‹ François Coppée et son œuvreChapitre 1 sur 12 · LA VIE · texte numérisé non relu

LA VIE

Dans le premier chapitre de ses Mémoires qu'il ne devait jamais écrire, et c'est dommage, François Goppée nous a laissé de curieux détails sur ses origines. Il nous montre d'abord son aïeul paternel, fils de pauvres cultivateurs ^A'allons des environs de Mons, qui, venant chercher fortune à Paris, la trouva au service du fermier général d'Ogny,dont il devint peu à peu le secrétaire intime. Pendant la Révolution, le financier ayant fui, Jean-Baptiste Goppée eut la garde de ses immeubles, notamment de cet élégant hôtel d'Ogny, aujourd'hui mairie de la rue Drouot, et il se maria, en pleine Terreur, avec une fraîche et élégante personne qui avait dans les veines le sang des Ilechen, vieille noblesse d'épée.

A côté de ces origines paternelles, presque aristocratiques, les origines maternelles sont toutes populaires. Le grand-père est Pierre Baudry dit Saintongeois, robuste forgeron qui, après avoir fait son tour de France, forgé son chef-d'œuvre et gagné sa maîtrise, épousa à Paris une femme de sa condition, et s'établit rue du Mouton, près de l'ancienne place de Grève. G'esl là, dans un atelier

ouvert à tous les vents, qu'il forg^ea en quatrevingt-douze des piques pour les sectionnaires.

Si les lois de l'atavisme ne sont pas vaines. François Coppée tient sûrement de ses aïeux la plupart des traits dislinclifs de son caractère. A la fois élégant et simple, rêveur et pratique, téméraire et prudent, regrettant dans l'âpreté du monde moderne toutes les douceurs apparentes du passé, aimant sincèrement le peuple dont il a le bon sens précis, et détestant d'instinct la démocratie qui blesse toutes ses délicatesses. Son propre père, simple employé au ministère de la Guerre, était d'ailleurs bien au-dessus de sa condition. Très lettré, fier et modeste, chrétien dévoué à la cause de son roi légitime, de Henri V dont il avait le portrait lithographie dans sa salle à manger, il sut plus d'une fois inspirer à son fils, notamment dans le poème dîOlivier, des pages émues et reconnaissantes. Au n° 9 de la rue Saint-Maur-Sainl-Germain, aujourd'hui rue de l'Abbé-Grégoire, qu'il habitait, il avait Gharlet pour voisin de palier, et c'est là que naquit, le 26 janvier 1842, Coppée qui reçut avec le prénom de François, et non pas de Francis, comme on l'a prétendu, ceux de Joachim-Edouard. Voilà donc, grâce au voisinage du peintre des grognards, Coppée entouré dès ses premières années par tous les souvenirs de l'épopée impériale. Les chansons politiques de Déranger résonnaient sans cesse à ses oreilles ; une vieille femme, répondant au nom populaire de la mère Bernu, venant le prendre pour le promener, lui contait mille

histoires de ses g-arçons, tous tués sur les champs de bataille de l'Europe, et un vieux capitaine de dragons de la Garde, le capitaine Blot, dont il a tracé un charmant portrait dans une nouvelle intitulée : Un vieux de la vieille, lui faisait feuilleter le jeudi un « Norvins », illustré parRafFet, tout en lui racontant la bataille de Montereau où l'Empereur l'avait décoré de sa main. Quoi d'étonnant après cela que Coppée se soit senti dans le cœur ce bonnet à poil qui lui valut plus d'un sarcasme? Il tenait certainemeinent de ces premières impressions d'enfant ce goût de l'héroïsme et cet amour immodéré de la gloire qui sont bien français, bien parisiens même, et nous leur devons quelques-unes des belles pages de son œuvre, celles que soulève un pur et noble souffle d'épopée.

