‹ François Coppée et son œuvreChapitre 4 sur 12 · LE PROSATEUR · texte numérisé non relu

LE PROSATEUR

La nécessité est toujours une bonne muse. Cela est prouvé une fois de plus par Coppée qu'elle nous révéla comme un prosateur savoureux et charmant. Par besoin d'abord, pour faire de la « copie » enfin, de ce journalisme où nous devons tous venir plus ou moins et qui, selon l'avis du Maître, n'a jamais gâté la plume de personne, témoins Banville et Gautier, Coppée s'est créé un style singulièrement souple et nerveux, ailé, aérien, et en même temps d'une exactitude et d'une sobriété incomparables. Sa nouvelle de début. Une idylle pendant le Siège, malgré des détails charmants et si vrais, est bien encore un peu maigre, comme ces arbres du faubourg où se promènent les deux héros, Gabriel Fontaine et Eugénie Clément, mais, à des bouts de paysages, à des portraits esquissés avec malice, comme celui de Marins Cazaban, par exemple, on sent déjà où l'auteur a le dessein de nous mener. Et ce sera encore dans sa chère banheue,au milieu des petites gens qu'on y coudoie et dont il avait exalté, dans les IJnmOles, toutes les vertus cachées. Seulement ici, libéré de la rime et du rythme, il étendra le champ de ses observations, poussera

encore plus avant ses promenades, décrira de plus près les intérieurs. Enfin, pour le seul plaisir de causer familièrement avec vous, il atteindra à l'art des parfaits humoristes, disant spirituellement tout ce qui lui passe par la tête sans pour cela s'égarer une seule fois, comme un promeneur qui, tout en marchant au but, ne dédaigne pas de cueillir des fleurs à droite et à gauche de sa roule.

C'est ainsi que Coppée s'est contenté très souvent de nous donner, sous le titre de contes, des petits bouts d'esquisses et de croquis, des carnets où les impressions se mêlent aux souvenirs. C'est Maman Nunu, la bonne vieille qui le promenait tout enfant dans les avenues désertes qui rayonnent autour des Invalides; c'est la Robe blanche, histoire d'une pauvre petite fille du peuple, chétive et infii'me, dont l'unique bonheur aura été celui de la seule robe blanche qu'elle aura dans toute sa vie : sa robe de première communion. C'est un Vieux de la Vieille, grognard de Napoléon, que Coppée avait connu dans son enfance, et dont il s'est souvenu un jour de cette manière exquise :

J'avais oublié le capitaine Blot^qui fut si bon pour moi dans mou enfance; mais son souvenir m'est revenu, un jour (le l'été dernier, dans un petit port de la Manche où je me promenais sur un quai brûlé de soleil. Je regardais un canon hors d'usage qu'on avait planté en terre par la culasse pour amarrer les navii-es et qui devait être à cette place depuis bien longtemps, car le vent l'avait rempli de terre et de sable jusqu'à la gueule, si bien qu'une touffe de chardons de mer avait poussé

là.Gette petite fleur bleue dans la vieille pièce de bronze m'a rappelé la bonté du vieux soldat.

Il n'y a là, on le voit, que l'émotion la plus tendre. Mais voici que s'y mêle de l'ironie, ô la meilleure, Coppée ne se moque que des méchants et des sots ; souvent même, devant un ridicule innocent, il se contente de taquiner, sans jamais dépasser la mesure. Y oy ez, y^t exemi\\e, Mon ami Meurtrier : ce brave garçon, que Coppée avait jadis pour collègue au ministère de la Guerre, a la prétention de jouir d'une constitution athlétique, d'être sanguin et congestionné, de posséder des biceps de discobole, en un mot, de ne pas connaître sa force. S'agit-il de prendre sur un casier quelque carton à peu près vide,iile saisit solidement d'une main crispée, le porte à bras tendu, ayant dans les sourcils le froncement visible de l'effort. Ils ne sont pas rares ces bureaucrates, amateurs d'exercices violents sans en faire jamais, se croyant hommes de sports parce qu'ils lisent des journaux de courses ou qu'ils connaissent le nom des boxeurs à la mode, et Coppée nous en trace là un portrait tout à fait spirituel . Mais, à côté de ce ridicule qu'il étale. Meurtrier a une vertu qu'il cache, celle d'être un bon fils; aussitôt, l'auteur nous la révèle, et ce conte qui commençait par un sourire de malice s'achève avec une pointe de mélancolie. C'est là tout Coppée. « Je ris en pleurs », disait l'ancêtre parisien François Villon. Cette ironie trempée de larmes, nous en trouvons l'exprès-

sion la plus parfaite dans Toute une jeunesse, comme nous y trouverons aussi l'expression la plus parfaite du style de Coppée. Voulez-vous de ces impressions de banlieue parisienne, qui feront tout de suite reconnaître leur auteur, comme tel buisson vert, tel cabaret enfumé, aux trognes rouges feront reconnaître Ruysdaël, Brauwer ou Van Oslade?

