L*HÉGIRE
Mais rhorizon des livres est rude à l'œil amoureux de Thorizon du ciel et de Teau, des monts et des vaux, des prés et des bois. Mais pour que Tindépendance du poète pût, au nom de la nécessité, courber sa tête au joug, il eût fallu que ce joug fût léger, et son chef d'alors, M. Etienne Gallois, était loin d'avoir la finesse, la compétence d'écrivain connu par plus d'un succès de théâtre et de roman, l'aménité de rapports qui rendent honorable et agréable l'autorité du bibliothécaire en chef actuel, M. Charles Edmond, très digne de collègues de la valeur et du talent des Leconte de Lisle, des Ratisbonne, des Lacaussade, des Anatole France. Coppée retrouva trop vite autour du fauteuil de son bureau, dans la grande salle de lecture du palais du Sénat, l'atmosphère d'ennui morne et pesant dont l'avait affranchi sa démission d'employé des bureaux du ministère de la guerre. Au bout de deux ans il secoua le joug à ses risques et périls, et pour avoir un successeur digne de lui, il fit pour sa part tout ce qu'il put, afin que son modeste héritage échût, dans des conditions plus sortables que celles qu'il avait traversées, à un poète, à un maître, à son maître, à son collègue à l'Académie française auquel il devait venir quatorze ans après, ayant bien gagné ce titre de messager de la bonne nouvelle, annoncer son élection dans cette même salle de la bibliothèque du Sénat où tous deux ont pensé, rêvé, étudié, souffert et triomphé enfin.
Coppée, en cet hiver de l'année i86q auquel nous revenons, était donc heureux, cite comme
l'homme heureux par excellence. Mais est-on jamais complètement heureux? Ne nous étonnons pas d'apprendre qu'il y eut bientôt une ombre au bonheur de Coppée, un pli de rose, bientôt piquant comme une épine, à ce lit de festin triomphal où il buvait doucement et discrètement les prémices de sa gloire. Le Tassant l'avait rendu célèbre. On ne manqua pas, on ne manque pas assez encore de le lui rappeler en accolant désormais à son nom, avec la religion superstitieuse, naïve offense des admirateurs, vengeance maligne des envieux, que l'on professe en France pour l'étiquette, pour la classification, pour la spécialisation, le titre de ce succès retentissant, comme si le premier triomphe de sa vie littéraire devait en être le dernier, comme s'il était incapable de renouveler jamais ce coup de maître, comme s'il y avait à jamais marqué à une hauteur due au hasard autant qu'au talent, la mesure de sa valeur, Tétiage de sa renommée. « L'heureux auteur du Tassant^ » le « sympathique auteur du Tassant, » on n'en démordait pas. C'était ennuyeux, d'abord, cela devint agaçant, énervant. Il y a des gens rivés ainsi par la féroce mémoire du public ou des confrères, à leur premier succès, et obligés de vivre liés à ces lauriers fanés, à ce chef-d'œuvre mort. 11 y en a que ce supplice fait rire. 11 y en a qu'il fait pleurer. C'est qu'il ne faut pas plaisanter avec cette condamnation à perpétuité à une célébrité faite d'un nom, d'un souvenir, d'un premier et dernier succès. Le bonheur irrité, envenimé par ce chatouillement implacable, par
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cette caresse ironique qui devient blessure, a sa gangrène. Ce n'est pas sans peine que Coppée échappa à ce supplice de Téloge stéréotypé, cliché, invariable, immuable, devenu avec l'abus la plus mordante, la plus déchirante des scies. Il se plut parfois à regretter, à maudire ce succès qu'on lui cornait aux oreilles, sous lequel on essayait d écraser, d'étouffer son talent. Il a avoué luimême cette prise en haine de son enfant, cette rancune passagère que la venue d'autres enfants encore plus acclamés, avait enfin changée en une réparatrice prédilection :
Pauvre pQÛtTassant! douce inspiration d'une heure radieuse de mes vingt-cînq ans, pardonne-moi les minutes d'impatience et de mauvaise humeur que m'a causées bien des fois ton nom malicieusement prononcé pour déprécier une création nouvelle. Tu n'en es pas moins resté l'enfant bien aimé de ma jeunesse, le rêve d'idéal et d'amour qu'on ne fait qu'une fois dans sa vie, et jamais je n'ai oublié, gentil chanteur d'une nuit de clair de lune, que je te devais cette première récompense du poète, ce premier rameau de laurier qui a fait pleurer de joie ma vieille mère, et qui m'a donné pour toujours le courage et l'espérance.
Une autre ombre au bonheur de Coppée après le succès du Tassant, un autre revers fâcheux de sa première médaille, ce fut le déclin de santé qui succéda aux attendrissements et aux ivresses de cette aube de gloire, ce fut la défaillance physique par laquelle il expia les excès de travail et de privation de sa jeunesse mercenaire et asservie aux rudes et précoces devoirs du chef de famille. Sa constitution, qui avait résisté aux secousses de
Fadversité, faillit non seulement plier mais rompre sous. les caresses de la fortune. Pauvres de nous! le bonheur achève parfois ceux que le malheur a épargnés. 11 suffit d'une émotion, fût-elle douce, pour compromettre le précaire équilibre des santés fragiles. Une main d'enfant peut arracher le roseau qui a résisté à la tempête. C'est assez dun mouvement, d'un souffle, pour faire déborder la coupe trop pleine. Coppée paya donc tribut au bonheur qui a des lendemains parfois dangereux dont le pressentiment fait pleurer jusqu'à notre joie. « C'était trop beau, a-t-il dit lui-même à un biographe 5 je tombe malade: une pneumonie dont j'ai souffert plusieurs années, et qui a assombri ma fin de jeunesse. D'ailleurs, j'avais été trop privé d'abord : ça tue, le désir. . . »
C'est six semaines après le succès du Tassant que Coppée tomba très gravement malade, et qu'à peine en état d'être transporté et de supporter le voyage, on l'envoya finir Thiverà Amélieles-Bains, où il- passa un temps affreux de souffrance, moins encore physique que morale. Il se croyait perdu, et l'on devine ce qu'une telle pensée avait de triste, de rongeur pour le poète en pleine jeunesse, à l'aube de la gloire doublement libératrice pour lui et pour les siens, car c'était la fin de l'obscurité et aussi la fin de la pauvreté.
Il était encore en proie à ces souffrances, à ces tristesses, dont la famille eût adouci, dont son absence envenimait l'aiguillon, si rude parfois dans la solitude aux sensibilités délicates ; il se reprenait à peine au goût, à l'espoir de la vie, à travers ces précautions et ces privations qui
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expliquent le mélancolique enjouement des valétudinaires, dont la moindre secousse de malheur ou de bonheur peut rouvrir la blessure mal cicatrisée, quand il put jouir, dans son exil salutaire des Pyrénées, de la joie de son second succès dramatique. Les deux Douleurs, drame en un acte, en vers, d'un genre tout différent de celui du Tas^ santy avait été représenté le 20 avril 1870 sur le Théâtre français. M"** Agar, entrée à la Comédie-Française, avait reçu un rôle dans la pièce de la juste reconnaissance de Fauteur. Ce ne fut pas toutefois un succès d'enthousiasme et d'élan comme pour le Tassant. Il y a dans le premier embrassement des foules quelque chose de particulièrement doux et enivrant qui ne se retrouve plus dans les autres. Le sujet, d'ailleurs, était d'une tristesse pénétrante et d'une leçon sévère. Il n'y avait plus là de ces larmes de miel que fait couler le Tassant.
Le poète, en 1870, cherchait encore sans les trouver pleinement, dans le genre dramatique, cette originalité, cette personnalité, qui se dégageaient librement, sûrement, dans ce genre de la poésie intime, de l'élégie sans déclamation, du tableau parisien, et qui devaient s'épanouir et éclater définitivement dans le recueil des i/i/mblesy publié en 1 872 seulement, mais dont il amassait et parfois déflorait pour ses amis les feuilles manuscrites. C'est là qu'il devait planter, sur un de ces coteaux modérés dont Sainte-Beuve lui avait enseigné le chemin, ce drapeau d'une inspiration toute personnelle, indépendante de toute imitation, supérieure à toute rivalité. Ce recueil
des Humbles y qui demeure un des ouvrages les plus caractéristiques de son talent, sacra dès son apparition, son auteur comme maître dans cet art tout particulier, où la vérité classique du sentiment humain, la justesse pittoresque de l'impression vue, vécue, sont assaisonnées^ aiguisées de cet accent tout contemporain qu'on a appelé modernisme ou modernité'.
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PRÈS le succès du Tassant y le succès moins retentissant, mais plus durable,
des Intimités et des Toèmes modernes y il
semblait que le sort du poète fût assuré, qu'il n'eût qu'à continuer, qu'à se laisser faire, qu'à se laisser conduire doucement, avec de nouveaux succès pour étapes, par la renommée à la fortune. S'il avait fait un pareil rêve, quoique de ceux qui ne rêvent qu'en vers, qui ont le sentiment juste des choses et, avec la conscience de leur valeur, la sage méfiance des erreurs. ou des trahisons de la destinée, François Coppée eut bientôt à en rabattre devant les doubles déceptions d'une fatalité qui atteignait à la fois en lui l'homme et le Français, et le frappait au cœur d'une double blessure : la déchéance de l'art et celle du pays, la défaite de la poésie, vaincue par la réalité, et de la patrie, vaincue
par l^écranger. Les vaches maigres allaient succéder aux vaches grasses du rêve pharaonique et impérial. La France allait traverser la double épreuve de la guerre étrangère et de la guerre civile, de la révolution et de l'invasion, non sans laisser aux ruines de ces voies douloureuses des traces de feu et de sang.
Au temps du siège, au temps delà Commune, le poète ne put plus être qu'un citoyen, qu'un soldat prenant sa part du devoir et du danger civiques, et attendant des jours plus heureux pour rappeler le chœur des Muses pudiques que le bruit des foules armées effarouche. Mais si Coppée, comme tant d'autres, n'eut guère le loisir de produire pendant Tannée terrible, où le devoir et la nécessité faisaient de la vie une action, ces dures journées, stériles pour son bonheur, ne le furent pas pour sa gloire. Son esprit ne chôma point durant le deuil de son cœur. Son talent reçut de la. vie la double consécration du malheur et de l'expérience. 11 acheva son stage à l'école de l'adversité et de la pauvreté. Il ajouta à sa lyre des cordes nouvelles.