De la rue Saint-Maur, où il naquit, Coppée vint ensuite habiter avec ses parents rue Vaneau. Il fréquentait alors, comme externe, la pension Hortus, située tout près, rue du Bac, et le soir, en rentrant à la maison, il retrouvait ses trois sœurs, seules survivantes avec Itii des sept enfants qu'avait eus sa mère. La vie était difficile dans l'étroit logis où chacun travaillait tard près de la lampe, les parents à des écritures, les deux sœurs aînées à des restaurations de tableaux, le frère à ses devoirs. Pas de plaisirs, mais ce vrai bonheur des humbles qui ne coûte rien et remplace tout par un sourire ou par une chanson. Et puis, au jeune frère, déjà poète, il suffisait du balcon qui dominait le parc de l'hôtel Monaco, naguère hôtel Gai-

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liera, et habité maintenant par l'ambassadeur d'Autriche. Là, le soleil couchant ou la lune se jouant sur les profonds feuillages pleins d'oiseaux le charmaient, et, pendant les journées de juin 1848, il y devait voir élinceler les uniformes des troupes du général Cavaignac, campées sous les arbres.

En i856, on retrouve toute la famille rue Monsieur-le-Prince, plus proche du lycée Saint-Louis, où Coppée venait d'entrer en qualité d'externe. Comme beaucoup d'enfants promis à de hautes destinées, il ne fut pas très bon élève. Déjà le poète absorbait tout en lui, et le voisinage du Luxembourg, avec ses parfums, ses couleurs et ses eaux jaillissantes, ne lui permettait guère de mettre le nez dans ses livres : « Ah! le Luxembourg a bien nui à mes études! » a-t-il écrit plaisamment. Puisqu'il a servi au poète, ce n'est pas nousquinous en plaindrons, comme ce professeur de mathématiques qui lui disait avec une conviction profonde et un fort accent du Midi : « Mon povre M. Coppée, il vaudrait mieux pour vous n'avoir pas fait votre première communion que de ne pas savoir la géométrie! »

D'ailleurs il allait être bientôt réveillé brutalement par les plus dures réalités. Fils de vieux parents, il avait à peine douze ans lorsque son père fut mis à la retraite légale, avec une modique pension. Force lui fut donc d'interrompre ses éludes qu'il avait poussées jusqu'à la troisième, etd'aider à vivre la famille. Bravement, sans se plaindre du sort, il accepta une place de commis chez un architecte, M, Montagne, et fit si bien que ce dernier

l'engagea à se préparer à l'école des Beaux-Arts. En même temps, pour grossir le budget delà maison, il faisait des copies pour les entrepreneurs, et passait le peu de temps qui lui restait à la bibliothèque Sainte-Geneviève, travaillant et lisant avec une telle ardeur qu'il y gagna bientôt une maladie des yeux. Enfin, abandonnant l'architecture, il fut admis au ministère de la Guerre comme expéditionnaire surnuméraire, sans traitement. Cette situation précaire dura deux longues années. On habitait maintenant, à Montmartre, un logis plus étroit, une des sœurs étant mariée au peintre verrier Lafaye, une autre venant de mourir à l'âge de vingt ans. Le père, paralysé du cerveau, devait attendre la mort six ans encore. Quand elle survint, Coppée avait vingt ans. Chef de famille à cet âge, c'était dur et doux à la fois, et on se demande comment le poète n'apaspéri dans la tourmente de ces premières années.Maisnon ! il écrivait toujours, des nouvelles, du théâtre, des vers surtout. Une petite revue, le Causeur, lui imprima quelques contes en prose ; il fit avec Charles Yriarte une comédie en trois actes; il avait écrit un poème : les Fleurs mortelles; tout cela fut condamné. C'est à vingt-trois ans seulement qu'il commmença à croire que certaines de ses poésies mériteraient d'être publiées. C'était le moment du Parnasse. Coppée venait de pénétrer dans un cénacle qui se réunissait chezCalulleMendès, rue de Douai, et où l'on rencontrait Léon Cladel, Stéphane Mallarmé, Albert Glatigny, J.-M. deHeredia, Villiers de l'Isle-Adam, Léon Dierx, Albert Mérat,

