‹ François CoppéeChapitre 3 sur 12 · M DCCC LXXXIX · texte numérisé non relu

M DCCC LXXXIX

TT{IéME JEU:KESSE 1842 -1863

N beau jour du mois de mai iSSj' j'avais passé la matinée et une partie de l'après-midi chez François Coppée.

Le poète a toujours eu l'humeur hospitalière, même à ces jours lointains du res angusta domi où le nécessaire plus que le superflu d'une pauvreté toujours fière, cordiale et libérale faisait les frais du festin et où, comme au logis de Scarron, l'abondance des joyeux devis suppléait aux insuffisances du menu.

Coppée d'ailleurs n'a jamais été un gourmand ni un gourmet. Il a la frugalité patriarcale. « Il ne sait pas ce qu'il mange, » dirait de lui en empruntant sa formule au paysan, plus

d'un confrère rabelaisien. Mais il adore la causerie à table entre amis ; il se plaît à^ penser tout haut avec eux, en suivant d'un œil distrait les spirales bleues de la fumée de ces cigarettes qui sont pour lui, il la dit par un mot digne d'un Espagnol, « la récompense du repas ». C'est à table, au déjeuner ou au dîner de famille, servis avec une abondante simplicité, qu'il donne volontiers rendez- vous à des convives peu nombreux, mais choisis selon son esprit et selon son cœur.

Après un gai déjeuner, entre sa sœur, compagne dévouée de sa vie, vivante Providence de son foyer, et lui, et quelques tours de promenade dans ce jardinet dont il pourrait dire comme M'"® Helvétius à Bonaparte, dans son jardinet d'Auteuil : a Vous ne savez pas ce qu'il peut tenir de bonheur dans quelques pieds de terre, » le poète avait jeté sur un fauteuil son veston de flanelle rouge que connaissent bien tous ses familiers, et qui leur réjouit l'œil dès Tentrée. Coppée, comme tous les poètes, est épris de cette belle couleur de la pourpre, faite pour eux ; et pour les heures de travail et de rêverie, il aime ce rouge et souple harnais qui enveloppe d'une moelleuse chaleur ses reins frileux de sédentaire.

Une fois revêtu de ces habits de ville toujours de gamme sombre (il faut être vu au logis et ne pas être vu dans la rue) sans complaisance pour la mode, mais oîi le goût ne trouve rien à redire, qui remplacent au dehors sa rutilante livrée de travail, et qu'il porte avec une élégante aisance,

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le poète sortit avec moi du logis. Sur un point de la grande artère de la rue de Sèvres, nous coupâmes court par une rue transversale, qui n'a pas échappé, malgré sa modestie, à ces vicissitudes de nom que multiplie notre édilité, et que maudit notre commerce. Coppée m'arrêta devant le numéro 9 de cette rue qui s'appelait autrefois rue Saint- Maur-Saint-Germain, qui s'est appelée ensuite rue des Missions, et est aujourd'hui placée sous le vocable de l'abbé Grégoire, un des rares abbés qui aient mérité de détrôner les saints sur la plaque du coin des rues.

La maison est grande, droite, maigre, propre dans sa vétusté, d'une bonne physionomie bourgeoise et boutiquière, avec beaucoup de fenêtres, comme autant d'yeux laborieux et bien ouverts, et des pots de fleurs aux balcons, luxe modeste, honnête poésie des ménages pauvres.

C'est au second étage de ce numéro 9 de la rue Saint-Maur-Saint-Germain, puis... puis, etc., que François Coppée naquit le 26 janvier 1842, le dernier venu, le plus faible, le plus doux et le plus aimé parce qu'il avait le plus besoin de l'être. Il en est ainsi dans ces familles nombreuses dont les enfants successifs, fruits de l'union conjugale ininterrompue , s'échelonnent depuis le premier âge jusqu'à la pleine jeunesse, où la sœur aînée déjà grande joue à la petite mère, et où à côté du père en cheveux gris, la mère a pour le tard-venu, le préféré, des caresses attendries de précoce grand'mère.

Coppée me montra, avec une émotion pleine de tristes et doux ressouvenirs, la maison natale,

et le couvent-pensionnat d'en face tenu par les dames de Saint-Maur. C'est là que ses sœurs étaient élevées; elles en sortaient pour le repas commun du soir, et la veillée aux gais chuchotements et aux rires étouffés, pendant qu à la lueur de la lampe, la mère tricotait ou reprisait, et que le père lisait son journal, en jouant avec son favori.

Après cette minute de halte pieuse et de commémoration attendrie dans cette rue qui s'appellera peut-être un jour rue Coppée, nous 'reprîmes notre route vers le Luxembourg, ce jardin toujours cher au poète d'aujourd'hui comme à l'écolier d'autrefois, ce jardin dont chaque sentier le connaît, où il ne peut faire un pas sans réveiller un souvenir, où à chaque détour d'allée lui sourit mélancoliquement le fantôme de sa jeunesse...

François Coppée est né à Paris de parents nés à Paris eux-mêmes, chose rare, comme le remarque avec raison Jules Claretie. Le poète a donc été marqué du sceau d'une origine parisienne sans alliage. Aussi est-il de la forte, fine et souple race des ipansiens parisiennanrs. Il a le sens intime et profond de Paris, comme tous ceux qui ont entendu dès le berceau les bruits de cette mer humaine, comme tous ceux dont l'œil s'est éveillé de bonne heure sur cet horizon de toits et de clochers.

Ce n'est pas que Coppée, comme ces boulevardiers obstinés, Véron, Roqueplan, Auber ou Meilhac, n'ait jamais voulu perdre de vue le clocher de Notre-Dame. Mais il la toujours

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quitté pour peu de temps et revu avec plaisir. Il revient à Paris comme on revient au nid, au lieu préféré où on est toujours soi-même et partout chez soi. Cette affection filiale de Coppée pour Paris, Paris la lui a rendue. C'est Paris qui a fait sa gloire, qui fut bien parisienne avant d'être française et européenne. A d'autres célébrités que Paris a vues d'un moins bon œil, où il ne s'est pas assez reconnu, il demeure toujours quelque chose de provincial.

Le nom pourtant n'est point parisien si celui qui le porte l'est à un si haut degré. Il a la consonnance étrangère, wallonne, (la famille est originaire de Mons). Et dans les yeux pers du poète n'est-il pas demeuré comme un reflet de ce bleu gris du ciel du Nord wallon, du Nord français? La tête est pourtant bien droite, bien fine, bien sèche, bien profilée pour la médaille pour avoir été taillée en chair pleinement française. Peut-être en fouillant jusqu'au fond dans le lointain des influences ataviques on trouverait quelques gouttes de sang espagnol et même de sang arabe.

Mais trop s'occuper de ces mystères a sa puérilité. Ce qu'il y a de certain, c'est que le nom a pour un poète une vraie force, une vraie grâce d'état. Il sonne bien aux lèvres françaises, qui l'ont appris très vite et ne l'oublieront pas. 11 est bref, sonore, sans fanfaronnade. Il rappelle des mots chers au soldat et au poète : épée, épopée. Il a pour l'oreille le bruit sec et sourd du flot qui tombe de haut et ronge doucement la rive. La muette finale en prolonge et euphémise la chute.

Cest bien un nom de poète, comme Hugo, Musset, Lamartine, Vigny, Brizeux, Banville, Théophile Gautier, et qui convient à celui qui le porte, avec son éclat assourdi, au point de donner déjà ridée de son talent tour à tour vif et brillant, discret et profond. Ces menus détails ont leur valeur, comme leur intérêt. Ils ont frappé avantnous tous les biographes. C'est au meilleur d entre eux que nous emprunterons sur ces questions de nom et d'origine une page curieuse, évident écho des souvenirs du poète lui-même. On y verra combien c'est avec raison que Voltaire a dit « que notre langue est la seule qui ait des mots terminés par des e muets » :

Si Ton remontait pourtant au grand-père maternel, le nom Coppée serait belge. 11 paraît qu'à Mons et aux environs, tout le monde s'appelle Coppée. C'est « du vieil François » -, cela signifie « coupée » : une coupée de bois. N'importe : le mot est joli, sonne bien, rime richement avec épée, mot sublime. Il y a un Coppée de Mons, — le parent du poète peut-être? — qui est fort riche, a une écurie célèbre, fait courir. Il signe F. Coppée^ et d'aucuns prennent l'auteur du Passant pour un sportman, quand il n'a dans son écurie d'autce cheval que Pégase (vieux style).

Revenons aux origines. Du côté paternel il y a une grand'mèr.e (Coppée montre chez lui un délicieux portrait d'elle, par une dame, élève de Greuze) qui a dans le sang de la vieille noblesse lorraine; de ce côté on trouverait des gendarmes de la maison du roi et des chevaliers de Saint-Louis. Du côté maternel, le contraste est frappant. Le grand-père (Baudrit de son nom) est maître serrurier, et, pendant la Révolution, forge des piques pour armer les sections. La maison Baudrit existe encore. Le petit-fils, Auguste Baudrit, cousin-germain de Coppée, est un serrurier d'art du

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plus grand mérite. On pourrait conclure, si l'on voulait, d'après ces sources, que l'auteur d'Olivier est un aristocrate qui aime le peuple*.

Le père de Coppée était employé au ministère de la guerre où son fils après lui devait pendant plusieurs années tenir la plume du commis et grossoyer de sa belle écriture régulière, moulée y des rames de ce papier timbré de rubriques militaires, raideetrude comme du drap d'ordonnance.

C'est une chose à remarquer que le ministère qui semble le moins fait pour ce rôle, le ministère de la guerre, a de tout temps servi d'asile à plus d'une vocation littéraire naissante et combattue. Dans plus d'un bureau, si Ton secouait les paperasses officielles, on en ferait tomber le fruit de méditations qui n'ont rien de militaire. Depuis Ducis, commis au ministère de la guerre et secrétaire du maréchal de Belle-lsle, qui se lassa vite du métier, que de noms littéraires connus et même célèbres parmi les employés du ministère de la guerre : Musset-Pathay, père du poète 5 Gabriel de Chénier, neveu d'André, fils de son frère Constantin ; Camille Rousset, de l'Académie française, Thistoriographe de Louvois, Vhistorio griffe des Volontaires, les pseudo-sauveurs de la France en 92 5 le père et l'oncle de Théodore Barrière, et un moment, croyons-nous, Théodore Barrière; et parmi nos confrères contemporains, Ch. Grandmougin, Alfred Bonsergent, Henry Céard, etc.

Le père de Coppée était, au témoignage de

• François Coppée, par Jules Claretie. Q,u.intin, 1883.

son fils, un homme instruit, lettré, rêveur, ayant le goût du théâtre 5 en politique, légitimiste ardent par tradition de famille et goût généreux des causes militantes, mais d'un patriotisme sincère et discret (rien du patrouillotisme révolutionnaire, comme disait Camille Desmoulins, ni du trop ûitktxdXVeroulédîsmé).

Il avait pour voisin de palier, rue Saint-Maur, le bonhomme Charlet, peintre des grognards^ l'artiste inspiré des épiques batailles, le reproducteur, plein de verve comique, des scènes populaires. On se voyait volontiers, on causait ensemble et Ton fredonnait ensemble du Béranger, que Charlet admirait au double titre de poète de la gaudriole et de poète de la légende impériale, que son voisin et ami goûtait plus discrètement pgr goût d'épicurisme littéraire et par esprit d'opposition : l'un préférant les chansons politiques et l'autre les chansons anacréontiques et littéraires.

La famille quitta la rue Saint-Maur. « On s'aime mieux, a dit de ce temps le poète lui-même, à vivre à l'étroit, les uns serrés près des autres. » Mais il arrive un moment où le logis est vraiment trop étroit pour les corps, bien que les cgeurs y battent toujours à l'aise et à l'unisson. C'est le moment où les filles grandissent, où les dames de Saint-Maur n'ont plus rien à apprendre à leurs élèves, où il faut songer à les établir, où le dernier-né lui-même va commencer son apprentissage de la vie, aller aux écoles, au collège.

C'est à ces besoins, à ces aspirations, à ces combinaisons, non à une mobilité inquiète, que

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correspondent et satisfont les migrations successives de la famille Coppée, d'abord dans la rue Vaneau, puis dans la rue Monsieur-le-Princè. C'est le moment où François Coppée fut élevé à la pension Hortus, puis externe au lycée Saint-Louis. C est le moment aussi où il convient de rechercher dans les souvenirs du poète le tableau de cet intérieur où il apprit doucement la famille et rudement la vie, et d'en détacher ce portrait de son père et de sa mère que sa piété filiale n'a voulu laisser à personne le soin de tracer, parce que lui seul pouvait le faire dignement.

Un de ses souvenirs précis, gravé par l'émotion dans sa mémoire : c'est celui du jour où, âgé de six ans, en 1848, il voyait, du balcon de ses parents, dans les jardins de l'hôtel Monaco, alors quartier-général de Cavaignac, bivouaquer les soldats pendant les journées de juin.

En ce temps-là Coppée prit une première vue, une première impression, qui devait laisser sa trace en lui du Paris en rumeur, en colère, enfolie, du Paris révolutionnaire, broyant les trônes à coups de pavés, du Paris de guerre civile et sociale. L'année 1870, le séjour à Paris pendant la fièvre obsidionale, complétèrent sur ce point son éducation. On ne connaît bien que les mers où on a frisé de près le naufrage.

Une fois les flots et les vents calmés et la révolution rentrée dans son lit, Coppée faisait plus intime connaissance avec le Paris bourgeois et populaire, le Paris des barrières et de la banlieue, le Paris des jours de fête et des

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dimanches. Pendant la semaine, auprès de ce père, à nature de rêveur, qui adorait les lettrés, qui lui apprit à les aimer, le jeune écolier faisait son thème^ le soir^ à la lueur de la lampe unique qui réunissait autour d'elle toute la famille. La mère vaquait à quelque travail de ménage ou d aiguille ou copiait « des rôles » pour les entrepreneurs du voisinage. Les deux sœurs aînées se reposaient, en lisant ou en restaurant de vieux tableaux, de leurs stations au Louvre. Mademoiselle Annette, qui avait un joli talent de peintre, a fait à cette époque un portrait de son père enfant « tout à fait remarquable, très vivant et solidement peint, » qui orne encore le salon du poète arrivé, célèbre, et qui serait riche si le succès honnête enrichissait, et si les généreux étaient jamais riches.

C'est aussi à cette époque que se rapportent les souvenirs de promenade à travers les faubourgs, la main dans la main avec ce père qui n'eût pas contrarié, pas plus que sa mère, la vocation littéraire, peut-être devinée, de son fils, et qui eût souri, sans la paralysie du cerveau qui ferma les yeux de son intelligence, à ces essais précoces dont le poète de seize ans n'eut pas le bonheur de lui faire confidence.

C'est à propos de ces souvenirs que Coppée, dans Olivier y a tracé le portrait de son père en termes dune beauté durable, et l'a ainsi associé à sa gloire :

Souvent, tout seul, je me promène

Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine, C'est laid, surtout depuis le siège de Paris.

PRIME JEUNESSE II

On a planté d'affreux arbustes rabougris

Sur ces longs boulevards, où naguère des ormes

De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes.

Le mur d'octroi n'est plus; le quartier se bâtit,

Mais c'est là que jadis, quand j'étais tout petit,

Mon père me menait, enfant faible et malade,

Par les couchants d'été, faire une promenade.

C'est sur ces boulevards déserts, c'est dans ce lieu

Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu,

Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète.

Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l'âme en fête,

Au fond d'un bureau sombre après avoir passé

Tout le jour, se croyait assez récompensé

Par la douce chaleur qu'au cœur vous communique

La main d'un dernier-né, la main d'un fils unique.

C'est là qu'il me menait. Tous deux nous allions voir

Les longs troupeaux de bœufs marchant vers l'abattoir,

Et quand mes petits pieds étaient assez solides

Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides,

Où mêlés aux badauds descendus des faubourgs

Nous suivions la retraite et les petits tambours;

Et puis, enfin, à l'heure où la lune se lève.

Nous prenions, pour rentrer, la route la plus brève;

On montait au cinquième étage lentement.

Et j'embrassais alors mes trois sœurs et maman,.

Assises et causant auprès d'une bougie.

Eh bieni quand m'abandonne un moment l'énergie.

Quand m'accable par trop le spleen décourageant,

Je retourne tout seul à l'heure du couchant

Dans ce quartier paisible où me menait mon père

Et du cher souvenir toujours le charme opère.

Je songe a ce qu'il fit, cet homme de devoir,

Ce pauvre fier et pur, à ce qu'il dut avoir

De résignation patiente et chrétienne

Pour gagner notre pain, tâche quotidienne.

Et se priver de tout, sans se plaindre jamais.

Au chagrin qui me frappe alors je me soumets,

Et je sens remonter à mes lèvres surprises

Les prières qu'il m'a dans mon enfance apprises.

Je le revois, assez jeune encor, mais voûté

De mener des petits enfants à son côté,

Et de nouveau je veux aimer, espérer, croire.

François Coppée a eu d'excellents parents, pratiquant sans ostentation, sans murmure, la religion du foyer, la loi du sacrifice, qui n'ont Jamais contrarié dès leurs premiers signes la vocation artistique de leurs filles ou la vocation littéraire de leur dernier enfant. Elle n'a été combattue que par la nécessité du pain quotidien, le devoir nourricier du chef de famille, auxquels, à vingt ans, à la mort de son père, le poète à son tour, refoulant l'inspiration au risque d'étouffer, s'est héroïquement immolé.

Mais quel admirable fils il a été ! Nous avons été plus d'une fois le témoin attendri de son culte pour sa mère; et quand il l'a perdue et ensevelie heureuse, dans sa première gloire, nous l'avons vu verser, en pleurant nous-même, les seules larmes qu'elle lui ait jamais coûtées, cette excellente femme qui ne causa jamais à son fils d'autre chagrin que celui de sa mort.

Aussi ne serons-nous pas surpris de le voir saisir toute occasion de rendre publiquement hommage, dans ses vers ou dans ses discours, au dévouement, à la tendresse, à la clairvoyance de celle qui la première crut en lui, qui guérit de ses baisers les premières blessures de sa vie, qui s'ingénia à lui rendre la lutte moins dure et le triomphe plus doux, qui a si bien mérité, ayant, sans se ménager, été à la peine, d'être à l'honneur, et de jouir des premiers rayons de cette gloire qui luit maintenant sur son tombeau.

PRIME JEUNESSE I

Voici dans quels termes François Coppée, dans une solennité récente, saisissant avec son tact habituel 1 a-propos d'un tel éloge, a dignement payé à cette héroïne obscure et modeste du devoir conjugal et du devoir maternel, le tribut de l'admiration, de l'affection et de la reconnaissance filiales. Le lundi 22 juin 188^, le Figaro et le Temps reproduisaient avec un empressement bien justifié et des éloges bien mérités le discours prononcé par le jeune académicien à la distribution des récompenses aux jeunes filles de rOrphçlinat Alsacien- Lorrain du Vésinet ^ où il a obtenu ce dimanche-là un de ses plus beaux succès, de ceux où le cœur a plus de place encore que l'esprit, et où il a conquis d'un coup une popularité égale à celle du regretté distributeur ordinaire de ces prix, qu'il a si dignement remplacé. Tout le discours, qui est charmant, mériterait d'être cité. Nous ne reproduisons que le passage qui se rapporte directement à notre sujet. C'est celui où le poète prend prétexte des justes éloges qu'il adresse aux bonnes sœurs de Saint-Charles sur la manière toute maternelle, toute pratique, dont elles ont entendu l'éducation de ces orphelines doublement adoptées parla France, pour glorifier dans la personne

* a La distribution des récompenses aux jeunes filles de l'orphelinat du Vésinet a eu lieu hier après-midi dans le parc de l'établissement, sous la présidence d'honneur de M. François Coppée, de l'Académie française, assisté de MM. le comte d'Haussonville, président de la Société de protection des Alsaciens- Lorrains, Mannberguer et Rumpler, vice- présidents; Alexandre, ancien président à la Cour d'appel de Paris ; Rotlian, ministre plénipotentiaire : Lefébure, ancien député du Haut-Rhin; le général Hartung, le docteur Riégé, Paul Léser, etc.

« La fanfare du ii« chasseurs à cheval prêtait son concours à cette cérémonie.

« Au début, M. François Coppée a prononcé un discours, dans lequel il retrace en termes exquis les premières années de sa propre enfance. »

de sa mère ce titre vulgaire de bonne ménagère, qui peut comporter tant de noblesse, de grandeur et de vertu :

Elles désirent tout simplement faire de vous de bonnes ménagères, et au premier abord, cela semble assez facile. Mais je sais, moi qui vous parie, ce qu'il faut de mérites de toute espèce et de tout instant pour être une bonne ménagère, car j'en ai coiinu une que j*ai tendrement aimée, et, si vous le voulez bien, je vous parlerai un peu d'elle.

C'était la femme d'un employé de ministère. Elle avait eu huit enfants, et il lui en restait quatre, trois grandes filles et un petit garçon. Faire vivre tout ce monde avec les modestes appointements du père, quel problème I Car on voulait garder son rang, malgré tout; on était fière, on voulait rester une bourgeoise, une « dame ». Eh bien 1 le courage et les doigts de fée de Texcellente mère suffisaient à tout. Les fillettes avaient des robes fraîches; le petit bonhomme était bien tenu. Il existe encore, ce petit bonhomme, et, bien qu'il ait aujourd'hui dépassé la quarantaine, il se souvient toujours d'un certain caban en étoffe écossaise, chef-d'œuvre de l'industrie maternelle, dont il était très fier et qui faisait l'envie et l'admiration de ses camarades de la pension Hortus. C'était merveilleux ce que cette bonne ménagère déployait d'économie, de patience, d'invention, d'activité, pour que sa maison et sa famille lui fissent honneur. Celle qui, lorsqu'on n'était pas trop pauvre, aimait à recevoir quelques parents, quelques amis de son mari, et leur servait le thé avec grâce, s'était levée à cinq heures du matin, comme une servante, et avait quelquefois fait elle-même un petit savonnage, pour que ses filles eussent des collerettes blanches.

Il y avait de mauvais moments.

Vers la fin du mois, le dîner était souvent très court et très maigre ; mais on le servait toujours sur une nappe éclatante, et, en été, on mettait un petit bou-

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quet sur la table pour la parfumer et la fleurir. Je vous parlerais jusqu'à demain si je vous racontais tous les tours de rorce qu'a faits cette pauvre femme plus encore avec son vaillant cœur qu'avec ses mains laborieuses. Et elle était toujours gaie : elle riait en travaillant, pour communiquer aux siens la confiance et rénergie dont elle débordait. Que dis-je>... Aux jours de grande pauvreté, elle redoublait de bonne humeur, et ce logis, où souvent on n'aurait pas trouvé deux écus à faire tinter l'un contre l'autre, était plein de chansons du matin au soir.

J'ai été le témoin de cette simple et noble vie ; et c'est, j'en suis sûr, parce que j'ai grandi auprès de cette admirable femme, qui avait toutes les forces et toutes les délicatesses, que la fleur de la sensibilité s'est un jour épanouie dans mon cœur et dans mon imagination et que je suis devenu poète. Car, vous l'avez sans doute deviné déjà, le petit bonhomme dont je vous parlais tout à l'heure et qui était si fier de son caban écossais n'est pas un autre que celui qui a l'honneur de présider votre distribution de prix; et c'est en voyant à l'oeuvre sa bien aimée mère qu'il a compris, dès sa première enfance, tout ce que le devoir de la bonne femme de ménage a d'auguste et de touchant.

Lisez, dans le "Reliquaire, parmi les premiers vers de Coppée, la pièce intitulée : Une Sainte y et dédiée à sa mère, et vous y trouverez, discrètement voilé, encore un écho de ces souvenirs d'enfance que le poète évoque volontiers, et qu'il évoque rarement sans y mêler quelque hommage à cette sollicitude maternelle dont, mieux que personne, il a connu les miracles.

François Coppée n'est pas seulement le digne fils du père et de la mère qu'il a si justement et si noblement loués. Il est aussi le digne fils

de ce Paris qui, après eux, lenfanta moralement et intellectuellement, de ce Paris qu'il connaît dans ses moindres replis, dans ses moindres verrues, dirait Montaigne, dont tous les aspects lui sont familiers et qui n a pas pour lui ce mystère narquois qui effarouche les étrangers, qu'il aime pour ses qualités et même pour ses défauts, qu'il admire jusque dans ses fureurs et ses folies, qu'il pardonne jusque dans ses ivresses sur lesquelles il jette le manteau indulgent des fils de Noé, de ce Paris dont il a sonde toutes les intimités, fait ressortir les poésies cachées, glorifié les patriotiques grandeurs.

Nous l'avons déjà dit, mais il faut le répéter parce que c'est un trait caractéristique de la physionomie de Coppée : nul poète de ce temps n'a eu comme lui le sens parisien, l'intelligence, l'amour, l'orgueil de la ville par excellence. Il convient lui-même de fort bonne grâce de cette prédilection enthousiaste, et dans la chaleur avec laquelle il l'exprime dans une de ses conférences de Bruxelles les plus applaudies, on sent qu'il n'y a rien de factice :

Le vrai Parisien aime Paris comme une patrie; c'est là que l'attachent les invisibles chaînes du cœur, et s'il est forcé de s'éloigner pour un peu de temps, il éprouvera, comme M"*® de Staël, la nostalgie de son cher ruisseau de la rue du Bac. Celui qui vous parle est un de ces Parisiens-là, Dans cette ville dont, comme s'en plaignait Alfred de Musset, il connaît tous les pavés, mille souvenirs l'attendent, dans ses promenades, au coin de tous les carrefours. Une paisible rue du faubourg Saint-Germain, dont le silence est rarement troublé par le fracas d'un landau ou d'un

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coupé de maître, lui rappelle toute son enfance; il ne peut passer devant une certaine porte de cette rue sans regarder là-haut ce balcon du cinquième, sans se revoir tout petit sur sa chaise haute, à cette table de famille dont les places, hélas! se sont peu à peu espacées et où il n'y a plus aujourd'hui d'autres convives que lui et sa sœur aînée, qui l'aime pour tous les morts et pour tous les absents. 11 ne s'arrête jamais devant les librairies en plein vent des galeries de rodéon — qui sont, entre parenthèses, une des aimables originalités de Paris — sans se souvenir de l'époque où, ses cahiers de lycéen sous le bras, il faisait là de longues stations et lisait gratis les livres des poètes qu'il aimait déjà. Enfin il y a quelque part — il ne dira pas où — une petite fenêtre qu'il aperçoit en se promenant dans un certain jardin public, et qu'il ne peut regarder en automne, vers cinq heures du soir, quand le coucher du soleil y jette comme un reflet d'incendie, sans que son cœur se mette à palpiter, comme il le sentait battre, il y a longtemps, il y a bien longtemps, mais dans la même saison et à la même heure, alors qu'il accourait vers ce logis avec l'ivresse de la vingtième année, et que la petite fenêtre, alors encadrée de capucines, s'ouvrait tout à coup et laissait voirj, parmi la verdure et les fleurs, une tête blonde qui souriait de loin.

Heureux, ah î heureux, bien heureux celui qui habite la campagne à ce délicieux moment de la vie I C'est un lit de mousse sous les chênes ; c'est le bord d'une petite rivière où bouillonne l'eau d'un moulin, c'est un chemin creux dans la vallée, c'est une prairie de fleurs et de papillons-, ce sont de durs et doux paysages qui garderont, pour les lui rendre, les impressions de sa jeunesse, et qui lui ofi'riront plus tard, quand aura fui le bonheur, un asile de solitude, de fraîcheur et de paix. Mais l'enfant de Paris qui, toujours privé d'air libre et d'horizon, ne voit dans son passé lointain que des rues tortueuses et les quatre murs d'un collège, il faudra bien, s'il est poète, qu'il récolte les. souvenirs semés au temps de sa jeu-

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liesse sur des chemins dépavés et dans des maisons de pUtre, et qu'il sache faire tenir dans un couchant vert et rose, aperçu au bout d'un faubourg, toute la morbide mélancolie de Tautomne^ et dans une matinée de soleil près des lilas, au Luxembourg, toute la joie divine du printemps.

