‹ François Coppée et son œuvreChapitre 2 sur 12 · LE POÈTE LYRIQUE · texte numérisé non relu

LE POÈTE LYRIQUE

Coppée avait vingt-quatre ans lorsqu'il publia, en 1866, le Reliquaire, et le mince recueil de vers ne suffisait pas à éveiller l'attention d'une critique distraite et superficielle. Théophile Gautier, toujours bienveillant et juste, en parla cependant dans son Etude sur les progrès de la poésie française : « Charmant recueil, disait-il, qui promet et qui tient. » Il tenait en effet beaucoup, par la maîtrise de la forme, et il promettait bien davantage encore par certaines pièces où le vrai Coppée perçait déjà àtraversles inévitables influences comme une source claire au pied des grands arbres de la forêt romantique. Sans doute, c'était un peu du Baudelaire que cette « chapelle horrible et diffamée »

Dans laquelle autrefois un prêtre s'est pendu;

et cet « élégant squelette portant un frais panier de fleurs » pouvait figurer à la danse macabre des Fleurs du Mal. Le « gaufrier » de Gautier était visible dans le Jongleur ; le Justicier ; semblait écrit avec la plume de fer de Leconte de Lisle à qui d'ailleurs était dédié le volume, et quelques bibelots, colfret de laque clouté d'argent, épée à

26 FnANÇOIS COPPÉE ET SON ŒUVRE

deux mains, christ anijuleux et maigre délimité par le plomb oxydé du vitrail, avaient été ramassés dans le bric à brac romantique. Mais, en tourna*it la page, on lisait tout à coup des lieders amoureux comme la Trêve et Ritournelle, qui annonçait déjà les Intimités, et des élégies comme Adagio, Une Sainte, les Aïeules, qui étaient déjà tous les Humbles.

Désormais ces deux veines allaient s'élargir, et il faut admirer Coppée, sinon de les avoir découvertes, du moins de les avoir portées, en artiste impeccable, à leur plus haut degré de perfection. Déjà,eii 1868, avec son exquise plaquette des Intimités, à laquelle nous reviendrons tout particulièrement, il se distinguait nettement des parnassiens purs, et ne semblait plus avoir passé parmi eux que pour affiner sa forme grâce au merveilleux outil qu'il leur avait emprunté. Maintenant, il allait tenter de peindre les mœurs des petits et des humbles. C'est déjà ce qu'avait essayé de faire Sainte-Beuve dans Joseph Delorme, dans les Consolations, et particulièrement dans les Pensées d'août, notamment dans un poème intitulé : Monsieur Jean, maître d'école.

La tentative était périlleuse, et s'il n'y réussit guère c'est qu'il n'y apportait pas les qualités d'artiste que nous trouvons chez Coppée. Jugez en effet combien la moindre faute de goût, la moindre outrance, la moindre inexactitude, passable dans un poème à larges traits et à grands sentiments, crierait dans quelque idylle parisienne, quelque coin de rue populaire, quelque figure que nous

FRANÇOIS COPPEE ET SON ŒUVUE 2"]

avons chaque joursous les yeux. Après avoir essayé, timidement encore, dans Angélus, poème un peu lourd peut-être, mais si touchant et qui contient de si beaux vers, Coppée osait enfin tout à fait, et écrivait le Banc. C'est l'idylle du «pioupiou » et de la bonne, de deux «pays » qui se retrouvent, parlent d'abord de leurs souvenirs communs, de leur enfance,et en arrivent insensiblement aux confidences,aux aveux que scelle unbaiserjCt qu'interrompt brutalement la retraite.

Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule

terminait le poète dans un vers, célèbre depuis, et qu'on lui a reproché comme un de ses prosaïsmes. On oubliait sans doute les très beaux vers qui composent toute cette pièce, et que la chute voulue met en valeur encore :

C'était le soir; c'était l'heure où les amoureux, Moins timides, tout bas osent se faire entre eux Les tendres questions et les douces réponses. Le couchant empourprait le front noir des quinconces ; Lentement descendait l'ombre, comme à dessein; Le vent, déjà plus frais, ridait l'eau du bassin Où tremblait un beau ciel vert et moiré de rose; Tout s'apaisait. C'était cette adorable chose : Une fin de beau jour à la fin de l'été.

On oubliait :

.... La rivière ombreuse, le rideau De peupliers, l'endroit ])Our pêcher à la ligne Caché SOUS le houblon et sous la folle viijne, Le cerisier qu'ensemble ils avaient dépouillé. Le vieux bateau, rempli de feuillage mouillé,

Qu'on prenait pour aller jouer dans le coin d'île, Les moulins, les sentiers sous bois, toute l'idylle.

