‹ François Coppée et son œuvreChapitre 3 sur 12 · LE POÈTE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

LE POÈTE DRAMATIQUE

Il y a, au début des Intimités^ un pag^e de douze ans qui tient compagnie a une reine malade en soupirant des airs sur une mandoline. Ce joli page ne nous est pas inconnu, il vient de loin, de cette Italie de rêve et de féerie que Shakespeare révéla à Musset. Il a soufFert, lui aussi, des caprices de Marianne, et il connaît Minuccio, l'ami et le confident de Carmosine. Plus tard, car le temps n'est rien au pays des rêves, il connaîtra Fortunio et se parera avec lui de toutes les grâces du xviii® siècle. En attendant, il vit dans cette Renaissance imaginaire et amoureuse, propice aux beaux Décamérons. Un jour, on ne sait trop comment, peutêtre à cause de la mortde cette reine malade, libéré de l'amoureux esclavage où il s'étiolait comme un pinson en cage, il a pris sa volée, n'ayant pour fortune et pour fardeau que sa guitare, et il est venu à Florence où nous le retrouvons sous les traits du passant Zanello.

Le Passant^ c'est l'éclosion magnifique et soudaine de la jeunesse de Coppée, jeunesse étouffée dans le besoin, toute de déceptions et de rêves; ce sont ses désirs refoulés s'écliappant à la fin comme

un vol d'oiseaux lâchés; un adorable chant alterné, une Nuit de Mai avant la douleur. A quoi sontils en efFet comparables, sinon à ceux de Musset, ces vers trempés de rosée comme une fleur au matin ?

... Je vais par là, mais si la route Se croise de chemins qui me semblent meilleurs. Eh bien, je prends le plus charmant et vais ailleurs. J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage Comme la feuille morte et comme le nuage. Je suis ^Taiment celui qui vient on ne sait d'où Et qui n'a pas de but, le poète, le fou, Avide seulement d'horizon et d'espace, Celui qui suit au ciel les oiseaux, et qui passe : On n'entend qu'une fois mes refrains familiers. Je m'arrête un instant, pour cueillir aux halliers Des lianes en fleur dontj'orne ma guitare. Puis je repars. Je suis le voyageur bizarre Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans. Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants. Quand il pleut, je me mets sous l'épaisse feuillée Et je sors, ruisselant, de la forêt mouillée, Pour courir du côté riant de l'arc-en-ciel. Ne la cherchant jamais, je trouve naturel De n'avoir pas encor rencontré la fortune . Je suis le pèlerin qui marche sous la lune, Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué, Va toujours et n'est pas encore fatigué.

A quoi bon commenter? cela ne s'analyse pas plus que le parlum de la lleur et le chant des oiseaux; c'est fluide, exquis et frais comme une eau de source qu'on boit dans le creux de sa main.

Ce pays de rêve, toujours étoile et fleuri, a porté plus d'une fois bonheur à Goppée. Après le

Passant^ nous lui devons encore deux menus et purs chefs-d^œuvre : le Luthier de Crémone et le Trésor. Nous n'avons que très peu à en dire. Le premier est bien connu, et la Comédie Française le fait encore applaudir souvent à son répertoire. Estil en effet un personnag-e plus touchant dans tout le théâtre poétique que le bossu Filippo, et les vers dans lesquelsil exprime son amour pour le violon, qui le console d'être infirme et laid, ne sont-ils pas un chef-d'œuvre comme l'instrument lui-même ?

Viens, je veux te revoir encore, ô mon ouvrage,

Chère création sur qui j'eus le courage,

Moi, l'ouvrier débile et dévoré d'ennuis.

De passer au travail tant de jours et de nuits !

Viens 1 de ton sein profond va jaillir tout à l'heure

Le scherzo qui babille et le lento qui pleure ;

Sur le monde tu vas répandre, ô mon ami.

Le sublime concert dans ton sein endormi.

Viens ! je veux le revoir et te toucher encore 1

Je n'éveillerai pas ton haleine sonore.