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foule une pléiade, <;oinme aux plus beaux jours de !a Renaissance. Mendès, à peine plus âgé que Goppée, mais directeur d'un recueil littéraire tapageur, la Revue Fantaisiste, et poète applaudi de Philomêla, eut le mérite de deviner, d'encourager et de faire éclore les dons merveilleux de son cadet. Une fois par semaine, le samedi soir, tous ces jeunes gens se retrouvaient boulevard des Invalides, chez Leconte de Lisle, qu'ils honoraient comme leur maître. Ils fréquentaient aussi, passage Choiseul, une boutique alors modeste, ouverte à tous les vents, encombrée de piles de bouquins, et qui n'était autre que celle d'Alphonse Lemerre. Le jeune éditeur les avait attirés en annonçant une réimpression de la Pléiade française, et bientôt tous ces poètes firent de sa boutique, où ils se réunissaient tous les jours, entre quatre et six heures du soir, un étalage aussi célèbre que le pilier Barbin.

C'est là que fut fondé le Parnasse contemporain. Coppée y donna plusieurs des pièces qui devaient former le Reliquaire, un des premiers volumes de poète que Lemerre édita, en 1866. Le recueil parut presque en même temps que celui des Poèmes Saturniens de Paul Verlaine, que Coppée avait rencontré dans un autre groupe qui se réunissait boulevard des Batignolles, chez la mère de Louis-Xavier de Ricard. Bien entendu, /? Reliquaire fut édité aux frais de son auteur, et ne se vendit pas plus que les Intimités, une plaquette parue en 1867. Coppée était toujours profondément inconnu, quand une occasion vint l'arracher brusquement à

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son obscurité. Il s'agissait d'une représentation à bénéfice à l'Odéon. Agar, pressée de trouver quelque chose de nouveau et n'osant s'adresser aux maîtres, choisit Coppée, en qui elle avait confiance. En quelques matinées de septembre, au bas de Montmartre, dans une chambre si petite, nous dit le poète, qu'il fallait ouvrir la fenêtre pour enfiler la manchede sa redingote, fut écrit le Passant, quel'on devait représenter le i4 janvier 1869. Ce fut un triomphe ! A côté d'Agar, rêveuse au clair de lune sous les longs voiles blancs de Silvia, passait Zanetto, « la plume au bonnet et la guitare au dos », Zanetto, c'est-à-dire Sarah Bernhardt, toute blonde et légère sous le travesti du chanteur florentin ; Sarah Bernhardt, faisant sonner sa voix d'or, si claire pour dire, à la fin du spectacle, le nom du poète au public enthousiasmé. On fit relever le rideau quatre fois; tout Paris alla voir le Passant; Coppée devint à la mode, il y eut des cravates à son nom; sa pièce fut jouée sur tous les théâtres et dans toutes les cours de l'Europe. Napoléon III, la faisant représenter aux Tuileries, complimenta lui-même l'auteur après lui avoir fait offrir une pension qu'il refusa, et la princesse Mathiide, se le faisant présenter par Théophile Gautier, le reçut dans la réunion d'hommes illustres qu'elle groupait autour d'elle, l'hiver rue de Gourcelles, l'été à Saint-Gratien. C'était un lancement complet. Coppée, qui, le soir même de la première du Passant, revenait chez lui à pied, n'ayant plus d'omnibus pour le reconduire jusqu'à Montmartre, et

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n'ayant pas en poche de quoi se payer un fiacre, tarif de nuit, avait maintenant des loisirs et des ressources grâce à l'emploi que la princesse lui avait fait obtenir à la bibliothèque du Sénat. Mais il eut à peine le temps de jouir de son succès; il lui fallait expier les excès de travail, les privations et les précoces soucis de sa jeunesse besogneuse. Six semaines après le Passant, il tombait très gravement malade d'une rechute de pneumonie dont il avait souffert plusieurs années. A peine était-il en état d'être transporté, qu'on l'envoya finir l'hiver à Amclie-les-Bains. Il y souffrit encore plus moralement que physiquement, se croyant à jamais perdu; seul le succès de Deux douleurs, représenté le 20 avril 1870 au Théâtre Français, put lui donner un pende joie au milieu de toutes les inquiétudes qu'il promenait à Pau, devant les Pyrénées.

