que les après-midi soient étouffants, L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte. Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte, On s'attable au jardin, déjà moins échauffé. Et la lune se lève au moment du café.... .

Ne sonnent-ils pas ces vers avec un accent entendu de ce matin et chez ceux-là même que la poésie nouvelle reconnaît parmi les siens ! De Ponchon à Franc-Nohain qui sont de vrais poètes, de Sainte-Beuve à Francis Jammes que d'œuvres à rapprocher de celle-ci ! Et cela devrait-il paraître une gageure ! nous retrouverions facilement^ dans Les Humbles, les germes d'un Jules Laforgue. J'avoue goûter moins les poèmes héroïques de François Coppée et préférer cà La Tête de la Saltane, Le Liseron, etc.. Ces strophes de mélancolie ou palpite l'inquiétude de l'homme qui s'interroge sur son devenir...

Obsédé par ces mots, le veuvage et l'automne, Mon rêve n'en veut pas d'autres pour exprimer Cette mélancolie immense et monotone, Qui m'ôte tout espoir et tout désir d'aimer.

— En vain pour dissiper ces images moroses J'invoque ma jeunesse et ce splendide été, Je doute du soleil, je ne crois plus aux roses Et je vais le front bas comme un homme hanté.

Et j'ai le cœur si plein d'automne et de veuvage. Que je rêve toujours, sous ce ciel pur et clair. D'une figure en deuil sous un fi-oid paysage, Et des feuilles tombant au premier vent d hiver.

Pourtant, vers la saison des brises réchauffées, La jeunesse parfois me revient par bouffées, J'aspire un air plus pur, je vois un ciel plus beau ; Mais cette illusion ne m'est pas un présage. Et l'espoir n'est pour moi qu'un oiseau de passage Qui, pour faire son nid, choisirait un tombeau.

Et si, malgré tout, quelques-unes de ces images nous semblent vieillies, n'oublions pas qu'elles le sont surtout parce qu'on a beaucoup imité Coppée et qu'il n'appartient qu'à peu d'écrivains de créer un poncif !

Ici, nous ne pouvons que rappeler ce long poème Olivier (1874), cette nouvelle confession d'un enfant du siècle, pour citer quelques-uns des derniers vers.

Tu pùlis eu songeant à l'odeur de sd chair,

Son visage est toujours le seul qui te soit cher...

Songe aux têtes de mort qui se ressemblent toutes. ..

Ayons pitié de nous, fuyons-nous, mon amie !

Mais souffre qu'en un rêve où sont mouillés mes yeux.

Je te revoie encor dans mes bras endormie

Et pose entre tes seins le baiser des adieux —

Ses poèmes historiques et barbares, ses récits épiques sont d'un peintre au coloris éclatant, d'un visionnaire tour à tour brutal et voluptueux.

Son visage très pur, dans ses cheveux nové, S'appuyait mollement sur son bras replié Et montrait le duvet de son aisselle blanche, Et, du coude mignon à la robuste hanche. Une ligne adorable aux souples mouvements Descendait et glissait jusqu'à ses pieds charmants,

... Il en arracha brusquement et brandit Aux regards stupéfaits de la foule attroupée Une tête saignante et fraîchement coupée, Celle de la Sultane aux yeux couleur de ciel !

Ils sont parmi les belles fresques d'une école célèbre par son habileté, la richesse de ses couleurs et son sens plastique (i).

(i) Ajoutons encore que M. Coppée a adapté à la forme française de nombreux lieds.

Le théâtre de François Coppée a exploité deux genres : le premier se rapproche de Musset et de Marivaux ; l'autre continue le drame romantique, mais avec moins d'éclat et une préoccupation morale qui est classique. M. Coppée fut le Ponsard du romantisme, ce qui n'est pas un rôle négligeable. Il a écrit en outre des pièces patriotiques dont l'intérêt et l'émotion dépassèrent l'actualité qui les suggéra. (Fais ce que 1)015, Les Bijoux de la Délivrance, le Pater etc..)

