OPINIONS
De Paul Verlaine
Coppée a, au suprême degré, le don d'assimilation. Par ceci, loin de moi la pensée de parler d'une assimilation littéraire quelconque. Coppée, au contraire, a, dès ses débuts, su être et rester lui-même, et ce lui est même très caractéristique. Il laisse à d'autres, moins fiers, de s'introduire dans la peau d'un grand poète ou reconnu tel et de vente, et de faire illusion !
Non, je veux dire que Coppée, en homme d'esprit, de tact et de goût, sait se faire tout à tous et brillera dans un salon aussi bien qu'il fera les délices d'une société de camarades, où, par sa manière judicieuse, amènera tout le monde à son avis ou presque, s'il s'agit d'un débat littéraire.
Quelques poèmes d'une saveur vraiment nouvelle et d'une forme étonnante pour un débutant furent insérés au premier Parnasse contemporain, qui apprirent le nom du jeune homme à quelques lettrés. Le Reliquaire suivit (i8éé) et fut peu remarqué. Les Intimités (1867) n'eurent guère plus de succès. Il fallut la prodigieuse réussite du bijou, le Passant, pour appeler l'attention du public sur les œuvres antérieures de Coppée, qui, dès lors, ne cessèrent d'avoir une belle vente. Le poète était lancé. En 1870, il donnait aux Français les Deux Douleurs, un acte touchant où déjà perçait le Coppée futur qui venait de donner aussi sa note en librairie dans le poème Angélus oX autres petits récits reunis sous le titre de Poèmes modernes.
Ici je m'arrête pour saluer en ces livres, le Reliquaire, force et grâce, mais grâce forte, un peu spadassine, très haute ; les Intimités, libres idylles, chaudes, et, si mièvres, pas si mièvres que cela ; le Passant, ardent oarystis dont le dénouement chaste est plus brûlant que tout autre imaginable ; des œuvres de premier ordre, passionnées, sans contorsions et d'une forme merveilleuse. Elles suffisent à mettre le poète au premier rang et lui feraient tout pardonner s'il y avait à pardonner. Elles le rendent digne, qu'on le sache bien, à elles seules trois, de s'asseoir là où Musset s'est assis !
Ah, que Coppée cette fois, maintenant qu'il est son maître —plus d'ambitions, hein ? sinon, j'espère, celle d'un grand poète le plus possible ? plus de risettes ni de visites, ni de soirées ruineuses d'estomacs et de cervelles ? — que Coppée instmit par l'expérience ne gaspille plus talent, esprit, temps, dans de petites choses pour plaire (non à Madame, ceci fait des choses divines) mais aux DAMES — O les DAMES ! ces
dames des soirées, des revues graves, des étalages de coiffeurs et des W. C. de chemins de fer ! Qu'il n'occupe pas ses heures aux discussions souvent abat-jour-vert et surannées du docte corps, et que le vernis, le poli du lieu n'aille pas dessécher à tout jamais sa veine ni sa verve.
Ah ! Coppée, versez-nous, vous le poète fait, versez donc cet esprit aigu, parfois amer de votre conversation, et votre imagination toujours vive et fraîche et votre belle forme volontaire qui éclate jusque dans vos moindres productions, versez-nous tout cela dans des œuvres larges, viriles. Vous ne reviendrez pas, c'est clair, à la beauté de vos trois premières œuvres. Mais quelle force, quelle profondeur ! Vers ou prose, vers et prose, tentez tout. Laissez-nous tranquille avec votre habit vert. Fichez-nous la paix avec ce décorum dont vous riez sous cape et même un tantinet au grand jour.
{Les Hommes d'Aujourd'hui, n° 243).
D'Emile Zola:
... Selon moi, ce qui distingue M. Coppée, c'est justement le merveilleux outil qu'il emploie. On dirait qu'il n'a passé par le groupe parnassien que pour exercer sa forme et la rompre à toutes les difficultés. Il est le seul qu'aucun mot n'embarrasse. Il fait tout entrer dans son œuvre. Il a des trouvailles de simplicité adorable, il descend sans platitude aux détails réputés jusqu'ici les moins poétiques.