La santé lui revint, mais d'autres sujets de douleur, les plus cruels ceux-là, le retrouvèrent à Paris. 1870! La guerre! plus de poésie, plus d'art, plus de beaux rêves ouverts sur l'avenir, mais la défaite, l'envahissement, le siège, la Commune. Durant ces jours de deuil, ces nuits d'hiver implacable où ceux qui n'étaient pas tués par les balles de l'ennemi ou massacrés par le fusil de l'insurgé moururent de douleur et de faim, comme Théophile Gautier, Goppée fit simplement son devoir de citoyen ; montant la garde le long des remparts, près de la Bièvre, à Montrouge, à Gentilly, dans tous ces pays qu'il explorait naguère. Là, il essaj'ait encore de tromper l'cnnuidela factionen rimant quelques vers

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au bruit du canon et à la lueur de l'incendie. C'est ainsi qu'il écrivit Lettre d'un mobile breton qui, envoyée par ballon en province, y obtint un immense succès

La Commune no lui inspira qu'un cri d'indignation : Plus de Sang {diwW 187 1). La vie qui s'annonçait si brillante devint dure et précaire pour lui. Il fallait maintenant tout recommencer, car, après le grondement des canons et l'éclatement des boîtes à mitraille, qui donc se souvenait de la délicieuse chanson de clair de lune que Zanetto avait soupirée deux ans auparavant? Coppée recommença. A rOdéon, il donne Fais ce que dois (21 octobre 1871); les Bijoux de la Délivrance, poèmes encore chauds de la guerre et tout vibrants de patriotisme ; puis au Gymnase : l'Abandonnée (i3 novembre 187 1), deux actes intimes qui tombent à plat. Malgré cela, sans hésiter, sans penser une minute à l'avenir, apprenant que son maître Leconte de Lisle se trouve dans une situation embarrassée, il abandonne pour lui sa place de bibliothécaire au Sénat, et le voilà lancé en pleine mêlée sans autre ressource que sa plume.

Alors il se fait prosateur et écrit Une idylle pendant le Siège, nouvelle qui parait enfeuilietons au Moniteur universel, en 1872. Il écrit également ses premiers Contes en prose, tandis que paraissent les Humbles, composés en partie avant la guerre, et accompagnés de Promenades et Intérieurs, une série de dizains faits au hasard de la vie. Le 1 1 septembre 1872, un petit acte : le Rendez-vous, est

joué à rOdéon, et Coppée travaille avec Armand d'Artois à un grand drame en vers : la Guerre de Cent-Ans, œuvre d'actualité destinée à relever le moral de la nation en donnant, « avec le souvenir des désastres anciens, le spectacle des héroïques efforts tentés par nos aïeux pour les réparer et pour reconstituer la patrie ». Pour des motifs inconnus, cette pièce ne put être représentée et parut seulement en volume au mois de novembre 1877. En mai 1874 parut le Cahier Rouge, recueil de vers composés à différentes époques, et où l'on trouve Coppée tout entier, dans presque tous les genres où il excelle, depuis la pièce patriotique qui montre que les blessures de la récente guerre ne sont pas encore fermées, jusqu'aux pièces intimes et pittoresques qui indiquent à quel point le poète des Humbles sait être artiste et virtuose quand il lui plaît. Malgré cette dernière partie fantaisiste, tout le volume trahit un malaise latent, assez visible par le titre d'un certain nombre de pièces : Tristement, Désespérément, Désir dans le Spleen. Il est l'écho de ces années de chagrins et de deuils intimes dont le dernier, le plus douloureux, fut la mort de la mère du poète, succombant elle aussi aune attaque de paralysie le 2 sej)tembre 1874.