Il avait déjà planté le drapeau de la poésie sur des sujets avant lui inexplorés, dans des régions avant lui inconnues ou méconnues, portant sur la carte, avant d'être saluées, même a l'Académie, comme une conquête heureuse, la mention des vieux géographes : terra ignota. Le poète des Humbles, le chantre des "Braves gens"*"
* Les Humbles n'ont été publiés qu'en 1872. Mais ils ont été composés avant et après le siège. Et Coppée, dans ses (Étivrcs, les a placés au début de son second volume de Poésies qui s'ouvre à la date de 1869.
mit aussi son talent au service de son patriotisme, comme le faisait le patriarche de la poésie, le grand aïeul de tous les poètes, Victor Hugo, écrivant Ïc4nnée terrible après avoir écrit les Tauvres gens, et donnant aux déceptions, aux douleurs, aux regrets, aux espérances de la France vaincue la première revanche, la première vengeance de ses malédictions prophétiques. Coppée eut aussi ses belles journées de popularité patriotique. Il ne fut pas le seul, car tous les poètes contemporains payèrent à la patrie la dette civique, le tribut de la lyre, mais il est celui qui fit le mieux résonner, après le maître, la corde d'airain et vibrer la fibre nationale. Il est celui dont les vers pieux chantèrent le mieux pour l'âme relevée des vaincus, le Sursum corda des souvenirs et des conseils héroïques.
Cette année 1 870-1 871 coupe en deux moitiés, comme un signet de deuil, la vie de François Coppée et son histoire. A la partie juvénile de cette histoire va succéder maintenant la partie virile. Nous allons donc raconter en détail ces années maigres et tristes de 1870 à 1874, pciïdsiï^t lesquelles la poésie amoureuse et élégiaque porta dans le silence le deuil de l'orgueil national épris des pensées civiques et des genres sévères. Il fallait, vivre et la littérature d'art, sans éditeurs et sans clients, n'offrait qu'une mamelle desséchée à la pauvreté toujours fière et toujours hospitalière du poète. Cette pauvreté laborieuse se fit industrieuse. Il essaya de la prose, du roman, du journal. Et il vécut, non pas dans le sens égoïste, pusillanime et stérile
de ce mot dans la bouche de Tabbé Sieyès, mais dans le sens intrépide, généreux et fécond. Il vécut, c'est-à-dire il pensa, il souffrit, il aima, il mûrit, et de ces années où son talent s'agrandit des blessures, se nourrit du sang de son cœur, deux fois frappé, il lui demeure d'ineffaçables cicatrices.
A peine sorti du deuil patriotique, il dut prendre le deuil filial et pleurer la mort de sa mère après la blessure de sa patrie, gardant à jamais dans la mélancolie de son enjouement, dans Tamère douceur de son scepticisme, dans le pâle sourire de sa bonté, le sceau indélébile des adversités et des expériences précoces, des pertes irréparables, des inconsolables regrets.
Enfermé comme François Coppée dans Paris assiégé, pendant l'invasion et pendant la Commune, en proie comme lui tour à tour aux angoisses de la guerre étrangère et de la guerre civile, nous sommes sorti avec lui de ce double voyage à travers l'enfer, à jamais condamné aux faciles pâleurs et aux promptes lassitudes de ceux qui ont vu des choses dont il y a honte et douleur à se souvenir.
Comme le poète, nous n'aimons pas à nous plaindre, nous n'aimons pas à être plaint et nous ne nous vengeons de la mauvaise fortune que par le silence des fiers, sinon des forts. Tant d'autres ont prodigué les confidences fanfaronnes ou frivoles, que nous préférons nous taire, et borner à un commentaire, où il y aura plus à deviner qu'à apprendre, la courte histoire poétique du siège, pendant lequel la
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réalité décourageait la fiction, pendant lequel le bruit du canon chassait Tinspiracion, pendant lequel Coppée, tout en laissant couler silencieusement la source d où devait sortir le recueil des Humbles, ne put disputer et arracher aux devoirs du soldat, aux douleurs du citoyen, que quatre pièces de circonstance, maigres filets d'une veine toujours généreuse, mais à demi tarie.
Elles sont datées, les trois premières, du premier mois de l'investissement, quand il semblait moins serré, moins étouffant, et que l'étreinte de l'armée ennemie ne nous empêchait pas encore de respirer (octobre 1 870). En novembre, une seule pièce, dont le titre est suflSsammenc éloquent: Loimbulance. Et puis plus rien. Les chants avaient cessé... Plus rien jusqu'en avril 1871, à ce printemps ensanglanté par la tuerie fi-atricide, enflammé des rougeurs de l'incendie sacrilège, où Fhorreur et la pitié arrachent au poète rassasié de spectacles tragiques le Tlus de sang! des pitiés généreuses, des nobles colères, des artistiques dégoûts.
Il y a toute une histoire du siège, qui évoque, pour ceux qui ont été témoins de la réalité, la vision des rues presque désertes, aux rares passants filant, sans crainte des voitures ni des voleurs, dans l'ombre piquée du rayonnement blafard de quelque réverbère mourant (la lumière, cette source d'activité et de joie pour tous, était tarie comme toutes les autres) 5 des queues sourdement bruyantes grouillant à la porte des boucheries du rarionnement; des courts et maigres repas aux mets inusités, aux brouets suspects, surveillés par
leconomie ménagère d'un œil aussi farouche, aussi inquiet que celui de la tyrannie, des repas sans histoire pour remplacer le rôti, sans nouvelles de la famille exilée, interrogée par des ballons ou des pigeons sans retour, sans nouvelles de l'expédition prochaine de diversion, de l'expédition lointaine de délivrance; des nuits tourmentées par la nostalgie de la France, cette absente, de la victoire, cette autre absente.
Quand on a passé par là, on trouve une saveur pénétrante où l'on respire le vm, le vécuy le souffert, aux réflexions du poète en faction au rempart et pleurant sur les ruines de son paysage suburbain du Sud, bouleversé dans ses souvenirs désormais sans espérance, par les brutalités de la guerre.
Sur le rempart, portant mon lourd fusil de guerre. Je vous revois, pays que j'explorais naguère, Montrouge, Gentilly, vieux hameaux oubliés Qui cachez vos toits bruns parmi les peupliers. Je respire, surpris, sombre ruisseau de Bièvre, Ta forte odeur de cuir, et tes miasmes de fièvre. Jevous suis du regard, pauvres coteaux pelés Tels encor que jadis je vous ai contemplés. . . .
Qui n'a pas rencontré, en ce temps si rude à l'estomac et au cœur, qui n'a repoussé, partagé entre la confiance et la pitié, et maudissant une fois de plus la pauvreté qui ne permet pas l'adoption des abandonnés ni l'hospitalité pour les affamés, le chien errant décrit par le poète .^
Quand on rentre, le soir, par la cité déserte. Regardant sur la boue humide, grasse et verte,
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Les longs sillons du gaz, tous les jours moins nombreux» Souvent un chien perdu, tout crotté, morne, affreux. Un vrai chien de faubourg, que son trop pauvre maître Chassa d'un coup de pied en.le pleurant peut-être. Attache à vos talons obtinément son nez Et vous lance un regard, si vous vous retournez. Quel regard! long, craintif, tout chargé de caresse. Touchant comme un regard de pauvre ou de maîtresse, Mais sans espoir pourtant, avec cet air piteux De femme dédaignée et de pauvre honteux !
Pauvre chien! Mais en ce temps-là, il fallait être économe de sa pitié, avare de ses larmes, et garder à l'homme mourant, qu on rencontrait plus souvent encore que le chien errant, une sensibilité mise à trop d'épreuves, et qui à se prodiguer se fût vite épuisée. Jamais elle n'était plus vivement secouée que lors de larrivée d'une de ces sinistres voitures d'ambulance au triste départ, au retour plus triste encore.
Du couvent troublant le silence, Arrive avec son bruit pressé Une voiture d'ambulance.
On amène un soldat blessé.
Sur sa capote le sang brille, 11 boite, éreinté par Tobus.
Son fusil lui sert de béquille Pour descendre de l'omnibus. . .
De la même inspiration, de la même date est cette exquise Lettre cTun iSMohile breton à sa famille. On y respire comme en un bouquet choisi, au généreux parfum, tout ce qui fît l'honneur et la poésie du siège. On y voit le fraternel élan de la province vers la capitale menacée.
les naïves confiances, les mâles douceurs de ces mobiles, soldats encore frustes, à peine dégrossis, déniaisés, mais gardant au milieu des corruptions de la ville enfiévrée, la rusticité, la simplicité des mœurs du champ et du foyer patriarcal, le respect fondé sur l'estime et la gratitude de l'ancien seigneur devenu leur officier, du vicaire ou du curé qui les a suivis en qualité d'aumônier, jusqu'au feu... inclusivement, et berçant Tennui du bivouac, la nostalgie du paysage natal avec le rêve alterné, entretenu par le souvenir ou par l'espérance, de la famille retrouvée et de la victoire libératrice.
La Lettre d'un zMobile bretouy trop connue pour que nous en citions rien, après avoir été emportée par ballon en province, obtenu partout un succès d'attendrissement et une popularité qu'ignorait son auteur enfermé dans Paris, alla bientôt, aux acclamations attendries de la foule de nos théâtres ou de l'élite de nos salons, prendre place à ce répertoire devenu classique et populaire du poète de la bénédiction, de la Grève des forgerons, de ï Épave. Ce sont là les pièces chefsd'œuvre qui ont valu à la gloire du poète, dès le premier jour, la consécration de l'applaudissement et du souvenir de ce grand public, sans Taveu duquel on n'est point célèbre, et qui se compose non pas seulement du ^out Taris, mais du Tout le monde.
L'affreuse période de la Commune, au souvenir voilé de deuil dans notre esprit, comme à Venise le portrait des doges traîtres, n'inspira à François Coppée qu'une seule pièce où nous
retrouvons les sentiments de tous les esprits raisonnables, de tous les coeurs généreux, de tous les honnêtes gens de cette triste époque, exprimés avec autant de courage que de talent. Nous ne citerons que le thème, un cri d'homme et de patriote : Tins de sang ! et quelques vers à peine de la variation : une adjuration à ces fils égarés de la France
Sanglante et découvrant sa gorge maternelle Entre les coups des combattants.
On devine ce tendre et énergique discours, terminé par cet adieu :
Dis-leur cela, ma mère, et, messagère ailée, Mon ode ira porter jusque dans la mêlée
Le rameau providentiel, Sachant bien que l'orage aifreux qui se'déchaîne. Et qui peut d'un seul coup déraciner un chêne,
Epargne un oiseau dans le ciel.
La tempête publique épargna, en effet, le poétique et pacifique oiseau, mais il ne fut pas à l'abri des misères privées qui attristèrent alors tant de modestes nids. Sidiscret que soie l'appétit d'un oiseau, encore lui faut-il le grain de mil nourricier de lui et des siens. Mais le temps était peu propice aux oiseaux chanteurs. Le passant affairé et distrait ne daignait pas tourner la tête à rappel du sansonnet dans la rue, pas plus qu'aux roulades du rossignol dans les bois. On n'allait plus aux bois, où les myrtes et les lauriers étaient coupés. Plus de gloire, plus d'amour, plus de joie. Une réaction d'égoïsme et de
tristesse, née des déceptions et des pertes de la guerre^ faisait le moins lucratif des métiers de la littérature, et il était difficile au plus industrieux, au plus habile, de tondre dans ce pré pelé quelque pâture.