Un tel sujet, traité de cette manière, n'avait en effet rien de ridicule, au contraire, et ce fut bien l'avis de Victor Hugo qui envoya à ce propos une fort belle lettre à Coppée : « Grâce à vous, lui disait-il, on ne rira plus du pioupiou et de la servante. » Content de son essai, le poète écrivit ensuite la Grève des Forgerons, ce drame populaire dont le succès ne fut pas moins grand. Dans ces pièces impeccables de forme, il était tout à fait passé maître, et il avait cette bonne fortune, qu'il eut toujours par la suite, celle de satisfaire à la fois, par l'art et l'émotion vraies, l'élite et la foule, les lettrés et les simples. Désormais, il pouvait pousser jusqu'au bout son système, et c'est ainsi que fut composé le recueil des Humbles^ où nous trouvons, avec quelle vérité, quel don d'observation spirituelle et attendrie, le portrait des petites gens et des déshérités de la vie, de tous ceux qui n'ont rien et se résig-nent, des émigrants et de la nourrice, de la veuve et des petits bourgeois célébrés dans une pièce qui est le chef-d'œuvre du genre :

Oui, cette vie intime est dii^ne du poète.

Voyez : le toit pointu porte une girouette,

Les roses sentent bon dans leurs carres de buis.

Et l'ornement de fer fait bien sur le vieux puits.

Près du seuil, dont les trois degrés forment terrasse,

Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,

Au soleil du midi dori, couché sur le flanc.

Le maître en vieux chapeau de paille, en habit blanc,

Avec un sécateur qui lui sort de la poche,

Marche dans le sentier principal et s'approche

Quelquefois d'un certain rosier de sa façon,

Pour le débarrasser dun gros colimaçon.

Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote ;

Auprès d'elle le chat joue avec la pelote ;

La treille est faite avec des cercles de tonneaux.

Et sur le sable fin sautillent les moineaux.

Par la porte on peut voir, dans la maison commode,

Un vâeux salon meublé selon l'ancienne mode,

Même quelques détails vaguement aperçus :

Une pendule avec Napoléon dessus.

Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.

Mais ne souriez pas! car on doit être à l'aise,

Heureux du jour présent et sûr du lendemain.

Dans ce logis du sage observé du chemin.

Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,

Et qui font comme ont fait leurs pères . Dans leur vie,

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de Noël,

Ils songent à l'avance aux lessives futures.

Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures. . .

— Ceux-là seuls ont raison qui dans ce monde-ci.

Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi

Les douces voluptés que l'habitude engendre, —

Chaque dimanche, ils oit leur fille avec leur gendre;

Le jardinet s'emplit du rire des enfants,

Et, bien que les après-midi soient étouffants,

L'on puise et Ion arrose et la journée est courte.

Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte,

On s'attable au jardin, déjà moins échauffé.

Et la lune se lève au moment du café.

Toute cette pièce est exquise, et chaque détail, si bien à sa place, y acquiert une singulière poésie que couronne à la fin ce lever de lune intime et si vrai. Le poète avait bien le droit, après cela, d'où-

3o FRANÇOIS COPPÉE ET SON Œ'JVRE

trer un peu sa manière, comme un peintre qui s'amuse à s'imiter lui-même, et d'écrire ce célèbre Petit épicier sur lequel sont tombées toutes les critiques malveillantes. Et d'abord, en quoi est-il plus ridicule que la bonne et le soldat, le forgeron aux mains noires et calleuses, et le petit bourgeois avec un sécateur dans sa poche? Ceux qui ont pris absolument à la lettre cette boutade, qui n'y ont vu qu'un attendrissement naïf et puéril, n'étaient pas dignes de l'homme d'esprit qu'est Goppée. Oui sait si, enfant terrible des Parnassiens comme Musset l'avait été des Romantiques, il ne voulait pas, lui aussi, avoir sa Ballade à la Lune et son Mardoche, et mystifier les impassibles qui Tagaçaient en professant une horreur du bourgeois et du philistin par trop exclusive et ridicule? Il faut n'avoir jamais vu son sourire aigu et narquois de parisien de vieille race pour l'en croire incapable. D'ailleurs, qu'on relise de près et sans prévention celte pièce et tant d'autres ; si l'on n'en admet pas l'inspiration, on sera du moins forcé d'en admirer la forme parfaite, car Goppée est un incomparable artiste, on ne le répétera jamais assez, et voilà l'occasion ou jamais de tordre le cou à ce préjugé qui lui attribue des prosaïsmes. Il a suffi qu'un jour quelque pédant ou quelque sot, ce qui est souvent la même chose, isole avec malveillance quelque vers par trop familier pour qu'on répète à sa suite, et sans y regarder de plus près, que Goppée rimait delaprose. Ilfaudraits'cntendre une foispour toutes sur la poésie familière, et faire nettement la diffé-

FRANÇOIS COPPÉE ET SON ŒUVRE 3l

rence entre les versificateurs laborieux de l'école du bon sens qui ne furent jamais des poètes, avec lesPonsard, les Emile Aug-ier, les Camille Doucet, et le poète que les humbles surent si bien inspirer. Goppée n'a jamais écrit:

— Tu nous feras, tu sais, ce machin au fromage.