Il faut maintenant attendre jusqu'en 1876 pour voir le nom de Coppée reparaître sur les livres et sur les affiches. Le 23 mai, il se relève au Théâtre Fiançais avec le Luthier de Crémone, acte exquis resté, comme le Passant, au répertoire, et qui fut admirablement joué par Goquelin aîné, Thiron et

M^^' Blanche Baretta. La même année, il était enfin décoré de la Légion d'honneur, qui lui avait été promise dès le i5 août 1869, au lendemain de son succès. A partir de ce jour, la vie de Coppée, vouée tout entière au travail, se déroule, paisible et presque sans incident, et nous n'aurons plus guère qu'à énumérer ici le titre de ses œuvres. En 1878, ce sont les Récits et les Elégies, recueil de petits poèmes épiques comprenant une partie sentimentale : V Exilée, qui fait allusion, le plus discrètement du monde, à un mariage que devait contracter le poète. Puis vient toute une brillante série théâtrale qui débute par le Trésor, un acte représenté à i'Odéon le 20 décembre 1879; suivi, à ce même théâtre, le 12 avril 1881, de Madame de Maintenons cinq actes dont un prologue, et enfin de Severo Torelli (21 novembre i883), triomphe mérité et qui dut à deux de ses interprètes, à Paul Mounet et à Albert Lambert fils, ayant alors l'âge du rôle, leur entrée à la Comédie-Française. François Coppée connaissait maintenant la vraie gloire. Le 21 février i884, il fut élu à l'Académie française en remplacement de Victor de Laprade, par vingt-quatre voix, contre huit données à M. Emile Montégut,et le 18 décembre 1884, reçu parM.Cherbuliez, il prenait place sous la Coupole, assisté de ses deux parrains, Emile Augier et Sully-Prudhomme. Il avait cette double joie de s'asseoir dans le fauteuil d'Alfred de Musset ayant eu le suffrage de Victor Hugo. Le poète allait enfin pouvoir être absolument indépendant. Ces dernières années,

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ayant donné sa démission de président delà Patrie française, il nous disait en souriant : « J'ai passé ma vie à donner ma démission. » En effet, après sa démission au Ministère de la Guerre, au Sénat, au journal la Patrie, où il dirigea pendant quatre ans le feuilleton dramatique, de 1880 à i884, le 26 février i885, il adressait à Emile Perrin, administrateur du Théâtre Français, sa démission de bibliothécaire, à la suite d'un différend survenu entre lui et Coquelin aîné. Dans la maison, on n'était pas bien pour le poète depuis qu'il s'était permis de dire sa pensée sur la Princesse de Bagdad. En général, on n'aime pas qu'un fonctionnaire ait de l'esprit en dehors de son emploi; on le lui fit bien sentir. On escamotait son Luthier de Crémone, on lui refusait Severo Torelli, qu'on reprit plus tard, et maintenant on discutait s'il était convenable qu'il g-ardât sous l'habit vert sa place de bibliothécaire. Ce n'était pas l'avis de M. Coquelin aîné; Coppée céda donc et connut enfin la joie d'être tout à fait son maître. Il en profita pour s'enfermer d'abord dans le travail, voulant prouver que la jeunesseet ractivit(;ne sont pas absolument incompatibles avec l'habit vert, et il alla à Coutainviile, dans la propriété de son éditeur et ami, Alphonse Lemerre, composer les Jacobites. Là, seul au bord de l'Océan, à la fin de septembre, il vécut dans l'intimité des oiseaux de mer quelques-uns des meilleurs jours de sa vie de poète, se reposant du travail par de longues promenades à travers les chardons bleus, et écrivant en un mois, sans interrup-