Aussi dans l'œuvre poétique de Coppée de 1870 à 1874, "® trouvons-nous, en dehors du Recueil des Humbles y composé en partie de pièces écrites avant la guerre, que les deux fascicules des Tromenades et intérieurs et du Cahier rouge.
Le poète, comme nous allons le voir, n'a pas le loisir d'un effort nouveau, d'une tentative originale et hasardeuse. Il ne se risque pas hors des sentiers tracés, des routes connues. Il ne donne à la poésie que le superflu de son temps, le loisir de son esprit. Les fleurs sont du luxe à l'heure des fruits, et le progrès de lage, l'aiguillon de la nécessité, ce levain amer mais fécond de l'expérience, conspirent à la fois contre les oisivetés méditatives, les longs pensers et les vastes espérances d'autrefois. Il est arrivé à cette heure décisive de la carrière où la curiosité intellectuelle aiguisée, l'activité cérébrale échauffée, les exigences de la vie alourdies ne permettent à l'écrivain ni repos inutile, ni stérile jachère.
C'est ainsi que François Coppée, au lendemain de l'année terrible et stérile, se souviendra et rappellera d'abord au public qu'il est l'auteur du Tassant et des Veux Douleurs. Il mettra au théâtre avec moins de bonheur Fais ce que dois, LoAhandonnéey et Les "Bijoux de la délivrance, productions qui se ressentent de la double incertitude et de la double disgrâce d'un talent qui
cherche encore sa voie et d'un public qui cherche encore son goût. VcAbandonnée n'eut aucun succès, et méritait son sort, œuvre terne, triste, et où quelques beaux vers ne servent qu'à parer, sans le rempUr, le vide de la conception. Fais ce que doisy d'une inspiration plus mâle et plus ferme, sorte de Sursum corda dramatique, prit son public à la tête et au cœur et eut à Paris et surtout en province un franc succès, qui se prolongea plusieurs années, réparateur et consolateur de plus d'une déception.
En même temps, le poète essayait de la prose, le rêveur essayait du roman, et mettait en une action qui est autant une suite de tableaux qu'une suite de scènes,' ses souvenirs et ses observations du siège.
Il n'avait gardé toute la sûreté de son œil et de sa main que dans ce genre, où il avait donné des chefs-d'œuvre, le genre intime et pittoresque. En un temps de tâtonnement en tous sens, d'anarchie des idées, d'attention vite lassée où le poète, pour trouver un public distrait, devait se placer à la fenêtre du journal, écrire dans ce livre improvisé chaque jour, et dont chaque jour le lecteur feuillette un chapitre, il ne s'agissait plus d'élégies psychologiquement et littérairement raffinées ni de tableaux finis, léchés, fouillés ! Les Tromenades et intérieurs, le Cahier rouge sont des Recueils d'un intérêt autant autobiographique que littéraire, des albums de croquis, de pochades, lestement enlevés en deux coups de crayon, d'impressions sur le coup de l'événement, de confidences sur le coup du sentiment, entre
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deux soupirs. On y retrouve la vie intime et publique du poète, telle qu'elle était en ce temps hâtif, essoufflé, de réorganisation sinon de régénération universelle, où chacun s'arrangeait de son mieux en vue d'un présent maussade, d*un avenir incertain, où une génération à Toeil malade, aux poumons fatigués, avait horreur des longues routes, des vastes horizons, où le talent avait l'haleine courte et où le succès se payait en monnaie.
Ces contraintes, ces servitudes fortifient souvent les talents qu elles n'étouffent pas. François Coppée fut de ceux qui peuvent gagner à cette tyrannie de la nécessité à laquelle tant d'autres perdent. Comme Jacob chez Laban, il put aliéner sa liberté sans perdre son indépendance et sa fierté. Il multiplia les effigies de son talent sans altérer son originalité. L'époque critique pour tant d'autres, fut pour lui l'époque virile par excellence. La diversité de ses œuvres témoigna seulement, pour le public, de la fécondité de son esprit; il garda ses ailes, tout en les repliant au besoin. 11 lança tour à tour le *soc dans les directions diverses du sillon littéraire, et partout le sillon ensemencé produisit sinon l'épi de la pleine moisson, celui de la glane encore abondante. Il fut à la fois et tour à tour par des incarnations à la Vischnou où la variété n'altère pas l'unité, romancier, conteur, auteur dramatique, et poète avant tout et surtout.
Jamais la source de l'inspiration élégiaque ne cessera en lui de couler, c'est là un des traits permanents, immuables, de sa physionomie.
Mais le flot s'est singulièrement élargi, étendu, et il arrose et féconde au loin des régions où il semblait qu'il ne pût atteindre. Le poète élégiaque aura au besoin l'envergure lyrique et le coup de bec satirique. Le poète dramatique qui après une excursion heureuse sur les terres de xVlusset semblait devoir donner un successeur à Ponsard et à Augier, en donne un à Victor Hugo. Le romancier de Y Idylle pendant le Siège devient le conteur exquis des deux volumes de Récits provinciaux ou parisiens, d'un naturalisme si fin, tempéré par la mesure et le goût.
Aussi n'est-il plus possible, dans cette seconde partie de notre livre consacrée à la seconde moitié de la vie de François Coppée, de continuer la méthode d'abord adoptée et qui se prêtait à l'étude de son talent encore en fleur, avant l'heure du plein épanouissement de cette seconde jeunesse, fécondée par la nécessité et échauffée d'un nouveau rayon de gloire et d'un premier rayon de fortune.
Maintenant, nous examinerons tour à tour sous les aspects divers de son talent, le poète maître de lui, et maître du public, se portant avec son doux entêtement et sa souple énergie de roseau qui plie et ne rompt pas, se portant avec cette curiosité d'esprit qui n'a d'égale que sa fidélité de cœur, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre de l'activité littéraire, suivant l'occasion opportune et le vent favorable. C'est ainsi que nous allons parcourir d'abord les trois recueils qui ont achevé son talent, consommé sa réputation, commencé sa popularité, en donnant une voix
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aux émotions patriotiques de la foule, ou en procurant à Télite des délicats toutes les voluptés que l'esprit peut trouver dans un chef-d œuvre d'observation, un tableautin fini comme un bijou.
Nous inaugurerons par le recueil des Humbles nos analyses et nos appréciations. Commencés, comme nous l'avons déjà dit, avant la guerre, les Humbles furent achevés pendant les tristes années qui suivirent, pour paraître en 1872. Certes, c'étaient là des temps peu favorables au rêve, à Tmspiration, même à l'observation, aux curieuses recherches de l'expression et du style, que ces années qui s'écoulèrent de 1870 à 1874. Pourtant, comme nous allons voir, elles furent loin d'être stériles. Leur moisson assez abondante ne comprend pas moins de quatre gerbes : Les Humbles^ — Écrit pendant le siège y — Tromenades et Intérieurs^ — Le Cahier rouge.
C est le premier de ces Recueils qui est le plus caractéristique et le plus décisif. 11 fonde un genre; il crée une manière. Il achève et consacre la renommée de Coppée comme poète élégiaque et intime. Sa physionomie littéraire s'accentue et s'accuse au milieu de ce fond terne d'une époque médiocre et pratique, absorbée par de tout autres soucis que ceux de l'esprit. Jamais Coppée n'a eu plus de talent qu'à travers ces efforts inquiets de la recherche de sa voie en tous sens et de l'âpre lutte pour la vie.
Le Recueil des Humbles, comme son titre l'indique, est consacré aux petits bonheurs, aux douleurs naïves, aux sacrifices ingénument héroïques, aux résignations parfois sublimes, aux frustes
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générosités, aux mâles tendresses, aux rudes plaisirs, au pittoresque discret, à la poésie cachée de ce monde du travail, de la pauvreté, de ce monde des simples, de ce monde du petit employé, du petit boutiquier, de l'ouvrier, du soldat, qui n'était pas encore entré dans le don^aine de la poésie.
Les poètes, avant François Coppée, avaient négligé ou dédaigné de s occuper de si minces sujets, la curiosité de l'art ayant trop souvent répugnance à s'abaisser à la vérité toute nue, sans costume, sans décor, saiis éclat^ comme la sollicitude de certaines charités superficielles préfère la misère qui se montre et même qui s'affiche, à celle qui se cache, qui voile d'ombre sa nudité, qui pare de fierté son haillon,et éprouve une sorte de honte à tendre la main.
Cette fausse pudeur de la pitié banale, ces faux scrupules des virtuoses de la couleur et des fanfarons du bienfait, Coppée était d'un cœur trop sincèrement généreux, d'un esprit trop amoureux de la vérité et de la nouveauté pour les éprouver. Il était sorti lui-même, fils de modeste employé, modeste employé à son tour, sans autre aristocratie que celle de l'intelligence, de ce monde bourgeois et populaire, de ce monde à la vie étroite, aux ternes horizons, cantonné dans les devoirs sans joie et les logis sans air, qui ne peut se donner que le dimanche le plaisir innocent de la promenacie et le spectacle de la nature. Il connaissait bien, par ses souvenirs et ses impressions d'enfance, ces maisons laborieuses, propres et tristes^ au bruit de ruche, ces menus spectacles
de la rue de faubourg, ces jeux et ces promenades des boulevards suburbains^ ces paysages de banlieue dont l'horizon parisien, avec ses rumeurs du matin ou ses flamboiements du soir, encadre de ses splendeurs brutales le silence modeste, les ombres discrètes, les maigres masures et les jardinets poudreux.
Le jeune poète parnassien, passé chef de file au combat, rompit, en prenant résolument les sentiers dédaignés de ce monde abrupt qu'il avait découvert, et en y frayant le chemin à la Muse dont il avait replié les ailes et qui n'était plus que pédestre, avec une des religions, avec une des superstitions, étroite et égoïste comme toutes les superstitions, de certaine école nouvelle. Cette école, éprise du rare, du précieux, de l'extraordinaire, excluait de son idéal rafliné les sentiments vulgaires, les scènes populaires, les sujets subalternes où la virtuosité de l'art ne trouve pas à accrocher ses panaches, qui ne valent pas la broderie, la ciselure, indignes enfin du burin d'un Benvenuto, du pinceau d'un Van Dyck ou d'un Rubens.