. . . jamais vit-on Chemise de mari n'avoir pas un bouton ?

— O père de famille, ô poète, je t'aime !

— Léon, je te défends de brosser ton chapeau.

et toutes ces pauvretés de ronds-de-cuir, mal rimées, mal venues, péniblement assemblées par des chevilles formidables, et dont il a été le premier à rire sous cape. Comme l'a fait remarquer fort justement M. Antoine Albalat, il descend bien plutôt de Victor Hugo, qui n'a pas craint d'écrire :

Il avait dans sa poche une toupie en buis... Les choses tous les jours se passent de la sorte... Chacun de ces messieurs le sait, demandez-leur. . , Il faut pour le comprendre avoir fait ses études...

J'ajouterais qu'il descend peut-être plus encore d'Alfred de Musset, qui a écrit :

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne...

On entre à la maison de conversation...

Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête...

C'est mon opinion de gâter les enfants...

Je ne fais pas grand cas des hommes politiques...

Poète de race, il plaisait à Coppée de faire comme ses illustres maîtres, sachant qu'à leur exemple il

s'élèverait quand et comme il le voudrait. La preuve c'est que ses vers d'amour et de théâtre ne ressemblent aucunement à ses vers familiers ; que les Intimités n'ont aucun goût d'arrière-boutique d'épicerie, pas plus que les beaux drames où il soulève comme une grande vague loutle lyrismeleplus pur, tandis que les vers deGabrielle ou de l'Aventurière sont également plats, incapables de varier le ton avec les personnages, et laissent le grand seigneur ou la princesse s'exprimer de la même façon que la maritorne ou le notaire.

Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes.

Ce vers célèbre s'applique admirablement à la muse de Coppée. En effet, elle marche souvent : Musa pedestris; curieuse et narquoise, elle flaire et s'attarde volontiers aux devantures des boutiques, surtout si quelque joli visage sourit derrière la vitre; mais elle n'attend qu'un prétexte, qu'une occasion pour s'envoler, et qu'une échappée sur la nature se découvre au détour du chemin, vite, elle ouvre ses ailes, s'envole et s'élève, et l'on admire alors sa légèreté et sa grâce toute aérienne.

Remarquons en passant les Promenades et Intérieurs, ces tableautins à la touche impressionniste, dignes de Kuysdaël, de Van Ostade et de Téniers. A ce propos, il est même curieux de se rappeler les origines flamandes de Coppée, et l'on en tirerait facilement toute une psychologie. Nous aimons ces coins de banlieue avec des champs en friche, ces chemins noirs semés d'écaillés d'huîtres

OÙ le poète évolue avec l'aisance d'un moineau franc. Tout cela, c'est encore son cher Paris qu'il aime tant, et dont il pourrait se vanter, comme Musset, de connaître tous les pavés :

C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine, J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine. Devant la vaste mer, devant le? pics neigeux, Je rêve d'un faubourg plein denfance et de jeux, D'un coteau tout pelé d'où ma Muse s'applique A noter les tons fins d'un ciel mélancolique, D'un bout de Bièvre, avec quelques champs oubliés Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers, Pour y faire sécher la toile et la flanelle, Ou d'un coin pour pêcher dans lîle de Grenelle.

C'est ainsi que M'^*' de Staël regrettait, au bord du bleu Léman, son petit ruisseau de la rue du Bac, et que la Juliette de Henri Heine contemplant dans Atta Troll les étoiles se levant sur les Pyrénées, se prenait à soupirer qu'elles sont bien plus belles à Paris, lorsqu'on hiver elles se mirent dans les ruisseaux du faubourg- Montmartre. Et ma foi, Goppée déploie tant de talent pour nous peindre les coins qu'il aime que nous sommes bien forcés d'être de son avis en le lisant. Les descriptions de Paris abondent dans son œuvre, mais je ne voudrais citer ici que deux des plus caractéristiques et desmieuxréussies, et pour cela, mettonsnous à la fenêtre avec Olivier, ce poète qui lui ressemble tant, et dont il a dit la souffrance dans un si beau poème. C'est d'abord Paris après l'orage, un dimanche :

..... La pluie, à la fin apaisée, Semblait avoir lavé le matinal azur, Des nuages légers passaient dans le ciel pur :

— Oh ! quelle bonne odeur a la terre mouillée ! L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée,

Plus blanches les maisons et les nids plus bavards.

Olivier habitait un de ces boulevards

Des faubourgs qui s'en vont du coté des banlieues.