Du premier genre, la comédie la plus synthétique nous paraît être Le Luthier de Crémone (28 mai I876). L'action se passe dans l'Italie poétique du XVnP siècle. On y voit l'héroïsme du petit bossu Filippo abdiquant son triomphe pour ne pas imposer son amour à la fille du maître luthier Ferrari. En effet, cette jeune fille préfère Sandro qui a moins de talent mais qui est beau. L'artiste infirme aura pour le récompenser et le consoler de son héroïque sacrifice, la conscience du bien accompli et le culte de son art. Le monologue de Filippo, s'adressant à son violon

compte parmi les plus jolies scènes du théâtre poétique.

Viens, je veux te revoir encore, ô mon ouvrage,

Chère création sur qui j'eus le courage,

Moi, l'ouvrier débile et dévoré d'ennuis.

De passer au travail tant de jours et de nuits !

Viens ! de ton sein profond va jaillir tout à l'heure

Le scher:{0 qui babille et le lento qui pleure ;

Sur le monde tu vas répandre, ô mon ami.

Le sublime concert dans ton sein endormi.

Viens ! je veux te revoir et te toucher encore

Je n'éveillerai pas ton haleine sonore,

Mais je veux seulement voir mon regard miré

Une dernière fois dans ton beau bois doré :

Car il faut nous quitter pour ta gloire et la mienne.

Mais dans ta vie, ami, noble ou bohémienne,

Que tu fasses danser le peuple des faubourgs

Ou que devant les grands du monde et dans les cours

Tu frémisses aux doigts de puissants virtuoses,

Moi qui naïvement crois à l'esprit des choses.

En te disant adieu, je viens te supplier,

Noble et cher instrument, de ne pas oublier

Celui qui t a donné tes beaux accents de flamme

Et le pauvre bossu qui t'a soufflé son âme !

En outre d'un drame non joué (La guerre de Cent Ans, cinq actes d.vQ.c prologue et épilogue en coll. avec Armand d'Artois) et d'un ballet (La Korrigaîie), François Coppée a donné, dans le second genre quatre drames, M""^ de Maintenon qui n'eut qu'un succès d'estime, Severo Torelli, (Odéon

21 novembre 1883), dont le sujet est emprunté à l'Histoire des Républiques latines de Sismondi et qui fournit une longue carrière, les Jacobites (Odéon 21 nov. 1885) et Pour la Couronne.

Severo Torelli passe, de l'avis unanime, pour le chef-d'œuvre dramatique de François Coppée. Les gens de théâtre en admirent la savante composition, l'intérêt gradué avec adresse, l'émotion intense. Les vers fort habiles contribuent à en faire un spectacle passionnant et on peut sans craindre l'injustice ou la flagornerie l'apparenter aux chefsd'œuvre d'Hugo et même prétendre qu'il est plus scénique. La scène où la mère avoue sa faiblesse à Severo Torelli atteint le pathétique cornélien. Pour la Couronne et les Jacobites sont de l'art social. Lorsque Jules Vallès acclama la fille d'un fédéré. M"" Weber — devenue depuis la grande tragédienne que l'on connaît — qui avait joué le rôle de Marie (des Jacobites^, il paria de drame révolutionnaire. L'insurgé ne se trompait pas. Il y a là les prémices de cet art social ou socialiste qu'on nous prêche comme devant être l'essentiel du théâtre de demain (i). Nous n'insisterons pas,

(i) Ajoutons que les plus célèbres acteurs de ce temps se révélèrent dans les pièces de François Coppée. M™'^ Segond-Webcr dans les Jacobites, M^cs Agar et Sarah-Bernardt dans /(' Tassant, MM. R. Duflos et A. Lambert fils dans

Si'vero Teri-lU,

ces créations dramatiques sont trop vivantes ; hier encore nous les avons vu reparaître à la lueur des rampes, aussi ardentes, aussi émouvantes qu'au soir de leur naissance.