Coppée releva de cette indignité, de cette excommunication, les sentiments bourgeois, les sujets populaires, les intérieurs sans luxe des petites gens. Il crut et il prouva qu'il y avait là des grandeurs cachées qui méritaient le poète, des pittoresques frustes qui valaient le peintre. Il appliqua à ces sentiments de tout le monde, à ces scènes, à ces gens, à ces costumes, à ces paysages, à ces intérieurs qu'on coudoie ou qu'on observe dans la rue ou sur le rempart, sans
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mettre les manchettes de gala et sans se guinder aux points de vue des peintres olympiens, cet art de voir justement, de peindre nettement, cette clairvoyance inflexible, cette probité de dessin et de couleur dont Técole parnassienne avait heureusement relevé la théorie et la pratique, le précepte et l'exemple* Il se dit que parce qu'on avait à peindre les petits, il n'était pas nécessaire de faire flou ou lâché, que tout sentiment bien exprimé a sa valeur de sincérité, que tout paysage bien vu, que tout intérieur bien rendu, fût-ce celui d'une cave, d'une auberge, d'une boutique, d'une boucherie, a sa poésie. 11 inaugura en poésie ce réalisme relevé par le goût qui fait qu'après avoir admiré les portraits élégants, les cavalcades et les cortèges de Van Dyck et de Rubens on peut se plaire encore aux moulins de Van Ostade, aux ruisseaux de Ruysdaël, aux kermesses de Jordaens et de Mieris, aux bourgeois de Franz Hal, aux charlatans de Jean Steen, à ces petites gens de Teniers que traitent encore trop superbement de magots des dilettanti dont les erreurs de goût n'ont pas l'excuse de celles de Louis XIV,
Coppée eut non seulement le courage de son système, il en eut, comme tous les vrais novateurs et initiateurs, la témérité, il poussa parfois sa méthode à l'extrême, ne s'inquiétant que du suffrage des hommes sincères comme lui, et se moquant d'avance des trop faciles représailles de la charge et de la parodie. La vérité seule supporte la charge. La réalité, même quand elle fait rire, n'est jamais ridicule.
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On ne parodie que ce qui est trop original pour être imité.
Quels sont les types négligés et dédaignés par un orgueil incapable de pitié que le poète fait revivre? Quels sont les mystères des vies silencieuses^ les blessures des douleurs solitaires qu'il sonde doucement, qu'il panse comme d'un baume avec l'huile fine et le vin généreux de ses vers? Quelles sont les notes imprévues et nouvelles d'humanité qu'il fait jaillir de ce clavier avant lui muet, des sentiments simples et des passions vulgaires? Quelles sont les misères et les résignations inconnues qu'il honore d'une attention spéciale, qu'il interroge avec une bonté pénétrante, et qu il console en les rachetant d'une injuste déchéance et en les élevant jusqu'à la dignité de la poésie et de l'art?
La première figure d'héroïne, de victime, de martyre du sacrifice domestique et de l'ingratitude sociale, c'est cette figure à la fois rustique et parisienne de la nourrice.
Non la nourrice pimpante, délurée, au bonnet égrillard, qui provoque, d'un œil de chèvre, les reluquades des militaires, autour de laquelle tournent, comme les mouches autour de la chandelle, les coqs de jardin public et de square, les Lovelace en tunique et les don Juan à casquette à soufflet et à accroche -cœur, la fille à lait, la fille-vache, qui fait de la grossesse une industrie, de la galanterie une carrière et de l'allaitement un état, mais l'honnête et âccorte paysanne, qui promène sans coquetterie sa livrée de rubans^ qui garde la naïve mélancolie du
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regrec du foyer et de la nostalgie des champs^ la orave femme exploitée par un mari sans cœur^ qui pense à son petite et ne s'est soumise que par sacrifice à ce louage de son lait^ à cette servitude de son sein, à ce parasitisme diffamé des mères mercenaires*.
Ainsi en est-il de celle dont le poète raconte la touchante histoire :
Elle était orpheline et servait dans les fermes.
Et c'était une bonne servante.
. . . Elle était robuste comme un boeuf, Exacte comme un coq, probe comme un gendarme. Sa tête, un peu commune, avait pourtant ce charme Que donnent des couleurs, deux beaux veux et vingt ans. De plus, toujours noués de foulards éclatants, Ses cheveux se dressaient, noirs, pesants et superbes. Elle savait filer^ coudre, arracher les herbes. Faire la soupe aux gens et soigner le bétail, La dernière à son lit, la première au travail.
La brave fille se laisse conter fleurette
Par un assez beau gars, mauvais batteur en grange Qui courait les cafés et vivait de hasards. Mais qui sept ans avait servi dans les hussards... ... Elle épousa ce beau tyran de cabaret,
le rendit maître des louis d'or, cachés dans un vieux bas, de sa petite dot, et fut heureuse ou crut l'être un jour, car bientôt la lune rousse succéda à la lune de miel.
* Pendant que nous écrivions ces pages, nous lisions, dans le journal Le Temps (s juin 1886), une intéressante chronique intitulée : Bureaux de nourrices remplie de détails curieux, véritable monographie de la profession, et qui a pour moralité cette réflexion douloureuse : « N'est-ce pas que la maternité, même la maternité de lait, c'est, comme l'amour, une chose qui ne devrait pas se vendre? »
Toutes ces unions maudites sont pareilles : La noce, quelques nuits de brutales amours, La discorde au ménage au bout de quinze jours. L'homme se dégageant brusquement de l'étreinte Pour retourner au vin, quand la femme est enceinte, Les courroux, que des mots ne peuvent apaiser. Et le premier soufflet près du premier baiser; Puis la misère.
La pauvre femme se dévoue au salut commun, et, à peine mère, sacrifie le devoir et le bonheur de la maternité indépendante, pour se soumettre aux ennuis et aux affronts de la maternité mercenaire.
Nous nous croyons obligé à d'assez abondantes citations, parce qu'elles seules peuvent donner une idée de la manière de Fauteur à ce franc et robuste début dans le réalisme, et nous
Eermettre de la caractériser. Nous n'avons pas esoin de faire remarquer la netteté, la simplicité, la vigueur de ces croquis à peine légèrement teintés, mais où Ton sent la décision de Toeil et de la main, la mâle et rude probité d'observation, d'exécution, d'expression, dont le poète avait conscience en dédiant son premier essai dans ce genre de poésie d'après nature et en plein air à son cousin Auguste Baudrit, le serrurier artiste.
... La mort dans le cœur, la nourrice partit,
et subit, comme première et dure initiation à sa vie nouvelle, le voyage de nuit en chemin de fer, en troisième, en compagnie d'un groupe de soldats revenant du service, d'une joie
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un peu bruyante et d'une galanterie un peu brutale.
Si le poète traite assez rudement, pour leurs incongruités, les compagnons de voyage de la nourrice, il n'est pas tendre non plus, il faut en convenir, pour les maîtres chez qui elle entre, la femme égoïste et frivole qui na vu qu'une gêne dans la grossesse et qu'un ennui dans la maternité, le mari, homme de Bourse et d'affaires, tout calcul, et qui considère comme le plus inutile de tous les luxes et le plus dangereux des oublis le sentiment, fût-il conjugal ou paternel. L'enfant, chétif, malingre, disgracié, né de l'insouciant échange de ces deux fantaisies et du froid contact de ces deux épidermes, est condamné à la prompte fin des êtres engendrés sans amour. Et il ne tarde pas à succomber, épuisé, sur le sein de la nourrice, où il pouvait cependant se gorger de vie.
Ce n'est pourtant pas le poète qui voit en laid, c'est que souvent la vie est laide. Quoi qu'il en soit de ce pessimisme, dont la sincérité n'est pas suspecte, qui tient à l'influence de la réalité sur l'esprit, non à l'influence de l'esprit sur la réalité, non à la façon de voir, mais à ce que l'on voit, il a, dans La [Nj)urrîcey une saveur d'amertume particulière que rend plus piquante la douceur habituelle du poète en face de la tristesse des choses. C'est un conte noir que La C^ourricey non un conte rose. Mais il n'y a pas de parti-pris; c'est le sujet qui a voulu cela. Et il n'y a rien que de trop vraisemblable, hélas ! ni que de trop vrai dans cette fin tragique de la
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nourrice libérée par la mort de son nourrisson d'occasion qui se reporte vers l'autre, Fenfant de sa chair et de soa sang, avec l'élan d'une maternité longtemps refoulée, impatiente de réparation et de consolation, et qui tombe folle devant le petit berceau d'osier vide, d'où s'est envolé celui qu elle croyait vivant et qui est mort.
Elle tomba. C'était la fin du sacrifice.
Et depuis lors on voit, à Caen, dans un hospice,
Tenant fixe sur vous ses yeux secs et brûlants,
Une femme encor jeune avec des cheveux blancs,
Qui cherche de la main sa mamelle livide
Et balance toujours du pied un berceau vide.
Dans le Tetit Épicier, avec le calme des forts, avec cette probité d'observation et d'expression qui ne recule jamais, même devant des fidélités de rendu qui ont je ne sais quelle allure de défi, le poète des Humbles va jusqu'au bout de son système. Il arrive à la limite extrême qu'il ne pourrait franchir sans être accusé de parti-pris. Nulle fanfaronnade pourtant dans son dessein. Parce qu'on est épicier, on n'en est pas moins homme, et, comme tout animal humain, capable de douleur et de mélancolie. Ce n'est pas la faute du peintre et du poète si la franchise de certains détails respire comme une involontaire ironie. De ces ironies secrètes, la réalité en a plus d'une. Il y a le rire comme les larmes des choses.
Il faut citer encore, parce que jamais le procédé du poète, — qui consiste à être imperturbablement vrai, à proportionner le ton aux choses, à ne pas parler d'un épicier malheureux en mé-
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nage ou d'un musicien de bastringue supérieur à sa destinée en termes épiques, héroïques, à avoir enfin le courage de faire au besoin de la poésie prosaïque, — ne s'est jamais étalé avec plus de netteté et de crânerie :
C'était un tout petit épicier de Montrouge,
Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge.
Exhalait une odeur fade sur le trottoir.
On le voyait debout derrière son comptoir.
En tablier, cassant du sucre avec méthode.
On peut être un simple épicier et avoir son histoire, même touchante. Voici celle du nôtre, car le récit du poète nous le fera adopter. Là pitié ne déroge pas.
Ce petit homme roux, aux pâleurs maladives.
Était triste, faisant des affaires chétives.
Et, comme on dit, ayant grand'peine à vivoter.
Son histoire pouvait vite se raconter.
Il était de Soissons, et son humble famille
Le voyant à quinze ans faible comme une fille.
Voulut lui faire apprendre un commerce à Paris.
Un cousin, épicier lui-même, l'avait pris,
Lui donnant le logis avec la nourriture ;
Et malgré la cousine, épouse avare et dure,
Aux mystères de fart il put l'initier.
Il avait ce qu'il faut pour un bon épicier. . .
Il se marie avec une femme aisée et laide, qui paraît belle à son innocence, et qui lui eût semblé charmante si elle eût été bonne, si elle eût voulu aimer ou consentir à lui laisser aimer sa vieille mère, retirée près de lui, à qui il eût enfin tout pardonné pour le bonheur d'être père.
La présence de sa mère, cette consolation de sa viduité morale lui est bientôt ravie^ Une querelle éclate entre la mère et sa bru, jalouse d'elle.