Nul ne s'en plaint, poète, et vous auriez bien tort de vous en plaindre. Il y aurait ingratitude de la part du lecteur, ingratitude de la vôtre à oublier que c'est précisément à cette enfance, à cette jeunesse parisiennes, sevrées de cet air des champs qui a été vivifiant et fécond pour quelques rares artistes sincères, mais qui a fait fleurir aussi tant de pastiches, tant d'artificielles variations sur le thème rural, que nous devons la révélation d'un art nouveau, d'une poésie nouvelle, la poésie de Paris. Pourrions-nous, pourriezvous regretter la circonstance qui fit de vous un maître original? C'est comme si Burns regret* tait de ne pas être né à la ville, comme si Wordsworth maudissait la vue des lacs, comme si Guardi déplorait son séjour à Venise ou de Nittis son séjour à Paris.

C'est François Coppée qui nous racontera luimême, parlant à des écoliers, sa vie d'écolier, en la donnant pour exemple, non pour modèle, à ses jeunes camarades. Nous lui emprunterons donc les principaux passages de cette causerie menée « vivement, rondement, à la française, » dont la franchise originale a été si goûtée des auditeurs de la distribution des prix du lycée Saint-Louis (le mardi ^ août i88j'), de même que les auditeurs de la distribution des prix du

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yésinet avaient trouvé heureuse et touchante cette pensée de raconter aux orphelins d'Alsace- Lorraine la vie de sa mère, et d ensevelir dans ces pures mémoires le souvenir béni de langélique gardienne de son enfance.

Après avoir félicité les élèves du lycée Saint- Louis de leurs succès au concours général, qui excitaient chez lui une grande joie et une grande fierté, François Coppée a continué par cette spirituelle confession dont d'unanimes applaudissements ont formulé l'absolution :

Une fierté, ai-je dit, mais à ma fierté se mêle un peu de confusion, car, en ce moment, mes souvenirs d'enfance me reviennent en foule; car je me rappelle que, lorsque j'étais écolier, j'ai très rarement reçu l'accolade des gros personnages qui présidaient les distributions d'alors, et, à l'heure qu'il est, je crois faire un rêve, quand j^ pense que c'est moi qui suis devenu le gros personnage, chargé de vous distribuer ces prix et ces couronnes. Eh bien! puisque le passé me revient à la mémoire, laissez-moi vous en parler et vous dire comment il se fait que le médiocre élèvet dont vous trouveriez difficilement le nom dans les vieux palmarès, ait gardé une si profonde reconnaissance pour ses maîtres et une si vive tendresse pour la maison où il a grandi.

Ceci se passait, mes jeunes camarades, il y a bien longtemps-, ni le quartier latin, ni le lycée Saint-Louis ne ressemblaient à ce qu'ils sont à présent. Notre vieux collège d'Harcourt n'avait pas de façade monumentale ; son mur et sa porte d'entrée, tristes comme une prison, se trouvaient dans la rue de la Harpe, une voie étroite, escarpée comme un chemin de montagne, et dont le silence n'était guère troublé qu'aux heures de l'arrivée ou de la sortie des externes. A quelques pas de là, sur une petite place qui n'existe plus, s'élevait l'ancienne fontaine Saint-Michel, dans le goût du

dix-septième siècle, sculptée et vermiculée comme une écorce de melon, où je vois encore, sur une plaque de marbre, ce distique de Santeuil, composé à la gloire de la savante montagne Sainte-Geneviève :

Hoc suh monte suos reserat sapienîia fontes Ne tamen hanc puri respue fontis aquam.

C'était là du vieux, du très vieux Paris, et tout le quartier, où restaient beaucoup de maisons à toit pointu et à tourelle d'angle, sentait le moyen âge. Faut-il le dire ? on retrouvait un peu cette impression d'archaïsme dans l'intérieur du collège, et même jusque dafis les études. Nos professeurs, parmi lesquels on trouvait beaucoup de vieilles gens, étaient tous très respectueux des traditions, grands observateurs des formes; ils faisaient leurs cours, la toque sur la tête .et drapés dans la robe noire. On cultivait avec amour le vers latin ; le Jardin des Racines grecques fleurissait encore.

Je n'évoque point ces choses disparues pour les railler, croyez-le bien. Elles avaient beaucoup de bon. Ces vieux maîtres, aux manières surannées, étaient pleins de bonté paternelle. Si j'ai encore quelques bribes de grec dans un coin de la mémoire, c'est que j'ai su par cœur mes décades ; et c'est peut-être pour avoir inutilement « pioché » mon Gradus et fait de détestables vers latins que j'ai fini par me décider, comme dit Pancrace dans Te Mariage forcé, pour la langue vulgaire et maternelle, et que j'ai écrit en vers français.

Dans ce milieu patriarcal, mon enfance s'est écoulée. Externe paresseux, mais un peu excusable d'être paresseux, parce que j'étais un enfant débile et maladif, je venais, deux fois par jour, au lycée, ayant à peu près fini mes devoirs ; mais, toujours en retard, je ne savais pas mes leçons et je promettais à mes parents de les apprendre en traversant le Luxembourg. L'intention était bonne, mais le jardin était délicieux et invitait à la flânerie. Il y avait là, au printemps, de si beaux feux d'artifice de fleurs, et, à l'automne, des!

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merveilleux couchers de soleil derrière les arbres dépouillés t Ahl le Luxembourg a bien nui à mes études! Les étalages des bouquinistes leur ont aussi fait beaucoup de tort. On en trouvait partout, des casiers bondés de livres, dans ces antiques ruelles du Pays Latin ; et c'est là que j'ai feuilleté, que j'ai lu les poètes, tous les poètes ; car alors je n'avais que les joies de l'enthousiasme, et pas encore les tristesses du goût. Bref, j'arrivais au lycée avec l'éblouissement de vingt vers de Victor Hugo ou d'Alfred de Musset, admires à la hâte dans un volume entre-bâillé, ou avec une branche de lilas « chipée » à la Pépinière et écrasée entre les pages de ma grammaire de Burnouf. Mais, lorsque j'étais en classe et qu'on me priait de décliner mon verbe grec ou de passer au tableau, plus personne ! Je gardais le silence d'un cancre ! Et M. Pierron, le bon traducteur des tragiques grecs, qui m'estimait quand même, à cause d'une ode d'Horace, O fons Blandusiœ, splendidior vitro, traduite un jour par moi en vers passables, levait les bras au ciel en disant : « Ah I si vous vouliez 1 » Et notre savant professeur de mathématiques s'écriait, avec une conviction profonde et un fort accent du Midi : « Mon povre M. Coppée, il vaudrait mieux pour vous n'avoir pas fait votre première communion que de ne pas savoir la géométrie I »

Vous le voyez, mes jeunes amis, je n'ai pas de bien brillants souvenirs de collège à vous raconter; et cependant j'aime mon vieux lycée, je garde un sentiment attendri pour mes professeurs. Pourquoi ? C'est qu'il m'a fallu, par la suite, regagner le temps perdu, reprendre en sous-œuvre l'édifice peu solide de mon mstruction, veiller près de la lampe devant les livres jadis dédaignés, et conquérir avec sujétion, par une studieuse jeunesse, ce que mon enfance, moins négligente, eût pu s'assimiler facilement et comme par jeu. Depuis lors seulement, j'ai compris que, dans toute intelligence, même dans celle d'un artiste, le travail doit être le frère du rêve, et j'ai béni mes anciens maîtres : alors je leur ai su gré des pensums qu'ils m'avaient infligés*, alors je leur ai été reconnaissant de

leurs remontrances, faites d'une voix que leur indulgence naturelle avait' peine à rendre sévère; alors surtout j'ai senti germer et fleurir dans mon esprit les semences qu'ils y avaient jetées.

Voici la péroraison de ce discours, que nous regrettons de ne pouvoir donner en entier :

Faites de la science, mais ne négligez pas absolument les lettres. Gardez dans votre esprit une place pour elles; gardez-leur, pour me servir de la jolie expression anglaise, le « coin vert », le petit coin où poussent les fleurs de l'imagination, qui parfument la vie et qui l'embellissent. Vous le saurez plus tard, quand vous aurez fait le rude apprentissage de l'existence. Le bonheur n'est point dans les certitudes; ridéalseul, Tidéal qu'on ne peut, hélas I concevoir et contempler que dans de trop rares moments, en donne l'illusion; et il suffit d'un peu de poésie mêlée à nos sentiments et à nos actes pour accomplir ce miracle consolant. Mettez donc, mes amis, pour le grand voyage que vous commencez a peine, ce viatique de la poésie dans vos pensées et dans vos cœurs. C'est un poète, c'est votre vieux camarade qui vous en prie.

François Coppée allait avoir grand besoin de cette fleur de l'idéal donc il recommandait à ses jeunes camarades le parfum consolateur, réparateur, préservateur. A peine adolescent il allait être mis avec sa famille à Tépreuve des plus dures réalités. 11 avait à peine douze ans quand elles commencèrent par la mise à la retraite de son père. Tout un ménage, toute une famille honnête, honorable, de goûts élevés et délicats, étaient réduits à vivre sur la trop modeste retraite d'un commis à la guerre, c'est-à-dire au maximum sur la moitié de son traitement. Mais nos légis-

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lateurs, nos administrateurs s'inquiètent-ils de ces détails-là ?

Faut-il s'étonner que dans des pays où la vie des bureaux est encore plus dure qu'en France, d'une hiérarchie plus tyrannique, d'une servitude plus lourde de joug et plus dénuée d'espoir des libératrices rançons^ en Allemagne, par exemple, et surtout en Russie, le mouvement de réforme et de révolte, qui va du socialisme au nihilisme, soit surtout parti des bureaux de ministère, des salles d'université, et que ces mécontents de leur sort, ces désespérés de la lutte pour la vie dont le romancier Dostoiewski a peint les misères et les chimères, soient surtout des employés, des étudiants, plutôt que des ouvriers?

Quoiqu'il en soit, le père mis à la retraite, en vertu de quelque stricte et imprévoyante consigne légale, adoucie sans doute par la promesse de prendre le jeune homme à sa place, aussitôt qu'il aurait l'âge du surnumérariat, la famille fut obligée de se resserrer. Le mariage prit une des trois sœurs, qui épousa le peintre- verrier Lafaye, la mort prit la seconde, emportée à vingt-deux ans. Seule demeura au foyer la sœur aînée, renonçant déjà dans son cœur à toute espérance d'établissement, par un sacrifice du dévouement que récompensait la joie d*aider sa mère, de soigner son père, detre auprès du jeune frère la mère par adoption, par intérim, en attendant le titulariat de cette vocation de la maternité fraternelle.

Le jeune frère, il l'a dit, préférant s'accuser luimême, qu'accuser le sort qui y eut pourtant bien

sa part, de l'interruption et des lacunes de son éducation universitaire, était « un enfant débile, un écolier paresseux ». Mais est-ce faute de santé, faute de travail, qu'il renonça au collège après la troisième? Non sans doute, et c'est aussi parce qu'il sentait qu^il n'aurait pas le temps d'attendre la fin régulière de ces études universitaires, combinées, il faut bien le dire, trop exclusivement en vue de l'enfant dont les parents sont riches, du moins aisés, et peuvent perdre le temps, faire les frais de ce luxe intellectuel, pratiquement et socialement souvent si stérile. Mais outre que ce régime trop régulier, trop mécanique, trop monotone, n'était pas fait pour plaire au jeune homme, épris de liberté, et dont l'imagination repliaitdouloureusementses ailes froissées par les disciplines et les contraintes du système aux roideurs jansénistes de notre vie de lycée, outre cela, il y avait la gêne du logis dont le tribut scolaire trimestriel contrariait les difficiles équilibres. Le jeune écolier, qui en avait conscience, prit le parti de contribuer à l'allégement de ce modeste budget, et supprima, en attendant qu'il pût y subvenir, la charge du collège.

Il poursuivit alors intrépidement l'œuvre interrompue volontairement de son instruction littéraire, par des lectures quotidiennes ou plutôt sérales, sous les becs de gaz de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Là il lut et travailla, et profita dans la solitude de ces leçons que nous nous donnons à nous-mêmes, par la lecture et la réflexion, les meilleures, les plus fécondes que nous puissions recevoir. Car au collège, on

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n'apprend guère qu à apprendre. C'est la lecture, la réflexion personnelle et indépendante qui nous ont enseigné ce que nous savons le nîieux. Les leçons de la vie ont fait le reste. L'adversité est une rude maîtresse. Mais ses brutalités trempent mieux un homme que les émulations et les illusions de l'Université.

François Coppée, l'académicien, n'est donc pas bachelier ès-lettres. Celui qui a victorieusement traversé, à quarante et un ans, le pont des Arts, qui mène à l'Institut, n'a pas dans son tiroir de diplôme attestant qu'il a passé avec le même succès, vers ses dix-huit ans, le pont aux ânes.

Que les fruits secs et les ratés qui pullulent dans notre société n'aillent pas trop tôt se frotter les mains et s'honorer d'un tel précédent, qui n'est sans doute pas le seul^. Nous savons à quels honorables motifs, à quels dévouements, à quels sacrifices est due cette interruption des études universitaires, dont Coppée a d'ailleurs depuis longtemps réparé les brèches, comblé les lacunes. Quoique non bachelier, c'est un humaniste d'un goût fin et aiguisé, un lettré nourri de la moelle des bonnes lettres. Ne doit-il pas le meilleur de ce qu'il est, de ce qu'il vaut, à cette initiation indépendante, personnelle, solitaire, qu'on se donne à soi-même avec des livres, c'est-à-dire avec des maîtres choisis, à cette éducation volontaire, la meilleure de toutes, car celle-là instruit.

• « J'étais un savant et je n'étais pas bachelier, » a dit un autre écrivain illustre qui s'est aussi fait ou du moins achevé lui-même, en dehors du hiératisme universitaire : Ernest Renan.

et l'autre n'apprend qu'à s'instruire, qui énerve les faibles, mais qui vivifie les forts, et à ce qu'y ajoute l'expérience précoce de la pauvreté, de l'adversité, de la douleur ? C'est parce qu'on a souffert de bonne heure, qu'on devient un homme. Et le meilleur de nous, nous vient d'avoir pleuré. Tout ce petit drame intérieur, tout le mystère de dévouement, de courage, de prévoyance, de cette éducation libre, personnelle, de ce noviciat prématuré de la vie, auxquels nous devons un médiocre normalien de moins et un grand poète de plus, François Coppée, dans ces confidences où il ne loue que les autres, l'a modestement dissimulé sous ces mots indifférents :

« Plus tard, j'ai été pris d'une fringale de lecture et j'ai complété tant bien que mal mon instruction. »

Cela cache par trop le plan et le projet secret dont le succès fut le premier et le plus doux des succès de Coppée, parce qu'il faisait plus d'honneur encore à son cœur qu'à son esprit. 11 ne dit pas qu'à ces lectures du soir à Sainte-Geneviève, il se livra avec tant d'ardeur qu'il y prit une maladie d'yeux, et que par suite de l'excès de ces précoces lectures nocturnes dont il a gardé le goût, et aussi peut-être un peu de l'abus de la fumée de la cigarette, il a l'œil un peu délicat, un peu tendre, quoique sa vue soit demeurée excellente.

Il ne dit pas surtout que le but de ces efforts fut atteint le jour où il fut jugé capable d'entrer au ministère de la guerre comme expéditionnaire surnuméraire... Sans traitement. Il est rare que les

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faveurs administratives naient pas leur ironie. Coppée abandonna donc les travaux de copie pour des entrepreneurs dont le maigre salaire aidait le ménage, et renonça à Fécole des Beaux- Arts, vers laquelle le poussait son patron, M. Montagne, architecte, chez lequel il était entré en qualité de commis, et qui lui trouvait de rares dispositions. Il fit pendant deux ans, à ses dépens^ son apprentissage d'employé et aussi son apprentissage de chef de famille, car le père miné par la fatigue avait succombé intellectuellement ou du moins moralement à la maladie avant d y succomber physiquement, et il subissait cette première défaillance générale de la paralysie. La famille quitta le quartier témoin de Tenfance et de l'adolescence de Coppée. On alla habiter Montmartre, et chef de famille à vingt ans, chose si dure et si douce à la fois, Coppée perdit la jouissance de la bibliothèque Sainte- Geneviève, du jardin du Luxembourg, et il exila sa jeunesse que ne réjouissait plus la double source de vie, la fontaine de lëtude et celle de la nature, la fontaine des livres et celle des fleurs, sur les pentes aux rues abruptes et aux maisons tristes du éMons martyrum.

A vingt ans, chef de famille et successeur, sur le champ de bataille de la lutte obscure de la pauvreté et du devoir, de son père blessé et mort à la peine, François Coppée, de vingt à vingttrois ans, devenu à son tour commis à la guerre, apportait à son tour à sa mère et à sa sœur ses appointements à la fin du mois pour faire aller le ménage.

Le jour, il vivait pour le sacrifice et le devoir. Le soir et la nuit, il pouvait vivre pour lui-même, se chercher à travers son rêve, écrire pour lui, en attendant d'être assez riche pour se payer un public, des vers à la fois naïfs et forts, frustes et doux, dont la vigoureuse ingénuité devait bientôt déconcerter la critique des dilettanti épris seulement de virtuosité, mais où quelques bons juges allaient vite démêler l'originalité d'inspiration des poètes qui ont le génie, qui ne doivent rien au collège, mais beaucoup à la solitude, à la misère, et, en un mot, à la vie.

ous n'insisterons pas sur ce drame tout intérieur, aux vicissitudes monotones

et dont le dénouement seul importe :

triomphe du travail et du courage, ou suicide de Tennui et du désespoir ; ce drame de la vocation contrariée non par Topposition des parents (ici la mère et la sœur qui avaient deviné le génie latent, pressenti l'avenir étoile de cette destinée encore sombre, étaient complices de l'ambition de leur fils et de leur frère et croyaient en lui avant lui-même), mais par les inexorables exigences de la vie, la nécessité du travail subalterne mais nourricier, la loi du sacrifice nécessaire, volontairement accepté, de Fart au métier, des vers aux chiffres, du talent au devoir.

François Coppée n aime pas à raconter ces années de songes stériles, d'ambitions refoulées.

de servitude et grandeur littéraires, où le vampire du travail nocturne, agrandissant la blessure du travail diurne, but mystérieusement le plus pur de sa jeunesse sans amour et sans joie. Il a gardé quelque chose de la pâleur indélébile de ces maigres années de lutte obscure et résignée et du pli des lèvres de ceux qui ont longtemps caché le secret de leur vie, et tenu stoïquement fermée sur leur poitrine la robe aux plis toujours corrects couvrant le renard furtif qui leur ronge le cœur.

Ce noble chagrin, ce sublime souci de lesprit qui cherche sa voie, du talent qui se heurte à la fois aux difficultés de l'art et à celles de la vie, de l'affection qui aspire au bonheur, de l'ambition qui aspire à la gloire, nul ne pourrait mieux les peindre que celui qui les a éprouvés.

Nous respecterons et nous imiterons un silence fait des plus délicates pudeurs, des plus généreuses modesties d'un cœur qui ne veut être ni loué ni plaint d'une attente payée, d'un sacrifice récompensé par les plus purs baisers et les plus douces larmes. Ces années furent heureuses, après tout puisqu'elles furent bénies par la reconnaissance, par les espérances de cette mère, de cette sœur dont Coppée était le soutien et dont il voulait être l'honneur, se préparant, s'essayant sans cesse à ce rôle de fils tutélaire, de frère protecteur.

En attendant l'occasion favorable, la lueur propice, la mise au soleil de ce talent qui s'étiolait comme une fleur à l'ombre dans la nostalgie de la lumière, François Coppée mangeait aussi gaiement que possible sa vache enragée, et at-

tendait avec cette énergie patiente et tenace dont la mâle douceur est un trait de son caractère d'avoir économisé sur ses appointements de scribe mercenaire, sur ses rares profits de petit journaliste et de copiste supplémentaire, de quoi se payer un éditeur et un public, et « déballer sa marchandise, )> comme le dit pittoresquement Montesquieu de Fauteur à ses débuts.

Nous arrivons bien vite à ces circonstances décisives, à ces succès libérateurs, à cette chaleur, à cette lumière de la gloire à son aurore si douce aux yeux mouillés a un fils qui peut en dédier les prémices à sa mère.

De cette aube de la vie nouvelle de Coppée nous ne savons que ce qu'il nous en a dit — et il a toujours été peu communicatif sur ces années ternes et mornes, — ou ce que nous avons deviné. Nous ignorons si elle eut, comme celle de Dante, sa Béatrice. En tout cas, elle est demeurée et demeurera voilée. Il ne nous déplaît pas d'ailleurs de voir, et peut-être sommes-nous en cela d'accord avec la vérité, sous les traits maternels et fraternels à la fois, la première Muse de Coppée. Que dit-il lui-même, dans son auto- biographie en raccourci, de ces années de transition et d'attente, de vie domestique laborieuse et dolente? Le voici : Voici le thème sur lequel nous aurons à broder, grâce à quelques confidences ultérieures, de discrètes variations :

J'étais encore bien jeune quand une de mes sœurs se maria ; puis une autre mourut, puis le père s'en alla à son tour, et je restai seul, avec ma mère et ma sœur aînée.

Chef de famille à vingt ans I C'était dur et doux à la fois.

A mon tour, j'étais devenu commis de la guerre, et, comme le père, j'apportais mes appointements à la fin du mois pour faire aller le ménage.

J'écrivais toujours — et toute sorte de choses : des nouvelles, du théâtre, des vers surtout. J'ai plus tard condamné tout cela.

Il existe une petite revue, Le Causeur, où Ton m'imprima quelques contes en prose. Qu'est devenue la comédie en trois actes que j'ai faite avec Charles •Yriarte,que j'avais connu chez des peintres? En somme, une vie en famille, très calme, très retirée; aucune bohème.

C'est à vingt-trois ans que je commençai seulement à croire que certaines de mes poésies méritaient peutêtre d'être publiées. On m'encouragea dans le cénacle présidé par Catulle Mendès, où je venais de pénétrer.

Je dois une reconnaissance infinie à Mendès. Jamais sans lui je n'aurais pris confiance en moi. Le Reliquaire , mon premier recueil, parut en 1866; Les Intimités, en 1867 ; j'avais déjà donné quelques pièces au fameux Parnasse contemporain qui fit tant crier, mais qui a rendu, en somme, si grand service à la poésie.

Mais j'étais toujours profondément inconnu ; quelques lettrés, quelques poètes avaient lu mes vers, et c'était tout. ''

Il y a là aucanc de jalons, plantés par le poète lui-même, qui tracent la route où nous devons marcher. Nous ne le ferons pas à l'aventure en nous tenant dans ces lignes. Dans des confidences ultérieures, qui lui sont échappées, dans son feuilleton de la Tatricy chaque fois que le chômage des théâtres et l'occasion d'un volume de vers signé d'un de ses compagnons des jours militants ec souffrants lui permettaient ces digressions rétrospectives et ces expansions person-

nelles, Coppée nous a fourni lui-même ce tableau et ces portraits qu'il ne s'agit plus que de reporter et de placer dans le cadre.

Toute vie littéraire a son initiateur, son précurseur. C'est au cours de la première de ces pâles années de 1865 ^ 1860, où François Coppée se cherchait lui-même, bien loin de chercher encore un éditeur^ en ces temps lointains où flotte déjà vaguement la légende de son hégire, que Coppée rencontra à point son initiateur aux mystères de la vie littéraire, son compagnon des heures inquiètes de travail et de doute, dans un très jeune aîné d'apprentissage qui se fit un plaisir fraternel d'apprendre les secrets du métier à celui qui avait déjà deviné tous ceux de l'art, dans Catulle Mendès.

Ce n'est que longtemps après cette rencontre, ce n'est qu'après trois ans d'incubation, de gestation^ que le poète publia chez Alphonse Lemerre son premier recueil de vers. Le TR^liquairey dédié à son cher maître y Leconte de Lisle. C'est l'année suivante, en 1867, qu'il publia son second recueil, Les Intimités^ chez Lemerre, aux frais cette fois de lediteur, qui avait deviné en lui, avec ce flair qui est le génie du métier, la première gloire, la première fortune, la première Provioence de sa maison naissante.

Dans son feuilleton dramatique de la Tatrie où Coppée interrompait si volontiers sa tâche de critique pour broder le reste de la trame des fleurs d'azur et d'or du souvenir, il n'a pas manqué, à propos de la publication de ses Poésies et de la représentation de^ oMères ennemies , de

payer à Catulle Mendès le juste tribut de sa reconnaissance :

In illo tempore, — comme nasille le diacre au début de TÉvangile, — vivait, sur les hauteurs de Montmartre, un jeune homme pour .qui une pièce de cinq francs était une somme considérable, mais qui était très riche d'illusions et de rêves. Tout le jour, il faisait des expéditions dans un ministère, car il fallait bien gagner les chétifs appointements qu'il grignotait avec sa maman et sa sœur; mais, le soir, dans sa petite chambre, où il n'y avait qu'un lit, une table de bois blanc sous un tapis bleu, un vieux fauteuil, et vingt volumes sur une planche, il écrivait des poèmes, des odes et des sonnets, en s'installant, l'hiver, au coin du feu, et l'été, devant sa fenêtre ouverte sur le ciel nocturne tout poudreux d'étoiles.

On attribue à l'un des ministres actuels cette phrase, bien digne d'un bourgeois démocrate: « Un homme sérieux ne fait plus de vers, passé l'âge de vingt-cinq ans.. » Le républicain en délire qui a lâché cette solennelle polissonnerie ne s'est pas souvenu que le pays qu'il gouverne par hasard est celui de La Fontaine, d'André Chénier et d'Alfred de Musset, et il a perdu, en cette circonstance, une belle occasion de se taire. Mais — en admettant l'opinion de ce Philistin et en croyant avec lui qu'un rimeur de vingt-cinq ans soit condamné pour toujours à rester un personnage frivole, un citoyen inutile, incapable d'accomplir des actions sérieuses, telles que de déposer un amendement et de pénétrer dans le sein d'une commission — nous pensons que la poésie n'est point dangereuse, qu'elle est même inofFensive chez tout homme qui n'a pas atteint le terme de son cinquième lustre. C'est ifne distraction qui a d'abord l'immense avantage d'être gratuite: elle est, de plus, sans inconvénients pour les voisins, préférable, par conséquent, à l'étude du piano ou du cor de chasse: et cela vaut mieux, dans tous les cas, que d'aller au café.

Tel était l'avis du jeune homme qui habitait Mont-

martre, il y a seize ou dix-sept ans. N'ayant même pas assez d'argent mignon pour mettre dans du simple acajou une modeste corsetière ou une humble piqueuse de bottines, sans maîtresse donc, n'ayant que deux ou trois amis fort peu littéraires, il vivait dans la solitude et faisait des vers pour combler le vide de son cœur.

Ces vers n'étaient pas bons, et, bien qu'il en fût Fauteur, il s'en doutait bien un peu; mais, comme il était fort modeste, il n'avait jamais eu l'idée extravagante qu'il pût un jour publier ses poésies, et alors peu importait qu elles fussent bonnes ou mauvaises.

Il avait déjà aligné plusieurs milliers d'alexandrins et de vers octosyllabiques lorsque — par un hasard qu'il bénit chaque fois qu'il y pense — il fit la connaissance de Catulle Mendès.