Là-bas, vers l'horizon et les collines bleues,

Le peuple du quartier populaire et lointain

Bornant le Luxembourg et le pays latin

Allait aux bois voisins, foule bruyante et gaie,

— Car c'était justement un dimanche de paie — Pour revenir le soir, les chapeaux de travers, Les habits sous le bras et les gilets ouverts,

Et chantant le vin fraiscomme on chante victoire.

Les marronniers touQu?, près de l'Observatoire,

Embaumaient, énervants, et sur les piétons

Jetaient leurs fleurs avec les premiers hannetons.

En gants blancs et tout fiers de leur grande tenue.

Des couples de soldats émaillaient l'avenue ;

Des amoureux allaient, gais comme une chanson.

Faire leur nid d'un jour à Sceaux, à Robinson,

Sous les bosquets poudreux où l'on sert des fritures.

Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures ;

Entre les petits ifs, aux portes des cafés,

On buvait ; et jetant des rires étouffés,

Nu-lète et deux par deux, passaient des jeunes filles.

A la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles,

Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait

Inondé d'un soleil radieux qui faisait

Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres ;

A quelques pas. Guignol s'enrouait sous les arbres,

El le chant des oiseaux dominait tous ces cris.

C'était bien le printemps, im dimanche, à Paris.

Est-il rien tle plus frais, de plus exact que cotte

impression? et combien est navrante et juste, à côté d'elle, ce retour de voyaçe, au tomber de la nuit :

Là, sous le gaz blafard vainqueur du crépuscule, De toutes parts, la foule effrayante circule . C'est l'heure redoutable où tout ce peuple a faim. Sur le seuil des traiteurs et des marchauds de vin L'écaillère, en rubans joyeux, ouvre les huîtres ; Et chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres, Les poulardes du Mans gonflent leurs dos truffés. L'odeur d'absinthe sort des portes des cafés. C'est l'heure où les heureux trop rares de la vie S'en vont jouir ; c'est l'heure où la misère envie! L'homme qui rit se heurte à l'homme soucieux. Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux Sur l'épais macadam qu'en jurant on traverse. Tous se hâtent, courant dans la boue et l'averse, Ceux-ci vers leur besoin, ceux-là vers leur plaisir ; Partout on voit le flot de la foule grossir ; Et l'ivrogne trébuche, et la fille publique Assaille le passant de son œillade oblique. Le pauvre qui mendie avec un œil haineux Vous frôle; et sous l'auvent des kiosques lumineux S'étalent les journaux, frais du dernier scandale. En un mot, c'est la rue effrayante et brutale ! Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris Et de la fange. C'est le trottoir de Paris!

Cet exquis poème d'Olivier tient une place bien à part dans l'œuvre de Coppée. De par ses qualités mêmes, qui sont la nuance et la délicatesse, il n'a jamais élé jusqu'à la fonle, comme tant d'autres de ses poèmes à effet, mais les lettrés y reviennent d'autant plus volontiers.

Qu'est-ce qu'Olivier ? Un poète, un homme qui

a prodigué, g-aspillé follement son cœur à toutes les amours quelconques, vénales ou autres. Un jour, las de cette vie inutile dans laquelle il a plus donné que reçu, il se distrait de ses pensées par un voyage au pays natal, et là, chez un vieil ami de son père qui lui donne l'hospitalité, il rencontre une jeune fille, la fille de son hôte, Suzanne, et peu à peu, se laisse aller jusqu'à l'aimer. Mais son cœur n'a plus rien à offrir à l'amour vrai qui se présente à lui. Olivier a beau faire maintenant; chaque geste, chaque parole de la jeune fille qu'il aime éveille en lui le souvenir impur d'une maîtresse qui, quelque jour, dans une circonstance analogue, employa la même parole et le même geste. En vain cet amour pur passe dans son cœur comme une eau fraîche, il ne peut réussir à laver le passé. Musset avait dit :

Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure ; Car l'abîme est immense et la tache est au fond.

Ces vers célèbres serviraient d'épigraphe au poème aussi bien, mieux encore, que le vers de Gautier que Coppée y a mis ;

Virginité du cœur, hélas! si tôt ravie.

Sans doute, dans son désespoir, le poète pourrait blasphémer comme Frank dans la Coupe et les Lèvres ; mais non : après avoir exhalé sa souffrance dans une série de strophes vigoureuses et

très belles, il part et se résig-ne ; il ne se tue pas, comme RoUa, mais il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.

Ce poème est simple et vrai comme la vie même, et il marque une évolution, un élargissement delà manière de Coppée.

Le poète, dans une espèce de journal, y a noté des intimités charmantes ayant pour cadre la nature. On se croirait parfois, avec le charme du vers en plus, au début si frais de Werther, ou au quatrième et adorable livre des Confessions, quand Rousseau fait la cueillette des cerises avec ses deux jolies compagnes. Qu'y a-t-il de pins délicieux que ce rêve de poète :

Ce serait sur les bords de la Seine ; je vois

Notre chalet, voilé par un bouquet de bois,

Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.

Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve

Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux.

Des faïences à fleurs pendraient après des clous ;

Puis beaucoup de cha^îeaux de paille et des ombrelles.

Sous leurs papiers chinois les murs seraient si frêles

Que même en travaillant, à travers la cloison,

Je l'entendrais toujours errer par la maison

Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle.

Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle

Et souvent réfléchi son visage, charmés.

Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés ;

Et ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle

Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle ;

Enfin, quand poursuivant un vers capricieux,

Je serais là, pensif et la main sur les yeux,

Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime,

Pour lire mon poème et me souffler ma rime.

Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds. Moi, qui ne veux pas voir mes secrets épiés. Je me retournerais avec un air farouche ; Mais son gentil baiser me fermerait la bouche. — Et dans les bois voisins, inondés de raj'ons. Précédés du gros chien, nous nous promènerions. Moi, vêtu de coutil, elle, en toilette blanche, Et j'envelopperais sa taille, et sous sa manche, Ma main caresserait la rondeur de son bras. On ferait des bouquets, et, quand nous serions las, On rejoindrait, suivis toujours du chien qui jappe, La table mise avec des roses sur la nappe, Près du bosquet criblé par le soleil couchant; Et tout en s'envoyant des baisers en mangeant. Tout en s'interrompant pour se dire : je t'aime ! On assaisonnerait des fraises à la crème Et l'on bavarderait comme des étourdis, Jusqu'à ce que la nuit descende. . ,

— 0 Paradis !

Ce sont des vers comme ceux-là qui ont fait de Coppée un des plus exquis parmi tous les poètes de l'amour. Chez lui, rien d'exceptionnel, d'afîecté ou d'insincère. Il ne décrit pas l'amour passion, décevant et corrosif, comme chez Musset, non plus ce qu'on pourrait appeler, chez Lamartine, l'amour sentiment, amour qui élève son objet jusqu'à le détacher de toute chose terrestre. Le poète à qui il ressemble le plus est évidemment Henri Heine. Un Henri Heine qui aurait de la bonté toutefois. Comme lui, et mieux que personne en France, il a réalisé cette poésie personnelle, directe, je dirais presque quotidienne, tour à tour sentimentale et ironique, se moquant quelquefois des autres, plus

FRANÇOIS GOPPÉE ET SON ŒUVRE Sq

souvent d'elle-même et riant des pleurs qu'elle vient de verser. Etant la vie même, elle n'a pas besoin de grands sujets pour émouvoir, et chacun l'aime parce qu'il y reconnaît tout bonnement sa propre histoire. Que trouvons-nous dans Y Intermezzo de Henri Heine? Une jeune fille quiabandonne le poète pour un fiancé ou pour un amant riche et quelconque. Cette jeune fille n'a rien de plus ou de moins que les autres, elle est jolie, coquette, et fait le mal sans méchanceté, par ignorance ou caprice, voilà tout. De même dans les Intimités, ce menu chef-d'œuvre. L'amie n'est pas une impérieuse et farouche beauté, mais une Parisienne comme le poète lui-même et comme celle que nous voyons passer tous les jours, élégante avecun rien, et jolie parce qu'elleestjeime et qu'elle a des sourires et des chansons plein les lèvres. L'histoire est toute banale, voyez : clandestin, il a avec elle des rendez-vous dans une chambre bleue où se fane son bouquet du matin ; c'est là qu'il l'attend, allumant les bougies, jouissant par avance des premiers baisers à travers la voilette. Souvent, la frivole larde, et ilsoutTre à l'attendre, « l'oreille tendue au moindre bruit vague de l'escalier » ; quelquefois même elle ne vient pas, mais il pardonne toujours, elle est si câline, elle sait si bien le prendre :

Mais elle avait un air si traotjuille cl si doux Qu'en la voyant je suis tombé sur les genoux, Et, me cachant le front dans les plis de sa jupe, J'ai savouré lon<^(omps la douceur d'être dupe. Je n'ai pas exigé de laranes ni d'aveux,

Car ses petites mains jouaient dans mes cheveux, Tandis que ses deux bras m'enlai;aient de leur chaîne ; D'avance j'absolvais la trahison prochaine, Et, vil esclave heureux de reprendre ses fers, J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts.

Et le poète est toujours prêt à recommencer, à être dupe, et à se faire pardonner toujours par sa trop volage amie. En septembre, quand le ciel est taché de cerfs-volants, sortant de chez elle, il l'évoque encore dans ses parfums qu'il emporte avec lui, sur ses vêtements et dans ses mains :

Quelque chose comme une odeur qui serait blonde.

L'hiver, par les après-midi de belle gelée, sortant avec elle il achète des fleurs, des violettes à la pauvresse aux mains pleines d'engelures, « qui meurt de l'hiver en offrant le printemps h. La joie d'être avec une si jolie amie le rend charitable, car le bonheur rend bon, et il s'afflige de la souffrance des autres :

Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ; Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer. Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver.