La bonne vieille se sacrifie, s'éloigne dans l'intérêt de la paix du ménage, et reparc pour Soissons <( sans pleurer, mais affreusement triste. » Son fils « qui n'avait pas ce qui fait qu'on résiste » accepta le sacrifice, et se borna à devenir après de tels adieux « plus morose qu'avant » et pour se délivrer du désespoir de la consomption
Il pria tous les soirs, pour avoir un enfant.
Mais les ans ont passé lentement, lentement.
— Il comprend aujourd'hui que ce n'est pas possible; Il partage le lit d'une femme insensible.
Et tous les deux, ils ont froid au cœur, froid aux pieds;
— Ah 1 les rêves aussi durement expiés Allument, à la longue, un désespoir qui couve! Cet homme est fatigué de Texistence. Il trouve
— Où de pareils dégoûts vont-ils donc se nicher ? — La colle et le fromage ignobles à toucher.
Il hait le vent coulis qui souffle de la rue, Il ne peut plus sentir Todeur de la morue.
Ce qui empêche ce chagrin de s'envenimer tout à fait et de tourner au désespoir et au suicide, c'est la consolation qui s'offre à lui presque chaque jour sous la figure d'un enfant qui passe dans la boutique,' qui sourit au malheureux affamé de paternité, et lui permet de tromper la faim de son cœur par une illusion d'un instant.
Pourtant, il brille encore un rayon dans cette ombre. Derrière son comptoip, seul, debout, le cœur sombre,
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Quand il casse du sucre avec férocité,
Parfois entre un enfant, un doux blondin, tenté
Par les trésors poudreux du petit étalage.
Dans la naïveté du désir et de l'âge,
Il montre d'une main le bonbon alléchant,
Et de Tautre il présente un sou noir au marchand.
L'homme alors est heureux plus qu'on ne peut le dire,
Et tout en souriant, — s'ils voyaient ce sourire
Les autres épiciers le prendraient pour un fou, —
Il donne le bonbon et refuse le sou.
Nous avons dit que, dans le Tetit Épicier, le poète était allé, non sans sourire un peu du résultat, jusqu'au bout de son système, qui était la peinture exacte et simple de la réalité. Mais encore là il y a un petit drame intérieur, une tempête dans un cœur. 11 est une autre pièce où le poète est allé encore plus loin, quoiqu'elle ait été moins attaquée, et, pour dire le mot, moins blaguée, moins parodiée, non sans le mériter un peu, de l'avis même de l'auteur. Si on le presse un peu sur ce sujet, il convient de bonne grâce, en souriant, que peut-être il ne s'est pas assez défendu, dans le Tertt Épicier y d'un peu d'ironie, d'un peu d'exagération dans sa manière, et qu'il a prêté à la caricature par la caricature même. L'excès en tout est un défaut. Coppée ne se défend qu'à demi du reproche, et faisant allusion à une pièce fameuse de Sainte-Beuve, cible presque proverbiale en son temps des malignités de la critique : « Ce sont mes "Bayons jaunes, » dit-il. Dans cet autre petit tableau d'intimité domestique en pleine rue, que nous allons citer, il n'a pas échappé, quoique plus impunément que dans le Tetit Épicier, à ce même excès de
simplicité, d'ingénuité, où, par haine du poncifs du précieux, on risque le ridicule. Là, il a usé de son procédé tout nu, tout cru 5 là aucun drame n'anime, aucun souffle mélancolique ne fait palpiter l'image de la plus humble, de la plus vulgaire réalité. Et pourtant ce croquis, intitulé : Vans la rue, ne vous laisse pas indifférent, parce que toute vérité contient un grain de poésie :
Les deux petites sont en deuil ; Et la plus grande — c'est la mère — A conduit l'autre jusqu'au seuil Qui mène à l'école primaire.
Elle inspecte, dans le panier, Les tartines de confiture, Et jette un coup d'oeil au dernier Devoir du cahier d'écriture.
Puis, comme c'est un matin froid.
Où l'eau gèle dans la rigole Et comme il faut que l'enfant soit En état d'entrer à l'école,
Écartant le vieux châle noir Dont la petite s'emmitoufle, L'aînée alors tire un mouchoir.
Lui prend le nez et lui dit : — Souffle.
La tN^urrice, héroïne et martyre de la maternité mercenaire, foudroyée par la mort de son enfant à elle ; le Teiit Épicier , victime de la stérilité de sa femme, que dévore, comme une consomption lente, l'oisiveté rongeresse d'un cœur inassouvi ne sont pas les seuls drames intimes, les seules douleurs vulgaires que le poète des Hum-
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Mes ait étudiées et peintes d'après nature. Il a parcouru sur ce clavier, avant lui dédaigné, toute la gamme des souffrances discrètes, des grandeurs méconnues, des renoncements sublimes de la pauvreté laborieuse et fière. L'histoire des déshérités de la vie n'a pas de secret pour celui qui le premier a osé pénétrer dans ces intérieurs sombres, où tournent silencieusement la meule du devoir et du sacrifice quotidiens ces existences disgraciées de l'aveugle destin que le vulgaire ne plaint pas, parce qu'elles ne se plaignent pas, donc le désespoir résigné, qui redoute jusqu'à la confidence, recule devant la révolte bruyante et le scandale du suicide. Ces déshérités de la vie étaient aussi les déshérités de l'are, qui les regardait comme indignes de ses égoïstes et aristocratiques préférences, jusqu'au jour où un Dickens a élevé jusqu'à la noblesse du roman, où un Coppée a réhabilité jusqu'à la dignité de la poésie, ces grandeurs cachées de la servitude volontaire, du martyrologe populaire et bourgeois.
Cette servitude volontaire, ce martyrologe bourgeois n'ont pas que des douleurs visibles, que des drames sanglants. Il y a les douleurs qui se cachent, il y a les drames muets, et sans dénouement, de la résignation à un sort ingrat, du renoncement à la gloire, à l'amour, à l'espérance. Le poète a raconté, en termes bien touchants, la simple histoire de deux de ces destinées condamnées à la stérilité, à l'obscurité et qui se flétrissent lentement, doucement, sans soleil, sans fi-uit. C'est le fils condamné par le dévouement
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et la pauvreté au sacrifice de ses ambitions et de ses espérances légitimes, à la morne existence du petit employé, joignant à son traitement insuffisant les maigres recettes d'un orchestre de café-concert. C'est la fille, rivée par le serment fait à l'égoïste orgueil d'un père mourant, au célibat, où se fane sa beauté et où se déchire son cœur. Écoutez quelques fragments de ces deux histoires et dites si jamais on a mieux rendu le froid pénétrant, le gris monotone de ces existences cloîtrées, murées, où languit comme dans un puits, comme dans une tombe, ouverte seulement sur le ciel, l'âme des héros du devoir fatal, des martyrs du sacrifice volontaire, aux larmes cachées, aux résignations plus émouvantes que tous les désespoirs, aux si'ences plus éloquents que toutes les paroles :
Quand ils vinrent louer deux chambres au cinquième, Le portier, d'un coup d'œil plein d*un mépris suprême, Comprit tout et conclut : C'est des petites gens. Le garçonnet, avec ses yeux intelligents, Était gai d'être en deuil, car sa veste était neuve. Vieille à trente ans, sa mère, une timide veuve. Sous ses longs voiles noirs cachait ses yeux rougis.
Ce petit monde honnête gagne péniblement sa vie, pleine de grands efforts et de petits bonheurs.
.... La mère avait pourtant bon ton.
Et pour vivre, courait les leçons de solfège. A l'heure où son cher fils revenait du collège. Elle était de retour et faisait le dîner. Le dimanche, ils allaient souvent se promener
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Ensemble, au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes Et revenaient. C'était de ces misères dignes Et qui, lorsqu'on leur veut montrer de l'intérêt, Ont un pâle sourire et gardent leur secret.
Ils plaisent aux voisins, ils apprivoisent jusqu'au concierge, d'abord rébarbatif, qui s'amadoue en apprenant les succès scolaires du fils.
Et, quand six ans plus tard, un soir, il eut appris Que. le jeune homme avait obtenu tous les prix, Ce père, ému par tant de courage et de zèle, Rêva ceci : — Plus tard?... Pour notre demoiselle?
Le jour même où le cerbère s'amollissait à ces calculs matrimoniaux, se passait dans la chambre du cinquième une scène d'un pathétique sans cris, et non moins émouvant pour cela. Le devoir arrachait à la mère un aveu longtemps différé. Tous les masques tombaient, tous les secrets se dévoilaient, tous les rêves s'évanouissaient. La vie idéale brutalement écartée, cédait la place à la vie réelle, comme l'ancien propriétaire exproprié par justice, cède la place à l'acquéreur, au maître nouveau qui le dépossède et le congédie. Et les larmes de douleur succédaient, le jour même du premier triomphe, aux larmes de joie.
Or, ce jour-là, tandis que le rhétoricien.
Radieux de Torgueil de sa mère et du sien, ,
Pour la vingtième fois lui montrait son trophée
Et l'embrassait, au point qu'elle était étouffée,
Lui parlant à genoux, ainsi qu'un amoureux,
Et lui disant : « Maman, que nous sommes heureux! »
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La scène change brusquement, c'est la mère qui s'agenouille devant son fils, et laissant déborder l'amertume qui depuis si longtemps aigrissait son cœur, s'humilie en pleurant dans l'inévitable aveu.
Il apprit qu'il n'avait que le nom de sa mère, Et qu'elle n'était pas veuve aux yeux de la loi. Elle gagnait sa vie à vingt ans. Mais pourquoi Laisser aller ainsi, seule, une jeune 6lle ? La maîtresse de chant et le fils de famille» Un drame très banal. Le coupable était mort Brusquement, sans avoir pu réparer son tort. Elle eût voulu le suivre, en ce- moment funeste, Mais elle avait un fils : — Un filsl tu sais le reste. Voilà, depuis seize ans, mon désespoir profond. Je n'ai plus de santé, mes pauvres yeux s'en vont. Tu n'as pas de métier, et nous avons des dettes.
Le fils voit son devoir et l'accepte du premier coup. Il sera le protecteur de celle qui l'a pris pour juge et qu'il a pardonnée et réhabilitée d'un baiser.
L'enfant avait rêvé gloire, sabre, épaulettes. Un avenir doré, les honneurs les plus grands, A présent, il voulait gagner douze cent francs.
Il les gagne dès le lendemain, grâce à l'appui d'un chef de bureau à la mairie, qui s'est intéressé à son sort de précoce chef de famille.
Un emploi très modeste occupa sa journée, Et la bonne moitié de sa nuit fut donnée A racler dçs couplets dans un café-concert.
Ce renoncement sublime à toute autre ambition qu'à celle de nourrir sa mère fut connu seulement et apprécié de la pauvre femme qui en fut l'objet, de lui qui en fut le héros et de Dieu qui seul peut le récompenser. Le secret héroïque échappa aux hommes, et naturellement au concierge, dont le blâme est formulé dans un prudhommesque arrêt dont le poète n'a eu garde de négliger le contraste.