Catulle Mendès avait peut-être alors vingt-troîs ou vingt-quatre ans, mais il en paraissait à peine vingt. Élégant et joli comme un page, ayant le teint d'une vierge et une admirable chevelure d'un blond cendré qu'il laisssait tomber en boucles folles sur ses épaules, il était paré d'ailleurs, aux yeux du jeune habitant de Montmartre, de l'auréole de la gloire. En effet, Mendès avait déjà, à cette époque, fondé et dirigé un recueil littéraire qui avait fait beaucoup de bruit, la Revue fan^ taisiste, et publié chez Hetzel un très remarquable livre de vers, intitulé Philoméla, Vous rirez bien, cher Catulle, en lisant ce feuilleton et en apprenant que celui qui l'écrit et qui faisait alors des vers ignorés au fond de Montmartre, ne pouvait vous voir, dans les premiers temps de sa liaison avec vous, sans une émotion profonde, et qu'il a hésité pendant plusieurs mois à vous avouer que, lui aussi, il rêvait de devenir un poète.

Il finit par avoir cette audace pourtant. Un jour, le timide arriva chez vous porteur de son manuscrit, et ce qu'il n'a pas oublié, ce qu'il n'oubliera jamais c'est la charmante et fraternelle bonté avec laquelle vous accueillîtes son aveu. Elles sont bien loin de nous, cher ami, les soirées que nous passâmes dans votre rez-de-* chaussée de la rue de Douai, assis à côté l'un de l'autre

devant les feuillets épars que vous lisiez avec un froncement de sourcils, attentif, émondant, corrigeant ces informes essais, et enseignant à votre jeune confrère — avec quelle ardente conviction et quelle chaude éloquence I — tous les secrets, toute la technique du vers moderne. Elles sont loin, ces douces heures de travail; mais, dans nos cœurs, n'est-ce pas? leur souvenir est gravé pour toujours I

C'est une grande joie pour nous, chers lecteurs, de trouver aujourd'hui, dans la représentation d'un drame de Catulle Mendès, l'occasion de vous parler de celui qui fut notre premier maître en poésie et qui est resté l'un de nos plus chers amis. Comme notre feuilleton est libre, nous le consacrerons à cet excellent poète, dont le talent a été l'objet des critiques les plus injustes et que nous serions bien heureux de vous faire un peu mieux connaître.

Et François Coppée payait largement, gêné* reusement sa dette en des termes que nous reproduisons, parce qu'il y mêle l'exposé de certaines de ses idées d'alors et d'aujourd'hui sur la poésie et les poètes :

II s'est formé, sur les vers de Catulle Mendès, une légende assez ridicule. Comme il a composé en effet quelques poèmes qui lui furent inspirés par la lecture des livres sacrés de l'Inde, il est convenu qu'il ne peut pas écrire un distique sans y nommer tous les personnages du Ramahyana et du Rig-Véga et sans y introduire les déesses au triple rang de mamelles et les dieux à dix bras et à trompe d'éléphant des pagodes du Bengale; car rien n'a le don d'irriter les ignorants comme un nom barbare, un terme étranger, un mot exotique. Notez que ces poèmes indous, qui ont fourni contre Catulle Mendès tant de brocards faciles et de sottes plaisanteries, occupent une assez petite place dans son œuvre, qui est nombreuse et variée. Mais qu'on nous permette de les défendre, et de U

manière la plus simple, c'est-à-dire en citant un de ces poèmes, que nous trouvons très beau. Ah! dam, pour le comprendre, il faut avoir entendu parler du boudhisme ; mais on ne peut pourtant pas considérer comme une chose bizarre et inconnue une religion qui compte plus de trois cents millions de sectateurs.

Après avoir cité la pièce intitulée : Le Disciple, Coppée continuait ainsi :

Ce petit poème, dont la forme est concise et parfaite, est écrit en vers médullaires et nourris de pensée, et il résume la plus sublime morale qui soit au monde, après celle du christianisme. Mais que voulezvous? cela n'empêchera pas beaucoup de braves gens de trouver coupable, et même monstrueuse, une semblable composition. Faire parler des êtres qui s'appellent Boudha et Pourna 1 II faut convenir que c'est intolérable.

Il est un autre préjugé très répandu dans le public contre Catulle Mendès. Il bannit 1 émotion de ses vers, condamne en masse tous les élégiaques, défend absolument au poète de parler de ses joies et de ses douleurs personnelles. C'est un cœur de marbre ! C'est un impassible I

Expliquons-nous. Comme tous les jeunes gens qui se groupèrent, vers 1864, autour de lui, Catulle Mendès était un peu écœuré par les productions des fades imitateurs de Lamartine et de Musset qui pullulaient alors.

11 était d'avis que Lamartine et Musset sont de très grands poètes, mais des modèles fort dangereux, parce qu'ils sont inimitables, ayant plus de génie que d'art. Il pensait — et nous pensions avec lui — contrairement à l'opinion en faveur à cette époque, qu'un sentiment fort s'accommode mal d'une rime faible et qu'une émotion sincère ne gagne rien à être exprimée en vers faux. Cette vérité enfantine faisait l'effet, dans ce temps-là, d'un énorme paradoxe; et, pour punir Tau-

dacieux qui osait le soutenir, on inventa cette accusation d'impassibilité.

Nous n*y répondrons même pas, elle est trop niaise ; mais, pour vous prouver que Mendès n'est pas un impassible — un poète est précisément le contraire d'un impassible — nous choisirons encore dans son œuvre ces cinq strophes, où vibre le sentiment élégiaque le plus exquis.

Coppée citait encore la pièce intitulée : Oubli j et concluait en ces termes :'

Nous regrettons de ne pouvoir insister encore sur la haute valeur poétique de Cutulle Mendès. La critique courante, qui a souvent pour le vrai talent des sévérités aussi inexplicables que son indulgence ordinaire pour la médiocrité, a fait payer très cher à notre ami quelques excentricités de plume, quelques affirmations trop hautaines, jetées dans la lutte, au temps de sa jeunesse. Mais cet artiste puissant et raffiné à la fois, épris du rare et de Texquis, c'est vrai, mais sans que cette recherche nuise en rien à son inspiration^ prendra quand même, et bientôt, dans l'opinion du public la place de choix qu'il occupe depuis longtemps déjà dans l'estime des poètes contemporains.

En attendant, le' voici au premier rang des auteurs dramatiques, après l'éclatant, le magnifique succès des Mères ennemies.

Nous le disons sans aucune complaisance et en oubliant notre vieille affection pour l'auteur, les Mères ennemies sont, par la conception, par les détails et par le style, une pièce comme on n'en a représenté aucune depuis la grande époque romantique, depuis le temps de Lucrèce Borgia et de Richard (TArlingîon; c'est un drame d'une beauté supérieure, une oeuvre de premier ordre.

Coppée reviendra plus d'une fois à ces souvenirs et à ces dettes d'esprit et de cœur de sa

jeunesse. Chaque fois que Toccasion s'en présentera, il la saisira avec empressement^ non sans en profiter tantôt pour exposer ses idées sur la technique et la mécanique du vers, et faire sa profession de foi sur ce point essentiel, tantôt pour esquisser quelque tableau d'intérieur ou quelque portrait de poète, compagnon de ses années d'apprentissage de l'art et de la vie. A propos, par exemple, du Tetit Traité de poésie française de Théodore de Banville, il écrira, au cours d'un feuilleton sur la C^oce (TcAmbroise ou sur les C^oces d'argent^ pièces du jour, oubliées le lendemain, ces pages charmantes qui méritent si bien de ne pas l'être :

« Ce qu'il y a de meilleur dans la vie, c'est d'avoir vingt ans, d'être amoureux et de le dire en vers, » s'est écrié Musset dans une heure d'ivresse; et tant qu'il y aura de l'amour et des jeunes gens, il y aura des poètes.

Il y aura des poètes, c'est-à-dire des esprits naïfs et enthousiastes qui n'auront pas de joie plus vive et de plus grand orgueil que de couler au moule inflexible du rhythme leurs sentiments et leurs rêves et de réunir les deux mots les plus essentiels de leur pensée dans le baiser de deux rimes.

C'est à ceux-là que l'illustre auteur des Cariatides et des Exilés, que notre bien aimé maître et ami Théodore de Banville a dédié son Petit Traité de poésie française; c'est pour eux qu'il a écrit ce livre excellent. Or, en feuilletant, l'autre jour, la nouvelle édition que vient d'en donner l'éditeur Charpentier, en relisant ces pages aussi savantes que spirituelles, où le parfait orfèvre en mètres français dévoile aux apprentis rimeurs tous les secrets du métier, nous nous sommes abandonné à des réflexions mélancoliques.

Tout art fait vivre l'artiste, songions-nous. Bien

avant que son premier opéra se soit produit sur un théâtre lyrique et que le chef d'orchestre, levant son bâton, ait donné l'essor aux mélodies ailées, le compositeur gagne son pain en donnant des leçons de solfège ou de piano. Plusieurs heures par jour, il s'assied à côté de fillettes, raides sur le tabouret, leurs mains rouges crispées sur le clavier, et il les écoute jouer dix fois de suite la grande Mnzurka de Chopin ou le Menuet de Boccherini, les arrêtant et faisant des observations à chaque dièze subversif, à chaque bémol révolutionnaire. C'est dur, sans doute, mais on n'en meurt pas; et le maestro di musica peut attendre, grâce à ses cachets, le jour, si long à venir, hélas! où quelque directeur, ayant entendu l'une de ses partitions, consent à lui confier un livret; sans compter que, si le croque-notes a des cheveux longs et l'œil fatal, il séduira et il épousera une élève sensible et romanesque, une jeune fille à la poitrine plate et à la dot obèse.

Le peintre a la même ressource ; il peut, tout en fréquentant l'atelier d'un maître et en piochant d'après nature, enseigner le dessin à quelques jeunes garçons ou à de petites pensionnaires. Il est, à coup sûr, des occupations plus gaies que celles de rectifier des pages d'oreilles compliquées comme des coquillages, d'yeux ridiculement dilatés et de nez froncés d'une façon horrible ; rien n'est moins récréatif, nous en convenons, que de redresser, par l'orthopédie de l'estompe et du fusain, des écorchés de Houdon bossus comme Mayeux et des ApoUons du Belvédère cagneux comme Tortillard. Mais enfin c'est encore là un état honorable, qui pourvoit à la pitance quotidienne et qui permet à l'Ingres futur ou au Delacroix possible de ne pas mourir d'inanition avant le moment fortuné oi ses toiles seront couvertes de piles de louis, aux ventes de l'hôtel Drouot, et où il pourra imposer à la maison Goupil un contrat aux conditions léonines.

Seul le poète n'a pas cette corde à son arc ou, pour nous mieux exprimer, à sa lyre. Dans ce pays qui est envahi par le mandarinisme, dans ce siècle qui est at-

teint de la manie de l'instruction, de la rage de la pédagogie, de la folie de l'école, il n'y a pas de cours de métrique ; nul collège de lyrisme n*a été fondé, il ne se donne aucune leçon de sonnet ou d'élégie. En poésie, ni maîtres, ni écoliers. La muse ne court point le cachet ; le plus habile joueur de barbiton n'a pas les moyens d'existence du moindre des flûtistes. Nous nous en étonnons, mais c'est ainsi. Un Homère bohème, un Alighieri de table d'hôte, un Milton du quartier Latin, chercherait vainement à assurer sa misérable vie en s'établissant professeur de poème épique ; il n'aurait pas un:seul élève, et son enseigne où il pourrait annoncer, à l'exemple des calligraphes du passage Vivien ne : La Poésie en vingt leçons y inspirerait au flâneur philosophe la même tristesse que ces timides pancartes, écrites à la main et encadrées de bois noir, que de pauvres virtuoses suspendent à la fenêtre de leur rez-de-chaussée et dans lesquelles ils se recommandent aux passants pour des leçons de harpe, de guitare, d'harmonica ou de tout autre instrument aboli et suranné.

Pourquoi n'enseignerait-on pas l'art de faire des vers, après tout ? Pourquoi n'y aurait-il pas des professeurs de poésie? Car, sachez-le bien, l'inspiration ne se révèle pas comme un dogme;, on ne devient point poète par la seule opération du Saint-Esprit ; nulle langue de feu n'est jamais descendue sur le front d'aucun arrangeur de syllabes. Pour faire des vers, bons ou mauvais, il faut d'abord que quelqu'un vous apprenne que les alexandrins ont douze pieds et que miséricorde rime insuffisamment avec hallebarde. Pour notre compte, nous conservons une éternelle gratitude au camarade de collège qui, le premier, nous initia aux mystères de la prosodie et nous fit claire^ ment comprendre la règle de l'élision, l'alternance des rimes masculines et féminines et l'inconvénient de l'hiatus. Et cela n'était que Va, b, c. Déjà nous avions écrit trois ou quatre mille vers, — que nous nous félicitons tous les jours d'avoir jetés au feu, — lorsqu'un heureux hasard nous fit rencontrer, vers la vingt-^

deuxième année de notre âge, le poète Catulle Mendès, qui, avec la lucidité d'un maître et la complaisance d'un frère aîné, nous expliqua les procédés modernes, corrigea nos médiocres essais et nous mit dans les mains de bons et solides outils. Nous ne pensons jamais sans une reconnaissance émue aux excellents conseils qu'il nous donna à cette époque, et^ nous le déclarons bien haut, si nous sommes devenu un passable ouvrier, c'est à lui que nous le devons.

Mais, sans nous attendrir davantage en ces souvenirs de jeunesse, — hélas 1 nos trente-neuf ans révolus nous permettent déjà de dire : c'était le bon temps 1 — insistons sur notre idée. Non, comme le fait très bien observer Théodore de Banville dans son Traité de Poésie^ on n'apprend pas à écrire des vers présentables en se bornant seulement à étudier les maîtres^ selon la recommandation de tous les « législateurs du. Parnasse » passés et futurs; il faut encore qu'un pédagogue, un professeur, ou, à son défaut, un livre didactique, établisse bien dans l'esprit de l'apprenti rimeur les lois de la prosodie telles que les ont définitivement fixées les grands poètes du xix*^ siècle, et surtout Victor Hugo, le plus prodigieux « faiseur de vers »qui ait jamais été. Ce livre, Banville l'a écrit, et non seulement il y a montré avec une clarté merveilleuse les ressources les moins apparentes, les secrets les plus délicats d'un art où il est passé maître, mais de plus il y a déployé une verve, un esprit, une fantaisie qui en rendent la lecture attrayante, même pour les profanes. Quiconque prétend accoupler deux rimes doit lire d'abord le Petit Traité de poésie française. S'il n'est pas né poète, il n'y gagnera rien, bien entendu,— car, en cette matière, nous croyons, comme notre cher Banville, au don surnaturel, à la grâce, au mens divinior^ — mais^ s'il est vraiment doué, cette excellente grammaire pourra lui épargner plusieurs années d'études et de tâtonnements.

Peu à peu se dégagent ainsi, à mesure que l'occasion s'offre de les exposer, les idées qui

présidèrent à cette levée de boucliers harmonieux qu'on a appelée le Parnassisme. Ce ne fut pas une révolution comme le Romantisme, ce fut une révolte, une émeute seulement. Ce ne fut pas une école, ce fut un groupe de jeunes poètes réunis par des aspirations et par des répugnances communes, qui, sans se croire plus novateurs, plus réformateurs qu il ne convient, et sans afficher le nouveau dogme en un manifeste à la façon de la Préface de Cromwell, déterminèrent, par le précepte et l'exemple, un mouvement qui a son importance et sa place dans l'histoire de nos variations littéraires.

François Coppée l'a dit à plusieurs reprises, et il va le répéter à propos des poésies d'Armand Renaud, un des précurseurs de la petite révolution ou plutôt de révolution parnassienne, son caractère particulier fut d'être exclusive* ment bornée à la sphère poétique. Elle ne se préoccupait pas, même pour s'en moquer, du naturalisme dans sa première phase, la phase- Champfleury avant la phase*Zola. La bête noire du cénacle, où tout le monde était poète, ou croyait l'être, et où on ne daignait guère s'inquiéter des vicissitudes de la prose française, c'était cette coterie qui s'appelait modestement « l'école du bon sens » et que ses adversaires appelaient de sa principale et même unique illustration, — car Augier ne fut jamais qu'à demi de ce camp du lyrisme sans tempérament ni roman, et si Gahrielle lui appartient, YoAvemurière lui échappe, — le Tonsardisme.

Le romantisme bâtard de Ponsard, un Casimir

Delavigne nouveau modèle, voilà le grand ennemi des Parnassiens, du Parnassisme, qui fut au fond un mouvement néo-romantique sans gothisme, sans bousingottisme, et dans la forme une réaction en faveur de la technique orthodoxe du métier, de la perfection du travail poétique, de la métrique à la fois libre et savante, simple et raffinée, que le martelage soi-disant cornélien de Ponsard et de ses sous-Ponsard avait avachie et faussée.

Les Parnassiens étaient surtout des curieux épris du rare et de l'exquis, des artistes passionnés pour tous les raffinements de l'are, de fins ouvriers amoureux des tours de force du métier, des voluptueux de la rime riche et de b libre césure, des virtuoses du jeu savant des rhythmes, des païens de la forme, mais sans puérilités, sans sacrifice de bouc, sans mascarade à la Ronsard, qui se réunissaient chez Catulle Mendès pour réaliser et faire triompher bruyamment le rêve silencieux de quelques isolés comme Armand Renaud.

C'est François Coppée qui a signalé ce précurseur modeste du mouvement de réforme.

Puique nous parlons de vers, — et de bons vers, — ouvrons le Recueil intime^ d'Armand Renaud, paru tout récemment chez Alphonse Lemerre.

Armand Renaud n'est pas assez connu et ses premiers succès, qui datent d'une quinzaine d'années au moins, ont été très injustement oubliés. Au moment où récole dite du bon sens sévissait dans toute sa rigueur et où il était convenu, dans la critique, qu'il ne pouvait y avoir, en poésie, de sincérité sans rimes faibles et de génie sans fautes de syntaxe, Armand Renaud,

le premier parmi les jeunes, et bien avant l'heureuse réaction accomplie par le groupe des Parnassiens^ publia deux volumes de vers, d'une inspiration très personnelle, d'une forme excellente. C'est dans ces deux volumes, les Pensé&s tristes^ et les Caprices du Boudoir^ depuis longtemps épuisés, qu'il a choisi les pièces qui lui plaisaient davantage, et il nous offre cette gerbe de vers sous le titre de Recueil intime.

Que dites-vous maintenant de ce tableau du nouveau cénacle où les figures sont d'un dessin si précis, d'un relief si caractéristique, qu'on croit voir ceux que le poète peint ?

Le souvenir nous transporte * dans le petit rez-dechaussée de la rue de Douai, où demeurait Catulle Mendès, vers iSôf.

Un appartement de garçon. Deux pièces :1a chambre à coucher et le salon, transformé en cabinet de travail. C'est à peu près meublé; il y a, aux murailles, le « Bon Samaritain », très estrange eau-forte de Bresdin, et quelques bizarres aquarelles de Constantin Ghuys, Sur les rayons dégarnis de la bibliothèque, épars, mêlés à un Hugo et à un Balzac dépareillés, courant Tun après l'autre, des livres de vers de 1830 et d'hier, le volume d'un ami à côté d'un « romantique » presque introuvable, VAvril, Mai, Juin, de Valade et Mérat, tout près du rarissime Gaspard de la nuit^ d'Aloysius Bertrand, ce père, cet inventeur du poème en prose. Il viendra du monde, ce soir. On a allumé la lampe .— il y a toujours une lampe chez le plus pauvre poète — et toutes les bougies qu'on a pu; et Covielle, le petit domestique, vient même de disposer ce qu'il faut pour le thé.

Covielle, c'est un voyou du boulevard des Batignolles qui, à quatorze ans, a déjà fait le tour du monde en qualité de mousse et qui, tout récemment, servait de pitre au marchand de poil à gratter de la place

• Patrie, 26 février 1883.

Clichy. Son vrai nom? on le sait peut-être aux Enfants- Trouvés et aux Jeunes-Détenus. Mais Catulle Mendès a un jour recueilli ce gavroche par charité, en a fait son groom, et Ta baptisé Covielle, en souvenir des . farces de Molière. Demain, profitant d'une absence de son maître, il s'enfuira, après, avoir vendu la pendule et mis les deux matelas au Mont-de-Piété; mais aujourd'hui encore, il est fidèle; il essuie les tasses, fait chauffer l'eau et coupe en tranches égales le baba; car on attend des poètes, des camarades.

Les voici. Ils arrivent l'un après l'autre; aux patères de l'antichambre ils suspendent chapeaux et mac-ferlanes (nous sommes en i86f!) et chaque nouveau venu serre la main du maître de la maison et d'une belle personne en robe rouge, qui fume des cigarettes, étendue sur le canapé.

Livrons-nous ici à un dénombrement homérique.

Voici Léon Cladel qui va bientôt publier le Bous^ cassièy un parfait chef-d'oeuvre, Léon Cladel, très hirsute, tout en barbe et en cheveux, avec un faux air de Christ du Midi. Voici le pauvre Albert Glatigny., mal rasé comme un comédien en vacances, maigre jusqu'à la transparence et grand jusqu'à l'infirmité. Voici le singulier, le compliqué, 1 exquis Stéphane Mallarmé, petit, au geste calme et sacerdotal, abaissant ses cils de velours sur ses yeux de chèvre amoureuse et rêvant à de la poésie qui serait de la musique, à des vers qui donneraient la sensation d'une symphonie. Voici José-Maria de Heredia, un beau créole de la Havane, très brun, tête rase et barbe frisée, le premier ciseleur des sonnets de ce temps-ci, qui compte parmi ses ancêtres un Grand Inquisiteur et l'un des intrépides compagnons de Cortez, le « Conquistador » . Voici Léon Dierx, grave et pâle visage, Léon Dierx, le poète injustement obscur qui a écrit quelques-uns des plus beaux vers que nous connaissions, Léon Dierx qui se survivra dans les anthologies et dont la renommée aura en durée ce qu'elle n'a pas eu en éclat. En voici bien d'autres encore ; Ernest d'Hervilly, Léon Valade, Albert «Mérat, Gabriel Marc, Jean Marras, — sans oublier un

maigre jeune homme aux longs cheveux, qui ressemblait alors, disait-on, au Bonaparte d*Arcole et des Pyramides, et à qui ne ressemble plus aujourd'hui^ hélas 1 le feuilletoniste dramatique de la Patrie.

Comme ils sont lointains, ces souvenirs! La scène se passe en iSéf, avant le premier Parnasse contempo^ raittf dans la période embryonnaire, préhistorique, antédiluvienne, de ce cénacle réuni chez Mendès, dont nous sommes sorti avec tant d'autres noircisseurs de papierl...

Soudain, dans l'assemblée des poètes, un cri joyeux est poussé par tous: « Villiersi... c'est Villiers!.., » — Et tout à coup un jeune homme aux yeux bleu pâle, aux jambes vacillantes, mâchonnant une cigarette, rejetant d'un geste de tête sa chevelure en désordre et tortillant sa petite moustache blonde, entre d'un air égaré, distribue des poignées de main distraites, voit le piano ouvert, s'y assied et, crispant ses doigts sur le clavier, chante, d'une voix qui tremble mais dont aucun de nous n'oubliera jamais l'accent magique et profond, une mélodie qu'il vient d'improviser dans la rue, une vague et mystérieuse mélopée qui accompagne, en en doublant l'impression troublante, le beau sonnet de Charles Baudelaire :

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, etc.

Puis, quand tout le monde est sous le charme, le chanteur, bredouillant les dernières notes de sa mélodie ou s'interrompant brusquement, se lève, s'éloigne du piano, va comme pour se cacher dans un coin de la chambre, et roulant une autre cigarette, jette sur l'auditoire stupéfait un regard méfiant et circulaire, un regard d'HamIet aux pieds d'Ophelia, pendant la représentation du Meurtre de Gonzague,

Tel nous apparut, il y a dix-huit ans, dans les amicales réunions de la rue de Douai, chez Catulle Mendès, le comte Auguste Villiers de l'Isle-Adam. A tous les amis de notre petit groupe, il donnait alors le sen«

timent d'une grande intelligence mal équilibrée, d'une sorte de génie inégal et incomplet. Sa vie, qu'il aimait à cacher, nous était inconnue à presque tous. On savait seulement qu'il passait une partie de l'année en Bretagne, chez de vieux parents, dans un manoir seigneurial. Il avait fait, croyons-nous encore, une ou deux retraites dans un couvent. 11 passait aussi pour avoir combattu dans les rangs des zouaves pontificaux. Mais de sa personne ni de son genre d'existence, il ne parlait jamais, paraissant vivre dans un songe et n'en sortant que pour nous lire quelques pages de singulière et magnifique prose, plus rarement des vers, ou pour nous faire jouir de son rare talent de musicien. Dans les Contes cruels de Villiers de l'Isle-Adam, qui viennent de paraître chez Calmann Lévy, nous avons trouvé quelques vers de notre connaissance et, pour vous prouver que nous parlons ici d'un véritable poète, nous citerons deux pièces, courtes, mais exquises.

Coppée citait les deux pièces intitulées : Voiveu et les TrésentSy et continuait :

C'est chez Mendès que Villiers de l'Isle-Adam récitait jadis ces charmants vers; c'est là aussi qu'il nous fît connaître, pour la première fois, un grand drame en prose, intitulé Morgane, qui nous a laissé le souvenir d'une œuvre confuse, mais puissante et écrite dans un style admirable.

Depuis lors, nous avons un peu perdu de vue Villiers de risle-Adam. Il n'était pas facile de suivre cet errant, ce noctambule; mais nous connaissons tout ce qu'il a écrit. C'est pourtant plus difficile qu'on ne croirait. Avec une superbe insouciance, Villiers fait imprimer ses ouvrages où il se trouve, dans le petit journal dont le rédacteur en chef a été un instant son voisin de table au café, ou chez l'imprimeur de la ville de province dans laquelle le hasard des aventures a conduit le poète fantasque et vagabond. Mais ces feuillets épars de l'œuvre de Villiers, notre vieille sympa-

thie pour lui a su les découvrir, et c'est pourquoi nous pouvons vous signaler deux autres drames dont il est Tauteur, Helen et Axel, et surtout un sombre et effrayant récit à la manière d'Edgar Poë, cette Claire Lenoîr, qui n'a pas été recueillie dans les Contes cruels et où se trouve une création très originale, le docteur Tribulat Bonhomet, sorte de Prudhomme philosophe, de qui Villiers, grand comédien sans le savoir, a longtemps perfectionné, en le soumettant à l'épreuve des conversations, le type de sottise transcendante.

Depuis la Révolte^ petit drame de la plus pénétrante psychologie, qui ne fut pas compris des spectateurs du Vaudeville, on n'avait plus guère entendu parler de Villiers de l'Isle-Adam. Mais voici que tout à coup il se manifeste doublement, qu'il s'incarne sous les deux espèces, le drame et le livre.

S'il y avait une justice littéraire, les Contes cruels auraient le plus vif succès; car partout dans ce volume, même dans les moins bonnes pages, se révèle et s'affirme un écrivain très particulier, qui souvent tombe dans la manière et la préciosité, mais parfois aussi s'élève jusqu'à la haute poésie et à la véritable éloquence. Les deux nouvelles, Véra et le Convive des dernières fêtes nous semblent parfaites, et, dans les contes ironiques, tels que les Demoiselles de Bienfilâtre et la Machine à gloire, il y a un genre de plaisanterie froide et « pince-sans-rire », absolument nouvelle, un comique « cruel », comme dit le titre, auquel nous ne connaissons pas d'analogue.