Du critique nous ne dirons que peu de chose. Il se distingua par une intelligence avertie, franche, souriante, une impartialité indulgente seulement à regard des jeunes.

La critique de M. Coppée est facilement anecdotique, pleine de souvenirs, de citations, alerte et sans façon, aimant beaucoup les chemins détournés où l'on flâne. Durant les quatre ans qu'il tint, selon le cliché consacré, le sceptre de la critique dramatique à la Patrie et dans les articles qu'il donna pendant cinq ans au Journal de Fernand Xau (^Mon Franc-Parler,^ vol.) il s'affirma surtout soucieux de défendre les artistes sincères et de proclamer les talents nouveaux. Il défendit Verlaine, VilliersdeL'Isle Adam, admira le premier publiquement et avec un enthousiasme qui décida du succès, V Aphrodite de Pierre Louys, les poèmes de Samain et de Charles Guérin, les romans deVandérem , etc. . .

Actuellement il collabore à la Revue des T)eiix Mondes et au Gaulois. Citons encore ce début d'une chronique, toute d'actualité. Elle donne le ton ironique de ses critiques.

« Nos pères, gens économes, avaient des tail- « leurs à façon, à qui le client apportait une pièce « de drap et qui lui rendaient un habillement « complet : habit, veste et culotte. Ces modestes « habitudes ne sont pas encore tout à fait perdues, « et, dans le vestibule des maisons de faubourg, « il est assez fréquent de voir un écriteau, sur « lequel on lit ces mots : « Le concierge est tail- « leur. »

« M. William Busnach exerce, dans la littéra- « ture contemporaine, cette humble profession de « tailleur à façon. On lui confie un roman et il « vous rend une pièce de théâtre. Très rarement, « il fournit l'étoffe lui-même et s'élève jusqu'au « grand art des Laurent Richard et des Dusautoy. « Il s'est taillé cependant quelques pantalons ori- « ginaux et, sans jouer sur le mot, quelques « vestes personnelles; mais, en général, il se con- « tente de couper ses mélodrames dans la gros- « sière cheviotte de M. Alexis Bouvier ou dans (f le solide elbeuf de M. Emile Zola. »

Le romancier et le conteur d'Une Idylle 'Jumelant le Siège, Henriette, Toute une jeunesse, les Vrais Riches, %jvales^ apporte dans la prose ses qualités,, de sobriété, d'exactitude. Ces romans valent surtout par le document, la simplicité nue, l'émotion contenue et réelle, la force d'un style volontairement privé de grâces, mais net, concis, musclé. Edouard Schérer condamnait François Coppée, à n'être qu'un conteur. Il est autre chose encore mais il est aussi narrateur par excellence. Il rappelle le Musset de Frédéric et Bernerette et le Fromentin de Dominique. Il a peint d'après nature, mais en répudiant l'exagération naturaliste. Pour nous qui ne pouvons qu'esquisser ici une part de cette œuvre qui a elle seule illustrerait un écrivain, nous mettons hors pair le roman : Le Coupable, écrit après une longue étude des colonies pénitentiaires d'enfants. Ayant eu l'occasion de vérifier la documentation de M. Coppée sur ce sujet, j'ai constaté avec quels scrupules d'exactitude quelle connaissance instinctive de la psychologie de ce milieu, M. François Coppée composa cet

audacieux plaidoyer qui devançait les jugements du Président Magnaud ou de M. Séré de Rivières. S'il n'a pas tout dit sur ces bagnes d'enfants — un naturaliste aurait reculé devant la tâche ! — s'il est des vases qu'il n'osa pas remuer,, il a su néanmoins avec le seul exposé d'une situation douloureuse et les seuls détails essentiels qui ne pouvaient choquer la morale, donner une étude d'une vérité générale qui restera longtemps. Il y respire un socialisme évangélique plus émouvant que toutes les tirades empoulées dont deux législatures nous ont gratifiées à propos de l'enfance abandonnée.