{Documents littéraires, 1881).
D'Anatole France :
Celui-ci a beaucoup aidé à aimer. Ce n'est pas par méprise qu'on l'a admis dans l'intimité des cœurs. C'est un poëte vrai. Il est naturel. Par là il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce qu'il y a de plus rare, je dirai presque que c'est une espèce de merveille. Et quand l'artiste est, comme M. Coppée, un ouvrier singulièrement habile, un artisan consommé qui possède tous les secrets du métier, ce n'est pas trop, en voyant une si parfaite simplicité que de crier au prodige. Ce qu'il peint de préférence, ce sont les sentiments les plus ordinaires et les mœurs les plus modestes. Il y faut une grande dextérité de main, un tact sûr, un sens raisonnable. Les modèles étant sous les yeux, la moindre faute contre le goût où l'exactitude est aussitôt saisie. M. François Coppée garde, presque toujours, une mesure parfaite. Et comme il est vrai, il est touchant. Voilà pourquoi il est chèrement aimé. Je vous assure qu'il n'use pas d'autre sortilège pour plaire à beaucoup de femmes et à beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour le goûter entièrement. Aussi son public est-il très étendu.
(La Vie Littéraire, 1889-90).
De Robert de Bonnières.
(Sur Le Passant.)
La salle fut ravie. Le directeur du théâtre n'y comprenait rien. On applaudit, on se récria. Les belles dames, les généraux, les banquiers et les vieux chambellans pleurèrent. Je me souviens, entre autres, de mon vieil oncle qui était sénateur et tout entier dans la politique et les inaugurations de statues. Il s'attendrit à table, en racontant la pièce à sa façon, et parla d'amour. Tout Paris raffola du Passant II y eut des cravates à la Coppée. Les journaux publièrent que le poète demeurait à Montmartre et qu'il aimait sa mère. On joua son œuvre sur tous les théâtres et dans toutes les cours d'Europe. Dans toutes les sous-préfectures, un jeune homme, qui connaissait l'auteur du Passant., était tout à coup invité à dîner dans plusieurs familles bourgeoises.
Maintenant encore, après quatorze ans, le Passant continue son tour de France, et je l'ai vu, il n'y a pas bien longtemps, sur l'affiche déchirée du théâtre de Clermont-en-Beauvoisis .
Et c'est, en effet, une bien agréable chose. C'est un ouvrage d'art très facile à comprendre quoique la facture en soit assez compliquée. Toute femme qui a lu Musset connaît ce pays bleu, cette Italie du rêve dans lequel les courtisanes aiment les poètes. Cette Silvia qui ruine les podestats et respecte l'innocence des chanteurs de grand chemin est d'un monde bien factice. Mais les figures du théâtre n'ont point besoin
d'être vraies. On trouva à la Silvia, à mademoiselle Agar, une sombre beauté : on trouva un charme à Zanetto. Zanetto, c'était mademoiselle SarahBernhardt toute jeune et déjà n'ignorant rien. C'est elle qui nomma le poète et le nom de François Coppée sortit frais et brillant de ces lèvres où depuis tous les regards du monde se sont attachés avec ardeur.
(Mémoires d'AujounThni, tome II.)
De Victor Gherbuliez.
Vous êtes, Monsieur, un Parisien de Paris et votre enfance s'est écoulée dans l'enceinte des fortifications. Ce ne sont pas les rochers et les torrents qui vous ont inspiré vos premiers vers. C'est une plante adorable que la renoncule glaciale qu'on cueille sur les hautes cimes en grattant la neige ; mais il ne faut pas dédaigner, comme une espèce trop vulgaire, la joubarbe qui pousse parmi les mousses des toits ou le coquelicot bien rouge, qui sonne la fanfare sur la crête d'une vieille muraille effritée. Vous n'avez jamais pensé qu'il n')' eût de beau que le rare, et vous avez découvert de bonne heure que les choses les plus communes ont une grâce de nouveauté pour qui sait les voir.