Un autre jour, ce n'est plus dans le cénacle, de la rue de Douai que Coppée nous introduit. C'est dans la boutique de l'intelligent éditeur qui a eu le mérite de se fier à son talent et qui a partagé avec lui d'abord la mauvaise et puis la bonne fortune, d'abord l'obscurité militante, ensuite la célébrité. De cet éditeur, son ami Lemerre, le poète donnera en quelques traits le crayon

fO FRANÇOIS COPPÉE

vivant, de même qu'il burinera le profil de ses compagnons et amis de la première heure, André Theuriet et les frères Cros:

Puisque, en cette dernière semaine de Tannée*, les théâtres se sont tenus tranquilles, nous allons, si vous le voulez bien, parler un peu des poètes et leur offrir cet article en guise d'amicales étrennes.

Cette attention leur fera plaisir, car ils sont, en général, très naïfs et conservateurs des vieux usages. Pour nous, nous tirons les Rois le jour de l'Epiphanie; nous renouvelons notre branche de buis bénit, Je dimanche des Rameaux, et volontiers, le soir de Noël, nous mettrions nos souliers dans la cheminée. Si même nous ne le faisons pas, c'est que notre conscience n'est pas suffisamment tranquille et que nous craignons de trouver, le lendemain matin, dans notre chaussure, à la place de la poignée de verges traditionnelle, un instrument de torture plus conforme à notre profession, par exemple un coupon de loge pour le théâtre de M. Ballande ou un fauteuil d'orchestre pour assister à une reprise de Madame Thérèse, — sans les ballets.

Mais si notre âme de vieux garçon est troublée de quelques remords, — que nous ne confesserons point à nos lecteurs, attendu que cela ne les regarde pas, — notre bienveillance pour nos confrères en Apollon nous porte à supposer que leur conscience est aussi pure que le ciel d'une belle matinée de printemps et qu'ils sont tout à fait dignes de recevoir les étrennes que nous leur destinons. Confiseur littéraire, nous allons donc rouler pour eux dans le sucre nos verbes et nos adjectifs et leur préparer de notre mieux les bonbons toujours si savoureux de Téioge.

Nous en réserverons la plus grosse part à l'auteur du Livre de la Payse, à notre cher et vieil ami André Theuriet.

C'est dans la légendaire boutique du libraire Lemerre que nous fîmes sa connaissance, il y a quinze

• Patrie^ 12 Janvier 1883.

VITA NUOVA yi

OU seize ans. Le célèbre éditeur n'était pas installé alors dans l'élégant magasin que tout Paris connaît et dont les vitrines ornées de glaces magnifiques sont bondées de livres précieux, de riches reliures et d'eaux-fortes avant la lettre. Il occupait dans le passage Choiseul, à quelques pas de son établissement actuel, une boutique ouverce à tous les vents et bizarrement encombrée de piles de bouquins, où se réunissait tous les jours, entre quatre et six heures de l'après-midi, un groupe de jeunes poètes, tumultueux et chevelus, jadis épars dans la grand'ville et qui avaient enfin découvert et adopté ce lieu d'asile.

Ils étaient venus là d'instinct, parce que Lemerre annonçait une réimpression de la Pléiade française y et ils avaient trouvé bon accueil près de ce grand gars normand qui lui-même, avec sa barbe blonde, son nez droit et ses cheveux en brosse, avait une physionomie du XVI® siècle, et ressemblait un peu à Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois.

Le passage Choiseul se transforma donc en Galerie du Palais, et l'étalage de Lemerre tint lieu du pilier de Barbin. Là fut fondé ce Parnasse contemporain qui a fait tant de bruit dans Landernau, et là se célébrèrent les rites du culte nouveau pour le vers bien ciselé et la rime sévère.

Nous devons dire que, malgré sa sympathie naturelle pour les rythmeurs, l'honnête Lemerre, encore jeune et timoré, fut d'abord un peu effrayé de voir éclore dans sa boutique toute cette nichée d'aiglons tapageurs. Les discussions violentes, les éclats de rire juvéniles, les plaisanteries au gros poivre des jeunes poètes, autant que leurs toilettes étranges et négligées et leurs cheveux dépeignés par l'ouragan, épouvantèrent les anciens clients de la maison, paisibles bouquineurs à la chasse d'un introuvable Elzévir, et bonnes dames du quartier venant renouveler leur Journée du Chrétien ou leur Cuisinière bourgeoise. Avant d'enrichir Lemerre comme éditeur, les poètes le ruinaient comme libraire détaillant; et l'inquiétude légitime, mais courtoisement dissimulée, du patron se trahissait quelque-

f2 FRANÇOIS COPPÉE

fois dans la mauvaise humeur du commis, un bossu du nom d*Emile, qui ne cessait de gronder contre Tencombrement de la boutique et, sous prétexte d'épousseter l'étalage, bousculait malignement les infortunés lyriques et leur passait son plumeau sous le nez.

Ce fiit dans ce milieu, qui n'existe plus depuis longtemps, que nous remarquâmes pour la première fois un homme à la physionomie douce et grave, dont le maintien un peu réservé contrastait avec les allures provocantes de nos jeunes amis; il n'en paraissait pourtant nullement scandalisé et souriait dans sa barbe noire, avec Tair indulgent d'un frère aîné, lorsque Tun de nous venait de proférer quelque chose d'énorme.

Ce discret personnage, qui devint bientôt notre ami à tous, était André Theuriet.

Il venait de publier son premier volume, le Chemin des bois y — une brassée de fleurs sauvages encore emperlées de l'eau des torrents des Vosges, — et Sainte-Beuve, qui avait le nez fin, subodora tout de suite, en ouvrant le volume, le bon parfum de forêt qui s'en échappait. Il s'intéressa à ce vrai poète, sorte de Pierre Dupont plus fin et plus châtié, et il fit couronner le Chemin des bois par l'Académie française.

Dès cette époque, Theuriet était un collaborateur assidu de la Revue des Deux-Mondes, et il y commençait la série de romans et d'études, aujourd'hui considérable, qui lui assure une place d'élite parmi les prosateurs contemporains. Le Fils Maugars, Toute seule. Sous bois, la Maison des deux Barbeaux, — pour ne citer que quelques titres, — sont autant de chefs-d'œuvre de délicate psychologie et de style simple et vibrant. Sans doute cette pure imagination de poète, cette langue d'une puissante sobriété, étonnent et détonnent auprès des romans à la mode, qui sont tout d'excès et d'outrance aussi bien dans l'invention que dans la forme; mais la réputation d'André Theuriet devait être, comme son talent, discrète, sûre et fière.

Aujourd'hui nous ne voulons ou plutôt nous ne pouvons, dans André Theuriet, nous occuper que du poète. Et d'abord nous le féliciterons hautement d'être

resté ficlèle à l'art divin du rythme et de n'avoir pas cessé d'augmenter, malgré tant d'autres travaux, le charmant et précieux trésor de ses poésies. Car, sachez-le bien, dans ce temps où il n'y a plus de premières places pour les poètes, — * qui oserait y prétendre à côté d'Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset? — André Theuriet, à qui Ton ne peut reprocher que d'avoir le souffle un peu court, se distingue et se recommande par la plus rare de toutes les qualités, par une inspiration toute personnelle, absolument et profondément sincère.

Lisez et relisez, comme nous venons de le faire, son Livre de la Payse; il n'y a qu'un mot pour rendre l'impression qu'il nous a donnée : c'est un charme.

Coppée cite les deux pièces intitulées : Les Étoiles et Soir Jt automne et quitte André Theuriec sur un délicat éloge, pour serrer après lui cordialement la main à Antoine Gros, un autre ami du même temps :

De tels vers, d'une poussée si franche et si robuste, seretrouvent dans tous les nouveaux poèmes d'André Theuriet, et son Lii)re de la Payse, qui fait de lui pour sa chère Lorraine ce que Brizeux est pour la Bretagne, est peut-être la meilleure, la plus complète production de cet excellent paysagiste, de cet observateur de la nature, qui sait parler des oiseaux comme Michelet, et donner à ses tableaux rustiques le caractère de grandeur et de poésie des chefs-d'œuvre de François Millet.

Antoine Gros est aussi un vieux camarade.

C'est l'aîné des « trois Cros, » tous hommes d'intelligence et d'art. Son second frère, Charles Cros, vous ne lé connaissez, frivoles que vous êtes, que comme l'inventeur du « Monologue. » Un jour, par désœuvrement et par jeu, il a imaginé cette forme moderne de l'ancienne « scie » d'atelier, et il a écrit l'impérissable Bilboquet^ qui, comme le drapeau trico-

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lore, a fait le tour du monde. Ce que vous ignorez, c'est que Charles Cros est un très raffiné poète et de plus un savant du plus puissant et du plus libre génie. Il a inventé le phonographe avant Edison, — le fait a été constaté par l'Académie des sciences, — et, un de ces quatre matins, il trouvera la solution définitive du problème de la photographie des couleurs; car il est déjà arrivé, dans cet ordre de recherches, à des résultats surprenants.

Le cadet des Cros, Henry Cros, est un sculpteur de grand mérite, et, à chaque exposition, on admire ses cires étranges, dont le sentiment de mystérieuse poésie et les tons délicieusement fins rappellent les magi* ques aquarelles du grand peintre Gustave Moreau.

Comme son frère Charles, Antoine Cros est savant et poète. Médecin très distingué et connu par ses importantes études sur la plessimétrie, il trouve encore le temps, dans ses Belles Heures — c^est le titre de son livre — d'écrire des vers sans pareils pour l'abondance et Temportement lyriques. Il a eu bien raison de les dédier « au très aimé, très glorieux, très grand poète Théodore de Banville, » car tous deux, le maître et le disciple, pourraient prendre la même devise : « De la couleur, de la couleur et encore de la couleur! »

N'ayant que l'embarras du choix pour une citation, nous prendrons une courte pièce qui offre la particularité d'un rythme nouveau — le vers duo-décasyllabique, coupé de quatre en quatre syllabes par une césure régulière.

C'est la pièce intitulée : Courage^ que nous ne reproduisons pas, nous étant fait une juste loi de ne citer, dans ce livre destiné à faire mieux connaître François Coppée, que des vers de lui.

Toujours se laissant volontiers aller à la pente de velours des souvenirs de jeunesse, Coppée, à propos d'un recueil de vers de M. Lafenestre, nous introduira dans le salon de Leconte de

Lisle, celui qu'il se plaît à appeler son maître, comme il le fait pour Théodore de Banville. Voici encore cet excellent tableau d'intérieur, digne pendant de celui du cénacle et de celui de la boutique Lemerre* :

Et les poètes I N'oublions pas les poètes I C'est le bon moment pour parler un peu de leurs chansons, puisque la morte-saison des théâtres est commencée et puisque, d*Ici à quelques mois, patiente vigie établie dans le sémaphore du feuilleton, nous interrogerons du regard Thorizon dramatique, sans y voir poindre le lourd trois-mâts d'un mélodrame ou le léger chalutier d'un vaudeville. Mais où l'amour de la métaphore nous entraîne-t-il ? Rien n'est plus élégant, plus gracieux qu'un navire, tandis que, neuf fois sur dix, rien n'est plus informe et plus laid qu'une pièce de théâtre; et notre comparaison ne vaut rien.

Réservons donc ces jolies fleurs de l'imagination pour parler de nos amis les poètes; car c'est pour nous une joie et une fierté d'être parmi les rares, les trop rares, qui s'occupent d'eux et qui s'intéressent à leurs travaux. Ahl ils sont bien dédaignés — et pis que dédaignés, ignorés — les pauvres poètes! Mais qu'on ne s'y trompe pas, ils représentent quand même ce qu'il y a de meilleur, de plus élevé, lâchons le mot : de plus aristocratique dans la pensée humaine. Combien de fois, en revenant d'un théâtre où venait de réussir bruyamment une de ces pièces comme on n'en fait plus guère d'autres, une pièce à thèse, bien entendu, inspirée par quelque actualité, bâtie par des procédés mécaniques et écrite dans le style plat et déclamatoire, qui est l'idéal du genre, combien de fois nous avons choisi, sur le rayon préféré de notre bibliothèque, un volume de poète sincère, et quels doux moments de repos et de fraîcheur nous avons trouvés à le relire!

Vous aurez votre revanche, rimeurs naïfs et désin-

• Pairie, 25 Juin 1883.

f6 FRANÇOIS COPPÉE

téressésl Dix pièces à scandale feront un affreux tapage autour d'une question quelconque, dix pièces écrites, par exemple, sur, pour ou contre le divorce. Puis, un beau jour, le divorce sera voté, et les dix pièces n'auront plus de raison d'être. A la ferraille, les vieilles armes! Pendant ce temps-là, un poète aura fait quatre vers vraiment émus pour sa maîtresse, et tant qu'il y' aura une langue française^ les couples d'amoureux rediront ces quatre vers avec attendrissement. Soyez donc sans inquiétude, vous tous, qui, sans souci de la mode et du public, ne songez qu'à exprimer dans la forme définitive du vers les idées générales, les sentiments éternelsl Parfois il arrive que des charlatans établissent leurs baraques sur le . mail d'une ville et que les « boum ! boum I » des grosses caisses effarouchent et font s'envoler les petits oiseaux des vieux arbres. Mais le succès des saltimbanques ne dure que peu de jours, ils ne tardent pas à plier bagages, ils. s en vont dans leurs maisons roulantes; et la victoire reste aux rossignols qui, dans les arbres du mail nocturne redevenu désert, continuent à lancer leurs folles mélodies vers les sereines étoiles!

Quatre versl disions-nous. Oui, quatre vers seulement, quatre beaux vers, sont le plus précieux trésor du monde, et il est impossible qu'il se perde.

A l'appui de cette assertion, nous raconterons une petite anecdote, qui nous permettra d'offrir à nos lecteurs un régal fort rare, un quatrain inédit de Victor Hugo.

Il y a très longtemps de cela, un de nos amis, alors enfant, le charmant dessinateur Giacomelli, — qui a refait avec son crayon le magnifique poème de Michelet, VOiseau^ — passait devant le perron de Tortoni, ce fameux perron de Tortoni, où s'accoudent, dans les romans de Balzac, les « lions » et les « gantsjaunes. »

Devant le perron se tenait debout, la sébile en main, un aveugle, — visage de vétéran à barbe grise, — appuyé sur un gamin et portant au cou un écriteau, sur lequel l'écolier qui passait reconnut ia signature

VITA NUOVA f7

de Victor Hugo — cette signature énorme où le Maître Semble avoir chaque fois écrasé sa plume, — et lut ces quatre vers, qui n'avaient pas d'ailleurs besoin d'être signés pour qu'on reconnût leur auteur.

Aveugle comme Homère et comme Bélisaire, Il n*a plus qu'un enfant pour guide et pour appui ; La main qui donnera du pain à sa misère, II ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui.

Ces quatre vers se gravèrent ineifaçablement dans l'esprit du jeune Giacomelli. Quarante années environ s'écoulèrent sans qu'il les oubliât, et, assez récemment, il eut l'occasion de les dire à Victor Hugo lui-même, qui n'en renia pas la paternité. Au contraire, le poète se souvint parfaitement du vieux soldat aveugle qu'il avait remarqué jadis, un jour qu'il déjeunait chez Tortoni, et de la poétique aumône qu'il lui avait faite.

Ce beau'quatrain de Victor Hueo, conservé par un heureux hasard dans la mémoire d un passant, paraîtra dans Toute la Lyre.

Mais, après avoir mis cet article sous l'invocation de Victor Hugo, dont le nom doit toujours être prononcé quand il est question de poésie, ouvrons le volume de Georges Lafenestre, qui traîne depuis plusieurs semaines sur notre table et que nous nous reprochons de ne pas vous avoir signalé plus tôt.

Sous ce titre. Idylles et Chansons, Georges Lafenestre vient de grouper tous les vers qu'il a écrits de 1860 à 1874, tous les vers de sa jeunesse. Lisez ce livre, et vous reconnaîtrez et aimerez un sincère, un vrai poète.

Nous, voilà longtemps que nous le connaissons et que nous l'aimons. Notre première rencontre date de la lointaine année 1866, alors que, jeune parnassien respectueux et timide, nous allions tous les samedis soirs — avec autant d'émoi qu'un hadji va à la Mecque — passer la soirée chez Leconte de Lisle, qui demeurait au quatrième étage d'une maison du boulevard des Invalides.

Vous souvenez-vous, cher ami, des bonnes soirées que nous avons passées dans ces deux petites pièces

y8 FRANÇOIS COPPÉE

chaudes et bien éclairées, toujours encombrées de poètes, où nous avons déclamé tant de vers et bu tant de tasses de thé au kirsch? Vous souvenez-vous de la cordialité un peu hautaine de notre hôte, alors au midi de son âge et de qui le visage apollonien ressemblait encore au buste de Moulin, placé sur la cheminée où le maître aimait à s'accouder > Vous souvenez-vous de tous ceux qui étaient là^ le samedi soir : de Gouzien chantant au piano sa naïve Légende de Saint-Nicolas; de Villiers de Tlsle-Adara, les cheveux dans les yeux et roulant une cigarette d'un air farouche ; de Mallarmé, suave et pontifical; de ce pauvre bon diable de Giatigny, agitant ses grands bras au-dessus de sa tête de jeune satyre; de tant d'autres dispersés et disparus? Dans ce cénacle de jeunes hommes ardents et bruyants, vous étiez un silencieux, un modeste. Vous reveniez d'Italie, où vous étiez allé chercher un peu de santé après une grave maladie, et, bien que guéri ou à peu près, vous aviez encore dans votre physionomie une expression de mélancolie et de fatigue. Cependant on disait des vers — à la ronde, chacun la sienne ! — et, quand venait votre tour, d'une voix toujours voilée par votre émotion d'incorrigible timide, vous nous récitiez ces admirables strophes sur une statue inachevée de Michel-Ange, cette Ébauche que vous, veniez de composer et qui sera conservée, croyez-le bien, comme une fleur exquise de poésie, dans l'herbier des anthologies.

C'était ainsi, n'est-ce pas? dans ce temps-là, chez Leconte de Lisle. Ni hommes, ni femmes, tous poètes, et ce qui doit être proclamé à leur louange, c'est que tous sont restés poètes. Oui, tous, malgré les sévères exigences de la vie, sont demeurés fidèles au culte de leur jeunesse. Vous, par exemple, cher Lafenestre, depuis le temps dont nous venons de parler — il y a dix-sept ans de cela, s'il vous plaît, — vous êtes devenu un critique d'art éminent, vous avez rempli et vous remplîssez encore, avec autant de zèle et de conscience que de supériorité, d'utiles et importantes fonctions dans l'administration des Beaux-Arts. Eh

bien, maintenant, ami dont la barbe est grise, avouez que les meilleures heures que vous ayez vécues sont celles où vous avez rhythmé vos idylles et vos chansons, où vous avez cueilli, dans le champ de votre imagination, ces fleurs lumineuses ou sombres dont vous nous offrez aujourd'hui la gerbe parfumée.

Un autre maître de Coppée, un autre ami de sa jeunesse^ encore plus près de son esprit et de son cœur que Leconte de Lisle, de ceux qu'on admire et qu'on ose aimer^ cane ils sont aimables, c'est Théodore de Banville. A l'occasion de la publication de ses Souvenirs, le poète lui a payé sa dette d'effection en essayant de croquer au vol cet homme chauve à Tœil vif dardant son étincelle sur un masque glabre, à la voix futée, à l'ironique sourire nichant au pli d'une lèvre fine, cet écrivain à la prose étincelante, cerimeur aux prestigieux tours de force de jongleur japonais, se couvrant d'une pluie de lames éblouissantes et de joyeux grelots.

Par une bonne fortune assez rare en cette saison, il n'y a pas eu de premières représentations cette semaine. L'horizon est noir, mais le nuage ne crèvera que dans quelques jours; alors il faudra reprendre le collier de misère, sortir de l'Ambigu et de la Porte- Saint-Martin à des heures ridiculement nocturnes et rédiger hâtivement les bulletins de la Grande Armée dramatique. Mais jouissons de cette accalmie, et

Puis donc qu'on nous permet de prendre haleine,

— car il faut toujours citer l'admirable rejet des Plaideurs — acquittons-nous d'une promesse que nous faisions, lundi dernier, à nos lecteurs, et causons avec

6o FRANÇOIS COPPÉE

eux de notre cher maître Théodore de Banville et de son charmant volume : Mes Souvenirs,

Quiconque a de saines opinions littéraires et ne croit pas que la marque distinctive du génie poétique soit de faire rimer idée avec fâchée, connaît sans doute Théodore de Banville et le tient, comme nous le faisons, pour un excellent et glorieux poète, pour un lyrique de la grande race, et de plus pour un extraordinaire, un prodigieux artiste en rhythmes français. Le gros public, le public plus mal informé, a lu au moins ses folles et ravissantes Odes funambulesques, chefd'œuvre de fantaisie bouffonne, véritable découverte d'un comique nouveau. Enfin le bourgeois le plus encroûté, le philistin le moins au courant des choses de l'esprit, a vu jouer, même sans le faire exprès, à la Comédie-Française, le Gringoire de notre ami, un de ces actes sans défauts qui sont la richesse et l'honneur d'un répertoire.

Ce qu'on sait moins — ou, pour mieux dire, ce qu'on ignorait encore il y a quelques années, — c'est que Théodore de Banville est un des hommes de ce temps qui aient le plus d'esprit.

Les manières sont nombreuses d'avoir de l'esprit, bien qu'elles le soient encore plus de n'en pas avoir. Disons-le tout de suite, il y en a d'assez faciles, et quelques-unes de méprisables. La plus aisée et par conséquent la plus généralement répandue, c'est d'être méchant. Le mot célèbre qu'on attribue — à tort, nous en sommes certain, — à un illustre auteur comique : « Mon père serait capable de monter derrière sa voiture pour faire croire qu'il a un nègre, » peut être pris pour type de cette façon d'être spirituel. Au risque de passer pour un triple épicier, nous la tenons en médiocre estime; car elle est trop vulgaire. Les « mots cruels, » pour nous servir de l'expression de d'Argenton, le raté, dans un fameux roman de Daudet, les « mots cruels » se fabriquent à la douzaine dans les cafés du boulevard et dans les officines des petits journaux, et c'est de là que s'envolent ces guêpes venimeuses pour taonner les amours-propres en évidence.

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Celui qui adopte ce tour d'esprit féroce est un homme moralement perdu; il sacrifierai la réputation du plus honnête homme de ses amis pour aiguiser sa pointe et être sûr qu'elle fait saigner; il outragera la pudeur d'une vierge pour empoisonner un calembour. On les remuerait à la pelle, les Parisiens de la décadence, qui sont spirituels à ce prix-là; mais leur race est maudite, comme celle de Cham, le premier « blagueur, » qui a certainement « fait un mot » devant la nudité de son père Noé, endormi près de sa vigne dans une posture indécente.

Théodore de Banville ne fait point de «mots »; il est, d'ailleurs, le plus indulgent, le plus charitable, le meilleur des hommes; et tout cela ne l'empêche pas d'avoir infiniment d'esprit. Comment donc s'y priend-il > Ahl voilai II faudrait avoir, pour le dire, sa brillante, son éblouissante imagination, sa mémoire infaillible, sa profonde connaissance de la vie de Paris, son intarissable faculté de créer des comparaisons inattendues et des folles métaphores, son don naturel d'observalion comique, sa source sans cesse jaillissante de phrases bouffonnes et d'expressions trouvées.

On peut cependant, sinon dépeindre, du moins caractériser en un mot le genre d'esprit de Théodore de Banville : c'est l'esprit d'un poète. Plein du bon sens le plus sûr et le plus pratique, mais dégoûté de la forme qu'il prend dans le langage des sots, le cher causeur a soin de draper la vérité nue dans la radieuse parure du paradoxe; il la pousse ainsi à l'outrance, et la forme du discours qu'il emploie le plus volontiers est la féconde, la triomphante, la lyrique hyperbole.

Mais, si Théodore de Banville a toujours été un délicieux causeur, il ne consentait autrefois à se montrer sous cet aspect que pour ses amis; pour eux seuls, avec la généreuse prodigalité du poète, il gaspillait son patrimoine intellectuel, — semblable, en cela, à ce fameux prince Esthérazy, qui, dans les bals de la cour à Vienne, valsait avec des diamants mal attachés exprès à sa pelisse de colonel de hussards, pour qu'ils

tombassent sur le parquet et que les dames pussent les ramasser.

Un journal a eu l'excellente idée de mettre un terme à une dilapidation aussi insensée et de pourvoir d'un conseil judiciaire ce coupable bourreau d'esprit.

— Écrivez vos conversations, a dit le Gil Blas à Théodore de Banville; — et depuis quelque temps, le prodigue prend à poignées dans ses souvenirs et, deux fois par semaine, il raconte aux Parisiens charmés ses innombrables historiettes. Elles ont fini par former trois volumes : Contes pour les femmes. Contes féeriques et Mes Souvenirs. Mais ce n'est pas fini, croyez-le bien, et notre cher maître, qui en a pris la bonne habitude, continuera longtemps, pour notre joie, à jeter par les fenêtres les perles et les rubis de son trésor, qui est éblouissant et inépuisable comme la caverne d'Aladin et le puits d'About-Cassem.

Lisez donc ces Souvenirs, où Théodore de Banville évoque tous les témoins et tous les compagnons de sa poétique jeunesse; laissez- vous conduire par cet éloquent cicérone dans tous les milieux du Paris d'il y a trente ou quarante ans, du Paris de Balzac; il vous fera pénétrer tour à tour dans les coulisses du petit Lazari, dans le boudoir de M*^*^ Georges, dans le premier cachot de Félix Pyat, dans la célèbre salle à manger de Nestor Roqueplan, du temps qu'il dirigeait l'Opéra et ne versait à ses convives qu'un seul vin, mais un vin — comme s'écrie Banville, toujours fidèle à l'hyperbole — « un vin comme un vieux vigneron n'en boit qu'au mariage de sa fille unique. » Dans ce livre varié le décor et les personnages changent à chaque page. On sort avec Privât d'Anglemont d'un cabaret de voleurs et d'escarpes pour être présenté dans le salon du noble comte Alfred de Vigny; après avoir feuilleté les éditions-princeps de la bibliothèque de Jules Janin, on rencontre sur le boulevard, devant la boutique du marchand de galettes du Gymnase, Frederick Lemaître découvrant, sur le dos d'un bohème du pavé, le légendaire costume de Robert Macaire. A côté du visage subtil, aux yeux couleur de café noir, de Char-

les Baudelaire, apparaît la grimace canaille de l'acteur Grassot; la bedaine gonflée de truffes du baron Brisse encombre la rue et bouche le passage au rutilant Napolitain, couvert de bijoux comme un ténor, Pier- Angelo Fiorentino; et derrière la figure olympienne deThéophile Gautier, le grand mime Debureau montre son masque de plâtre*.

C'est dans ces années de pauvreté décente et fîère, de mystérieux travail de la vocation , de timide et farouche puberté poétique, de discrète et fine exploration du petit monde littéraire avant de choisir le groupe complice de l'aveu « Et moi aussi je fais des vers! » et le Recueil hospitalier au premier nid, que François Coppée connut ce fantastique comédien-poète, cet hofFmannesque Glatigny, dont il a tracé un portrait à mettre pour la verve et la malice et le mélancolique enjouement à côté du portrait de cet autre étrange sire et drôle de pistolet, frère en singularité aventureuse, frère en bohème, de Glatigny, ce Privât d'Anglemont, si curieusement pourtraicturé par Théodore de Banville dans les Souvenirs.