Ses contes en prose sont d'une probité d'observation dont les journaux dit littéraires nous offrent peu d'exemples. Certaines pages sont d'une manière et d'une sensibilité qui précédèrent Pomme d'Anis et Poil de Carotte. Maman Nnnu, Mon ami meurtrier, la courtisane du 'Dé d'Argent se fixent dans le souvenir, tout autant par l'impression qu'ils font sur notre cœur, que par le dessin vif et précis du conteur qui les projette sur notre mémoire.

Vers 1897, François Coppée subit une nouvelle maladie fort grave. Dans le silence de sa chambre et la monotonie des heures de douleur, le poète se prit à songer à bien des mystères dont la fièvre de sa vie parisienne l'avait trop longtemps éloigné. Né dans une famille catholique, élevé par une mère pieuse, il sentit refluer à son cœur la foi de son adolescence. Il écouta la voix de ce que Maurice Barrés appelle « la terre et les morts». Pour suivre l'enseignement des voix chères qui se sont tues, il appela un prêtre. Iphigénie se lamente devant l'eftroi prochain de TAïdès ténébreux. Le paganisme à fleur de peau de François Coppée réclamait un espoir et une consolation. La religion de sa mère la lui apportait, plénière. D'ailleurs ce ne fut pas à proprement parler une conversion, mais un retour à l'autel, témoin de ses premières ferveurs. Un autre poète qui fut son ami, Verlaine, lui aussi était revenu au pied du Christ et le douloureux auteur de Sagesse demandait, au Seigneur... en ce temps de farouche ignorance et de haine la force d'être à jamais fidèle comme

l'agneau et comme le chien. A des sentiments nouveaux convenait un nouveau livre qui fut d'un nouveau style. La Bonne Soujjrance d'un ton simple, d'une gravité heureuse, d'un nombre égal, reprend l'éternel « Sursum Corda » de la piété catholique. L'artiste lui doit certainement ses plus belles phrases de prosateur et je le dis, d'autant plus librement, que je n'ai aucune des convictions religieuses de M. Coppée :

« Plus haut, mon âme ! Toujours plus haut ! Au-dessus de tout ce que nous voyons du ciel ! Quel souvenir ai-je évoqué tout à l'heure ? Sur la montagne, je ne montais que vers le soleil. Aujourd'hui je m'élève vers une clarté incomparablement plus éblouissante ; car, selon la belle parole de Michel-Ange, le soleil n'est que l'ombre de Dieu. »

'Dans la Prière et dans la Lutte (poésies) succédèrent à la Bonne souffrance. C'est une réponse parallèle à Sagesse de Verlaine. Le déroulement des images évangéliques, la confusion du pécheur, l'humilité fervente s'y dévoilent en un lyrisme familier qui n'a rien sans doute de la fièvre mystique du grand poète maudit, mais dont l'aisance et la douceur sincère sont parfaitement adéquates au sujet. Le croyant estime probablement que « la littérature affectée » n'est pas de mise avec Dieu.

Un jour béni, quand la douleur m'a visité, J'ai prié, demandant pardon de mon offense ; Humblement, j'ai rouvert au Dieu de mon enfance Mon âme, cet asile impur et ténébreux.

Il y daigna descendre, et, maître généreux, Qui même à l'ouvrier tardif donne un salaire, Il y règne, aujourd'hui, la parfume et l'éclairé. Prières ! Sacrements ! O bienfaits inouïs ! Comme l'étable, aux yeux des bergers éblouis, Brilla d'une clarté merveilleuse et subite, Mon âme resplendit, depuis que Dieu l'habite. Sur la nuit bleue où vibre un hymne de Noël, S'ouvre le toit obscur qui me cachait le ciel, Et le hideux remords, l'araignée en sa toile, Kayonne tout à coup et deviemt une étoile !