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tion, ces cinq actes à qui le vol des goélands et le grand vent du large semblent avoir prêté une ampleur, une aisance et un souffle qu'il n'avait pas connus jusqu'ici. Les Jacohites furent joués à rOdéon le 21 novembre i885, et M"® Weber, que le poète avait été chercher au Conservatoire, s'y révéla du coup tragédienne de premier ordre. Vinrent ensuite des Contes en vers {iSSQ), Arriére-Saison (1S87) ; puis des contes en prose : Vingt contes nouveaux (1887); Contes rapides (1888); Henriette, nouvelle (1889). Ici, vient se placer l'incident du Pater, un acte en vers, reçu à l'unanimité à la Comédie Française, lu et distribué aux artistes, et interdit par mesure ministérielle le 18 décembre 1889. Coppée se borna à publier son drame après avoir protesté dans le Figaro .' « Je n'ai pas à me défendre, disait-il, d'avoir cherché un scandale politique. Toute ma vie proteste contre cette accusation. J'ai usé simplement de mon droit de poète en plaçant une scène — qui vaut ce qu'elle vaut, mais que je crois inspirée par un sentiment très humain et par la morale évangélique — dans les journées de mai 1871, comme j'aurais pu lui donner pour cadre les massacres de la Saint-Barlhélemy ou ceux de septembre 1792. » Toute la presse fut pour le poète, et entre autres témoignages de sympathie, il reçut celui d'Alexandre Dumas fils avec qui il était brouillé depuis l'article sur la Princesse de Bagdad, dont nous avons déjà parlé. En 1890 paraissent les Paroles sincères,recueil de vers; en 1891, Toute une Jeunesse^

exquis volume dont le héros, Amédée Violette, sans personnifier absolument Coppée, sent la vie comme il la sentait lui-même quand il était enfant et jeune homme ; en 1892, ce sont les Vrais Riches. Le Journal, où Fernand Xau l'avait appelé dès la fondation, lui créait maintenant des loisirs dorés, et depuis 1892, il était propriétaire à Mandres,en Seine-et-Oise, de la Fraizière, jolie maison qui avait appartenu en i83o à un excellent violoniste, et qui semblait s'en souvenir en peuplant de rossignols tous les arbres de son verger. C'est là, au milieu des roses dont une porte son nom, que Coppée écrivit Longues et Brèves^ contes en prose (1898), et tous ces articles réunis sous le titre de Mon franc parler. Mais un grand succès, le plus grand de tous, lui était encore réservé. Nous voulons parler de Pour la Couronne, drame en cinq actes représenté le 10 janvier 1895 à l'Odéon, après de longues années d'attente et un refus inexplicable à la Comédie Française, où décidément Coppée n'avait pas de chance. On se rappelle encore le triomphe de la première, à laquelle assistait la princesse Mathilde, dont l'amitié pour le poète ne s'était jamais démentie depuis le Passant, et la longue série de représentations qui doubla presque la centième. C'est là que débuta l'acteur Jacques Fenoux, et aussi cette exquise Wanda de Boncza, dont les grands jeux noirs et le charme étrange ne devaient brillerqu'un moment. Quelques mois après, Coppée recevait la cravate de commandeur de la Légion d'honneur. L'année suivante (1896), il écri-

vit le Coupable, son unique roman. Mais depuis plusieurs mois déjà il souffrait d'une grave maladie. Elle ne tarda pas à nécessiter une redoutable opération chirurgicale qui eut lieu à Pau au mois de janvier 1897. Au mois de jui» de cette même année, une rechute nécessita une autre intervention du bistouri, plus rigoureuse encore que la première. Coppée sortit de cette crise avec la Bonne Souffrance (1898). C'était un retour au Dieu de ses premières années, une conversion complète, en somme peu surprenante chez un homme qui fut toujours un chrétien, aussi bien par ses œuvres que par ses actes, et qui, aux yeux des gens les plus orthodoxes, ne fut jamais coupable que d'indifférence.