En attendant quelque nouveauté, le caprice du public parisien s'intéresse toujours à Jean Richepin, jouant lui-même le principal rôle de son drame. Ayant dit, la semaine dernière, notre humble avis sur l'aventure du poète-comédien, nous n'avons plus à en parler; mais, à propos d'un poète qui joue la comédie, on nous permettra d'évoquer le souvenir d'un comédien qui faisait des vers. Le nom du pauvre Albert Glatigny a été, ces jours-ci, souvent imprimé dans les gazettes. Or, nous avons beaucoup connu Glatigny et, comme tous ceux qui ont pu voir de près cet être

• Pairie f 12 novembre 1883.

64 FRANÇOIS COPPÉÇ

enthousiaste, naïf et bon, nous l'avons aimé. Parlons donc de lui, puisque l'occasion s'en présente. Ce ne sera point sortir de notre spécialité et ce sera toujours parler du théâtre, pour lequel Glatigny eut toute sa vie une passion aussi ardente que malheureuse.

C'est chez Catulle Mendès que nous le vîmes pour la première fois. Nous étions très jeune alors, et lui aussi; car ceci se passait en i86f, avant même l'éclosion du premier Parnasse contemporain^ où nous sommes très étonné aujourd'hui de ne pas trouver de vers signés de son nom. Dans quel département lointain Glatigny jouait-il les grimes ou les financiers, lorsque parut ce célèbre volume? Nous l'ignorons. Mais il fallait, à coup sûr, que sa trace fût perdue. Sans quoi, Mendès, qui l'aimait tendrement, lui aurait certainement fait signe.

Donc, ce fut chez Mendès, qui demeurait alors rue La Fayette et donnait des « thés» littéraires et tumultueux, chez Mendès, où nous nous glissions, timide néophyte et n'osant encore extraire de la poche intérieure de notre redingote un sonnet honteux et farouche, que nous vîmes, un soir, arriver Glatigny. Son aspect était fait pour étonner. Grand jusqu'à l'infirmité, d'une maigreur et d'une agilité de sauterelle, il portait, tout en haut de son long corps et de son long cou, une petite tête glabre de comédien, rasée, usée, creusée, d'où pointaient deux oreilles de faune et dans laquelle sa grande bouche s'ouvrait en un rire spirituel et libertin. Il était vêtu d'un pantalon de nankin beaucoup trop court et d'un chétif habit bleu-barbeau à boutons de métal, costume avec lequel il venait de jouer, nous dit-il, le rôle du vieux colonel-gentilhomme, dans Héldise Paranquet, au théâtre du Parc, à Bruxelles.

Il causa, et, dans sa folle causerie, on devinait sa vie errante et famélique de cabotin, parfois aimé de la soubrette et de la deuxième amoureuse, mais souvent, héias! n'ayant pour souper que les biscuits à la cuillère, contenus dans le pâté de carton du deuxième acte et arrosés de cette limonade gazeuse dont lebou-

VITA NUOVA 6f

chon, sautant avec bruit, donne au public l'illusion d'une orgie au vin de charapagne. Puis, sur la prière du maître de la maison, il déclama des vers. La plupart — il faut bien Tavouer — étaient plus que légers, et, s'ils ont été imprimés, on ne peut les retrouver .que dans « l'enfer » des bibliothèques. Mais tous, les graves comme les badins, étaient admirables de verve, de couleur et d'emportement lyrique.

Bien que cet étrange personnage fût d'un abord facile, nous ne nous permîmes pas de lui adresser la parole dès la première rencontre. Dans ce temps-là, un poète, connu pour tel et ayant son nom imprimé dans les feuilles, nous faisait bien trop d'effet. Nous nous contentâmes donc de regarder Glatigny de loin, avec respect, comme une alpe. Mais, plustarcf, lorsque, nous aussi, nous fûmes atteint et convaincu, dans le Cénacle, d'avoir mis du noir sur du blanc et aligné un grand nombre de lignes inégales avec une rime riche au bout, nous nous familiarisâmes avec Glatigny.

C'était, en vérité, le meilleur garçon du monde. Effronté, même un peu cynique, mais comme les enfants, et avec leur innocence, il avait le cœur le plus brave et le plus généreux. Reconnaissant jusqu'aux larmes du morceau de pain qu'il recevait d'un ami moins pauvre que lui, il allait bien vite le partager avec un plus pauvre. 11 avait l'amitié héroïque. Une fois, il se battit en duel avec un journaliste pour un outrage fait à un poète, son maître et son ami. Avec un magnifique appétit de bien vivre et d'aimer, il jeûnait presque toujours. Mais jamais une aigreur, jamais un moment de révolte et d'ennui. Un de ses biographes Ta comparé à Panurge. Ce n'est pas juste. Il avait de Panurge la sensualité naïve; mais Panurge n'est ni honnête, ni courageux; et nul ne le fut plus que ce bon enfant, qui n'était pourtant point un enfant gâté de la destinée.

On a souvent raconté sa vie, dont un nouveau Gautier pourrait faire un autre Capitaine Fracasse.

Fils d'un brave gendarme qui portait le jaune baudrier dans un village du Calvados, Albert Glatigny

avait un jour découvert un vieux Ronsard mangé des rats dans le grenier familial, et s'était affolé de poésie et de rimes en lisant les œuvres du gentilhomme vendômois. Puis, comme il cachait ses premières strophes dans un pupitre de clerc d'huissier, à Pont-Audemer, une troupe de comédiens vint à passer, et il partit* avec eux, espérant jouer un jour les Frederick Lemaître, mais d'abord en qualité de souffleur. Il obtint cependant quelques rôles, des rôles n'ayant guère plus d'importance que celui du lion dzns le Songe d* une nuit d*été. Il trouva moyen d*y être mauvais et sifflé. N'importe, il aimait si follement le théâtre, ce bohémien, qu'il y resta et y dîna plus d'une fois peut-être des pommes cuites qu'on lui jetait. Mais, dans sa boîte de souffleur, il lisait, il travaillait, il apprenait le latin. A Alençon, il connut Poulet-Malassis, qui allait devenir le premier éditeur des poètes, le Jean-Baptiste d'Alphonse Lemerre. Malassis expédia Glatigny à Paris, l'adressa à Théodore de Banville, qui fut pour lui, comme pour tant d'autres, excellent et paternel; et, en 1860, — il avait dix-huit ans, — Glatigny publiait son premier livre de vers, les Vignes folles.

Lisez ce volume; vous serez stupéfait du continuel jaillissement des beaux vers, de la poussée, de l'abondance lyrique qu'on y trouve.

Ce mauvais comédien, qui était un si bon poète, essaya de se caser dans les théâtres parisiens. Il demandait une bien modeste, une toute petite place. Il joua, aux Bouffes-Parisiens, dans les Deux Aveugles, le rôle du monsieur qui passe et donne un sou. L'avait-il toujours dans son gousset? Quand Rouvière, ^'installant dans le Théâtre-Lyrique, déjà marqué par la pioche des démolisseurs, y monta VOthello, d'Alfred de Vigny, Glatigny représenta un sénateur qui n'avait à dire qu'un vers et un hémistiche. Il gagnait ainsi quarante sous, trois francs par soirée, dans l'emploi des « utilités. » C'était vraiment trop peu; il fallut retourner aux sifflets de province, dont le consolait la Frosine ou la Dorimène de la troupe. Et au milieu de toute cette misère, dans cette existence vagabonde, il était

joyeux, il chantait, il s'enivrait de la nature et du voyage, il écrivait de nouveaux poèmes, égaux et supérieurs aux premiers, et ce pauvre cabotin, qu'on revoyait, chaque été, après une campagne toujours malheureuse, errer autour des tables de la « terrasse, » devant le café de Suède, presque en haillons, sans un liard en poche, rapportait à Paris le manuscrit du Boh, une exquise idylle, ou des Flèches d*Or, son second et son meilleur recueil de vers, dont on nous saura gré de citer ces strophes fermes et franches intitulées: La Normande :

Coppée citait la D^rmande et ajoutait :

L'auteur de ces vers, exécutés avec tant de soin et d'art, avait aussi une faculté étonnante d'improvisation. Bien souvent, dans nos réunions de camarades, Glatigny s'asseyait devant une table, la plume à la ' main. Nous lui jetions, l'un après l'autre, les quatorze rimes d'un sonnet, et, tout de suite, sans recueillement préalable, dans le seul temps indispensable pour écrire au courant de la plume, il composait, sur un sujet imposéy des vers où il y avait, sinon du mérite, du moins de l'esprit et de l'agrément.

Un jour, à bout de ressources, le pauvre diable songea à tirer parti de ce talent de société, et ce qu'il n'avait encore fait que pour amuser ses amis, il le fit en public, sur la scène de TAIcazar.

La première fois qu'il y parut, nous étions là, venu pour le soutenir de nos applaudissements, mais, on le comprendra, avec un sentiment pénible dans le cœur, Glatigny, nous devons le dire, fut extraordinaire. Il se présenta décemment, parla aux spectateurs avec une parfaite convenance et improvisa avec plus d'ingéniosité et de bonheur que jamais. Les rimes ailées semblaient voler vers lui et lui obéir comme à un charmeur d'oiseaux. Le public fut enchanté, les séances d'improvisation de Glatigny furent très suivies, et, un instant, il connut presque l'aisance.

Mais cette vogue dura peu, et Glatigny dut repartir

pour ses caravanes dramatiques et remonter sur le chariot de Tiiespis, transformé de nos jours en wagon de troisième classe. C'est dans une de ces courses que se trouvant, par grand hasard, sur une route de la jCorse, il rencontra un brigadier de gendarmerie imbécile qui crut reconnaître l'introuvable assassin Jud dans ce voyageur mal vêtu et sans papiers, et le retint sans pitié au cachot pendant plusieurs jours, en compagnie de sa chère petite chienne Cosette, la seule compagne fidèle que le poète avait eue jusqu'alors.

Le tragique de l'aventure, c'est que cette arrestation odieuse acheva de ruiner la santé du malheureux Glatigny, épuisé de fatigues et de privations. Blessé à mort, il revint au gîte, au pays natal, où il retrouva, avec une trompeuse amélioration de son état, une jeune fille charmante, mais, hélas I malade comme lui, qui fut émue de son infortune, l'aima, l'épousa, le soigna jusqu'au dernier jour avec le plus admirable dévouement, et le suivit de près dans la tombe.

Cette vie, éparpillée d'abord à tous les vents de la folie, eut une fin touchante et digne ; ce roman comique s'acheva en pure élégie.

Les poésies de Glatigny n'eurent point, de son vivant, le succès qu'elles méritaient; elles sont, depuis sa mort, trop oubliées. Tous ses vers ne sont point dignes de lui survivre; mais beaucoup lui ont été dictés par l'inspiration la plus libre et la plus personnelle. On devra toujours citer le nom et quelques-unes des œuvres de Glatigny, quand on parlera de la poésie contemporaine. Quant à nous, nous sommes heureux qu'une actualité nous ait permis de donner un souvenir attendri à notre pauvre camarade*.

Nous en avons assez dit, puisque nous avons épuisé ces charmantes confidences qui sont la fleur des souvenirs de jeunesse de Coppée, en ce qui couche ses aspirations d'art, ses amitiés d'es^

* Patrie, 14 janvier 1884»

prit et de cœur, les rêves de cette vie des pensées a de derrière la xète^Tn comme dit Pascal, dans laquelle il oubliait l'autre. Nous allons étudier les premiers ouvrages du poète, toujours si intéressants parce qu ils contiennent le premier fruit de son âme, qu'ils ont la grâce de l'inexpérience, un charme d'inconnu qui se livre, une poésie virginale d'aube que rien ne remplacera. On peut faire plus et mieux que dans ses premiers vers; ils sont bien rarement les meilleurs qu'on ait faits; ce n'est pas à vingt ans qu'on écrit des chefs-d'œuvre. Mais il y a dans les premiers vers du poète, dans cette première effusion d'âme, un parfum particulier de personnalité qui ne se retrouvera pas dans ses œuvres plus achevées.

Voilà pourquoi nous attachons justement une importance particulière à l'étude des premières œuvres. Elles sont pleines de ce charme particulier de révélation dont je parle, elles ont cette grâce de gaucherie, ce délicieux frisson de surprise, cette saveur profonde — que les autres œuvres, que les autres amours ne retrouveront pas, parce qu'en art et en amour il y a des choses qu'on ne recommence pas, — de la première inspiration, de la première rencontre, de la première victoire, du premier baiser.

Mais avant d'examiner les premiers recueils poétiques de Coppée et d'y rechercher curieusement la trace des origines, des influences qui marquent toute inspiration à son début (on n'est pas original du premier coup et tout papillon sort d'une chrysalide), nous devons jeter un coup d'œil sur le livre où Catulle Mendès a

yO FRANÇOIS COPPÉE

cherché à dégager de la légende Thistoire de cette petite révolution ou plutôt de cette évolution littéraire qui valut à ses chefs et à ses adeptes le nom quelque peu ironique — contre lequel ri proteste — de Parnassiens, et raconte ses premiers rapports avec Coppée.

Le livre, recueil de conférences faites à Bruxelles, est agréable, léger, spirituel, mais prolixe et superficiel. Il suffirait à prouver, par l'absence de mesure, de proportion, de critique, qu'on y peut regretter, que ce qu'on appelle le Tarnassisme ne fut, en effet, ni une école, ni un systèniie, ni une doctrine esthétique, ni une philosophie dart, mais simplement la rencontre de quelques jeunes gens réunis par des ambitions et des répugnances communes, qui savaient moins ce qu'ils voulaient que ce qu'ils ne voulaient pas. Curieux de nouveauté plus que novateurs, passionnés pour le style plus que pour Tidée, ils ne sinsurgeaient pas, comme leurs aînés romantiques, contre la vieille religion classique, et ne songeaient pas à démolir Tautel consacré de Corneille et de Racine, mais ils étaient horripilés par la versification grossière, au monotone balancement, aux rimes d'une sonorité fêlée, la poésie pédestre,asthmatique,de ce romantisme bâtard, de ce romantisme à parapluie, dont Casimir Delavigne est le dieu et Ponsard le prophète.

Nos jeunes raflînés, qui avaient appris l'art des vers avec des maîtres épris de la curieuse variété des rhythmes et des voluptés de l'oreille, Victor Hugo, Théophile Gautier, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, voulaient, surtout en vers,

pour parler vulgairement, de Y ouvrage bien fait y et pour parler littérairement, de la poésie ciselée, damasquinée, niellée comme un flacon de Benvenuto, cest-à-dire renfermant sous une forme brillante, légère, harmonieuse, travaillée avec le souci de la perfection, sa goutte de parfum idéal, sa perle d'essence de rose ou de poison indien.

Question de méthode et de procédé, en somme, guerre des délicats, des raflînés, des virtuoses du travail poétique contre les rimeurs maladroits, aux oreilles de maroquin, comme le disait le dilettante Caracciolo de certains amateurs de r Opéra en son temps, à Thémistiche lourd, à la rime flasque, des mauvais ouvriers, des méchants artistes de l école du bon sens. Ces délicats, ces rafl[înés, ces sybarites qui s'offensaient d'un pli de rose sur le lit de la Muse, avaient peine à pardonner à Lamartine, en dépit de son instinctive mélodie, ses mollesses, ses langueurs, ses défaillances d'ouvrier, sa médiocrité de contre-pointiste, et ils eussent trouvé bien plus beaux les beaux cris de passion de Musset s'ils n'eussent été si pauvrement rimes.

M. Catulle Mendès convient de tout cela en somme, s'il ne le dit pas de la même façon. Sur les aspirations et les idées des Parnassiens ou des néo-romantiques, comme il préfère les appeler, sur leur admiration pour Victor Hugo, religion que plus d'un poussa jusqu'à la superstition, jusqu'à XHugolâtriey sur la triple influence, en dehors de cette domination souveraine, de Baudelaire, de Leconte de Lisle et de Banville, nous sommes d'accord. C'est là l'essentiel. Nous le

serions moins sur la part démesurée, disproportionnée, faite à Albert Glatigny dans un tableau où cette figure de second plan est plus étalée, plus fouillée que celle de Sully Prudhomme et de François Coppée lui-même, et sur des appréciations qui ne sentent pas moins la fantaisie ou le parti pris de la camaraderie à propos d'autres poètes du groupe. De ce livre agréable, mais frivole et diffus, où pétille un esprit un peu superficiel (il y a plus de mousse que de vin dans ce champagne-là), nous ne chicanerons pas les faiblesses critiques. Il na prétendu peut-être qu a être ce qu'il est en effet, une sorte d'anthologie du groupe à la sauce anecdotique.

C'est sur ce ton de chronique et avec la familiarité qui permet de se mettre en scène sans façon que Catulle Mendès raconte ses rapports confraternels, bientôt amicaux, avec François Coppée et leurs premières campagnes à travers les difficultés de l'art et de la vie. Il faut lui savoir gré de n'avoir pas exagéré son rôle d'initiateur et d'avoir même protesté modestement contre la gratitude excessive, selon lui, avec laquelle François Coppée s'est, en toute occasion, généreusement et flatteusement plu à reconnaître le service rendu.

Ce service ne fut pas d'éveiller un génie qui s'était éveillé de lui-même. On n'apprend pas, en effet, à être poète. On naît poète. C'est un don avant d'être un art. Mais on doit, d'ailleurs, de la reconnaissance à l'ami qui, le premier, vous donna conscience de vous-même, vous prépara à affronter le public, vous apprit non l'art.

mais le métier, vous fournit non l'instrument, qui vient de Dieu, mais la manière de s'en servir, qui vient de l'homme. A ce titre, en^fFet, et sans rien forcer du sens des mots, on peut dire que ce service d'avoir le premier reconnu et salué la vocation d'un poète comme Coppée, est la plus belle action littéraire de Catulle Mendès et que cet ouvrage-là demeure, malgré son talent, son meilleur ouvrage *.

Quand François Coppée fut présenté un marin, entre la chute de la T{evue fantaisiste et la publication du Tarnasse contemporain^ plus parodié que lu, à M. Catulle Mendès, dans une chambre demi-nue de l'hôtel du Dragon-Bleu fvulgo Hôtel du Brésil), où l'on devait avoir, suivant le visiteur, plus d'envie de se pendre que de rimer des Sérénades y ce que faisait pourtant un hôte qui riait à lavenir pour ne pas pleurer du présent, le nouveau venu était lui-même dans les dispositions à la fois enjouées et mélancoliques que donnent à la jeunesse prédestinée à un meilleur sort les dégoûts du jour et les espérances du lendemain. Catulle Mendès fait du visiteur ce portrait assez exact et juste de ton, quoique d'une touche un peu molle, que nous reproduisons :

Très jeune, assez maigre, pâle, Tair fin, des yeux timides, qui regardaient autour de lui; vêtu d'un habit étriqué, neuf et très propre cependant, il avait un peu de l'air d'un employé de commerce ou de ministère, et en même temps l'élégance de ses traits,

• Catulle Mendès : Lci Légende au Parnasse contemporain. Bruxelles. Auguste Brancart, éditeur, 1884.

la grâce ironique de son sourire, je ne sais quoi de doux et d'un peu triste, de parisien aussi dans toute son attitude, faisaient qu'on le remarquait, voulaient que Ton prît garde à lui *.

Comment les deux jeunes gens, les deux poètes, se connurent ainsi par l'intermédiaire de M. Emmanuel Glaser, un confrère hongrois 5 comment Coppée avoua un jour publiquement, après le succès de la lecture de vers anonymes intitulés les Fleurs mortelles, qu'il en était l'auteur, comment Mendès s'attacha à cultiver une vocation qui promettait, par ces premières fleurs, de si beaux fruits; comment cette liaison littéraire, aux profits mutuels, devint une intime amitié scellée par un commerce quotidien, par de fréquentes rencontres à la table de famille, au premier étage de la petite maison du passage del'Élysée-des-Beaux-Arts, à Montmartre, l'auteur de la Légende du Tarnasse contemporain nous raconte tout cela en ces souvenirs qu'on peut soupçonner, sans leur faire tort, d'être légèrement et agréablement romancés, comme on le disait de ceux de Charles Nodier. Mais comme il ne nous fournit guère aucun détail caractéristique, comme il ne cite aucun des vers courageusement, héroïquement voués à Tauto-da-fé par Coppée (ne garde-t-on rien des vers comme des lettres qu'on brûle ainsi en ces sacrifices volontaires et n'ont-ils pas leur regret, leur petite restriction mentale, leur retentum de secrète clémence?), nous demeurons réduit aux inductions,

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VITA NUOVA 7f

aux divinations peut-être hasardeuses de notre critique pour démêler dans le bouillonnement un peu confus d'un jeune talent à sa première cuvée, la qualité maîtresse, le bouquet dominant de ce vin nouveau, dont le succès fondera un cru célèbre de plus aux poétiques vignes.

Une chose à remarquer, qui éclate dès le "B^liquaire, dès les Intimités^ c'est que l'inspiration du poète à ses débuts est déjà originale, personnelle, sans trace d'imitation, sans goût de pastiche. Il ne refait ni les Odes et "BalladeSy ni les Orientales^ ni les zMéditations ^ ni les !^uitSy ni Émaux et Camées. Il n est pas en présence des événements et des circonstances qui favorisèrent si heureusement la muse de Victor Hugo, au lendemain de TEmpire, au moment de la lutte héro>ique de la Grèce contre la Turquie et de l'intervention européenne arrachant la fille chrétienne d'Homère et de Platon à la férocité du despotisme musulman, au moment de la réaction artistique et catholique en faveur de l'art du moyen âge. Ce sont là les grands mouvements de passion et d'idées, les grands courants qui avaient fait résonner cette harmonieuse statue de Memnon que tout poète porte en soi.

Mais en ces années i86o à 1866 où François Coppée commença d'écrire en vers, l'inspiration était étroite, rare et triste 5 c'était comme un vent d'automne qui soufflait sur les poètes. On était à ces fins critiques des siècles où l'épuisement de la décadence universelle n'est plus capable, même chez les natures privilégiées, des grands coups d aile de la poésie lyrique ou épique. On n'était

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plus au midi, mais au soir avec ses tristes couchants et ses vagues crépuscules. Nul poète n'eût pu songer à endosser les armures des géants d'autrefois, dont le dernier, Victor Hugo, avait gardé jusque sous les cheveux blancs le secret de réternelle force et de Tétemelle jeunesse.

Les premiers vers de Coppée devaient donc être ce qu'ils furent en effet, des vers d'imagination et de sentiment, des tableaux non d'histoire, mais de genre ou d'intérieur, aux rares figures, mais aux cadres curieusement ciselés, des vers de tristesse farouche, de mélancolique espérance, de doux et tendre ressouvenir, de langueur voluptueuse ou de galant raffinement, comme il faut les attendre de la jeunesse laborieuse, domestique, solitaire, courbée en cariatide à de lourds devoirs et de précoces fardeaux, de la jeunesse étouffant dans sa gaine, d'un homme au début de l'ambition et de l'art qui se trouve supérieur à la fois à sa destinée et à son talent.

Les qualités maîtresses de ces premiers vers de Coppée sont la sûreté, la sobriété, la délicatesse précoce et déjà magistrale du travail, l'exactitude du dessin, la justesse de la couleur. Ce qui leur manque, c'est la largeur de l'envolée. Ce talent qui s'épanouira et s'attestera bientôt en manifestations superbes, à son début a la poitrine étroite et l'haleine courte. Il a eu trop longtemps les ailes repliées. Comment s'en étonner quand on songe à cette vie étroite, sourde et terne de la pauvreté fière, enchaînée aux pâles joies du devoir accompli et de l'affection domestique, à cette vie pleine de songes

timides, parfois brusquement interrompus et sans autres plaisirs que ceux de l'observation extérieure sur un spectacle monotone et bourgeois, ou de l'observation intérieure au fouillement douloureux, à Tamère volupté.

Le poète est un instrument, l'instrument de l'art et de la vie. Autrement dit, son imagination ne reproduit, comme le fleuve, que les tableaux qui se succèdent sur ses rives; sa sensibilité n'exprime que les sentiments qu'elle éprouve. Il est donc tout naturel que les premiers recueils de Coppée soient marqués de l'empreinte même de sa vie à ce moment. Vie intime, retirée, refoulée, s'écoulant à l'ombre de cette double sollicitude de la mère et de la sœur, commençant à peine à s'émanciper de ces affections d'une tendresse exclusivement féminine, c'est-à-dire plus dévouée encore qu'éclairée, à s'aventurer aux expériences personnelles de l'esprit et du cœur, à mordre aux illusions et aux déceptions du fruit défendu.

De là le ton général de ces deux premiers recueils qui sont d'un caractère intime, mélancolique, en un mot élégiaque, sans élan lyrique. Il y a du soupir étouffé dans ces essais d'une sorte de nouveau Joseph Delorme, mais d'un Joseph Delorme qui guérira, quand lair plus libre aura vivifié ses poumons, quand le succès dorera son ciel de sa lueur d'aube. Alors il guérira, comme la Grèce victorieuse et délivrée, de cette maladie du soupir qu'Edgar Quinet trouva à letat endémique et contagieux dans plusieurs de ces provinces grecques, à la poitrine si bru-

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calement foulée par la botte du tyran turc qu'elles haletaient encore même au lendemain du jour qui les débarrassa à jamais de son poids. - Les premiers vers de Coppée furent donc des vers élégiaques, intimes, doux et tristes comme sa vie et son cœur, cœur trop tendre ainsi que tous ceux qu'ont façonnés trop exclusivement, trop jalousement, les mains féminines, les affections domestiques, et qui ressentent d'autant plus douloureusement les premières épreuves, les premières déceptions de la vie, de l'amour et de fart. Le titre même du recueil de 1864 suffit à révéler l'impression dominante sous laquelle a été conçu cet enfant des premières amours poétiques. De même, dit l'auteur dans son TrologuCy que les prêtres catholiques,

Sous les rideaux de pourpre, autour De la châsse où sont les reliques, Brûlent dans leur mystique amour Les longs cierges aux flammes pures. . .

Et de même que, tous les soirs, Ils font autour du reliquaire Fumer les légers encensoirs.

Dédaignant la douleur vulgaire Qui pousse des cris importuns, Dans ces poèmes je veux faire, A tous mes beaux rêves défunts, A toutes mes chères reliques Une chapelle de parfums Et de cierges mélancoliques.

Dans ce tombeau, dans cette châsse aux reliques de sa prime et tendre jeunesse, le poète désabusé enfermera ses rêves ingénus et déçus

d'amour idéal, ou plutôt il y enfermera les mornes débris, les tristes ex-voto des inévitables naufrages qu'on fait en poursuivant à travers l'infini la toujours fugitive voile blanche, symbole de ce bonheur sans mélange et sans tache, de ce complet assouvissement des appétits du cœur, de ce havre de grâce de la paix dans lamour, de cette seconde patrie de tout poète. Car c'est ce désir de l'infini, cette soif de l'amour et du bonheur sans bornes, cette nostalgie de l'impossible, ce mal du ciely comme a dit Lamartine, qui font le poète.

Et mon esprit partit aux pays fabuleux Où Ton pense cueillir les camélias bleus Et trouver l'amour idéale.

Là, j'ai beaucoup souffert, et j'en reviens meurtri. En d'indignes plaisirs à jamais j'ai flétri

Les saintes blancheurs de mon âme.

Je reviens du rivage où j'avais émigré, Et j'ai le front très pâle ; et cependant, malgré

Ce que j'ai souffert par la femme,

Malgré ce cœur brisé, sans espoir et sans foi, Ces débauches qu'on fait à la fin malgré soi

Comme de hideuses besognes.

Sans cesse je retourne à mon passé riant. Ainsi qu'aux premiers froids, toujours vers l'Orient

Reviennent les blanches cigognes.