Enfin, la lassitude vient ; ce n'est pas de leur faute, mais le temps passe, et ils ont changé tous deux ; leur amour a vieilli :

Six ans se sont passés depuis lors, six années ! Et le beau temps n'est plus des blondes matinées, Du ciel dans le regard, du vent dans les cheveux, De la lèvre chanteuse el facile aux aveux,

Et des perles d'argent du rire qui s'éa^rène Comme une fleur qui sème au loin sa folle graine.

Cependant, le poète n'a pas renoncé à la première et candide chimère, à la joie d'avoir un foyer avec une blanche épouse et un bel enfant rieur :

Et, lorsque je rencontre allant devant leur mère.

Timides sous les yeux arden-ts des connaisseurs.

Deux fillettes de seize à dix-huit-ans, deux sœurs

Se ressemblant avec d'identiques toilettes,

Et portant, comme deux joyeuses çoëlettes

Dont les mêmes couleurs pavoisent les haubans,

Le même air d'innocence et les mêmes rubans.

Je suis heureux ; j'en ai quelquefois pour des heures

A me bercer alors d'espérances meilleures,

A rêver d'un doux nid, d'un amour de mon choix

Et d'un bonheur très long, très calme et très bourgeois.

J'imagine déjà la saveur indicible

Du livre qu'on ferait près du foyer paisible.

Tandis qu'une adorée, aux cheveux blonds ou noirs, ,

Promènerait les flots neigeux de ses peignoirs

Par la chambre à coucher étroite et familière.

Pour allunier la lampe et remplir la théière.

Ce désir vague de bonheur, ce spiritualisme amoureux, épris d'art, de nuances, et regardant souvent la femme en amateur blasé, comme le bijou qu'elle porte au doig't, est un des charmes de Coppée, et on le retrouve pêle-mêle, à travers toute son œuvre, au hasard de l'amour qu'il accueille et qui passe . Parfois , au cours de ses souffrances, souffrances de tête où reste toujours un peu de ce joli ég^oïsme d'artiste qui ne se plaint que pour être plaint lui-même, comme Henri

Heine encore, il fait de ses grands chagrins de petites chansons, et nous avons l'Exilée, ce fin recueil de lieders arlislement ciselés, et les Mois, ce petit bréviaire amoureux qui se termine par ce sage conseil de célibataire blasé et vieilli :

Laisse donc les ans s'épuiser.

Que de larmes pour un baiser, Oue d'épines pour une rose !

Le temps qui s'écoule fait bien; Et mourir ne doit être rien.

Puisque vi\Te est si peu de chose.

Mais cela n'est qu'une boutade pessimiste, et le poète se trompe lui-même, car il aime la vie au point d'en accueiUir encore toutes les souffrances :

Oui ! j'ai souvent changé de maîtresse et d'amours, Mais, chaque fois j'ai cru que c'était pour toujours; Et, jusqu'à l'âge mûr, j'ai connu la misère De me duper moi-même, en me croyant sincère.

Mais cette fois, il a enfin trouvé, il est au port, « son octobre frileux donne son chrysanthème », et c'est cette délicieuse Arrière-Saison, peut-être plus belle, plus chef-d'œuvre encore que les Intimités. Goppéc avait plus de quarante ans quand il l'écrivit, et plus d'un disait : encore ? s'élonnant d'entendre un cœur d'écolier battre sous l'habit à palmes vertes des quarante. On disait même joliment qu'il avait fait, avec ce volume, entrer Lisette à l'Académie. Je ne vois d'égal à ce livre que les poèmes de Henri Heine, à qui il faudra décidément toujours revenir. Coppée semble même

FRANÇOIS COPPÉE ET SOX ŒVVRB 4^

s'en être souvenu directement dans une pièce. Henri Heine dit dans le Livre des Chants :

Tu me parais comme une fleur Si tendre, et si fraîche et si pure ! Quand je te vois, je sens mon cœur Saigner comme d'une blessure.

Quand je te vois, pour te bénir

Mes mains sur ton front vont s'étendre.

Priant Dieu de te maintenir

Si pure, et si fraîche et si tendre (1).

Coppée reprend, avec moins de mélancolie sans doute, mais avec non moins de g'râce, faisant aussi venir tour à tour à la rime chacune des épithètes qui caractérisent à ses yeux le charme de sa maîtresse :

Au premier regard elle plaît, Ma fine blonde au teint de rousse ; Mais, seul, je sais combien elle est Silencieuse, tendre, et douce.

L'air anglais et mise avec goût, La taille svelte et gracieuse.

Elle est exquise, mais surtout Tendre, douce et silencieuse.

Ses yeux clairs sont de purs émaux.

Et mon désir s'y laisse prendre ; Mais son vrai charme est dans ces mots : Douce, silencieuse et tendre.