Mais je veux seulement voir mon regard miré

Une dernière fois dans ton beau bois doré ;

Car il faut nous quitter pour ta gloire et la mienne.

Mais dans ta vie, ami, noble ou bohémienne,

Que tu fasses danser le peuple des faubourgs

Ou que devant les grands du monde et dans les cours

Tu frémisses aux doigts de puissants virtuoses.

Moi qui naïvement crois à l'esprit des choses,

En te disant adieu, je viens te supplier.

Noble et cher instrument, de ne pas oublier

Celui qui t'a donné tes beaux accents de flamme

Et le pauvre bossu qui t'a soufflé son àme !

Que j'aie ou non le prix, puisque mon œuvre est faite, Que m'importe à présent ? Ma vie est une fête.

Je jouis en avare et seul de mon trésor. Tous les matins, avant qu'il fasse jour encor, Je traverse Crémone endormie et je gagne Un endroit que je sais là-bas dans la campagne Avec mon violon caché sous mon manteau. Là je m'assieds, tout seul, au versant d'un coteau Dans le gazon trempé de rosée et je rêve Jusqu'à l'heure sublime où le soleil se lève. Enfin, quand l'horizon s'emplit de diamants, Lorsque s'annonce avec de longs frémissements Autour de moi le grand réveil de la nature. Lorsque l'herbe frissonne et que le bois murmure Et que des buissons verts par la nuit rajeunis S'échappe le concert éblouissant des nids. Je prends mon violon joyeux et j'improvise.

A côté de l'élève Filippo, si mélancolique, nous aimons à voir Maître Taddeo Ferrari, le patron luthier, père de la belle Giannina. Le brave homme est fort plaisant avec son visage de franc buveur qui semble plus rouge encore sous la perruque poudrée. Il met là une note comique qui n'est pas habituelle dans le théâtre de Goppée ; nous ne la retrouverons plus guère, et fort atténuée, que dans le bon abbé du Trésor. Celui-là vit en 1802, dans un vieux château de la Vendée, entre sa nièce Véronique et le jeune duc Jean de la Roche-Morgan, dont il fut le précepteur sous l'ancien régime. Depuis la Révolution, on n'est pas riche, malgré l'éclatant blason des aïeux, et c'est avec bien de la peine qu'on arrive à vivre, mais bah !

Le pnin sec est meilleur (junnd II est partagé,

dit gaîment le jeune duc à ses hôtes, et il vit bravement au milieu d'eux, comme un fermier.

Véronique préside aux soins du ménage; dans sa grâce florianesqae, elle évoque la pauvre reine à Trianon, et, comme elle, a l'airde jouer à la bergère. Fraîche, discrète et si jolie, c'est bien elle le vrai trésor, et non pas ce cofFret caché autrefois dans le vieux manoir, et qu'elle vient de retrouver au moment où son oncle découvrait dans les papiers de famille qu'il était faux. Car le vieil abbé a un travers qui lui fait remuer mille grimoires, celui de se croire poète, et de faire des tragédies en cinq actes, en vers. Gela est exquis comme une vieille chanson de France, et il s'en dégage un parfum qui fait penser à des fleurs cueillies dans un jardin de presbytère. Dans ces trois petits chefsd'œuvre, la veine lyrique et fantaisiste de Coppée avait eu le loisir de s'épancher. Cependant, on aurait pu trouver qu'il n'y avait rien là de vigoureux et de vraiment dramatique, et les autres actes qu'il avait donnés jusqu'ici n'annonçaient pas encore ce qu'il fut depuis. Revenu des pays bleus, il avait été en effet peu scénique avec Deux Donleurs, qui n'est qu'un grave et beau dialogue entre l'innocence et la faute, la haine et le pardon ; l' Abandonnée n'était que de l'Henry Murger mis en vers, et qui ne serait guère intéressant si l'on n'y trouvait en germe la pitié qui n'éclora tout à fait que dans le Coupable, ce roman dont l'idée est déjà toute dans le deuxième acte. F^e Rendez-vous n'était, lui aussi, qu'un spirituel dialogue en vers