Paris vous suffisait, ce Paris qu'on s'amuse quelquefois à maudire, et dont un étranger disait que c'est la seule ville qui se fasse aimer comme une femme. \^ous ne ressentiez pas pour elle une demi-tendresse.
J'aime beaucoup vos petits bourgeois, j'aime surtout certain couple, un vieil homme avec sa vieille femme que vous avez logés au bout d'un faubourg, près des champs... Que nous les connaissons bien, et que vous avez le don de voir et de faire voir !
Les humbles vous sont chers et ils vous ont fourni le titre d'un de vos recueils. Personne n'a su montrer mieux que vous tout ce qu'il peut tenir d'événements d'émotions, de grandes espérances ou de grandes déconvenues dans une petite et obscure destinée...
Vous excellez dans la poésie familière et domestique, dans les tableaux d'intérieur, et vos charmantes petites toiles me font penser aux maîtres de l'école hollandaise, à Mieris, à Terburg, que vous égalez souvent par la précision du faire, par la franchise du trait, par la liberté d'un pinceau toujours exact sans être jamais léché ni minutieux et aussi, comme on l'a remarqué, par la spirituelle bonhomie de la touche... Aux qualités des peintres hollandais vous en joignez de toutes françaises, la grâce facile, les heureuses rapidités, quelque chose de vif et d'enlevé.
(^Réponse an discours de Réception à r Académie Française.^
De Jules Lemaître :
Ce charme tient d'abord, en partie, aux vers euxmêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants, pittoresques et berceurs, d'un rhythme lent et d'une limpidité cristalline. Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que ce mot ne soit plus à la mode) une w^7anro//V caresse, une tristesse voluptueuse
et comme amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une élégante rêverie d'anémique et de dilettante. Je crois bien qu'après tout on ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot de morhidesse...
Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les Intimités. Ce n'est presque rien pourtant : une liaison avec une Parisienne ; des rendez-vous dans une chambre bleue ; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puisla lassitude .. Mais ce sont des câlineries, des chatteries de sentiment et de style ! Non pas « amour-passion », non pas même peut-être « amour goût », mais amour-littérature », d'une volupté digérée et spiritualisée ; passion d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de sceptique au cœur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses imaginations ; amour où se rencontrent, je ne sais comment, l'égoïsme du raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu comme un joli animal, et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur. Il y a, dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière : ce petit coin, dans l'œuvre de François Coppée, ce serait pour moi, les Intimités.
(Les Contemporains.)
D'Antoine Albalat.
Son imagination n'est pas une imagination représentative, amoureuse de facture et de plasticité. Ce qui le captive dans un sujet, c'est son émotion intérieure, son mouvement dramatique ; l'effort de son talent se porte vers ce tressaillement caché et cette signification vivante. II est sensible à l'action plus qu'à la description. La vie l'attire, la vie sociale et morale, les duretés de l'existence, les douleurs ordinaires, les angoisses quotidiennes, les natures moyennes, les humbles, les petits, les drames banals et inaperçus. La sympathie pour ses semblables, voilà le fond de son inspiration. Aucun écrivain n'a plus sincèrement mis en pratique la belle maxime de Térence : Homo sum. L'art immobile et travaillé le laisse froid. Il n'est intéressé que par ce qui est humain. Il n'a pas l'image de Victor Hugo, la philosophie de Sully-Prudhomme, la mythologie de Banville, la rutilance de Leconte de Lisle, l'évocation synthétique de M. Hérédia. François Coppée traduit le niveau général de la sensibilité, servie et mise en valeur par un sens dramatique très sûr, qui donne à tout ce qu'il écrit l'allure d'un récit et l'intérêt d'une lutte. Le choix même de ses sujets a mis son talent à la portée du grand public, accessible aux qualités tragiques, mais très indifférent aux virtuosités du métier. Les lecteurs sont entrés en immédiate communication avec ce poète plaignant les maux qu'ils souffraient, s'assimilant leur propre état d'âme, incarnant leurs idées et leur idéal, se mêlant à leur activité passionnelle, au lieu de se renfermer dans la solitude morale d'un penseur aristocrate ou d'un émailleur dédaigneux. M. Cop-
pée a chanté la tendresse simple, la maternité, le devoir, le dévouement, les affections filiales, la pitié, la misère, la fraternité des cœurs, le patriotisme, les tranquillités bourgeoises, le labeur de l'ouvrier, les rêveries du peuple, la douceur de l'amour honnête, les remords de l'amour coupable, les idylles vertueuses, les larmes honorables, le roman «des humbles, des vaincus résignés de la vie, qui furent ses préférés toujours » Quoi d'étonnant que chacun se soit reconnu dans cette poésie qui s'adressait à tout le monde ?