On aime à voir le poète enfin heureux et calmé. II retrouve toute sa jeunesse et salue encore l'été

(i) Traducliou de W. Raymond.

dans un toast champêtre, sous la treille, dans quelqu'une de ces petites auberges de banlieue qui sont si familières à sa JMuse. A peine l'ironie lui revient-elle de temps en temps, mais légère et de bon aloi :

Un bas-bleu, sorte de girafe.

M'accabla de pédants discours...

Ecris-moi souvent, mes amours ; J'aime tes fautes d'orthographe !

Là-bas, une coquette obèse Croit que j'aspire à ses faveurs...

Ma svelte blonde aux yeux rêveurs, Donne ta bouche, qu'on la baise!

A l'inquiétude d'autrefois a succédé la confiance et il s'attriste à peine de vieillir :

Vois ces deux époux dont la lète tremble. Assis côte à côte, heureux, sans parler. A force de vivre à toute heure ensemble. Vois, ils ont fini par se ressembler.

Descendons comme eux la pente insensible, Laissons naître et fuir les brèves saisons. En ne nous quittant que le moins possible. Nous ne verrons pas que nous vieillissons.

Chacune de ces pièces est un chef-d'œuvre de f^râce et de simplicité, et justifie le désir si humblement exprimé par le poète :

Parfois, pourtant, la branche sèche A l'air de reverdir un peu ; Sur le mur ouvert d'une brèche Grimpe un liseroa rose et bleu ;

Et quelques vers, une élég'ie, Un sonnet, sauvés de l'oubli.

Dans l'herbier de l'Anthologie Conservent leur charme pâli.

Oh ! si, par bonheur, doit survi\Tc Un humble poème de moi, Qu'il soit donc choisi dans ce livre, Que j'ai, mignonne, écrit pour toi !

Et que pour t'avoir tant aimée.

Je laisse des vers immortels !

Certes, celui qui a écrit de tels vers est assuré de vivre comme un des plus g-rands parmi les poètes de l'amour ; mais il n'est pas seulement cela. Il ne faut pas dédaigner en lui le poète des récits épiques. Son tempérament de conteur et de poète dramatique le portait naturellement à les écrire, et, toujours fidèle à sa manière, après Victor Hugo et Leconte de Lisle, il a encore trouvé le moyen d'être original, et de faire sa Légende des siècles à lui, une légende toute familière dont les héros ne sont plus des géants et des dieux, mais des humbles et des petits. Comme ses devanciers, il a emprunté ses sujets à la Bible, à l'Evangile, au Coran, à l'histoire tout entière, mais discrètement et plutôt pour s'attendrir que pour s'exalter. Son épopée ne dédaigne pas plus les oiseaux et les fleurs que le vieux château-fort qui les abrite dans ses tours. On y voit le Bouddha pleurer la mort d'une hirondelle et une araignée sauver Mahomet comme un humble liseron sauvera tout à l'heure une sainte. Dans le grand siècle, s'il s'amuse un instant à nous

peindre un duel de raffinés, à côté de leurs futiles coups d'épée, il garde toute son admiration pour un saint Vincent de Paul, et dans l'éclatante épopée d'Auslerlitz, c'est encore un héros obscur, le général Walhubert, qui tente sa plume. Dans sa pensée, la gloire passe après la vertu ; tout à l'heure, dans les Deux Tombeaux, il nous montrait la tombe de Firdousi, le poète persan, toute pleine de roses, à côté de la tombe du despote Djenghis- Khan, toute pleine de sang. Je sais bien que ce que l'on a le moins aimé dans ces poèmes, c'est la forme convenue du récit, de la « pièce à dire », genre en effet banal et dont les plus médiocres poètes ont terriblement abusé. Je sais qu'à force d'entendre, durant de longues années, chaque cabot de province ou chaque premier prix de récitation venir déclamer la Grève des Forcerons, V Epave ou le Naufragé, on a fini par éprouver l'agacement de l'homme délicat pour les orgues de Barbarie qui serinaient invariablement Mignon, le Trouvère ou la Traviata ; mais c'est là un des effets de la popularité, et, après tout, ne la conquiert pas qui veut. A-t-cUe changé quoi que ce soit dans la manière de Coppée, s'est-il jamais abaissé pour l'avoir, l'a-t-elle empêché d'être, même dans ces récits en vers, un impeccable et somptueux artiste ? Je n'en voudrais pour exemple que ces deux chefsd'œuvre : les Parias, et la Tète de la Sultane, ce dernier poème dédié à Gustave Flaubert, qui l'admirait fort. Et puis, si le sujet importe bien moins en art que la matière dont il est traité, il

FRANt^OIS COPPÉE ET SON ŒUVRE 4?