dans le goût des proverbes de Musset. Mais voici tout à coup que le poète peint à larges traits, comme une série de grandes fresques historiques, les cinq actes, le prologue et l'épilogue de la Guerre de Cent ans.W a quitté l'élégant pourpoint de Cœlio pour endosser l'armure de fer des drames romantiques dans la tradition de Victor Hugo. LaGuerre de Cent ans n'est qu'une curiosité poétique où se retrouvent, avec quelle adresse, quelle virtuosité, tous les rythmes chers à la génération de i83o, depuis la chanson de la folle Urgande et la Villanelle d'x\lain jusqu'au Lai du Paris nocturne et la Ballade de la belle fille hospitalière aux gens à'diV' mes. Madame de M aintenon, qui suivit, montrait enfin le poète devenu un vrai auteur dramatique, capable de manier et de mettre en place, la lourde charpente de cinq actes, et il allait le montrer victorieusement dans Severo Torelli, dans les Jacobiies et dans Pour la Couronne.

Dans ces trois beaux drames qui sont presque des tragédies, Coppée nous semble avoiradmirablement renoué la tradition romantique à la tradition classique en donnant à la sévère conception de l'une l'expression éclatante et imagée de l'autre. Venu au lendemain des Burffraues, il nous eûtpeut-être épargné la réaction imbécile de Ponsard, et toute l'école du « bon sens » qui mit un bonnet de coton à la poésie. Comme les classiques, comme le grand Corneille surtout, Coppée a un idéal moral, et fait de ses pièces des drames de caractère. Ici, plus d'amour comme dansses délicieusescoraédies;

il est relégué au second plan, il ne fait qu'y passer un instant dans un bruit de sérénade, comme dans Severo Torelli, mais le Devoir lui dit : arrière ! et va ferme à son but, le poig-nard ou l'épée vengeurs à la main. Rien ne l'ariête, il sacrifie tout au sentiment de la patrie et de la liberté, tout, même le sentiment paternel. Car enfin il n'y a pas de différence entre Constantin Brancomir tuant son père dans Pour la Couronne, et Severo prêt à tuer le sien. L'intention est la même, et la mère seule épargne à ce dernier le crime du parricide. C'est dans ces beaux drames qu'éclate la haute moralité de Coppée, et leurs dénouementsne sontpas seulement d'habiles combinaisons dramatiques, mais aussi de profondes leçons. Severo garde ses mains pures, et seule sa mère Donna Pia frappe le tyran et se tue ensuite parce que, même dans sa vie d'abnégation et de vertu, elle avait une faute à racheter, celle de l'adultère; de même, Constantin reste un héros anonyme et que tout le monde croira un traître, parce qu'il n'a pu sauver sa patrie qu'en tuant son père, et que ce n'est pas trop de l'affreuse injustice de son sort pour racheter l'énormilé de son crime. Quelle admirable conception que ce Constantinsur qui semble planerl'antique fatalité! Nombre de fois il a atteint au sublime cornélien, soitqu'il supplie son père au nom de tout un passé glorieux, soit qu'il se redresse et le somme au nom du devoir inflexible.

La couronne est parfois trop large au front du traître.

Elle peut tout à coup, nouveau roi du Balkan, Vous tomber sur l'épaule et devenir carcan .

Parfois encore il a égalé Shakespare par la hardiesse d'expressions, lorsqu'il s'appelait : pieux assassin, filial meurtrier. Une seule fois, dans le théâtre de Goppée, l'innocence semblera injustement victime dans la personne de Marie des Jacobites. Mais cela est bien encore, puisque Marie, est le symbole de la Patrie, et qu'elle représente ces lois supérieures qui sont le sacrifice et la fidélité. Mourir pour son roi, même indigne, est encore doux pour elle, et elle ne s'en plaint pas, au contraire :

LE PRINCE

Pauvre Ecosse ! dis-moi, me pardonnera-t-clle ? A ton verdict, enfant, le Prince se soumet.

MARIE

L'Ecosse ne peut pas ju^er... Elle t'aimait!