M. Coppée a apporté dans ce genre de littérature une émotion intense, créatrice, très individuelle.
Nous retrouvons encore, dans le théâtre de M.François Coppée, la langue de Victor Hugo, dépouillée seulement de sa splendeur et de ses images, le vers diHernmn et de Marion DeJormc, descendu aux extrêmes libertés de la prose. Il n'y a pas à récriminer là-dessus. La versification de Victor Hugo est désormais la langue de notre théâtre en vers, et fournira sans doute une aussi longue carrière que l'ancien alexandrin monotone, jusqu'à ce qu'un autre génie novateur vienne à son tour renouveler l'expression et les formules d'art. L'exemple de M. Coppée prouve qu'on peut faire encore de belles œuvres en adoptant de seconde main la forme où Hugo s'est créé une gloire inaccessible, ce langage énergique, quoique déchu, qui a pour écueil la prose, comme les vers de tragédie avaient pour écueil la monotonie et le lieu commun
Il a la justesse de la riposte, l'éclat du mot, la mesure dans l'effet, le coup droit, la vie parlée et très-
saillante, qui caractérisent l'écrivain de théâtre. C'est un mérite remarquable chez un poète de douceur et de demi-teinte, alors que tant de romanciers robustes n'ont pu obtenir à la scène que des succès d'estime. Les drames de M. Coppée sont des titres qu'on ne lui conteste plus, et ceux mêmes qui critiquent sa poésie sont obligés de rendre hommage à sa supériorité dramatique , . .
(Af . François Coppée et la doctrine littéraire de Victor Hugo.)
De Georges Druilhet :
Si le Cid, comme beaucoup l'affirment, est un drame romantique, et Corneille un précurseur des hommes de 1850, Coppée est delà lignée. Quoi qu'il en soit, ses personnages ont l'envergure cornélienne, et la Dona Pia de Severo Torelli, âme romaine, ressemble trait pour trait à une héroïne du théâtre classique.
Coppée, dans tout son théâtre, a fait ressortir avec une complaisance heureuse, les vertus exquises de la femme. La Marie, des Jacohitcs, incarne superbement la jeune ±LCOsse emportée vers de chimériques espoirs et définitivement anéantie... Même les courtisanes de ce théâtre ont, dans l'âme, un coin de pureté et de délicatesse. Ce sont deux sœurs, Silvia, du Tassant, Portia, de Severo Torelli. Toutes deux, somptueuses et belles ; l'une, qui ruine les podestats, mais qui respecte l'innocence ; — l'autre, qui est la favorite du gouverneur de Pise, mais qui voudrait être aimée du tribun du peuple, parce qu'il est noble et généreux ; — la
première, qui sous sa pâle robe blanche pleure de n'avoir pas une rose séchée dans son livre de chevet ; — la seconde, qui souffre de ce que le regard de Severo ne se soit pas arrêté sur elle...
Figures symboliques, mais dans la composition desquelles Coppée montre encore sa parfaite connaissance de l'époque dont son drame évoque l'histoire. Peintures vraies jadis, et vraies aujourd'hui. La fleur du sentiment n'est pas tout à fait flétrie dans ces âmes. Au théâtre, Coppée affirme son respect de la femme, même déchue ; et, dans sa conception poétique, elle reste la maîtresse du monde.