Le l^eliquaire est dédié à Leçon te de Lisle. Il est un autre maître dont l'influence est encore visible dans ces premiers vers, influence beaucoup moins féconde et salutaire, que le poète avoue moins, et sous le mancenillier de laquelle son inspiration délicate aurait bien pu s'endormir

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à jamais. C'est à cetce influence de Charles Baudelaire qu il faut attribuer, je crois, les pièces comme Solitude^ comme q4 tes yeux, où ïon sent encore un peu l'artificiel, le convenu, le goût du bizarre et du sinistre, l'attrait du gouffre, où une jeunesse non innocente, non chaste sans doute (quelle est la jeunesse, la jeunesse de poète surtout, curieuse de toutes les curiosités, avide de toutes les sensations, qui est entièrement pure?), s'accuse de crimes imaginaires pour justifier de véhémentes désespérances et des remords fanfarons. C'est du Baudelaire que cette conscience comparée à l'église de scandale:

Je sais une chapelle horrible et diffamée Dans laquelle autrefois un prêtre s'est pendu.

C'est du Baudelaire aussi que cette déclaration d'un raffinement un peu précieux, et ce désespoir d'une exaltation factice :

Telle sur une mer houleuse la frégate Emporte vers le Nord les marins soucieux, Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux Parmi leur azur pâle aux tristesses d'agate.

Hélas! courbons le front sous le poids des exils 1 C'est en vain qu'aux genoux attiédis des amantes Nous cherchons l'infini sous l'ombre de leurs cils. Jamais rayon d'amour sur ces ombres dormantes Ne vibrera, sincère et pur, et tes maudits Ne retrouveront pas les anciens paradis.

C'est du Baudelaire encore, ce regret :

Que la forêt frémisse ainsi qu'un choeur de harpes Ou que le soir s'embaume aux calices ouverts, Le son ou le parfum des maux jadis soufferts Descend sur ma pensée en funèbres écharpes.

C'est du Baudelaire enfin que la danse macabre de la pièce intitulée "Bouquetière^ autour

. • • d'un élégant squelette Portant un frais panier de fleurs,

que ce cauchemar bizarre de La Vague et la Cloche :

et j'étais seul dans un vieux clocher

Chevauchant avec rage une cloche ébranlée.

Le Jongleur et L Innocence j ce contraste vivant, cette orpheline du porte-clés

Promenant dans la cour infâme L'innocence en cheveux bouclés

Et rappelant la mandragore Qui fleurit au pied du gibet, Elle était plus charmante encore Le jour qu'une tête tombait,

nous paraissent encore relever de cette fâcheuse, mais passagère influence. Mais combien ces écairts, ces au-delà de la mesure sont bientôt rachetés par ces autres pièces où le poète, rendu à lui-même, excelle dans l'expression juste d'un sentiment sincère, triomphe dans ces tableaux d'intérieur et de genre où chaque trait porte, parce que chaque trait relève d'une observation déjà rompue à la découverte du détail caractéristique f où commence enfin à couler cette

source d'émotion qui ne s'est jamais tarie chez Coppée, cette tendre sympathie, cette pitié délicate pour les humbles, pour les petits, pour les douleurs discrètes, les martyres silencieux, les dévouements obscurs, les héroïsmes naïfs !

Vc4dagiOy Le Cabaret^ Une Sainte (dédiée par le poète à sa mère). Les cAïeules^ sont déjà du Coppée, de l'excellent Coppée, de cette veine de poésie intime et familière d'où sortiront tant de petits chefs-d'œuvre d'observation pénétrante et d'émotion contenue. Les sonnets oA. une tulipe^ Le Feu follet ^ VHoroscope^ Ferrum est quod amanty Le Lys, Vitrail, Le Fils des armures, sont d'une forme achevée, d'un détail exquis. On y sent l'ouvrier passé maître et l'artiste raffiné, digne chef futur d'une école qui ramènera, par son implacable orthodoxie technique, la pratique à la perfection, qui n'admet ni bavures dans ses nielles, ni surchauds dans ses émaux, qui veut des ouvrages sans faute, sans reproche. Il n'y en a pas, dans ces sonnets, qui valent chacun un long poème, qui sont des bijoux à la fois de métier et d'art. Dans chacun d'eux, comme dans un flacon de cristal finement taillé et bouché d'or ciselé, le poète a enfermé une goutte précieuse, une perle d'idée ou de sentiment.

Coppée, surtout à ses débuts, est un confident discret. Il sort de l'ombre et de la solitude. Il ne se livre qu'avec peine, et qu'à demi, A peine un mot, un cri de douleur étouffé aussitôt sur ses lèvres comme par le scel d'un invisible doigt. Ainsi sont faits les délicats et les fiers, auxquels seul le bonheur donne confiance.

que la gloire seule apprivoise^ dont la froideur hautaine ne fond qu'au soleil, dont la noble pudeur ne laisse tomber son voile que pour un public conquis. Une seule fois le poète a rompu ce pacte de silence ou de demi-confidence, à la porte bientôt brusquement refermée; une seule fois il a mis toute son âme en branle, et donné toute sa volée à son inspiration : c'est dans la belle pièce intitulée ^édemptioriy la plus haute et la plus pure d'inspiration, la plus libre de mouvement et d'essor du recueil Le T^eliquairey qui contient le tribut poétique des trois années 1864-1867:

Pour aimer une fois encor, mais une seule,

Je veux, libertin repentant, La vierge qui, rêveuse, aux genoux d'une aïeule.

Sans m'avoir jamais vu, m'attend.

Elle a le charme exquis de tout ce qui s'ignore, Elle est blanche, elle a dix-sept ans.

Elle rayonne, elle a la clarté de l'aurore Comme elle a l'âge du printemps.

Ce rêve de l'amour ingénu, de la rédemption par l'innocence, ce voyage aux sources pures et rafraîchissantes, aux neiges virginales des sommets, qui ne l'a fait, etplus d'une fois, dans sa vie? qui n'a eu cette nostalgie de la neige au sortir de la boue, ce regret du plaisir sans tache, sans reproche, sans remords, ce dégoût des voluptés lascives et des coupables ivresses?

Telle elle est, ou du moins je la devine telle, Lys candide, cygne ingénu,

Je la cherche, et bientôt quand j'aurai dit : c'est elle, Quand elle m'aura reconnu,

Je veux lui donner tout, ma vie et ma pensée, Ma gloire et mon orgueil, je veux

Choisir pour la nommer enfin ma fiancée, Une nuit propice aux aveux.

Elle viendra s'asseoir sur un vieux banc de pierre

Au fond du parc inexploré Et me regardera sans baisser la paupière.

Et moi, je m'agenouillerai

Doucement dans mes mains je presserai les siennes Comme on tient des oiseaux captifs

Et je lui conterai des choses très anciennes, Les choses des cœurs primitifs.

Beau rêve, mais ce n'est qu'un rêve, serment d'ivrogne, serment d'amoureux, surtout d'amoureux non d'une seule femme, mais de toutes les femmes, comme on l'est à vingt ans, cherchant le mot de l'énigme du plaisir à travers tous les baisers. Qui a cherché cherchera, qui a bu boira, qui a aimé aimera. Si l'esprit est fort, la chair est faible. Toutes ces hautes aspirations, toutes ces belles résolutions ne sont que feu de paille. Le rêve fini, le héros disparaît, l'homme reste, à la merci de la première occasion qui passe avec son clignement d'œil d'entremetteuse ou son sourire de pécheresse, et vous entraîne vers les saules où elle s'enfuit, et où se cache la barque de la promenade à deux et des coupables, mais agréables pèlerinages à Cythère. Non loin, pas bien loin de la poésie alpestre de 1{édempnon et de cette aspiration vers les sentiers voisins du nuage où fleurit l'edelweiss, la

pure et pâle fleur des sommets^ nous voyons le poète, redevenu homme, nous faire entendre tour à tour la chanson du tendre ressouvenir d un certain soir de bal, marqué de trophées de conquête, la chanson de la promenade à deux, du poète-amant et de la Muse-maîtresse, la chanson de la trêve amoureuse et de la satiété rêveuse assise au bord du lit de la volupté ;

. . . Nous avions pris le long chemin, Nous avions pris le chemin sombre> Je ne la voyais pas dans l'ombre, Mais je la tenais parla main.

Nos baisers rhythmaient nos paroles Et nous suivions tendres et las La voûte obscure des lilas Qui s'étoilait de lucioles. • .

Dans la plaine blonde et dans les allées Pour mieux faire accueil au doux messidor, Nous irons chercher les choses ailées, Moi, la strophe, et toi, le papillon d'or.

Et nous choisirons les routes tentantes Sous les saules gris et près des roseaux, Pour mieux écouter les choses chantantes Moi, le rhythme, et toi, le chœur des oiseaux.

Ce sont là les formes nouvelles de 1 éternelle chanson amoureuse. Mais y a-t-il nulle part, sur ce thème ancien, sur ce thème adamique, dans les poètes de l'antiquité, Ovide, Catulle, Tiburce. Properce, dans les poètes de la Renaissance, de plus gracieuses, de plus ingénieuses variations que cette Ritournelle î Et la fatigue sou-

riante du plaisir a-t-elle jamais été exprimée plus heureusement que dans cette Trêve aux nudités sans impudeur, parce qu'elles sont celles de la jeunesse et de la beauté, et qu'une fleur d'art les parfume et les pare ?

La fatigue nous désenlace.

Reste ainsi, mignonne, je veux Voir reposer ta tête lasse Sur l'or épars de tes cheveux.

Tais-toi, Ce que tu pourrais dire Sur le bonheur que tu ressens Jamais ne vaudrait ce sourire Chargé d'aveux reconnaissants.

Sous tes paupières abaissées Cherche plutôt à retenir Pour en parfumer tes pensées L'extase qui vient de finir.

Et pendant ton doux rêve, amie, Accoudé parmi les coussins Je regarderai l'accalmie Vaincre l'orage de tes seins.

François Coppée a tiré de trop beaux morceaux de cette veine de marbre de Paros, prédestinée à la sculpture erotique, pour s'en être tenu à ces deux scènes d'entre-becquement de ramier et de colombe, à ces deux variations exquises sur le thème si fécond du "Bacio. Inspiré par ses souvenirs d'amour, aiguillonné plus encore peut-être par une coquetterie d'artiste, par le goût de la difficulté vaincue, le plaisir d'exprimer l'ineffable, de trouver la juste mesure, la frontière exacte entre ce qui se dit et ce qui ne se dit

pas, le poète a consacré tout un petit recueil, le second, celui de 1867, ^^^ Intimités^ à ces scènes de la comédie amoureuse, à ces Juvenilia galantes.

Toutes les fois que devant le miroir de lame ou devant le miroir du boudoir le hasard de l'amour a fait surgir un joli sentiment, une jolie pensée tendre ou triste, un joli mouvement de torse, une jolie cambrure de reins ou de seins, faite pour Fart par la volupté, le poète, dans une langue simple, souple, franche, sans entortillements inutiles, sans raffinements superflus, a pris sur le fait la nature, et curieusement, élégamment modelé ces petits groupes d'élégie erotique, aux voluptueuses langueurs, aux mélancoliques douceurs, ces scènes diverses de la comédie galante.

Il est extrêmement curieux de comparer ces Iniimiîés de Coppée aux élégies galantes d'André Chénier et d'étudier, chez deux poètes admirablement doués, les différences de système, et les variétés de manière dans le même sujet. André Chénier, sur des sujets nouveaux faisant des vers antiques, à rimé dans le mode ionien ses plaintes, ses reproches, ses colères jalouses, ses voluptueuses ivresses, à propos de Neéres ou de Glycères qui s'appelaient dans la vie réelle du nom, par exemple, de la mieux aimée, la belle créole, amie de M*"^ Vigée-Le Brun qui Ta peinte plusieurs fois, belle-mère d'Arnault et de Regnault de Saint-Jean d'Angély, la comtesse de Bonneuil.

Malgré le talent d'André, ce mélange de sentiments français et de costumes grecs ou de

mobilier romain sonne faux et trouble l'unité, rharmonie, l'impression de ses compositions. On éprouve le sentiment contrarié qu inspirent ces meubles du Directoire ou de T Empire, grecs, romains, égyptiens, d'après les dessins de Prudhon, de David ou de Denon, le lit en nef porté par des cygnes, où couchait Joséphine avec Bonaparte à la Malmaison, ces fauteuils curules où s'assirent Barras et Sieyès, Kléber et le maréchal Ney. C'est le sentiment qu'on éprouve aussi devant les nudités de Pradier qui ne sont ni pudiques, ni poétiques, mais purement ou plutôt impurement galantes, parce qu'il a pris la beauté sans style de sa femrïie, une courtisane conjugale pour modèle.

François Coppée n'a pas commis l'erreur d'André Chenier. Ses Intimités ne doivent rien à l'art antique. On n'y salue aucun souvenir catullien, ovidien, ou anacréontique et théocritique. Ces Intimités sont des tableaux d'un sentiment, d un ton, d'un goût tout à fait modernes, tout à fait contemporains.

Dès Je premier, qu'on pourrait appeler le Tage (et où passe comme une première vision du Tassantjy on voit tout de suite qu'on n a pas affaire à pasticheur ni à pastiche et que si François Coppée est le frère d'André par le talent poétique, il ne l'est pas du tout par le genre d'inspiration, et par la méthode d'art, faisant tableau vivant au dessin moderne, à la couleur moderne, là où André sculptait d'après les métopes du Parthénon on peignait d'après les fresques de Pompeï :

J'évoquerai, dans une ineffable ballade,

Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,

Un page de douze ans, aux traits déjà pâlis,

Qui dans les coussins bleus brodés de fleurs de lys

Soupirera des airs sur une mandoline

Pour voir pâle parmi la pâle mousseline

La reine soulever son beau front douloureux,

Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux.

Dans ses lourds cheveux blonds où le hasard la laisse

Une fiévreuse main jouer avec mollesse...

Il se mourra du mal des enfants trop aimés

Ce Chérubin moyen âge, heureux dans sa prison, esc le frère aîné, maladifec mélancolique, fait pour languir et mourir dans la volupté fatale de son rêve, du Zanetto, le page nomade et vagabond de toutes les grandes dames, mais surtout de la Liberté, Thôce de rhôtelierie ombreuse de la belle étoile, le gentil croqueurde noisettes qu'on n'apprivoise que pour un jour, qui fuit même la cage dorée des palais et s'en échappe à la première occasion pour aller dans la forêt du bon Dieu, et y gambader comme un écureuil, sur la mousse. Mais assez des tableaux et des médaillons romantiques, à TAry Scheffer et à la David d'Angers. Voici des tableaux, des médaillons^ des statuettes d'un tout autre caractère, d'un tout autre relief, dont la fiction transparente comme les voiles d'une Suzanne au bain, une Suzanne qui a peur des vieillards, mais qui n'a pas peur des jeunes gens, laisse percer les seins d'une réalité demi-nue, toute moderne, toute contemporaine, dans sa coquetterie galante :

Tout à l'heure elle viendra. Son pas

Retentira, léger comme un pas de gazelle,

Et déjà ce seul bruit me paiera de mon zèle.

Elle entrera, troublée et voilant sa pâleur.

Nous nous prendrons les mains^ et la douce chaleur

De la chambre fera sentir bon sa toilette.

Ohl les premiers baisers à- travers la voilette I

Tout le drame, toute la comédie amoureuse de notre temps, alternent ainsi tour à tour plaintifs ou joyeux, flûte voilée de deuil ou lyre couronnée de fleurs, alterna camœnâ.

C'est toujours la même querelle, la même inquiétude ou la même certitude jalouses et le même ragoût du raccommodement, du pardon lâche et du bonheur désespéré, où la volupté des larmes se mêle à celle des baisers. Quel est l'amoureux qui n'a pas rétracté sa malédiction, qui ne s'est pas accusé et excusé d'avoir raison, qui n'est pas revenu, honteux et fier à la fois de la déchéance volontaire, honteux de la lâcheté, fier de la clémence, à l'autel infidèle ou adultère, lavé par la pluie chaude des larmes expiatoires et purifié par le feu des caresses propitiatrices, de l'affront oublié des sacrifices d'un autre ? Voilà tout le mystère, trop facile à deviner, de certains pardons qui étonnent à la fois celui qui les accorde et celui qui en profite 5 voilà le mot de cette double énigme de la femme à la fois infidèle et amoureuse, de l'amant trompé et pardonnant. Le mot de cette cruelle énigme est, prosaïquement et |?ibliquement parlant, que le chien qui est dans l'homme revient volontiers à son vomissement, poétiquement et psycholo-

giquement parlant, qu'il y a une saveur piquante et tentante à laquelle peu de stoïques savent résister, dans les baisers du retour et dans les voluptés du pardon. François Coppée a dit cela en quelques vers qui valent mieux que de longues pages :

Cest lâche 1 j'aurais dû me faire supplier,

Avoir à pardonner la faute qu'on avoue

Et boire en un baiser ses larmes sur sa joue.

Mais elle avait un air si tranquille et si doux

Qu'en la voyant je suis tombé sur les genoux,

Et, me cachant le front dans les plis de sa jupe,

J'ai savouré longtemps la douceur d'être dupe.

Je n'ai pas exigé de larmes ni d'aveux.

Car ses petites mains jouaient dans mes cheveux.

Tandis que ses deux bras m'enlaçaient de leur chaîne

D'avance j'absolvais la trahison prochaine,

Et, vil esclave heureux de reprendre ses fers,

J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts.

Qu'elle s'inspire de nilusion confiante ou du pardon généreux à la fois et égoïste, qui se paye de sa défaite en ces raffinements que sait seul trouver le repentir d'une maîtresse infidèle et... reprise, n'est-ce pas la volupté même qui respire dans cet autre tableau?

Il faisait presque nuit. La chambre était obscure.

Nous étions dans ce calme alangui que procure

La fatigue, et j'étais assis à ses genoux.

Ses yeux cernes, mais plus caressants et plus doux,

Se souvenaient encor de l'extase finie.

Et ce regard voilé, long comme une agonie,

Me faisait palpiter le cœur à le briser.

Le logis, était plein d'une odeur de baiser.

Il y a toute la lyre^ tout le clavier de lamour depuis les notes les plus hautes jusqu'aux plus bas chuchotements^ aans cette suite de tableaux où un art savant, dont la hardiesse féline se plaît à caresser la difficulté et à jouer avec le danger, retombe toujours à temps sans grimace er sans tache. sur le velours de ses griffes.

Tous ces tableaux intimes où la volupté a plus de part que le sentiment, ne sont pas chastes assurément, et Ton n'y entrevoit pas le plus petit coin où la vertu pourrait se nicher. Mais ils ne sont pas impudiques. Le poète sait toujours s'arrêter à temps, et il ne dit pas tout. Il garde dans l'abandon de ces confidences galantes la mesure du tact et du goût. Il laisse à deviner ce qui ne saurait se dire, et toujours la lumière se voile au moment où la tunique tombe.

De plus ces petits poèmes des poésies de la chair plus que des poésies du cœur n'ont rien qui détonne et qui sorte de leur genre. L'auteur n'y est point dupe de Thomme, ni l'homme complice dej'auteur. L'un et l'autre y ont franchement leurs vingt ans, c'est-à-dire Theure des inspirations profanes, tirées de l'unique expérience du plaisir, et des sujets païens à la fois et modernes, dont le classique dessin est agrémenté d'une légère couleur romantique, où la mélancolie inévitable de la satiété se relève d'une pointe d'ironie parisienne, et où l'on sent que l'auteur a lu tour à tour Ovide, Catulle, Martial, Crébillon fils et Gavarni.

Tous ces mélanges et tous ces contrastes d'un pastiche original pétillent discrètement dans la

saveur piquante des pièces comme celle-ci où le trait final fait sourire, tandis que tout à Fheure il fera rêver :

La plus lente caresse, amie^ est la meilleure, N'est-ce pas? Et tu hais Tinstant funeste où l'heure Rappelle avec son chant métallique et glacé Qu'il se fait tard, très tard, et qu'il est dépassé Déjà le temps moral d'un bain ou d'une messe. Car ce sont les adieux alors et la promesse De revenir. — Et puis nous oublions encor. Mais l'horloge implacable avec son timbre d'or Recommence. Tu veux te sauver, tu te troubles, Hélas! et nous devons mettre les baisers doubles.

Tout cela, c'est toujours la même chose, grommellent quelques moralistes chagrins. Eh ! oui, l'amour ou ce qui lui ressemble à vingt ans, c'est toujours la même chose. Mais il y a fart de varier qui rajeunit tous les vieux thèmes. Tout est dans la sauce, dans l'assaisonnement. Et puis les moralistes, nous l'avons dit, n'ont rien à voir ici, avec leur haillon diogénique ou stoïcien. Nous nageons en plein épicuréisme. Mais aux artistes auxquels ces tableaux s'adressent nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien le détail y est heureux et spirituel. Et à ceux-là nous rappellerons aussi le mot de Sénac de

Meilhan : « La vie est un canevas qui ne vaut

que p

de la poésie, de l'art — comme de la vie.

; qui n }ue par la broderie. » Cela esc vrai de l'amour.

A côté de ces tableaux, pleins de la femme, il en est d'autres d'où la femme est absente. Le rayon de l'observation intérieure, las de ce spectacle de langueur et de satiété, se retourne vers

le spectacle extérieur. Alors ce sont des tableaux d'intérieur, de genre ou des paysages parisiens brossés de main de maître, d une expression à la fois intense et contenue arrivant sans efFort au modeste succès d'un malicieux sourire, ou provoquant dans l'âme l'émotion rêveuse qui s'éveille aux derniers échos d'une lointaine symphonie :

. . . Ainsi je fuis la ville et cherche la banh'eue Avec mon rêve heureux j'aime parfois marcher Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes, Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil, Et quand l'ombre succède à la mort du soleil, M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue, Gagner les champs pierreux, sans songer au départ, Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur les remparts.

Cette vision mélancolique du spectacle lointain de « la nuit qui s'étoile et de Paris qui s'allume » est bien différente par le ton et le procédé, on le remarquera, de ces méditations solitaires, où Lamartine ne voit que lui-même, et se voit à travers tout ce qu'il regarde, tandis que Coppée^ poète objectif autant que l'autre est subjectif, s'efface et se tait devant le cadre amoureusement taillé et ciselé du tableau extérieur. Parfois cette vision s'égaye d'une note de comique tempéré, de discrète ironie :

Je prends quelque ruelle où pousse le gazon Et dont un mur tournant est le seul horizon. Je me plais dans ces lieux déserts où le pied sonne,

VITA NUOVA 9f

OÙ je suis presque sûr de ne croiser personne. Au-dessus des enclos les tilleuls sentent bon, Et sur le plâtre frais sont écrits au charbon Les noms entrelacés de Victoire et d'Eugène^

Populaire et naïf monument

, . Et quand s'allume au loin le premier réverbère Je gagne la grandVue où je puis encor voir Des boutiquiers prenant le frais sur le trottoir Tandis que, pour montrer un peu ses formes grasses, Avec son prétendu leur fille joue aux grâces.

C'est la veine des Humbles qui commence, qui s entr'ouvre, et se referme pour se rouvrir bientôt quand viendra Theure de creuser le filon.

C'est ainsi que ce Recueil des Intimités parcourt gaiement, tristement, selon l'occasion, toujours légèrement, délicatement, spirituellement toute la gamme, tout le clavier des pensées, des sentiments, des désirs, des plaisirs, des espérances, des regrets de la vingtième année. La note tendre, amoureuse, galante, y domine, comme elle domine la vie à ce moment heureux où tout se résume à aimer, à rêver, à sentir, en attendant lexpérience qui seule fait penser. Le poète y boit jusqu'à la dernière goutte, à peine amère, les douceurs troublées de l'amour furtif. Il se lasse parfois de la passion contrariée et ne mord pas au fruit défendu sans songer qu'il est des fruits d'amour et de bonheur légitime, qui sont savoureux jusqu'au bout, sans amertume et sans satiété. Il n'est pas sans faire, au milieu des fatigues de la possession inquiète et de la volupté précaire, le rêve de l'amour permis, du bonheur tranquille, du paradis innocent. Mais toujours, comme dans la sérénade de Von Juan^ le rire de

la réalité et son ironique refrain déconcertent sa vision angélique.

Les Intimités sont un des chefs-d'œuvre de Coppée, de Tavis unanime des critiques. Il y a trouvé des cadres tout faits pour les tableaux de genre où il excelle par ce rare mélange de qualités que le contraste rend plus piquantes : la double faculté de bien voir et de sentir juste, de donner tour à tour au vers la pointe d'observation qui pénètre et l'ondoiement d'aile qui caresse, de procurer au lecteur tour à tour l'impression de l'air, vif de la réalité et de cet air supérieur où plane le rêve. M. Jules Lemaître a particulièrement bien exprimé la volupté qu'on goûte à savourer la précoce perfection de métier et d'art de cette délicieuse harmonie « d'un charme léger comme un parfum. »

11 faut citer ce commentaire exquis comme les vers qui l'inspirent :

Ce charme tient d'abord, en partie, aux vers euxmêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants, pittoresques et berceurs, d'un rhythme lent et d'une limpidité cristalline. Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que ce mot ne soit plus à la mode) une mélancolie caresse, une tristesse voluptueuse et comme amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une élégante rêverie d'anémique et de dilettante. Je crois bien qu'après tout oit ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot de morbidesse,..

Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les Intimités. Ce n'est presque rien pourtant : une liaison avec une Parisienne; des rendez-vous dans une chambre bleue; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la lassitude... Mais ce sont des

ViTA NUOVA

câlineries, des mièvreries, des chatteries de sentiment et de style! Non pas « amour-passion, » non pas même peut-être « amour-goût, » mais « amour-littérature, » d'une volupté digérée et spiritualisée; passion d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de sceptique au cœur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses imaginations-, amour où se rencontrent, je ne sais comment, Tégoïsme du raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu comme un joli animal, et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur. Il y a, dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière : ce petit coin, dans l'œuvre de François Coppée, ce seraient pour moi, les Intimités*,

Un autre critique, d'un raffinement littéraire et psychologique moins aiguisé que celui de M. Jules Lemaîcre, mais donc le goût de dilettante esc armé de toutes les finesses et de couces les malices d'une observation aguerrie au speccacle des choses ec à l'expérience des hommes, M, Roberc de Bonnières, exprime la même sensacion, la même impression, la même prédileccion en faveur des Intimités ec de ces tableaux d'une simplicité savante, d'un nacurel plein d'art, d'une innocence rouerie ec d'une corruption ingénue où se joue si gracieusemenc « une jolie âme, » comme M""® d'Epinay le disaic de M*"® d'Houdecoc. « Après le T^eliquaire^ il donna les Inti-

* Jules Lemaltre. Les Contcmpoiahis, cluiks el (vnraits liile'raires. Première série, i886. François Coppée, p. 93-9).

98 FRANÇOIS COPPÉt

mitésy qui sont peut-être ce qu'il a fait de plus touchant et de plus sincère *. »

Avec les Intimités se clôt la première phase de révolution poétique de François Coppée. Il a parcouru le premier cycle d'inspiration où le poète au début essaie ses ailes naissantes. Il à, non épuisé, mais largement exploité ces premières veines franches de son talent : sujets intimes et familiers, sujets élégiaques et erotiques, tableaux modernes et parisiens. Ces premiers succès de virtuosité précoce lui ont donné la conscience de sa force et de sa légèreté de main. Il se sent de taille à aborder sans défaillance toutes les variétés du spectacle extérieur, à donner à des sentiments individuels la valeur typique, à abandonner le rêve pour la réalité, à peindre non plus seulement son âme, mais celle des autres, à fournir au fait contemporain, à l'événement qui mérite mémoire, un écho solennel, une expression historique.

Il s'est opéré en lui le même travail que chez Gœthe et chez Heine, quand ils ont fait ce que le premier appelle de la poésie de circonstance, c'est-à-dire quand ils ont harmonieusement exprimé non plus une impression spontanée, mais une impression réfléchie, quand ils ont vibré, comme la harpe éolienne, sous le souffle qui passe.