Et dire que jadis mon épouse estima
Qu'il pourrait convenir, un jour, à notre Emma!
Cependant le jeune homme objet de cet arrêt , de déchéance épuisait jusqu'à la lie l'amère douceur de la vie de bureau, et ramait mélancoliquement sur la galère du travail machinal. Jamais, et avec plus de saveur d'expérience personnelle, n'a été peint ce supplice des âmes fières et des esprits actifç^ ce supplice de la cage bureaucratique auquel aspire et s'accoutume pourtant si facilement une partie de la jeunesse sans becs, sans ongles et sans ailes que façonne pour la fonctionnomanie l'éducation universitaire.
Et le bon fils connut le spleen, dans un bureau. Le long regard d'envie, à travers le carreau, Sur le libre flâneur, qui se promène et fume. L'infecte odeur du poêle, à qui Ton s'accoutume, Mais qui vous fait pourtant tousser, tous les matins. Le journal commenté longuement, les festins De petits pains de seigle, et de charcuterie. Le calembour stupide, et dont il faut qu'on rie, L'entretien très vulgaire avec le sentiment De chacun sur les chefs et sur l'avancement. Le travail monotone, ennuyeux et futile,
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Le dégoût de sentir qu'on est un inutile, Et pour moment unique, où l'on respire enfin, Le lent retour, d'un pas affaibli par la faim Que doit mal apaiser le dîner toujours maigre.
Le malheureux abrégeait le repas^ non moins triste que maigre.
Et toujours, le plus tôt possible, il s'en allait. A cette heure, au surplus, son devoir l'appelait Dans le petit café-concert de la barrière, Où chaque soir, tenant son violon, derrière Un pianiste, chef d'orchestre sans bâton. Et non loin d'un troupier soufflant dans un piston, Il écoutait, distrait et sans les trouver drôles, La chanteuse fardée et montrant ses épaules. Le baryton barbu, gêné dans ses gants blancs, Et le pitre, aux genoux rapprochés et tremblants. En grand faux-col, faisant des grimaces atroces Et contant au public charmé sa nuit de noces. Vers minuit seulement, enfin il se levait. Rentrait, ouvrait parfois ses livres de chevet. Mais de lire n'ayant plus même l'énergie; II se couchait, afin d'épargner la bougie. Cela dura cinq ans, dix ans, quinze ans
Pendant quinze ans, et puis toujours ainsi^ jusqu'à la fin, le pauvre petit employé vécut ou plutôt végéta, sans plaisir, sans affection — sa mère en mourant ayant emporté la première et la dernière, — sans espérance.
Il y a bien des traits caractéristiques et poignants dans le tableau de cette existence réduite au matériel, au mécanique de la vie et traînant lourdement et sourdement le boulet de son inanition intellectuelle et morale.
Avec la pièce En province , nous avons toujours affaire au même drame intérieur et muet, celui du devoir et du sacrifice, mais dans un autre monde et avec d'autres circonstances qui varient originalement le thème douloureux.
Le poète, tout d'abord, plante son décor. Il convient bien à la scène toujours la même qui y déroulera chaque jour, jusqu'à la fin des deux vies qui s'y écoulent en face l'une de l'autre, comme deux sabliers de deuil, se vidant avec un bruit de soupir étouffé.
La petite maison à mine sépulcrale, Noire et basse, en plein nord, près de la cathédrale, Quand j'avais visité la ville, m'avait plu Par son air clérical, discret et vermoulu, L'espalier de la porte, avec ses quelques roses Qui, pâles, se mouraient le long des murs moroses. Le pignon, au vieux toit de tuiles, surplombant Les trois degrés du seuil, le trottoir et le banc Placé là tout exprès pour que le pauvre y dorme, L'ombre que sur le tout, jetait l'église énorme, La rue où le gazon verdissait les pavés.
On croit avoir déjà vu, on reconnaît ressemblant à un souvenir de la réalité vécue, ce tableau d'une vérité simple et typique à la fois. Voici maintenant l'énigme mystérieuse qui se pose par le passage furtif d'un premier acteur.
Devant cette maison, au parfum de couvent.
Vers midi, c'est-à-dire une heure après l'office,
... Tous les jours, excepté le dimanche, je vis,
A cet angle que fait la place du parvis
Avec la vieille rue en question, paraître
Et venir lentement un grand et maigre prêtre
En tricorne, portant son gros livre à fermoir, Proprement recouvert d'un morceau de drap noir. Il s'approchait, pensif, de la vieille masure, Mais avec Tair tranquille et la démarche sûre Qu'on a lorsqu'on se livre à des soins réguliers. Il s'arrêtait au seuil, grattait ses lourds souliers. Frappait un petit coup qu'on entendait à peine Et, vif, dès que la gâche avait jailli du pêne, Entrait, et refermait doucement après lui.
Quel était ce mystère? Il se dévoile au cours d'un récit des plus simples et des plus touchants, qu'il faut malheureusement abréger, bien qu'il ne paraisse long à aucun de ceux qui le lisent. Un vieux noble émigré rentré, à la Restauration, sans illusions et sans préjugés autre que celui survivant à la ruine de tous les autres, de l'orgueil de la race, de la vanité du blason, était venu louer cette maison dans sa ville natale et y vivre d'une petite rente.
Il n'était pas seul, s'étant chargé de l'éducation d'une petite fille orpheline, unique rayon de vie et de gaîté de la morne existence et de la triste maison.
Cette éducation solitaire et morose favorisait d'ailleurs les desseins que nourrissait, en ce qui touchait l'avenir de sa pupille, l'orgueilleux et inflexible égoïsme du vieux gentilhomme.
Comme il n'espérait pas revoir de jours meilleurs. Que son nom, nom fameux, vieux comme la bannière De Saint-Denis, c'était cette enfant, la dernière, Qui devait, fille pauvre et sans dot, le porter ; Qu'une mésalliance était à redouter. Pour elle cet athée avait rêvé le cloître. Aussi souriait-il plus calme, en voyant croître Dans ce cœur virginal le lis pur de la foi.
Comment ce projet fut-il menacé, sinon contrarié ?
A cette époque-là, venait chez ce vieux noble,
Qui possédait encor quelques champs, un vignoble,
Près d'une métairie à l'ombre des pommiers,
Un garçon de seize ans, le fils de ses fermiers
Qui, jugé trop chétif pour la vie ordinaire
De la campagne, était élève au séminaire.
Un beau jour, ce petit-paysan fut chargé
Par Taïeul, le dimanche étant jour de congé,
De se rendre à l'église avec la demoiselle
Et de la ramener, après cela, chez elle.
On l'en récompensait par sa place aux repas
Et par l'accueil.
Ici se place un admirable tableau de cette idylle d'une espèce particulière, dont la vieille cathédrale est le théâtre, qu'éclaire la lampe de l'autel, que parfume lodeur de l'encens, dont le rêve chaste et pieux est bercé par l'orgue et dont le dialogue muet se borne aux alternations des prières communes.
Depuis lors, les enfants, le dimanche matin , Côte à côte et prenant toujours la même place Sous le vitrail en feu de la grande rosace. S'asseyaient dans la nef profonde et priaient Dieu. La petite fillette était vouée au bleu, Toilette qui sied bien aux couleurs enfantines, Et tous ses vêtements, chapeau, robe et bottines Comme son âme étaient de la couleur du ciel. Quant au pauvre garçon, le noir officiel Et les habits de drap à coupe droite et triste. Pouvaient lui donner l'air un peu séminariste; Mais chez les bonnes gens qui prenaient le chemin .De l'église et voyaient, se tenant par la main. Passer les deux enfants avec leurs eucologes, C'étaient des hochements de tête et des éloges
174 FRANÇOIS COPPÉC
De leurs regards brillants de douce piété.
Seulement, ils étaient d'une timidité
Extrême et rougissaient beaucoup quand sur leur route
Un passant, étranger à la ville sans doute,
Parlait d'eux, les prenant pour le frère et la sœur.
Pourquoi rougissaient-ils? Par un sentiment de vague et naturelle pudeur, car ils étaient loin encore de voir clair dans leur cœur où un sentiment naissait différent du sentiment fraternel; ils se laissaient aller à la dérive de cette douce vie commune, bordée des mêmes rives, et ne cherchaient rien au delà. Tous les dimanches ils priaient, ils chantaient ensemble à réglise.
Ils se sentaient égaux devant Dieu. La prière, Entre eux avait détruit à jamais la barrière Qui, pour la loi du monde, encor les séparait. Et leurs deux cœurs s'étaient réunis en secret Par un de ces liens qui toujours se resserrent,
et qui semblent appeler le coup de hache de la fatalité. Ce coup de hache qui devait trancher ces liens et frapper ces deux jeunes cœurs d'une de ces blessures qui saignent en dedans pendant toute une vie, c'est par la main de Taïeul mourant qu'il est un jour donné.
Il sollicite, il exige de sa petite-fille, pour la bénir au lieu de la maudire, la promesse, le serment de vivre fille, si elle ne se fait point nonne, et de ne jamais se mésallier. C'était l'arrêt de mort de toute espérance, de toute ambition d'union future entre les deux jeunes gens qui s'aimaient déjà sans se le dire et presque sans le
LES VACHES MAIGRES lyf
savoir. Le jeune homme, présent à cette suprême entrevue, courbe la tête en condamné, quand il entend la réponse de la jeune fille à l'impérieuse et impatiente réquisition de laïeul. Elle a hésité un moment. Elle a entrevu dans la pénombre son jeune ami blêmissant. Elle-même sent que quelque chose va se briser dans son cœur. C'est tout au moins cette habitude, cette douceur de vivre et de prier ensemble que la mort de l'aïeul et le serment qu'il exige vont rendre impossible.
Eh bien, petite ? fit le vieillard irrité.
— J'obéirai, dit-elle avec simplicité.
Le grand-père expira satisfait et la pierre de sa tombe en retombant sur lui ensevelit et étouffa en même temps le rêve de deux vies Tune et l'autre à jamais vouées au célibat volontaire, sans autre consolation que la conscience du devoir accompli, que la mise en commun de la douleur chaque jour partagée, chaque jour apaisée, du sacrifice mutueL
Tout était dit. Après cinq ans de séminaire Le jeune écolier fut tour à tour tonsuré, Orcionné prêtre, puis enfin nommé curé D'un village lointain choisi sur sa demande. 11 semblait avoir mis une hâte très grande A prononcer lui-même un éternel serment.
— Ce n'est que devenu vieux, assez récemment. Qu'ayant réalisé son petit patrimoine.
Il s'est laissé nommer, dans sa ville, chanoine.
Là, depuis son retour, vite le bon abbé
Dans l'ancienne habitude est de nouveau tombé
Et d^un logis bien cher a retrouvé la route...