Ils suivaient ces admirables boulevards extérieurs d'autrefois, où il y avait des ormes géants datant de Louis XIV, des fossés pleins d'herbes et des palissades ruinées, laissant voir par leurs brèches des jardins de maraîchers où les cloches à melons luisaient sous les rayons obliques du couchant. Tous deux silencieux, — le père abîmé dans ses souvenirs, Amédée plongé dans ses flottantes rêveries d'enfant, — ils s'en allaient ainsi, loin, bien loin, dépassaient la Ijarrière d'Enfer, atteignaient ces parages ignorés qui faisaient alors à un habitant de la rue Montmartre l'effet produit sur un savant du moyen-âge par les coins de vieilles mappemondes marqués de ces mots effrayants : Mare ignotum. Dans ces déserts suburbains, plus de maisons; mais de rares masures, toutes ou presque toutes à un seul étage. Quelquefoisun cabaret peint d'un rouge lie-de-vin, sinistre, ou bien, sous les acacias, à la fourche de deux rues labourées d'ornières, une guinguette à tonnelles avec son enseigne, un tout petit moulin au bout d'une perche, tournant au vent frais du soir. C'était presque de la campagne. L'herbe, moins poudreuse, envahissait les deux contre-allées et croissait même sur la route, entre les pavés déchaussés. Sur la crête des murs bas, un coquelicot flambait çà et là. Peu ou point de rencontres,

sinon de très pauvres gens ; une bonne femme, en bonnet de paysanne, traînant un marmot qui pleurait, un ouvrier chargé d'outils, un invalide attardé, et, parfois, au milieu de la chaussée, dans une brume de poussière, un troupeau de moutons éreintés, bêlant désespérément, mordus aux cuisses pair les chiens et se hâtant vers l'abattoir. Le père et le fils marchaient droit devant eux jusqu'au moment où il faisait tout à fait sombre sous les grands arbres. Ils revenaient alors, le visage fouetté par Tair plus vif, tandis que, dans le lointain de l'avenue, à de grands intervalles, les anciens réverbères à potence, les tragiques lanternes de la Terreur, allumaient leurs fauves étoiles sur le ciel vert du crépuscule.

Cela est bien peint d'après nature. Ce qui ne veut pas dire que Coppée appartienne à l'école naturaliste, tout en lui répugnant à ce que ce système a de convenu et d'exagéré. C'est un impressionniste de premier ordre. Simplement, par de légères touches bien à leur place, il rend toujours l'effet voulu sans que son œil de poète s'arrête jamais sur aucun détail inutile ou vulgaire. Ses personnages offrent toujours d'amusantes silhouettes. Comme la plupart des gens d'esprit, il aime la charge, la caricature, cl il excelle à nous exagérer certains vices, certains défauts, jusqu'à en |faire l'image la plus grotesque et en même temps la plus vraie. Ici sa verve, qui tourne volontiers à la blague parisienne, a le loisir de s'exercer, c'est le cabot, le noceur, le snob, l'esthète, l'homme politique, ô celui-là surtout ! Coppée ne l'épargne jamais, partout où il le rencontre. C'est encore un

des côtés de son caractère parisien ; être de l'opposition, fronder le gouvernement lui plaît, et il note le ridicule d'un homme d'Etat avec la joie séditieuse de Gavroche dessinant sur les murs la fameuse « poire » de Louis-Philippe. Mais, à côté de cela, quelle tendresse il garde toujours pour les misérables, et, à mesure que sa manière s'élargit, comme il dépouille vite son individualité, visible alors seulement par l'ironie, par le pittoresque amusant des détails, pour faire place enfin à l'universalité des sentiments. Il avait déjà écrit Henriette, celte exquise nouvelle sentimentale, discrète et parfumée comme le petit bouquet de violettes que la grisette porte fidèlement sur la tombe de son amant ; il écrit ensuite les Vrais Riches, nouvelles d'un idéal tout évangélique, et qui pourraient porter en épigraphe le proverbe populaire auquel on ne croit malheureusem.ent plus guère : la fortune ne fait pas le bonheur. Les vrais riches sont en effet ceux qui ont gardé intacts tous les trésors de leur cœur. Enfin il écrit le Coupable, son unique roman, œuvre hardie et puissante, même violente par endroits. Le coupable, c'est le père qui abandonne son fils naturel, un enfant qu'il a eu, étant étudiant, d'une pauvre grisette à demi échouée ensuite dans la prostitution. L'enfant tombe dans le vice, il va même jusqu'au crime, et c'est son propre père, devenu un ma"-istrat grave et respecté, qui est appelé à le juger. Cet homme, se dénonçant à la fin, est aussi poignant, aussi beau que Monsieur Madeleine taisant recon-