LE PRINCE

J'ai courbé tous les fronts.

MARIE

Los âmes restent hautes.

LE PRINCE

J'ai fait tous vos malheurs.

MARIE

Nous oublierons tes fautes

LE PRINCE

J'ai répandu pour rien un sang trop généreux.

MARIE

Nous admirons en toi le héros malheureux.

lllANÇOIS COPPÉE ET SON ŒL'VUE ÔQ

LE PKIXGE

On devrait m'abhorrer et me maudire...

M.vniE

Oq t'aime !

Rien n'est plus poignant, plus beau que cette scène. Les Jacobites sont dans l'œuvre de Goppée, comme les Biirgraves dans celle de Hugo. Plus grands que nature, le vieil aveugle Angus et sa petite-fille Marie s'élèvent à la hauteur des conceptions antiques, et ceci, dans le plus magnifique langage :

Mon Dieu que c'était beau, L'Ecosse d'autrefois^ pauvre, fière et fidèle ! Le çrand aigle qui la traversait d'un coup d'aile Sentait qu'un air plus libre emplissait ses poumons ; Et l'azur de nos lacs, la neige de nos monts, Et l'écume d'argent que le torrent charrie, Et l'herbe fraîche, et les fleurs d'or de la prairie, Et le soleil levant rose dans le brouillard, Etaient moins purs qu'un cœur de pauvre montagnard !

Ce sont là des vers comme on n'en avait pas vus dans le théâtre depuis Victor Hugo. Flexibles comme des épées, ils sont forts et frappent droit comuie elles ; leur riposte est infaillible. Et cependant que degrâce, que de tei dresse en eux; on pense au liseron qui fleurit sur la garde de l'épée de Procope, dans les Récits Ej)iqiies. Ecoulez Marie parlant de son amour pour U prince :

Enfin c'est un héros !... Je ne sais comment dire. Grand-père... mais, depuis que je l'ai vu sourire

6o FRANÇOIS COPPÉE ET SON ŒUVRE

Et marcher dans l'écume avec un air vainqueur,

C'est comme un fruit divin qui se fond dans mon cœur !

Vous connaissez le sélam de Militza, la belle esclave de Pour la Couronne ?

Je t'apporte des roses.

L'humble esclave n'a pas à deviner les causes Pour lesquelles le maître a les yeux pleins de pleurs. Elle en souffre et se tait. Je t'apporte des fleurs. Ce sont celles que j'ai toujours le mieux aimées, Nobles lys, doux œillets, roses très parfumées, Celles qu'on reconnaît à leur odeur, la nuit.

Ecoutez maintenant ce fragment de dialog'ue entre elle et Constantin qui la délivre :

MILITZA

Qui donc es-tu, soldat aussi doux qu'une femme, Oui ne me connais pas et me fais tant de bien?

CONSTANTIN

Ton frère, si tu veux, pauvre fille, un chrétien.

MILITZA

Mais tu vois qui je suis.

CONSTANTIN

Je sais la chair fragile.

MILITZA

Qui l'a rendu si bon ?

CONSTANTIN

Ma mère et l'Evangile.

MILITZA

Je ne fais que le mal.

FRANÇOIS COPPÉE ET SON ŒUVRE 6l

CONSTANTIN

Puisse Dieu t'éclairer !

MILITZA

Je vis dans le ruisseau.

CONSTANTIN

Le ciel peut s'y mirer.

MILITZA

L'homme pur me repousse en me disant : Arrière !

CONSTANTIN

Oui donc est sans pécbé pour te jeter la pierre ?

C'est là toute la morale évangélique, et Jésus parlait ainsi à Madeleine et à la femme adultère. Le théâtre de Coppée montre, une fois de plus, l'admirable unité de sa vie. Tous les grands sentiments y sont exaltés, et la bonté y domine toujours. Dans le Pater^ la sœur d'un prêtre fusillé pendant la Commune sauve celui qui a commandé le feu en prononçant les belles paroles qui sont aussi les dernières que le poète aura euessurles lèvres : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont olfensés. »

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