En deuil, ayant gardé ses beaux yeux clairs et doux,
Et délicatement flattant sur ses genoux
Ij6 FRANÇOIS COPPÉE
Le pelage soyeux de sa chatte endormie Telle, chaque matin, il voit sa vieille amie. Devant laquelle il reste une grande heure assis. Lui faisant, d'un ton bas, quelques simples récits, Sans que jamais en eux un geste, un rien dénote Plus qu'une affection de vieux prêtre à dévote. Et lorsque du sujet honnête et puéril L'entretien a suivi tout doucement le fil Sans un mot qui s'émeut, sans cordiale étreinte, * Comme si la mémoire en eux était éteinte Du sacrifice fait jadis à leur devoir, Ils échangent enfin un très faible : « Au revoir. » — Pourtant il faut qu'il lutte et qu'elle se contienne. Car, même redoutant l'eiFusion chrétienne, Où l'on doit se nommer un instant frère et sœur. Elle n'a jamais pris l'abbé pour confesseur.
N'est-ce pas un drame aussi délicat que simple^ aux péripéties finement observées^ aux détails curieusement fouillés, que cette histoire sans dénouement qui laisse flotter l'émotion entre un sourire et une larme, plus intéressante, plus touchante, plus émouvante, à notre gré, que celle racontée par Stendhal ou par Lamartine, d'un abbé Rousseau sans suicide, d'un Jocelyn sans désespoir, sans défaillance, sans révolte, apaisé, résigné et finissant sa vie toujours sainte auprès d'une Laurence toujours pure, à regarder assis près d'elle, avec la sérénité des chastes vieillesses, le ciel qu'ils regardaient ensemble avec la naïveté de la virginale enfance?
. Ces figures de pâles et discrètes victimes du sort portent bonheur au talent du poète des Humbles. On ne contemple pas avec indifférence dans l'étude intitulée : Une Femme seule, cette femme pâle et brune de vingt-cinq ans, séparée
d'un mari brutal, qui porte la difficile dignité d'une condition équivoque avec un orgueil naïf et modeste, qui se dérobe avec une pudeur où il n'est rien de virginal aux occasions et aux tentations de revanche, capable de succomber à la passion dont le feu couve dans son cœur et se trahit dans ses yeux, mais qui, non moins sensi* ble à l'honneur qu'à l'amour, mourrait de la honte de sa déchéance, du remords de sa faute. Comment lire sans un attendrissement mélancolique le sonnet intitulé : Sœur novice, où passe le pâle et fin profil de cette petite sœur résignée à la vie par espoir de la mort, dont le dernier souffle s'exhale avec le dernier parfum de la rose (emblème de sa passion mystique) trop long-^ temps respirée.
Elle la respira longtemps, puis vers le soir, Saintement ayant mis en paix sa conscience, Mourut comme s'éteint Pâme d'un encensoir.
La pièce intitulée Émïgranrs contient aussi des beautés de ce même ordre, faites d'une obsér-t vation intime et profonde, d'un détail caractéristique et pénétrant.
Mais l'auteur des Humbles n'a pas seulement senti, peint, ennobli la poésie des douleurs simples, des malheurs vulgaires, des martyres obscurs, des héroïsmes ignorés. Il y a aussi place sur sa palette pour les couleurs plus vives, plus douces, plus tendres. Il y a les petits malheurs de tout le monde que la fierté de quelques-uns cache à tout le monde ; il y a aussi les petits bonheurs (les plus grands bonheurs en sont faits)
des vétérans du travail^ des retraités^ dans une aisance sans remords^ du commerce honnête et de Tindustrie loyale, goûtant avec cette joie calme dont le sourire épanouit à peine les rides, dont le feu doux illumine à peine le regard, la paix agreste et la prospérité patriarcale. C'est un petit chef-d'œuvre d'observation et d'expression que ce tableau d'intérieur suburbain, de bonheur familial intitulé : Tetits bourgeois^ dont les modestes héros ont excité lenvie du peintre avant que leur portrait excitât notre admiration.
C'est celui d'un vieil homme avec sa vieille femme,
Aujourd'hui bons rentiers, hier petits marchands.
Retirés tout au bout du faubourg, près des champs.
Oui, cette vie intime est digne du poète.
Voyez : Le toit pointu porte une girouette.
Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis
Et Tomement de fer fait bien sur le vieux puits,
Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse.
Un paisible chien noir, qui n'est guère de race,
Au soleil de midi dort, couché sur le flanc.
Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc,
Avec un sécateur qui lui sort de la poche,
Marche dans le sentier principal et s'approche
Quelquefois d'un certain rosier de sa façon,
Pour le débarrasser d'un gros colimaçon.-
Sous le bosquet, sa femme est à l'ombre et tricote :
Auprès d'elle le chat joue avec la pelote.
La treille est faite avec des cercles de tonneaux
Et sur te sable fin sautillent les moineaux.
Par la porte on peut voir, dans la maison commode,
Un vieux salon meublé selon l'ancienne mode,
Même quelques détails vaguement aperçus :
Une pendule avec Napoléon dessus,
Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.
Chaque détail porte dans ce tableau intime brossé avec la solidité flamande, animée par la finesse française. Il se dégage de ce salon acajou empire un parfum discret de simplicité, de tranquillité et de prospérité. On y respire l'invisible fleur de ce bonheur tempéré fait du culte de la même affection, de la pratique du même travail, du joug léger de la même habitude. Cette douce odeur des anciennes mœurs, qui ne porte pas à la tête et caresse le cœur, en vaut bien une autre, c'est l'avis du poète.
Mais ne souriez pas ; car on doit être à Taise,
Heureux du jour présent et sûr du lendemain,
Dans ce logis de sage observé du chemin.
Là sont des gens de bien, sans regrets, sans envie,
Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie,
Tout est patriarcal et traditionnel.
Ils mettent de côté la bûche de Noël
Et songent à l'avance aux lessives futures,
Et vers le temps des fruits, ils font des confitures.
Ils boivent du ca^is, innocente liqueur !
Et chez eux tout est vieux, tout, excepté le cœur.
Ceux-là seuls ont raison, qui dans ce monde-ci,
Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi
Les douces voluptés que l'habitude engendre. —
Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre;
Le jardinet s'emplit du rire des enfants,
Et bien que Tes après-midi soient étouffants.
L'on puise et l'on arrose, et la journée est courte.
Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte.
On s'attable au jardin, déjà moins échauffé,
Et la lune se lève au moment du café.
Heureux les braves gens qui ont mis en pratique sans le connaître l'axiome de la sagesse antique qui dit qu il suffit, pour être heureux.
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d'un petit toit, d'un petit champs fût-il d'un seul arpent, d'où Ton peut voir le ciel. Un arpent, il en faut moins encore, et l'on peut voir le ciel du fond d'un puits, du fond d une cave, du fond même de cette boutique de menuisier, où la mort nourrit la vie, et dont les bonnes années ont pourétiage le chiffre croissant des cercueils. C'est le cas de dire : Où diable le bonheur va- t-il se nicher! Il peut se nicher dans le vulgaire hypogée de ce fournisseur funèbre qui se frotte les mains aux années de peste ou de choléra, où les enfants jouent et rient au milieu des bières qui attendent le client, et qui devrait avoir pour enseigne une tête de mort couronnée de roses, souvenir de cette Italie, où, dans certaines provinces, on enterre les morts une rose fichée entre leurs lèvres pâles.
Le marchand de cercueils vient de trousser ses manches» Et rabote en sifflant,. les pieds dans les copeaux. L'année est bonne ; il n*a pas le moindre repos, Et même il ne boit plus son gain tous les dimanches. Tout en jouant parmi les longues bières blanches, Ses enfants, deux blondins tout roses et dispos. Quand passe un corbillard, lui tirent leurs chapeaux Et bénissent la mort qui fait vendre des planches... etc.
Nous ne pousserons pas plus loin des analyses que nous n'avons multipliées que pour donner une idée exacte de roriginalité de cette poésie intime dont François Coppée a trouvé la veine, qu'il n'a jamais cessé de creuser heureusement, créant un genre nouveau, où il n'avait pas eu de maître, où il n'a pas eu d'imitateurs. Ce trait caractéristique de sa physionomie littéraire
LES VACHES MAIGRES l8f
est si marqué^ qu'il a fini par absorber les autres aux yeux des observateurs superficiels ou des critiques à système. Pour les uns, quoi qu'il ait fait depuis, montrant au théâtre autant de force qu'il y avait d'abord montré de grâce, il est toujours demeuré l'auteur du Tassant; d'autres ne veulent voir en lui que le poète élégiaque, considéré à tort comme incapable des envolées lyriques. Pour les derniers enfin, même parlant au nom de l'Académie, il est surtout, il n'est presque que le poète des Toèmes modernes^ des Humbles, des Tromenades et intérieurs, et c'est ce poète-là que l'Académie a choisi par un hommage au talent qui ne se défend pas de céder au goût des contrastes. M. Cherbuliez, dans son discours de bienvenue au successeur de M. de Laprade, a exalté cette prédilection de l'Académie, qui est surtout la sienne, pour le poète des Humbles avec une complaisance qui n'est pas exempte de malice.
M. Cherbuliez glisse sur le Tassant sous prétexte de ne pas contrarier le récipiendaire qui n'est que trop blasé sur l'éloge de ce premier chef-d'œuvre dramatique, donne à peine, sans avoir le même motif à invoquer, deux lignes à Severo Torelli, complimente en bloc l'auteur des Contes épiques et des Élégies, mais ne tarit pas sur les Humbles, sur les Tromenades et intérieurs. On croirait qu'il affecte de ne voir que cette face de son multiple talent, que cet épisode dans sa vie littéraire, que ce filon dans la riche mine poétique qu'il a exploitée, usant et même peut-être abusant un peu de cet artifice littéraire qui est
aussi un artiBce académique, par lequel on loue avec un excès à la fois flatteur et malin, certaines œuvres d*un auteur, au risque de le faire au détriment de certains autres, ec de paraître déprécier celles dont on ne dit rien. Cette réserve faite, nous convenons qu'il est impossible de mieux définir le genre, de mieux apprécier cette poésie intime et ces tableaux bourgeois qui ont toute la finesse et toute la saveur des bons cam^'eux, et il nous est agréable de donner pour sanction à notre opinion l'avis développé par le spirituel académicien en termes des plus ingénieux et des plus piquants. La cause que nous avons plaidéè est cause gagnée, quand un juge aussi autorisé que M. Cherbuliez veut bien faire à son tour oflfîce d'avocat et suppléer à l'insuflîsance du biographe.