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naître en lui le forçat Jean Valjean, et Goppée a écrit là ses Misérables. Il n'a pas reculé devant le réalisme brutal des situations qu'il nous peint, des bas-fonds hideux qu'il nous découvre, et il s'y est livré à une étude approfondie des établissements pénitentiaires d'enfants.

Le style du Coupable est pressé, direct, presque sans fleurs, comme le pavé de la grande ville où se déroule ce drame poignant. On a besoin d'air pour avoir vu d'aussi près cette société « aux trois quarts composée d'hypocrites et de pharisiens ». Le poète qui avait touché ainsi à toutes les misères sociales ne pouvait plus trouver de repos que dans la vie intérieure. La maladie lui en donna l'occasion, et il sortit de cette crise atroce, pâle, mais confiant et libéré, ayant aux mains, des mains qu'il sait joindre, la gerbe humble et pure de la Bonne Souffrance.

Il ne faut pas oublier chez Coppée le critique. Quatre ans, il a tenu le feuilleton dramatique de la Patrie^ et ce sera un vrai régal pour le lettré lorsqu'on réunira cette série de chroniques, pleines d'à côtés poétiques, d'échappées sur la nature et le rêve, de notes précieuses pour l'histoire littéraire du Parnasse. On y trouve, en effet, d'admirables portraits de poètes et d'artistes, des anecdotes, des souvenirs. Le tout émaillé de grâce et de tendresse, de blague et encore d'ironie. Un passage est resté fameux dans ces feuilletons et nous ne résistons pas au plaisir de le citer ; il s'agit des pièces que M. William Busnach tirait des romans d'Emile Zola :

Nos pères, g-ens économes, avaient des tailleurs à façon, à qui le client apportait une pièce de drap et qui lui rendaient un habillement complet : habit, veste et culotte. Ces modestes habitudes ne sont pas encore tout à fait perdues, et, dans le vestibule des maisons de faubourg-, il est assez fréquent de voir im écriteau, sur lequel on lit ces mots : « Le concierge est tailleur. »

M. William Busnach exerce, dans la littérature contemporaine, cette humble profession de tailleur à façon. On lui confie un roman et il vous rend une pièce de théâtre. Très rarement, il fournit l'étoffe lui-même et s'élève jusqu'au grand art des Laurent Richard et des Dusautoy. Il s'est taillé cependant quelques pantalons originaux et, sans jouer sur le mot, quelques vestes personnelles; mais, en général, il se contente de couper SOS mélodrames dans la grossière cheviotte de M. Alexis liouvicr ou dans le solide elbeuf de M. Emile Zola.

Gela est spirituel, mais non pas méchant. Eloigné de presque toute la critique, volontiers malveillante, hargneuse, chercheuse de tares, ti'op souvent digne de l'épigramme de Lebrun sur La Ilarpe : « ce petit homme a son petit compas », Coppée s'y est encore employé à faire le bien. Jamais il n'a traité aucun maître avec irrévérence, et, passé maître à son tour, il a toujours tendu la main aux jeunes gens. On se souvient encore de la façon charmante dont il en a lancé quelques-uns, et après Pierre Louys je ne veux citer ici qu'Albert Samain et Charles Guérin, ces deux chers et malheureux poètes, ravis tous deux si vile à notre admiration. Maintenant que le vieux Maître est parti à son tour, les jeunes poètes sentent bien qu'ils ont

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perdu en lui l'homme qui savait le mieux les comprendre et les aimer; celui qui, toujours accueillant et sans pose, donnait à leur respect l'impression d'un camarade ou d'un frère aîné. Le jour des funérailles, ils se sentaient tous un peu orphelins, et on peut dire qu'ils avaient au cœur cette pensée que Raoul Ponchon a sibien exprimée en leur nom :

Pourvu que l'on fût sincère, Il admettait toute foi; Ne trouvant pas nécessaire De rien ramener à soi.

Comme il était dans la voie Du Seigneur de vérité, Celui-ci lui fit la joie De s'en aller en beauté 1

Le voici donc dans la tombe, De par la grâce de Dieu.

Car son ànie de colombe Palpite dans le ciel bleu.

Car le poète s'bonore Devant la Divinité, Moins d'un i>oème sonore Que d'un acte de bonté !

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