Le Recueil caractéristique de l'évolution que nous venons d'essayer de décrire, et qui correspond à celle qu'en psychologie on appelle le

• Mémoires d'aujourd'hui, par Robert de Boimières; deuxième série, p, 296.

passage du for intérieur au for extérieur, du radius inflexus^ c est-à-dire du regard retourné en dedans, au radius diflexuSy c esc-à-dire au regard détourné au dehors, c'est le Recueil intitulé : Toèmes modernes, 1867- 1869.

Ces poèmes modernes sont des récits de longue haleine, des récits où l'invention et la composition font œuvre d'art indépendant et combiné, ou des tableaux de la vie réelle, tableaux de rue et de plein air, plus largement, plus vivement brossés que les petits tableautins, que les quadri, comme ont dit successivement de leurs ébauches, de leurs pochades pittoresques ou poétiques, au vol du crayon ou de la plume, Salvatof Rosa et André Chénier, qui forment ce petit musée intime d'où nous venons de sortir. Par une évolution inévitable, par une progression toute naturelle, le poète tend de la spéculation à l'action, de la solitude à la publicité, du succès à la gloire, comme la plante tend de l'air rare au plein air et de l'ombre au soleil.

C'est dans les Toèmes modernes que François Coppée, émancipé des servitudes du début, a joui pour la première fois et nous fait jouir avec lui de la volupté de la vie, de l'action, de la popularité, à laquelle il aspirait. Un récit, c'est déjà de l'action 5 quand le dialogue partage cette action entre divers interlocuteurs, il les fait acteurs, et le récit devient drame ou du moins scène d'un drame.

C'est ainsi que par le poème d'oingelus^ par le poème de la 'Bénédiction et de la Grève des

lOO FRANÇOIS COPPÉE

Forgerons que déclameront des acteurs en vogue, au théâtre et dans les salons, François Coppée s'acheminera vers la rénovation instinctive d'un genre oublié et arrivera subitement à la foule, à la gloire, à la popularité, par ce coup de maître, par ce triomphe éclatant de la saynète, c'est-à-dire du dialogue dramatique du Tassant.

Une première fois l'auteur (ïc4ngelus s'était essayé au poème d'action, au poème que nous appellerons dramatique, et avait dédié le Justicier à Théodore de Banville. C'est l'histoire, digne dfes meilleurs temps du romantisme, d'un moine exaspéré par les ironies de Timpénitence finale du Margrave Gottlob, dit le "Brutal.

Il saisit l'endurci farouche qui le défie et le menace sur son lit d'agonie et lui fait rentrer dans la gorge un dernier blasphème en l'étranglant net, puis

..... toujours tranquille et grave.

Il ramène le drap rejeté sur le mort Comme fait une mère à son enfant qui dort, Ramasse un des flambeaux renversés, le rallume. Puis se met à genoux, ainsi qu'il a coutume De faire quand il prie à Tombre du saint lieu. Joint les deux mains et dit: «Je me confesse à Dieu. *

Le Justicier est un habile pastiche — d'où la flamme de vie est absente — dû à l'influence prépondérante du poète des "Burgraves et de la Légende des Siècles. Plus tard aguerri et fortifié, le poète des "B^'cits épiques se mesurera de nouveau avec l'armure gigantesque et l'épée herculéenne qui font plier encore sous leur poids ses frêles élégances, et il portera lune et maniera l'autre

VITA NUOVA lOI

avec l'aisance héroïque d'un victorieux promu à la maîtrise.

Mais il sent bien vite qu'il est encore trop tôt pour essayer de tendre l'arc d'Hercule, et il choisit dans cAngeluSy un sujet plus proportionné à sa force, plus favorable à sa grâce, où dans une fiction libre des jougs de l'imitation, des contraintes et des servitudes du cadre historique, se dégage et s'épanouit doucement l'originalité d'un talent dont la fleur promet de beaux fruits.

oingelus « est l'histoire d'un enfant élevé au bord de la mer par un vieux prêtre et un vieux soldat, et qui meurt de n'avoir point de mère, de trop rêver et de ne pas jouer, d'être aimé trop et d'être mal aimé, d'être trop baisé et d'être baisé par des lèvres trop froides*. » Ceci, c'est l'histoire en effet que conte le poème (ïolngelus: mais c'est l'histoire en résumé, en raccourci, en procès-verbal.

Il y a plus que ce simple fait divers d'un enfant abandonné, trouvé le soir par le curé et le vétéran son compagnon intime, à titre de chantre, de fossoyeur, de jardinier, et que ces deux vieillards sevrés de toute affection humaine par leur pauvreté et leurs rudes devoirs, adoptent de concert.

Il y a l'étude psychologique très fouillée de ce sentiment nouveau de la paternité qui s'éveille naïvement et tardivement dans le cœur de ces deux ingénus à cheveux blancs; il y a l'étude des effets sur l'orphelin adopté de cette éducation pleine de bonnes intentions et d'erreurs inno-

* Jules Lemaître.

centes, entreprise par deux hommes en pleine nature, en pleine solitude, à laquelle font si cruellement défaut les tendresses maternelles, les délicatesses féminines, et dont le résultat fatal est la disproportion entre les forces de lame et celles du corps, une maturité précoce, une exaltation déréglée que le spectacle de la mer enfièvre mortellement de ce mal mystérieux auquel succombera cAngelus: le mal de l'infini.

Sur les deux thèmes que nous indiquons, le poète a brodé des variations exquises où son observation déjà mûre et armée de toutes pièces par l'expérience précoce de la vie domestique et de la vie solitaire trouve et fournit toujours le détail caractéristique et décisif, où sa sensibilité, d'une sève toute neuve et fraîche, déborde en notes de mélancolique enjouement, en traits de pénétrante délicatesse qui viennent du cœur et vont au cœur. Quelques extraits mettront le lecteur à même de juger de la valeur, un peu trop négligée par la critique, de ce poème dont rinvention est originale, Tidée charmante, et où le poète de vingt-cinq ans se montre déjà maître dans lart de provoquer tour à tour le sourire de ia gaîté et la larme de l'attendrissement.

Les deux vieillards ont vu un de ces hasards, où ils saluent le doigt de Dieu, réaliser leur vœu d'affection inassouvie, satisfaire leur besoin d'un objet de dévouement et de sacrifice. L'enfant trouvé par eux a été baptisé Angélus, du nom de l'heure sacrée où leur est échue cette bénédiction d'un abandonné à sauver, d'un orphelin a adopter, d'un enfant à élever:

En prenant à travers un chemin labouré

Us rentrèrent en hâte au logis du curé.

Là, pour faire du feu, le soldat s*agenouille,

De son vieux manteau noir le curé se dépouille

Et reste ainsi portant le petit sur les bras

Et tout semblable, dans son naïf embarras.

Au saint Vincent de Paul des naïves images.

Son compagnon, le vétéran fossoyeur, se préoccupe le premier de la maladresse inévitable de ces soins que vont donner à un enfant si cendre encore, à un enfant de lait, des mains novices et rudes jusque dans leurs caresses, de prêtre et de soldat.

Le curé n'en convient pas; la combinaison d'une servante est écartée d'un commun accord entre les deux vieillards, pour cause de pauvreté, surtout d'orgueil et de jalousie de la mission nourricière et protectrice que le ciel leur a envoyée, et qu'ils ne veulent partager qu'entre eux. Le vétéran chantre et fossoyeur résume ainsi la délibération :

C'est dit. — L'enfant aura d'abord quelque surprise De votre robe noire et de ma barbe grise; Mais nous lui sourirons; puis, nous n'y pouvons rien. Vous, monsieur le curé, pour sûr, vous saurez bien Ce qu'il lui faut, vous qui savez soigner les âmes; Les vieux prêtres, mais c'est aussi doux que les femmes. Et vous avez les mains blanches comme les leurs. Moi, j'aimerai l'enfant comme j'aime mes fleurs; Et nous pourrons mener jusqu'au bout ce caprice D'apprendre le métier de mère et de nourrice.

Les efforts industrieux des deux vieillards pour nourrir, vêtir leur poupon, pour tâcher de deviner

Ces mille petits soins qu'ils n'avaient pas appris,

sont ingénieusement et spirituellement décrits dans des tableaux d'intérieur patriarcal, dune couleur et d une finesse toutes flamandes. Le premier pas, le premier mot sont autant de fêtes pour le presbytère, autant d'épisodes de cette double initiation de Fenfant à la vie et de ses deux gardiens aux devoirs et aux bonheurs maternels. Quel fut le résultat décevant de cette éducation manuelle du vieux soldat, intellectuelle du vieux prêtre, sur cet enfant sans enfance, à sept ans déjà sérieux et rêveur, tourmenté d'ambitions et d'inquiétudes précoces, et dont l'ardeur intérieure, avivée par les vents de la mer, dévorait déjà le frêle fourreau? Ici encore le poète triomphe de la difficulté d'exprimer ces délicats mystères d'une nature généreuse et faible, troublée par le défaut de proportion, d'équilibre entre les forces de l'esprit et les forces de la chair :

Auprès des deux vieillards l'enfant avait grandi Mais sans prendre cet air libre, vif, étourdi. Ce goût des jeux bruyants et ce doux caquetage Qu'on trouve d'ordinaire aux garçons de cet âge. Sa grâce — les enfants sont toujours gracieux — Était comme voilée et craintive; ses yeux Cachaient une douleur dans leur azur sincère; Il était pâle et doux comme une fleur de serre; Son sourire était rare et contraint. SoufFrait-il ? Peut-être; mais d'un mal bien lent et bien subtil Et qui, ne s'exprimant jamais par une plainte, Ne pouvait éveiller Taffectueuse crainte Des deux vieillards naïfs, qui trouvaient justement L'enfant, dans sa douceur malade, plus charmant.

VITA NUOVA lOf

Pourquoi Angélus était-il malade, à Tinsu de tous et de lui-même? L'auteur répond à cette question, en psychologue, en moraliste, en médecin, en poète surtout, par des motifs où la raison déploie toute sa force et toute sa grâce, et que nous résumons prosaïquement par les mots : défaut d'exercice, défaut de mouvement, de jeux, au physique et au moral. L'enfant, pour pousser et prospérer, doit s'agiter, courir, jouer.

Mais ce n'est pas à ce mouvement perpétuel, à ces impatients élans de l'enfance curieuse, aventureuse, insoucieuse, que s'abandonne jamais l'enfance raisonnable et pensive d' Angélus :

Mais non, le jeune fils des deux vieux au contraire

Par aucun jeu d'enfant ne se laissait distraire.

Souvent, ouvrant ses yeux étonnés et chercheurs,

II regardait passer les enfants des pêcheurs

Qui, lorsque revenait la saison douce et belle,

Allaient au bois voisin, en longue ribambelle,

Cueillir des mûres ou chasser les papillons.

Il regardait passer ces gaîtés en haillons,

Qui couraient les pieds nus et d'aurore coiffées,

Et ces blouses et ces culottes étoffées

De grands-pères, et ces cheveux blonds sans bonnet,

Leur faisait un sourire et puis s'en revenait

Marchant à petits pas, rêveur et solitaire.

Tout seul, dans le jardin calme du presbytère.

Le curé, ambitieux pour cet enfant si précocement sérieux, si bien doué, ne comprenait pas le danger :

il laissait

Angélus absorbé dans ses livres d'estampes. Et n'apercevait pas palpiter à ses tempes

Ses rêves trop pesants pour ce jeune cerveau, Avide avant le temps d'étrange et de nouveau ; Et chaque jour, malgré le calme de Tasile Où sa vie aurait dû couler pure et facile, Dans les fleurs en été, près de l'âtre en hiver, Malgré le souffle sain et puissant de la mer Qui caressait son front sans y mettre le hâle, Angélus revenait plus souff^rant et plus pâle.

Le poète a admirablement observé et décrit, avec des nuances exquises, les progrès et les causes de ce mal secret dont les deux vieillards, loin de s'en effrayer^ s'enorgueillissent, se félicitant de ce goût précoce de leur pupille pour la vie studieuse, sédentaire, domestique, et le récompensant par ces caresses dont la tendresse passionnée épuise son cœur comme la vie intérieure dévore son cerveau.

Ce n'est pas impunément qu'on enfreint cette loi de la nature qui a créé l'enfant pour la mère, qui n'admet pas d'équivalence à ce tutélaire et salutaire commerce, qui ne favorise pas la famille artificielle de l'adoption, qui regarde comme une usurpation toute entreprise sur les droits et les devoirs familiaux, et qui se vengera, avec une sorte de jalousie, de cette ingérence non justifiée par la communauté du sang, et dont le succès ferait injure à sa prévoyance. De là l'imprévoyance fatale et la mortelle stérilité de cette affection tardive, sans autre mandat que celui du hasard et de la charité, des deux vieillards célibataires :

Oui ces deux justes, oui, ces excellents vieillards, Dont tous les battements de cœur, tous les regards

Etaient pour cet enfant adorablement triste,

Ne voyaient pas, dans leur amour presque égoïste,

Que pour cet être, espoir de leur humble maison,

Leur étreinte était une étouffante prison;

Que sur ce faible front leur sénile tendresse

Appuyait trop longtemps la trop lente caresse;

Qu'Angelus en souffrait, et que chaque baiser

Venait encore plus Tabattre et répuiser....

On meurt d'être aimé trop comme de ne pas rêtre.

Angélus, trop aimé, c'est-à-dire mal aimé par ces deux vieillards qui se sont en vain flattés de suppléer à l'absence du père et de la mère. Angélus meurt doucement d'épuisement de la vie dont Tardeur précoce, excitée par ces tendresses sans mesure dont il est entouré, avivée par le rêve perpétuel d'une enfance sans jeux, a dévoré son corps trop fragile comme la lampe à la flamme trop vive consume le boisseau. Il meurt, tandis que les deux vieillards, le croyant seulement endormi, disputent sur son avenir, sur la carrière qu'il suivra et s'accordent : le prêtre à le trouver trop délicat pour les émotions et les sacrifices du sacerdoce, le soldat à le déclarer impropre aux fatigues et aux absences des guerres lointaines. L'enfant se ranime pour leur sourire, pour leur murmurer qu'il veut être marin, et pour expirer dans le suprême élan de ce délire qui lui donne l'illusion d'un navire l'emportant vers l'inconnu, alors que de son corps, retombé inerte sur l'oreiller, l'âme s'est envolée vers l'infini.

oAngeluSy dont les tendresses et les tristesses semblent avoir effarouché et écarté l'admiration des lecteurs superficiels, est, dans l'œuvre du

Io8 FRANÇOIS COPPÉE

poète, un morceau selon nous achevé, pour lequel nous avouons notre prédilection, fondée sur l'originalité de la fiction, la finesse des analyses, la délicatesse des sentiments, l'émouvante justesse de la leçon. Cette leçon, dont les pères adoptifs d' Angélus ont inconsciemment défié la sanction, leur apprend, aux dépens de leurs dernières larmes.

Que leur expérience était une chimère;

Qu'ils n'étaient que de vieux enfants, et qu'une mère...

... Eût fait vivre l'enfant qu'ils avaient fait mourir...

Le poème à'oAngelus inaugure superbement, avec ses mélanges et ses contrastes de grâce et de force, de raison et de sentiment, cette veine d'inspiration qui s'épanouira plus tard dans Les Humbles, mais dont l'heureux filet, venu des sources mêmes du cœur, ne cessera jamais de couler dans l'œuvre du poète, à ce point que cette permanence formera une de ses originalités distinctives et comme le trait le plus saillant de sa physionomie littéraire.

Pour la critique, envisagé au point de vue étroit de sa personnalité poétique, en dehors du drame et du conte, où il déploiera toute son envergure vers d'autres effets et d'autres succès, Coppée demeure le peintre par excellence du tableau parisien, de l'horizon parisien, de l'idylle et de l'élégie parisiennes, des intérieurs parisiens, de ce qu'ils révèlent à l'observateur de douleurs cachées, de fières misères, de passions ingénues, d'héroïsmes naïfs, de traits touchants de la nature humaine ou du caractère national, de frustes

tragédies et de comédies rudimentaires. Nul n a plongé un regard plus sagace au fond de rintimité populaire. Nul n'a mieux vu Tatelier, le cabaret, la rue, le jardin public, le rempart. Nul n a su mieux exprimer, avec un plus fin ragoût de sentiment tempéré par la malice, de mélancolie aiguisée d'ironie, d'émotion souriante et de poésie au besoin prosaïque pour être plus pittoresque, ce qu'on peut voir, entendre et éprouver « sans le trouver si ridicule » en écoutant ce que disent, sur un banc perdu du jardin solitaire, une servante et un militaire :

Ils se tenaient tous deux assis à chaque coin

Du banc, et se parlaient doucement, mais de loin

— Attitude où l'amour jeune est reconnaissable*. —

Ou bien en assistant, à côté d'une mère et d'un petit enfant en grand deuil, au défilé d'un régiment, l'un enivré, l'autre attristée par la vision guerrière **, ou bien encore en regardant

Dans les promenades publiques Passer, troupes mélancoliques, De petites filles en noir***.

Ou enfin en se demandant à quoi rêve et ce qu'attend cette pauvre fille fiancée depuis dix ans au marin qui ne reviendra pas:

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De rOcéan et dans la dernière maison,

• Le Banc.

•♦ U Défilé.

*** Enfanis trouvés.

Assise à sa fenêtre et quelque temps qu'il fasse, Elle se tient, les yeux fixés sur Thorizon *.

Nous arrivons enfin aux deux ouvrages les plus caractérisques de cette maturité complète du talent du poète et de sa pleine possession de cette manière définitive, dont il sera plus facile de -parodier que d'imiter la mâle simplicité, le dessin précis, le trait résolu, la touche sobre, qui donnent au tableau le relief de la sculpture, au récit la vie du drame. Les chefs-d œuvre, bientôt populaires, de cette poésie pittoresque, à réian vif et sec, qui grave plus encore qu'elle ne peint, et qui conquiert par petits coups décisifs une émotion intense, sont la "Bénédiction et la Grève des forgerons. Nous n'analyserons pas ces poèmes que tout le monde a lus ou entendus, réservant aux œuvres moins connues et non moins dignes de l'être, les faveurs de la citation. Nous nous bornerons à faire ressortir cette précision et cette concision du trait qui donnent tant de vigueur à l'effet, d'autant plus sûr qu'il a été mieux mesuré et plus contenu, et cet art de peindre la vie, d'exprimer l'action, de faire scène qui, témoignent de la vocation dramatique du poète.

Il n'avait encore fait vibrer que la corde lyrique ou la corde élégiaque. Il n'avait abordé le théâtre qu'en rêve, nourrissant en silence l'ambition inquiète de voir prendre corps, prendre figure, prendre vie, les créations de son imaginarion et de sa fantaisie, de voir réaliser les féeries qui

• VAUente.

hantaient son cerveau et niluminaient de leurs fugitifs enchantements. Cette ambition du poète, à peine encore connu, admiré seulement d'un cercle étroit de lettrés, et célèbre seulement dans l'intimité, ne semblait pas près de recevoir satisfaction. Il était chimérique d'espérer pour lui la facile conquête d'un directeur, quand il venait à peine d'obtenir par son talent plus encore que par son succès, la confiance d'un libraire avisé, qui pouvait paraître téméraire, en devinant une étoile derrière les nuages de cet avenir obscur et en n'hésitant plus à associer sa fortune en bourgeon à la gloire en bourgeon d'un poète devenu son ami et son favori avant de l'être du public.

Il n'y a, dit un proverbe peradoxal, fondé sur l'exception, que l'imprévu qui arrive, que l'impossible qui réussit. Ce qui est vrai, c'est que la fortune a parfois la coquetterie de se faire pardonner par une faveur spirituelle et juste tant de faveurs qui ne le sont pas. C'est un de ces caprices désintéressés de la grande prostituée, un hasard vraiment digne du titre de providentiel, qui allaient ménager subitement au poète l'accès du théâtre, lui ouvrir à jamais la porte de la scène rebelle à tant d'autres prétendants, dont les cheveux et le talent blanchissent dans l'inutile attente, le faire célèbre du jour au lendemain et apprendre à la foule, qui ne devait pas l'oublier, le nom de l'auteur du Tassant par la bouche, faite pour la renommée, de cette M^'® Agar, dont le rôle de Silvia affirmait le talent encore contesté, et de cette W^^ Sarah Bernhardt dont le rôle de

Zanetto révélait le talent par un succès, prélude de bien autres triomphes.

Le succès du Tassant ^ qui fut le petit triomphe dtHernani de la petite école parnassienne ou néo-romantique, et sur les causes et les effets duquel il est nécessaire d'insister plus en détail dans le chapitre suivant, allait avoir sur le talent de Coppée une influence féconde et décisive. Il lui permit de donner toute sa mesure, de voler de toute son aile, de sonner de toute sa lyre, de se montrer capable de toutes les fictions, à la hauteur de toutes les réalités et de faire applaudir tour à tour dans ce cadre du théâtre propice à la hardiesse et à la nouveauté, les essais de sa Muse dramatique cherchant sa voie, les mâles conseils et les Sursum corda de sa Muse patriotique en deuil, donnant à nos récentes douleurs d'harmonieuses larmes, et consacrant à nos vieilles gloires ces regrets d'où sort la vengeresse espérance.

VHÈGI'R^E

début de François Coppée au théâtre, avec le Tassant, fut bien un début de

poète. La pièce s'appelle comédie sur

laffiche et dans le livre, mais ce n'est guère qu'un dialogue 5 et si drame il y a dans la rencontre et dans la séparation du page innocent et de la courtisane amoureuse, c'est un drame tout intérieur, tout psychologique et d'une action bien peu compliquée, bien rudimentaire. Mais ce qui importe dans la première pièce de Coppée, comme dans la plupart des pièces de Musset, ce n'est pas le sujet, ce n'est pas l'intrigue, ce n'est pas le thème, c'est la variation ; ce n'est pas le canevas, c'est la broderie.

Coppée avait emprunté son sujet à son imagination, à sa sensibilité, fécondées par le souvenir de ses lectures de Boccace, de La Fontaine,

de Musset. C'est l'ItaUe de la Renaissance qui lui avait fourni son cadre, cette Italie dont Burckardt et Eugène Miiniz ont écrit l'histoire politique, sociale et artistique; cette Italie de Dante et de Boccace, de Machiavel et de Guichardin, de Donatello et de Brunnelleschi, de Masaccio et de Paolo Ucello; cette Italie des tyrans beaux esprits, des parasites savants, des courtisanes philosophes, des pages à la beauté d'éphèbe, aux chausses de soie collante plus naïvement impudiques que la nudité, à la mandoline de sérénade en sautoir, des poètes aimés des duchesses, de tout ce monde de féerie que raniment les contes galants du Vécaméron.

Cette Italie des Médicis, des Visconti, des Sforza, des La Rovère, des d'Urbin, des Gonzague, que Florence domine et semble personnifier, cette Italie dont Fhistoire semble un roman, la réalité une poésie, chère de tout temps à l'imagination des amoureux et des rimeurs, devait attirer à son rendez-vous galant, à son tendre refuge l'imagination de François Coppée, en quête d'un sujet, et ne pas tromper son choix. Car il lui a porté bonheur. Toutes les fois que le poète a touché du pied cette terre privilégiée, cette seconde patrie de tous les poètes, il en a fait jaillir une armée de vers victorieux. L'auteur du Tassant y du Luthier de Crémone, de Severo Torelli, n'a pas le droit de se plaindre de l'Italie.

Ce n'est pas François Coppée qui contestera la justesse de ce joli mot de Michaud appelant le hasard : « f incognito de la Providence ». Cela est vrai quelquefois. C'est au hasard qu'il dut de

l'hégire 115-

pouvoir faire jouer le Tassant. Il fallut l'occasion d'une représentation à bénéfice, la rencontre d'une artiste pressée de trouver quelque chose de nouveau, d'inédit à jouer, et s'adressant, comme il est d'usage en pareil cas, aux débutants, faute de pouvoir s'adresser aux maîtres; il fallut le choix divinateur, la confiance intelligente de cette artiste; il fallut le mouvement de surprise et d'admiration provoqué ce jour-là par une actrice à ses débuts, Sarah Bernhardt, qui prêta sa morbidesse encore ingénue, sa voix d'or encore sans alliage, la grâce d'aube de son visage et de son talent à cet adorable petit page errant de la chanson et de lauberge du bon Dieu; il fallut aussi le charme irrésistible de cette figure exquise, de ce Zanetto, sorte de Chérubin florentin, qui faisait revivre, monter sur la scène, y parler, y marcher le Chanteur de Paul Dubois, image deux fois populaire, grâce à l'art plastique, grâce à l'art dramatique, de la Renaissance; il fallut tout cela, cest-à-dire une conspiration unique de hasards favorables, d'occasions propices, de bonheurs imprévus autant que mérités, pour procurer au poète l'honneur et la joie de ce succès mémorable qui clôt sa vie militante et dont il fait dater son hégire de délivrance et de triomphe (14 janvier 1869).

Mais hâtons-nous de le répéter. Si le hasard et le bonheur ont eu part à l'œuvre de Coppée, en ce sens qu'ils lui ont permis de se produire, le succès est entièrement dû à son talent. Des circonstances, des opportunités, auxquelles certes il n'avait pas songé dans ce dialogue

Il6 FRANÇOIS COPPÉE

entre une courtisane en veine de sentiment et en caprice d'honnêteté et le petit chanteur vagabond dont elle épargne l'innocence et qu'elle sauve de son piège, dans cette œuvre de rêve indépendant d'art desintéressé — fleur rapportée d'un voyage dans le bleu — dans cette œuvre qui attendait son heure et ne la choisit pas, favorisèrent ce succès, en décuplèrent la portée et lui donnèrent presque l'importance d'un petit événement littéraire et social.

Pour le comprendre il faut se reporter au temps, au moment, à cette année marquée ellemême de signes prophétiques qui fut l'avantcourrière de cette autre année fatidique 1870 où l'on vit l'apothéose plébiscitaire et la déchéance révolutionnaire d'un régime fondé sur la victoire et le bonheur, et qui ne pouvait être vaincu ni malheureux impunément. Il faut se reporter à ce brillant hiver où un monde frivole déjà agité des pressentiments de la catastrophe prochaine et qui sentait passer des souffles menaçants sur la couronne de ses festins, étourdissait dans le présent les regrets du passé, les craintes de l'avenir, variait ses plaisirs avec des caprices de blasé, passait volontiers des voluptés du vice à celles de la vertu, et au sortir de l'orgie de scepticisme et de parodie, des refrains de la "Belle Hélène et de la Grande-Duchesse et des flonflons d'Offenbach, ne haïssait point la réaction salutaire d'un court bain de franche poésie, et d'un rapide voyage sur les sommets de l'idéal. Ce fut pour ces parvenus de la veille, pour ces méfiants du lendemain, pour ces fiévreux d'ambition, pour ces roués

l'hégire 117

d'émotion une surprise charmante, un ragoût des plus piquants et des plus inattendus^ que ce dialogue entre la Cigale innocente et la Fourmi du vice, entre la Silvia et le gentil chanteur errant, parasite de la fortune honnête, hôte des palais dont rhospitalité honore, et y payant sa dette de chansons, mais déserteur du toit de la courtisane enrichie, La corruption du temps se rafraîchit délicieusement à cette victoire de l'ingénuité sur la rouerie. Elle retrouva ses regrets, ses repentirs et ses espérances dans le dernier cri de Silvia vaincue et heureuse de letre, et bénissant à la fin de la pièce Tamour qu'elle maudissait au début ;

Que Tamour soit béni! je puis aimer encore...