Une autre corde encore devait vibrera la lyre, la corde d'airain de la Nemesis et des Châtiments. Pour les strophes qui disent la honte des puissants, les haines d'un parti^ les lamentations du peuple, tous les mots conviennent pourvu qu'ils soient forts et simples, qu'ils frappent l'oreille. La poésie satirique n'a guère qu'un critérium comme l'éloquence^ le succès. Elle est une arme avant tout. Dans Tfes Vers Français, (1906) à côté de poèmes rappelant la fidélité de l'auteur aux muses familières et non indignes de ses premiers recueils, de brèves apostrophes témoignent de la vigueur morale et de la sincérité de M. François Coppée.

Passe ! la pauvre France est tout endolorie Du poison qui la ronge et qu'on lui verse encor. Passe ! Tu pourrais voir se dresser le Veau d'or Où jadis s'élevait l'autel de la Patrie.

Passe, mais ne sois pas injuste dans ton deuil. Devant toi, grand vaincu, sous le joug qu'il secoue. Tout Français rougira. Que ce sang sur sa joue Te rappelle le sang de Villebois-Mareuil !

Sache bien que nos cœure ne sont pas si débiles, Qu'ils ont frémi devant le combat inégal Où ces héros, les fiers paysans du Transvaal, De tous leurs défilés ont fait des Thermopyles.

L'égoïsme et la peur, hélas ! nous font la loi ; Mais sache que ta cause est pour nous tous sacrée. Si l'Europe fut lâche et s'est déshonorée, N'accuse que les chefs ; les peuples sont pour toi.

Et le peuple français surtout ! Non cette clique, Ce parlement pourri, ces ministres tremblants Qui, pour ton infortune et pour tes cheveux blancs, N'ont pas d'asile en leur soi-disant république !

(A Kruger).

Ce qu'il fut dans la lutte, Tappui qu'il apporta aux défenseurs de la tradition française, son courage, sa finesse familière, son habitude du peuple et des humbles, sa générosité qui sut imposer à bien d'autres une générosité semblable, nous les oublierons ici, estimant en effet l'heure trop douloureuse, pour raviver des rancunes et des polémiques. Du moins, il est des vertus de M. Coppée, pour lesquelles nous aurons le témoignage même de ses adversaires : «^ Sa cr'merie et son désintéressement ».

Voyageur, — car François Coppée visita les terres de lumière, Espagne, Algérie et Italie — poète élégiaque, lyrique familier, polémiste, dramaturge, auteur comique, critique, conteur, romancier, homme politique, causeur spirituel, orateur applaudi, M. François Coppée a développé le plus complètement qu'il lui a été possible son énergie.

Dans chacun des domaines intellectuels où il pénétra, sa chasse fut heureuse, souvent miraculeuse. Aucun de ses ouvrages n'est négligeable, Severo Torelli, Le Coupable, Les Intimités, Le Reliquaire, Le Tassant comptent parmi les œuvres de premier rang du siècle défunt.

Dans la gloire et dans la paix intérieure, sa vieillesse sans défaillance rayonne, comme ces vitres qui, dans le crépuscule, retiennent encore l'or du soleil après que l'astre a disparu, souriante et affable, entourée de l'admiration affectueuse des jeunes femmes et des nouveaux poètes. Et que peut désirer de plus un poète en son automne que la fleur oubliée par une jeune amoureuse aux

marges de ses poèmes, que l'épître enthousiaste et lointaine d'un enfant dont il enflamme le cœur et le sourire de celles qui se sont reconnues et ont pleuré devant ses héroïnes. Rien, sinon, la certitude d'un au-delà éternel; cette certitude, M. Cop-

pée la possède !

Ernest Gaubert.

Paris, mars 1^06.

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