Le poète était à peine relevé de sa terrible maladie lorsque survint l'affaire Dreyfus. Dans une élude purement littéraire, nous n'avons pas à juger les opinions politiques de Coppée : chacun est libre. Devant l'admirable unité de sa vie, il était cependant facile de deviner de quel côte il pencherait; il n'avait pas à réfléchir, et toutes ses pensées les plus profondes et les plus chères répondaient d'avance de son choix. Président d honneur de la Ligue de la Patrie française, il fut sans cesse sur la brèche, se prodiguant, se multipliant, devenant le porte-parole éloquent de tout un parti, le clairon capable de l'entraîner s'il avait eu un vrai chef. Quelle que soit l'opinion que l'on professe, un homme malade, presque sexagénaire offrant ainsi son temps, sa santé, non par ambition,

tout ce qu'on pouvait offrir à Coppée était audessous de lui, et il n'a jamais eu l'habitude de se baisser, mais simplement par une haute idée de ses devoirs de patriote, tout cela, dis-je, était dig-ne au moins de respect. Il n'en fut malheureusement pas toujours ainsi. Ses pièces furent retirées des affiches, ses vers des écoles; ce qui était beau la veille fut décrété mauvais le lendemain : ce fut un ostracisme complet. Mais les insulteurs et les valets perdaient leur temps avec cet homme qui avait toujours professé le mépris des injures, et qui, par vertu évangélique, allait maintenant jusqu'à les oublier.

C'est dans ces dispositions toutes chrétiennes que la mort devait le surprendre. Retiré enfin de la lutte avec toutes les déceptions, tout l'écœurement d'un grand honnête homme pour les turpitudes politiques, il ne vivait plus que pour ses nombreux et fidèles amis, les comblant de bienfaits intarissables. Mais un mal implacable, le cancer, le rongeait depuis longtemps déjà. La mort ne le surprit point; admirable de courage et de résignation, puisant chaque jour dans sa foi profonde la force de souffrir davantage, il attendit sa dernière heure comme le sage de La Fontaine:

Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.

Sa vieille sœur Annette, âgée de quatre-vingtdeux ans, partit la première, le 17 mai. Moinsd'une semaine après, le samedi 2 3 mai 1908, à une heure cl demi de l'après-midi, François Coppée était

enfin délivré de ses atroces souffrances. Les funérailles eurent lieu le 26 mai, et Ton peut dire qu'aucune cérémonie funèbre ne fut jamais plus imposante et plus touchante dans sa simplicité. L'aftluence était considérable; des ouvrières, des femmes du peuple porlanl leurs enfants se mêlaient aux personnalités les plus éclatantes. Les humbles sentaient bien que c'était là leur grand ami, leur poète qui disparaissait, et ils lui rendirent spontanément le plus pieux hommage en l'accompagnant silencieusement jusqu'au cimetière Montparnasse, où il repose.

Ce jour-là, on a pu dire que toutes les rancunes, toutes les haines littéraires et politiques ellesmêmes avaient cédé devant la mort du vieux poète. Maintenant qu'il n'est plus, chacun s'accordera toujours pour vanter sa bonté, si manifeste, si inlassable; cette bonté dont chacun pourrait citer des exemples ignorés et qui, avec une fortune plus que modeste, lui a encore fait fonder à l'Académie Française un prix de poésie qui porte son nom. Chacun connaît son désintéressement, sa crânerie, toutes ces vertus qui font de lui une figure unique, et qui semble d'un autre âge. 11 aura été l'homme le plus populaire de la seconde moitié du xix* siècle ; un Déranger bien plus grand, beaucoup plus artiste, et non moins spirituel. Comme lui, il aura aimé et exalté passionnément toutes les gloires de son pays, et cru fermement à ses hautes destinées; comme lui il aura pu dire :

Je suis du peuple aiasi que mes amours,

et il aura tenté de rapprocher des humbles, des petits, la poésie qui les avait jusqu'alors dédaig-nés. Parisien de Paris, il est inséparable de certains coins de la vieille ville, ceux où il y a encore du silence pour écouter les oiseaux dans les arbres. C'est là qu'aimeront toujours à l'évoquer ceux qui l'ont connu, avec son beau visage de médaille où la gaieté était si franche qu'on ne saura dire lequel était le plus clair de son sourire ou de ses yeux.

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