Elle but à longs traits le lait de cette pastorale, de cette bergerie, de ce joli duel entre le loup et l'agneau, où c'est l'agneau qui est le plus fort. Il y eut dans ce succès du Tassant beaucoup de la surprise et de l'admiration qu'inspirent la rouerie ingénue, l'habileté inconsciente, la hardiesse naïve, le serein défi d'un poète ignorant de ce qui se passe, insoucieux de tout ce qui n'est pas son art et promenant, comme son Zanetto, au milieu d'un temps de corruption et de décadence, son rêve imperturbable de jeunesse et d'amour, et sa mélancolique sérénade à l'idéal. Le Tassant et son succès, c'est l'idylle, c'est la bergerie, c'est le Trianon de l'Empire, c'est le Vaphnis et Chloéy c'est Estelle et tN^émorin^ c'est — toutes proportions gardées — le Taul et Virginie ^ c'est XcAtala de François Coppée.

Il8 FRANÇOIS COPPÉE

Le tout Paris dalors eut pour le poète les yeux de Silvia pour Zanetto, et goûta la douceur de cette larme de pure émotion, de généreux attendrissement dont il croyait avoir perdu la vertu.

Le Passant soit béni I je puis pleurer encore.

La pièce est trop connue pour que nous songions à l'analyser. Mais rïous nous plaisons à insister sur Teffet qu'elle produisit sur le public. Il est encore plus curieux peut-être de l'étudier au point de vue de l'effet produit sur cette partie du public qui fait la loi à l'autre, sur ces organes de l'opinion qui créent l'opinion, c est-à-dire sur la critiqué, sur les journalistes, sur les confrères du débutant acclamé, en qui le Parnassisme prenait possession de la scène et poussait jusqu'au théâtre, fermé jusque-là à ses ambitions, les victoires et conquêtes de la nouvelle école. Nous citerons deux passages d'écrivains fort différents, l'un emprunté aux Mémoires d'André Gill, où la situation est peinte de souvenir avec cette exagération, cette verve brutale et caricaturale d'un cerveau que depuis la folie a éteint, mais avec un accent d'enthousiasme et d émotion sincère; l'autre au feuilleton de Y Opinion tNjitionale où Jules Claretie tenait alors brillamment la plume du critique dramatique. Voici d'abord l'extrait . des Souvenirs d'André Gill « dont le ton, a dit un bon juge, est violent et outré, mais dont le récit ne manque pas de vérité » :

La première du Passant^ je me la rappelle comme si

l'hégike

c'était hier. On l'avait annoncée, prônée, escomptée au café de Bobino, voisin des arbres du Luxembourg où se réunissaient les Parnassiens, où passait Rochefort, où venait de débarquer, avec Pierrot héritier, Paul Arène au bras d'Alphonse Daudet, célèbre déjà par les Lettres de mon Moulin.

L'auteur, avec son joli nom ciselé: François Coppée, avec son profil nerveux et de pur camée, avait dit des fragments aux tables, distribué à la ronde des poignées de mains. On savait que deux belles filles, deux artistes de race, allaient prêter le charme de leur chair et de leur talent à l'interprétation ; tout bas on ajoutait même : que l'une d'elles était aimée du poète, que l'autre en séchait de jalousie : un vrai roman !

Enfin, c'était notre drapeau à tous que le camarade allait dresser dans la bataille...

Comble de l'émotion I j'en appelle à ceux de mon âge, le lustre de l'Odéon, ce soir-là, nous sembla rayonner notre aurore.

Dans la salle, il y avait le tout-Paris de l'Empire... II y avait aussi des maîtres venus pour encourager relève : Gautier, Banville, Augier, Leconte deLisIe, tous les fronts ombragés du vert laurier, tous, excepté Hugo qui était ailleurs...

On frappa les trois coups... Vous connaissez la pièce. Ce rien enguirlandé de fleurs, embaumé de jeunesse, le naïf et chaste amour de Zanetto s'offrant au clair de lune, à la Sylvia, la courtisane charnue et rêveuse après boire, un idéal de l'Empire, fut tout de suite accueilli, acclamé, adoré. La pièce déroula son collier de rimes précieuses, tendrement, perle à perle, dans une musique si imprévue et si douce, qu'il s'en répandit, par la salle enivrée, une sensation de fraîcheur pour ainsi dire virginale. Ce fut un enchantement, comme une goutte de rosée sur une bouche en fièvre.

Toutes les dames décolletées d'alors agitaient les reins dans leurs fauteuils-, les sous-préfets de passage à Paris, ce jour-là, roulaient des yeux humectés.

Quel succèsl On fit relever quatre fois le rideau,

Et nous doncl la phalange de Bobino, du délire I *

M. Jules Claretie a heureusement servi d'interprète à des impressions plus délicates ^ plus réfléchies :

Voilà un poète jeune, qui apporte une pièce à rodéon, et lé petit acte fait plus d'impression sur la salle que les cinq actes d'un gros drame haut en couleur. Si rpn goûte souvent a ce vin de Chypre, on jettera le vin bleu par la fenêtre.

La courtisane Sylvia est accoudée sur la terrasse, rêveuse, attristée, regardant au loin les toits de Florence, lactés par la lune, et les coupoles se détachant sur le ciel bleu. Elle songe, elle s'ennuie. Le faux amour dont on l'entoure, les hommages dont on la fatigue ont enfin lassé la Silvia, qui regrette maintenant le passé peut-être, et qui n'a même plus de larmes pour sa mélancolie, de pleurs pour sa sotiffrance. Il faut l'entendre interroger son cœur triste et glacé; il faut écouter cette langue ferme et sonore à laquelle le théâtre ne nous accoutume point, et qui soudain vous transporte, heureux et charmés, au pays du rêve.

Ce qui caractérisait en effet le Tassant, ce dialogue, ce chant alterné falterna camanaj entre la courtisane et le petit chanteur vagabond, c'est la pureté, la noblesse, l'accent d'intimité grave et tendre de cette langue maniée avec une souplesse précoce, dont la richesse se prête à toutes les variations brodées sur un thème passionnel qui parcourt dans sa progression toutes les notes du clavier de lame, depuis la surprise joyeuse de la rencontre et du triomphe jusqu'à la mélancolie du sacrifice et de l'adieu. L'originalité de

• Vingt années de Parts, par André Gill, avec une préface par Alphonse DauJet. Marpon et Flammarion, 1883, p. $6 et suiv.

l'hégire 121

la fabulation est moindre. Coppée, à ses débuts de poète dramatique, procède de Musset comme à ses débuts de poète lyrique il procède de Hugo. Bientôt, il ne procédera plus que de luimême, dans la poésie dramatique comme dans la poésie intime. La veine des Humbles et des Poèmes modernes est bien à lui. Son verre peut paraître petit, mais il boit dans son verre.

A rheure du Tassant^ de ce Tassant toujours populaire dont le clair de lune fut pour son auteur cette aurore de la gloire au sourire si doux, le poète en était encore à Tltalie de Musset, à ritalie romanesque et poétique; sa fiction de la courtisane amoureuse et, par un scrupule subit, renonçant à sa proie, une jeunesse, une innocence pourtant si tendres à croquer, appartenait au même monde factice et artificiel. Mais la sincérité du poète devait faire illusion au public, comme à lui-même, et triompher de toute contradiction. Les 'sceptiques les plus décidés y avaient été pris. Ils avaient été émus, attendris par le charme poétique. Ils avaient pleuré. Pleurer, comme rire, désarme. Ce n'est que plus tard, et tout en convenant du charme et en le subissant encore, que la critique a pu faire ses réserves :

La salle fut ravie. Le directeur du théâtre n'y comprenait rien. On applaudit, on se récria. Les belles clames, les généraux, les banquiers et les vieux chambellans pleurèrent. Je me souviens, entre autres, de mon vieil oncle qui était sénateur et tout entier dans la politique et les inaugurations de statues. Il s'attendrit à table, en racontant la pièce à sa façon, et parla d'amour. Tout Paris raffola du Passant. 11 y eut des

cravates à la Coppée. Les journaux publièrent que le poète demeurait à Montmartre et qu'il aimait sa mère. On joua son œuvre sur tous les théâtres et dans toutes les cours d'Europe. Dans toutes les sous-préfectures, un jeune homme, qui connaissait l'auteur du Passant^ était tout à coup invité à dîner dans plusieurs familles bourgeoises.

Maintenant encore, après quatorze ans, le Passant continue son tour'de France, et je l'ai vu, il n'y a pas bien longtemps, sur l'affiche déchirée du théâtre de Clermont-en-Beauvoisis.

Et c'est, en effet, une bien agréable chose. C'est un ouvrage d'art très facile à comprendre quoique la facture en soit assez compliquée. Toute femme qui a lu Musset connaît ce pays bleu, cette Italie du rêve dans lequel les courtisanes aiment les poètes. Cette Silvia qui ruine les podestats et respecte l'innocence des chanteurs de grand chemirt est d'un monde bien factice. Mais les figures du théâtre n'ont point besoin d'être vraies. On trouva à la Silvia, à mademoiselle Agar, une sombre beauté : on trouva un charme à Zanetto. Zanetto, c'était mademoiselle Sarah Bernhardt toute jeune et déjà n'ignorant rien. C'est elle qui nomma le poète et le nom de François Coppée sortit frais et brillant de ces lèvres où depuis tous les regards du monde se sont attachés avec ardeur*.

Coppée, inconnu la veille, était célèbre le lendemain du Tassant, célèbre de la célébrité la plus douce à vingt-cinq ans, celle qui se compose moins encore du suffrage des hommes graves qui attendent que de l'enthousiasme des jeunes gens, de la sympathie des femmes qui se marchandent, se disputent moins, et dans le goût desquels le cœur a autant de part que l'esprit.

Avant les consécrations académiques de son

* Mémoires d'aujourd'hui, par Robert de Bonnières.

l'hégire 123

talent, il en reçut et en goûta une plus mondaine, plus brillante, plus délicate, dans les gracieuses avances d'une princesse éprise du talent sous toutes ses formes, plus encore que du succès, dont l'hospitalité recherchait les hommes d'esprit, sans s'occuper du reste, ne leur assignant chez elle d'autre rang que celui qu'ils occupaient dans la hiérarchie intellectuelle ou plutôt ne leur en assignant aucun et se plaisant à les présider en confrérie, sur le pied d'égalité, sans autre protection que celle d'un respect reconnaissant. La princesse Mathilde faisait, pour son plaisir et pour son goût, ce que l'Empire négligeait trop de faire pour son intérêt. Guidée dans ses choix qu'inspirait d'ailleurs une bonté pleine de divination et de pressentiment, un esprit éclairé par le cœur, par Sainte-Beuve, digne intendant de ses faveurs et maître de sa petite chapelle profane, elle attirait chez elle les savants, les artistes, les écrivains, les poètes, par une curiosité flatteuse et pleine de tact, qui leur permettait de s'y croire chez eux, tant elle savait distinguer tout le monde, sans paraître préférer personne. Elle excellait dans l'art d'apprivoiser leur fierté, de retenir leur inconstance, en la mettant à l'abri des promiscuités, des banalités et des maladresses oflîcielles qui eussent bientôt effarouché les uns, ennuyé les autres, par les cordialités et les délicatesses de la générosité qui donnait une âme à son dilettantisme.

François Coppée reçut directement de la princesse, — alors brouillée par la politique, la jalouse et fâcheuse politique, — avec son vieil

ami Sainte-Beuve, désormais et bien à tort traité en ennemi, cette invitation qui était tout au moins un brevet d'Homme d'esprit, car il fallait savoir causer ou savoir écouter, ce qui est peut-être plus difficile, et ce que les sots n'apprendront jamais. Il connut et savoura en dilettante et en virtuose de la conversation, les charmes de cette société choisie des mercredis réservés à l'élite littéraire et artistique (les dimanches appartenant à la foule encore dans l'élite). Il prit part aux feux d'artifice d'esprit et d'éloquence, de fantaisie et de paradoxe de ces dîners, de ces aprèsdîners où Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Gustave Flaubert, Paul de Saint- Victor, Arsène Houssaye, Edmond et Jules de Goncourt, Ernest Renan, Hippolyte Taine, Eudore Soulié, Henri Lavoix, Camille Doucet, Charles Giraud, Zeller, parfois Alexandre Dumas et Victorien Sardou se renvoyaient en se jouant, comme le volant chassé par la raquette, les théories, les anecdotes, les bons mots, les portraits, les épigrammes de la conversation la plus animée, la plus humouristique, la plus instructive, la plus amusante, la moins académique, la moins aulique qui pétilla jamais sous les oreilles d'une princesse. (Il est vrai que celle-là était une artiste et une femme d'esprit.) Il entendit Emile de Girardin se dédommager avec une verve spirituelle et parfois cynique, des réticences de la politique 5 et Chaix-d'Est-Ange à la tête Esopienne, à la mimique simiesque, se venger des contraintes du Palais ou du Sénat en dévoilant les mystères de Thémis, en entr'ouvrant les coulisses du théâtre

l'hégire I2f

des Pères conscrits, en blaguant la loi, en parodiant la Constitution, en retroussant sa robe rouge et en jetant par-dessus les moulins son chapeau empanaché, aux rires et aux applaudissements des auditeurs de ces revanches de l'esprit bazochien sur l'esprit académicien, et de la cause grasse sur la cause grave. Là aussi, le clan des peintres et des sculpteurs et des amateurs et critiques d'art, Eugène Giraudetson frère, Amaury Duval, Charles Marchai, Fromentin, Hébert, Claudius Popelin, Protais, Baudrjr, Saintin, Gustave Doré, Gustave Boulanger, Carpeaux l'olympien comte de Nieuwerkerque, Du Sommerard, Alfred Arago. Ernest Chesneau, Charles Yriarte dissertaient savamment ou gaiement des choses de Fart. Claude Bernard, Berthelot et Robin racontaient les merveilles de la science, et le violoniste lettré Sauzay, imprésario des concerts intimes du dimanche, discutait son prochain programme. Ces après-dîners du mercredi de l'hôtel de la rue de Courcelles, ces décamerons sous la toile de la vérandah ou sous les ombrages du parc de Saint-Gratien mériteraient une histoire, car ils eurent leur influence sur la littérature, sur l'art et sur la société de l'Empire*.

C'est dans le salon de la rue de Courcelles, orné de statues, de tableaux et de fleurs que Coppée étrenna, comme il se plaît à le raconter, son premier habit noir sérieux.

C'est à Saint-Gratien que Coppée fit la connaissance de Gustave Flaubert dont il admirait

• Cette histoire est esquissée, et de main de maître, sous la forme anecdotîque et familière, à mainte page des trois volumes du Journal des Goncourl.

et admire toujours le calent et dont il a esquissé la physionomie d'une façon si vivante, si amusante dans ces fragments de mémoires autobiographiques qui illustrent de leurs croquis de paysage et d'intérieur, de leurs portraits vivement crayonnés les marges de son feuilleton, de son pensum hebdomadaire de critique dramatique :

Le nom de Gustave Flaubert est à Tordre du jour ; il est prononcé en ce moment par toutes les voix de la presse à propos de la correspondance de George Sand, où il se trouve un assez grand nombre de lettres adressées au grand prosateur, lettres charmantes et qui expriment les sentiments d'une tendre et virile amitié. Récemment d'ailleurs, les intéressants Souvenirs littéraires de M. Maxime du Camp, publiéspar la Revue des Deux-Mondes^ avaient donné de très curieux détails sur la vie de l'auteur de Salammbô et sur ses procédés de travail. Enfin ce nom de Gustave Flaubert prend peu à peu dans l'opinion la place qu'il doit occuper, c'est-à-dire une des premières; toutes les résistances n'ont sans doute pas encore disparu; celles de ses œuvres qui furent mal comprises : — V Éducation sentimentale^ la Tentation de Saint Antoine et surtout Textraordinaire Bouvard et Técuchety — ne sont pas encore reclassées selon leur mérite. Mais, c'est égal, nous sommes déjà loin aujourd'hui des critiques perfidement respectueuses, des articles pleins de condoléances hypocrites, sous lesquels on étouffa les dernières productions de Flaubert et qui mirent une si grande tristesse dans ses dernières années. Ce n'est plus qu'avec une profonde déférence qu'on parle maintenant de lui, et même pour [ceux qui ne peuvent savoir quel prodigieux artiste il fut, un vagOe parfum de gloire durable sort de cette tombe. La renommée de Flaubert est, pour ainsi dire, dans la période de transition où se trouve un « bienheureux » avant d'être canonisé. Les journalistes lui donnent

l'hégire 127

déjà du « maître et du grand écrivain » ; mais^ avec le temps, Jls lui décerneront le vrai titre auquel il a droit, celui de « classique français. »

Nous avons eu le bonheur de connaître assez intimement Gustave Flaubert. Ce prosateur, qui n'écrivit ou du moins ne publia jamais de vers, aimait passionnément la poésie. Notre titre de poète nous assurait donc sa bienveillance; de plus, il reconnut, dès notre première rencontre, que nous n'avions pas moins que lui le souci désintéressé de l'art, le culte exclusif des lettres, et tout de suite il nous manifesta une sympathie que nous avons toujours soigneusement cultivée.

C'est chez la princesse Mathilde, au château de Saint-Gratien, que nous vîmes Gustave Flaubert pour la première fois. La princesse, accompagnée d'un groupe d'amis où nous avions l'honneur de nous trouver, faisait avant le dîner une promenade dans son parc, lorsque Flaubert arriva. Avant que son nom eût été prononcé, nous avions été frappé par l'aspect de ce géant à teint apoplectique et à moustaches de guerrier mongol, très paré, ayant du linge magnifique et même un soupçon de jabot, qui, après avoir salué la Princesse, avait replacé sur l'oreille un chapeau luisant à larges ailes et marchait en faisant craquer dans l'herbe d'étincelantes bottines vernies.

Gustave Flaubert avait été un très bel homme dans sa jeunesse, et il avait gardé, du temps où son entrée faisait sensation dans la salle du théâtre de Rouen, certaines habitudes de coquetterie dans sa toilette. Tel que je le vis, en 1869, ravagé par une santé profondément altérée et par d'énormes excès de veille et de travail, il avait encore sa beauté. Rien n'était plus altier que son port de tête — le port de tête des Romantiques; — dans son visage trop rouge et gonflé, mais où se retrouvait le beau dessin des traits et que décorait la plus triomphale paire de moustaches, étincelaient deux grands yeux bleus pleins de franchise et de courage, des yeux de Normand de la Conquête; et sur son crâne à demi dénudé, de longues mèches grisonnantes s'échevelaient avec une fougue toute

mérovingienne. Gustave Flaubert vieilli n'était plus beau, mais il était encore superbe.

Ce soir-là, dans la résidence d*été de celle que ses amis n'appellent que « la Bonne Princesse », sur le perron de la vérandah, devant un magnifique crépuscule d'été, nous eûmes la joie de causer longuement avec Gustave Flaubert, et, dès les premières paroles échangées, reconnaissant que nous étions fou de la belle prose, il nous parla — avec quelle verve enthousiaste et quelle familière éloquence I — de ce qu'il aimait le plus au monde, du style.

Tout de suite, il nous avait dit sa fameuse formule:

— Je ne sais qu'une phrase est bonne que lorsqu'elle a passé par mon « gueuloir » !

Et joignant l'exemple au précepte, il en déclama immédiatement quelques-unes.

Quiconque n'a pas entendu Flaubert, avec une emphase de voix et une ampleur de gestes dignes de Frederick Lemaître, « gueuler » — tant pis ! il n'y a pas d'autre mot — une période de Bossuet ou de Chateaubriand, ne saura jamais combien l'admiration littéraire peut donner de bonheur à un homme. Après avoir dit, d'une voix lente et forte, où restait un peu de lourdeur normande, — soit le Départ des Hirondelles dans Renéy en faisant sentir le rythme admirable de la phrase, soit la péroraison de V Oraison funèbre du prince de Condé, en tâchant d'en rendre les sonorités majestueuses comme de la musique d'orgue, — le bon Flaubert s'arrêtait, silencieux et épuisé pendant un moment, tout tremblant de joie, tout congestionné de plaisir. Puis, pour s'assurer qu'il était bien compris, il saisissait son interlocuteur par le bras, il le regardait dans les yeux, et il lâchait alors un « n'est-ce pas > » ou un « hein? c'est raide/ » où éclatait sa naïve et noble jouissance.

On composerait une excellente anthologie de la prose française, un choix exquis de modèles du style pompeux et magnifique, si l'on recueillait les nombreuses phrases empruntées par Gustave Flaubert

l'hégire

aux écrivains classiques et modernes^ et soumises par lui à la redoutable épreuve du « gueuloir ».

Il en savait par cœur un très grand nombre, étant doué d'une mémoire étonnante, et il les déclamait imperturbablement, sans une erreur, indiquant par la diction toutes les nuances, même celles de la ponctuation. Il nous récita ainsi des morceaux de longue haleine, entre autres le célèbre fragment de VEsprit des lois, le dialogue de Sylla et d'Eucrate. De temps en temps, il s'interrompait devant une beauté particulièrement frappante, à l'accord parfait de deux mots; il soulignait aune exclamation le trait génial, et il le répétait avec une volupté de dilettante.

Nous croyons l'entendre encore, déclamant la prose ferme et nombreuse de Montesquieu :

— « Quelques jours après que Sylla se fut démis de la dictature, j'appris que la réputation que j'avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et, dès que nous fûmes seuls : — Sylla, lui dis- je... »

Là, Flaubert s'arrêtait toujours, suffoqué d'admiration.

— « Sylla, lui dis-je, » répétait-il en faisant traîner le lui dis-je comme la vibration mourante d'un gong... Est-ce beau? Toute l'histoire romaine est là-dedans!

C'est un devoir et un plaisir de contenter la passion d'un ami, surtout lorsqu'elle est innocente et belle, comme celle de Flaubert. Aussi, quand nous avions la chance de découvrir une phrase vraiment parfaite et atteignant l'idéal de sobre et musicale éloquence qu'exigeait le maître, nous nous empressions de lui en faire part. Les trois quarts du temps, il la connaissait — car il avait tout lu, ou à peu près tout, — et à peine Tavions-nous commencée qu'il nous interrompait pour la finir. Nous fûmes assez heureux cependant pour dénicher dans des auteurs peu connus et même dans les coins ignorés des grands classiques,

quelques passages qui avaient échappé à Toeil d'aigle de l'auteur de Madame Bovary, C'est ainsi que nous lui révélâmes les trésors cachés dans ['Histoire romaine et dans la traduction de Fiorus, par Nicolas CoëfFeteau, « évêque nommé de Marseille », Tun des premiers Quarante de TAcadémie, écrivain de grand style, nourri de la moelle latine, dont on ne sait plus guère le nom aujourd'hui que par une phrase élogieuse de La Bruyère. C'est encore grâce à nous que Flaubert eut la satisfaction de faire avaler par son « gueuloir » deux ou trois perles perdues dans l'océan de Saint- Simon, — celle-ci, notamment :

« On envoya chercher M. le prince de Conti; mais on ne le trouva pas; car il était à Paris à crapuler avec du vin et des filles. »

— Crapuler! s'écriait Flaubert ravi. Quel bel infinitif 1

Mais le plus grand triomphe que nous obtînmes fut de communiquer à notre illustre ami un certain mouvement oratoire de Bossuet, développement de la parole adressée au Bon Larron par Jésus-Christ sur la croix, qui se trouve dans un des sermons les moins célèbres de l'évêque de Meaux.

« En vérité, lui dit Jésus, vous serez avec moi, « aujourd'hui même, dans le Paradis...» Dans le Paradis, quel séjour 1 Aujourd'hui même, quelle promptitude! Avec moi, quelle compagnie I »

En entendant cette superbe phrase, Gustave Flaubert devint pourpre d'émotion; il nous la fit redire, il se la récita à lui-même plusieurs fois à voix basse pour la bien graver dans sa mémoire, et depuis lors, quand nous nous rencontrions dans le monde, il nous saluait en s'exclamant : « Dans le Paradis, quel séjour! Aujourd'hui même, quelle promptitude! Avec moi, quelle compagnie! »

Les petits cadeaux entretiennent l'amitié, et un ami qui partageait le goût de Gustave Flaubert pour les belles phrases et lui en avait même offert quelquesunes, devait faire de rapides progrès dans son affection. Nous pénétrâmes, en effet, dans l'intimité du

l'hégire

l'il

romancier, et nous le vîmes — d'abord rue Murilio, puis rue du Faubourg-Saint-Honoré — en déshabillé intime, le dos à la cheminée, devant le beau Boudha de bronze doré dont elle était ornée, sa courte pipe à la bouche et drapé dans sa large robe de drap marron, qui tenait à la fois du froc de moine et du caban de marin.

C'est dans cette tenue que, chaque dimanche, l'après-midi, il recevait ses amis les romanciers, Zola, Concourt, Daudet, et aussi les jeunes naturalistes, dont le « modernisme » intolérant l'exaspérait quelquefois et dont les théories d'art exclusives, n'admettant que le travail d'après nature, l'étude du « sous les yeux », du « coudoyé », — pour employer leurs expressions, — arrachèrent un jour à Flaubert cette protestation joyeusement furibonde ;

— Le Cange existe, nom de Dieul

Un jour d'été, un jour de bonne humeur pour le maître du logis, où nous nous trouvions seul avec lui, le piano d'une voisine jouait depuis plus d'une heure nous ne savons plus quelle sonate, et le bruit du monotone instrument, arrivant parles fenêtres ouvertes, couvrait notre conversation. Nous vîmes alors Flaubert faire de son amour du beau style et de son goût pour la prose déclamée un usage bien inattendu.

— Attendez, dit-il soudain. La voisine m'assomme avec son piano. Mais je me venge et je lui « gueule » du Chateaubriand!

Et d'une voix tonitruante, il égrena le chapelet de ses morceaux favoris. Ce fut d'abord la phrase sur les Romains : "^

« Ils construisaient des arcs de triomphe et ils détournaient des fleuves sur des aqueducs, afin de donner à boire au Peuple Roi. »

Et comme la sonate persistait, il continua en déployant toute la sonorité et toute la puissance de son organe, par l'admirable « lever de lune » d'Atala :

« Alors, elle épancha sur les forêts ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. »

Nous entendîmes alors la voisine fermer son piano d'un coup sec. Une fois de plus, la littérature avait affirmé sa supériorité sur la musique.

Hélas I le « gueuloir » du bon et grand Flaubert est muet pour toujours, mais son écho vibre encore dans notre souvenir; et, quand nous nous donnons la volupté de relire à haute voix quelque page impérissable de Salammbô ou du Cœur simple, nous imitons malgré nous cette voix d'airain, et nous jouissons alors doublement du rythme grandiose de ce style unique, qui fait de Gustave Flaubert le Beethoven de la prose française*.

Le bienfait de cet échange d'idées, de cette communion intellectuelle, avec des pairs, n'est pas le seul que Coppée dut à la princesse. Il se plaît à reconnaître aussi à quelle prévoyante et délicate protection, dont les Lenres à la Trincesse de Sainte-Beuve contiennent bien d'autres témoignages, il dut cet emploi à la bibliothèque du Sénat, destiné à lui assurer le repos et l'aisance otium cum dignitate^ au gré d'illusions qu'il ne partagea pas longtemps, et dont la déception n'est de la faute de personne.

Elle ne fut pas surtout de la faute du poète. Il essaya pendant deux ans, en appelant à son aide les consolations du voisinage du jardin du Luxembourg, adoré de sa jeunesse qui y connut l'espérance, de sa maturité, qui y savoure le souvenir, et du voisinage de ce modeste appartement de la rue des Feuillantines, sacrée par les souvenirs de l'enfance de Victor Hugo, où sa mère et ses sœurs l'attendaient le soir, de s'apprivoiser au joug du travail utile et servile de son emploi.

• Palrïe du 27 mars 188}, Gustave Flaubert déclamaieur (souvenirs personnels).

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