n'est cependant pas indifférent de voir traiter de beaux sujets, et qu'est-ce après tout que les Pauvres Gens, Petit Paul, et tant de pièces de la Légende des siècles, sinon d'admirables « pièces à dire » ? Or, ciiez Coppée, conteur de premier ordre, le poème contient presque toujours un grand drame dans son petit cadre ; c'est ainsi qu'on trouvera, dans le Fils de l'Empereur, tout le sujet de r Aiglon, avec le vieux grenadier et le champ de bataille de Wagram ; Edmond Rostand lui-même a eu le bon goût de le reconnaître et de l'écrire dans la dédicace autographe de sa pièce à François Coppée. Il reste encore, chez le poète, une veine satirique dont il n'abusa d'ailleurs pas, l'homme étant trop bon pour garder sa colère bien longtemps, mais qui est cependant assez indiquée pour mériter qu'on s'y arrête. On la trouvera surtout dans les derniers recueils, et, sans parler ici de satires trop directes, et d'une actualité encore trop brûlante, qui font partie de recueils comme Dans la Prière et dans la Lutte ( 1 90 1 ), et Des Versfrançais ( 1 906J, insistons sur celles des Paroles sincères, recueil de vers publié en 1891. Coppée n'a jamais eu qu'un goût très médiocre pour la démocratie et pour ses hommes politiques ; il ne résiste pas au plaisir de nous le dire chaque fois qu'il en trouve l'occasion :

iMais il faut l'obéir, suffrage universel ! Je dois un bulletin à cette boîte à sel Que le Français, épris du traoique cotliurne Et du style pompier, appelle encore une urne.

On croit parfois entendre Musset, le Musset d'une épître Sur la Paresse, tant le ton est franc et alerte. La vie moderne, affairée, brutale où le flâneur ne trouve plus de place, et qui transforme peu à peu Paris en Chicago ne lui inspire pas moins d'horreur. Il l'a exprimé dans une pièce qui est un chef-d'œuvre. Il s'agit de la Tour Eiffel :

Œuvre monstrueuse et manquée, Lourd colos-e couleur de nuit.

Tour de fer, rêve de y^nkée.

Ton obsession me poursuit.

Et il dit son regret du passé où, sans rêver l'énorme et l'absurde, on se contentait de faire beau et grand :

0 Moyen-Age ! ô Renaissance !

O bons artisans du pnssé !

Jours de géniale innocence, D'art pur et désintéressé ;

Où, lirùlant d'une foi nnïve, Pendant vingt ans, avec amour.

L'imagier srulplait une ogive l'clairée à peine en plein jour ;

Où, s'inspirant des grands modèles Et pour mieux orner son donjon, Le Hoi logeait des hirondelles Dans un marbre de Jean Goujon !

Depuis longtemps déjà, le poète dédaignait de prendre la plume : « J'ai chanté ma chanson », nous répétait-il souvent avec mélancolie. Oui, et elle est bien personnelle, avec son esprit, sa grâce,

sa pointe de sentimentalisme, de bravoure et d'ironie, tout ce qui constitue en un mot la bonne tradition française qui va de Villon à Musset. Après le grand mouvement romantique, depuis Banville, Baudelaire et Verlaine, Coppée est le seul, avec Richepin, qui ait vraiment tenté et découvert autre chose, sans chercher ailleurs qu'en luimême et qu'autour de nous, sans démarquer les Muses étrangères, sans prétendre à je ne sais quelle philosophie cacochyme et nébuleuse. Ses défauts, s'il en a, viennent de ses hardiesses et non pas de son insuffisance, et la postérité aime ceux qui ont osé. Déjà elle semble lui donner raison en admirant tous les intimistes qui l'ont suivi. M. Ernest Gaubert a dit excellemment :

Il semble Ijieu que la seule succession des doctrines littéraires ait donné raison à Coppée. Après tout, M. Francis Jammes, dans le Triomphe de la Vie, a repris la poésie de Coppée sans bonté et sans mesure, tant au point de vue du rythme que de la morale. Et s'il a quelque orig-inalité, il la doit à cela qu'il se contente d'ébauches. Notre époque, cng-oiiée de l'ébauche en art, notre époque qui se satisfait du brouillon, dans sa hâte ignorante et encyclopédique, a acclamé comme des innovations une poésie qui semblerait, à des critiques plus réfléchis, une simple traduction littérale et fâcheuse d'un Coppée étranger.

Finissons par ce jugement de Paul Verlaine; il est ancien et ne porte que sur trois œuvres en vers : le Reliquaire^ les Intimités, et le Passant;

mais c'était déjà assez pour la postérité, dès ce jour Coppée était immortel, et, dit l'auteur des Fêtes galantes :

Elles suffisent à mettre le poète au premier rang- et lui feraient tout pardonner s'il y avait à pai^donner. Elles le rendent digne, qu'on le sache bien, à elles seules trois, de s'asseoir là où Musset s'est assis!

Page 1