Vous êtes, Monsieur, un Parisien de Paris et votre enfance s'est écoulée dans Tenceinte des fortifications. Ce ne sont pas les rochers et les torrents qui vous ont inspiré vos premiers vers. C'est une plante adorable que la renoncule glaciale qu'on cueille sur les hautes cimes en grattant la neige; mais il ne faut pas dédaigner, comme une espèce trop vulgaire, la joubarbe qui pousse parmi les mousses des toits ou le coquelicot bien rouge, qui sonne la fanfare sur la crête d'une vieille muraille eflFritée. Vous n'avez jamais pensé qu'il n'y eût de beau que le rare, et vous avez découvert de bonne heure que les choses les plus communes ont une grâce de nouveauté pour qui sait les voir.
Paris vous suffisait, ce Paris qu'on s'amuse quelquefois à maudire, et dont un étranger disait que c'est la seule ville qui se fasse aimer comme une femme. Vous hé ressentiez pas pour elle une demi-tendresse. Vous
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Tavez chantée en amoureux. Mais ce qui vous attirait le plus, ce n'étaient pas ses grandes places et ses grandes rues, le Paris des hôtels et des palais, des oisifs et des riches. Vous promeniez vos rêveries dans les plus tristes quartiers, jusque dans les terrains vagues qui se terminent aux bastions gazonnés des remparts, paysages ingrats, mais dont l'ingratitude a du caractère et je ne sais quel haut goût dans la laideur.
Il vous arrivait de pousser plus loin vos aventures, de vous échapper dans la banlieue, où les spectacles parisiens vous attendaient. Un gai cabaret entre deux champs de blé, un vieux mur où pendait encore quelque lambeau d'affiche, les éternels joueurs de bouchon en manches de chemise, les bals en plein vent, les balançoires qui grincent, les pissenlits frissonnant dans un bois, voilà ce que virent en s'ouvrant les yeux gris de votre muse et ce que vous avez su rendre en traits ineft'açables. Vous ne craignez point de Tavouer, quand vous avez vu plus tard rOcéan et les Alpes, le regret des bords de la Seine vous suivait partout. Vous avez raison, on ne se lasse pas de noter les tons fins du ciel de Paris. Il en est de plus chauds et de plus brillants; mais dans ses beaux jours il a des douceurs incomparables, et les peintres le savent bien.
Ceux qui ont un goût exclusif pour les grands sujets comme pour les paysages héroïques, ceux qui s'imaginent que la poésie ne doit accorder Tentrée de son divin royaume qu'aux grandes choses et aux êtres rares, exceptionnels, ont pu apprendre de vous que les petites choses et les petits hommes y acquièrent facilement le droit de cité. Plus d'un poète, plus d'un romancier, professent un souverain mépris pour le bourgeois, et ne s'occupent de lui que pourcélébrer ses ridicules. S'ils consentaient à faire leur examen de conscience, ces superbes contempteurs du bourgeois seraient forcés d'avouer qu'ils en tiennent, et qu'en se fustigeant, ils se donnent les verges à eux-mêmes. Sont-ils malades ou simplement enrhumés, leur mau-
vaise humeur ressemble beaucoup à celle d'un bourgeois. Ont-ils des chagrins domestiques, leurs yeux se mouillent de larmes très bourgeoises. Éprouvent-ils des disgrâces ou des prospérités d'amour-propre, leurs livres se vendent-ils ou ne se vendent-ils pas, vous les voyez tristes, moroses comme un boutiquier que ses chalands abandonnent pour la maison d'en face, ou ils se frottent les mains comme les gens d'affaires qui en font de bonnes. Hommes de génie, confessez que le fond de l'homme est le bourgeois I Vous l'avez pensé. Monsieur, et votre musé compatissante, ouvrant ses bras, s'est écriée : « Laissez venir à moi les petits marchands, les petits rentiers I » Ils sont venus, et s'en sont bien trouvés. Vous les avez accueillis, fêtés. Ils vous ont fait leurs confidences, et vous avez raconté leurs joies comme leurs douleurs avec une bonne grâce exquise. S'il s'y mêlait de temps à autre une pointe de malice, c'était une malice sans amertume et sans venin.
J'aime beaucoup vos petits bourgeois, j'aime surtout certain couple, un vieil homme avec sa vieille femme que vous avez logés au bout d'un faubourg,
près des champs Que nous les connaissons bien,
et que vous avez le don de voir et de faire voir!
Les humbles vous sont chers et ils vous ont fourni le titre d'un de vos recueils. Personne n'a su montrer mieux que vous tout ce qu'il peut tenir d'événements d'émotions, de grandes espérances et de grandes déconvenues dans une petite et obscure destinée ....
Vous excellez dans la poésie familière et domestique, dans les tableaux d'intérieur, et vos charmantes petites toiles me font penser aux maîtres de l'école hollandaise, à Mieris, à Terburg, que vous égalez souvent par la précision du faire, par la franchise du trait, par la liberté d'un pinceau toujours exact sans être jamais léché ni minutieux et aussi, comme on Ta remarqué, par la spirituelle bonhomie de la touche... Aux qualités des peintres hollandais vous en joignez de toutes françaises, la grâce facile, les heureuses rapidités, quelque chose de vif et d'enlevé.
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Ces justes éloges nous ont reporté paranciciparion, à l'heure bénie du triomphe définitif, du couronnement solennel de la carrière et du trophée d'immortel laurier. Notre probité de biographe consciencieux et la logique inflexible de l'ordre chronologique nous obligent à rebrousser chemin, à retourner en arrière, non plus par la large et grande voie plantée d'arbres protégés par le goût public, que n insulte pas le passant, et dont les templa serena de l'Institut bornent noblement l'horizon, mais par les sentiers de traverse, aux épines obscures de la vie militante et souffrante, se jfrayant courageusement et péniblement la voie à travers l'indifférence des hommes et Tingratitude des circonstances.
Après le recueil des Humbles y c'est par celui des Tromenades et Intérieurs que le poète, abandonnant un moment la veine sentimentale pour la veine pittoresque, sollicita les suffrages de la foule, ayant depuis longtemps déjà obtenu ceux de l'élite. Le Recueil des Tromenades et Intérieurs pourrait être dédié à Paris.
C'est Paris, toujours Paris, Paris de plus en plus aimé, en dépit de ses fautes et de ses malheurs, qui forme le cadre ou l'horizon de tous ces croquis de promenade ou d'intérieur du poète errant. Il est trop languissant encore des souvenirs, des regrets récents, et des blessures d'esprit et de cœur à peine cicatrisées, pour s'essayer à des œuvres de longue haleine, et pour faire autre chose que de profiter des bonnes fortunes — qui ont heureusement inspiré aussi un autre poète ami, Albert Mérat — du rêve ambulant
promené à travers les rues suburbaines et la banlieue, en pèlerinage aux buts préférés de ses anciennes et nouvelles flâneries.
Ces vignettes parisiennes d'un tour si libre et d'un détail si précis, ne rappellent en rien les tableaux de- Lantara et de Michel, ni les eauxfortes de Meryon et de Flameng consacrés de préférence au Paris des ponts et des quais, de Notre-Dame au Cours la Reine, ou au Paris de la Râpée, du Port au Foin, des moulins de Montmartre et des canots amarrés au coin des premières îles de la Seine. Le Paris de prédilection du poète n est pas davantage le Paris élégant, pimpant, du Palais-Royal, des Tuileries, des boulevards, du chevalier de l'Espinasse ou de Debucourt, de Boilly ou de Carie Vernet, C'est le Paris de la Montagne Sainte-Geneviève à Montrouge, des Invalides à Meudon. C'est ce Paris natal, familier, où le poète retrouve en marchant la trace, légère comme celle de l'oiseau, de ses petits bonheurs d*enfant, de ses souvenirs de jeunesse, de ses espérances de la virilité. C'est à ce Paris intelligent et agissant, à ce Paris du cerveau et du bras, laborieux, industrieux et savant, à ce Paris de la rive gauche et de l'Université, bien plus qu'au Paris de la cour et de l'armée, que songeait Montaigne, quand il écrivait ces lignes enthousiastes que Coppée eût pu prendre pour épigraphe de ses Tromenades et Intérieurs .
Je ne veux pas oublier cecy que je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris
de bon œil : elle a mon cueur dès mon enfance . . , ... Je Tayme tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité... etc.
Ce Paris suburbain et faubourien qui contourne la Montagne Sainte-Geneviève, Coppée le connaît à fond et c*est lui qui en a sinon découvert, du moins révélé le pittoresque grossier, calleux, et la fruste poésie inconnue à coup sûr d'un Dorât ou d'un Florian.
C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine, J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine. Devant la vaste mer, devant les pics neigeux, Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux, D'un coteau tout pelé d'où ma Muse s'applique A noter les tons fins d'un ciel mélancolique, D'un bout de Bièvre, avec quelques champs oubliés Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers, Pour y faire sécher la toile et la flanelte. Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle,
Tous ces tableautins seraient à reproduire, si on le pouvait ici ; Paris a toujours bien inspiré son poète; il est vrai que lui seul a su voir et exprimer ce qu'on voit dans un cabaret de Paris ou un sentier de banlieue. Car Coppée adore la banlieue et ses spectacles populaires. Il l'avoue sans barguigner :
J'adore la banlieue avec ses champs en friche
Et ses vieux murs lépreux où quelque ancienne affiche
Me parle de quartiers dès longtemps démolis...
N'êtes-vous pas jaloux en voyant attablés Dans un gai cabaret entre deux champs de blés,
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Les soirs d*été, des gens du peuple sous la treille? Moi, devant ces amants se parlant à l'oreille Et que ne gêne pas le père, tout entier A TofFire d'un lapin que fait le gargotier, Devant tous ces dîneurs, gais de la nappe mise. Ces joueurs de bouchon en manches de chemise. Cœurs satisfaits pour qui les dimanches sont courts, J'ai regret de porter du drap noir tous les jours.
L'habit populaire ne ferait pas vergogne à celui qui aime les mœurs populaires, et qui n a pas de sourire même en présence de la naïve églogue militaire promenée au coin des haies par les piou-pious en mal du pays, qui cherchent dans la flânerie agreste une diversion aux regrets amoureux et pastoraux.
Vous en rirez. Mais j'ai toujours trouvé touchants
Ces couples de piou-pious qui s'en vont par les champs
Côte à côte, épluchant l'écorce de baguettes
Qu'ils prirent aux bosquets des prochaines guinguettes.
Je vois le sous-préfet présidant le bureau.
Le paysan qui tire un mauvais numéro.
Les rubans au chapeau, le sac sur les épaules.
Et les adieux naïfs, le soir, auprès des saules
A celle qui promet de ne pas oublier,*
En s'essuyant les yeux avec son tablier.
Un poète épris des mœurs populaires doit letre aussi des fêtes populaires et ne doit pas manquer un de ces feux d'artifice chers aux foules. Voici un croquis de retour du feu d'artifice, d une impression triste et juste comme la vérité, cette baguette noircie du feu d'artifice éteint de l'illusion :
Quand sont finis le feu d'artifice et la fête. Morne comme une armée après une défaite.
La foule se disperse. Avez-vous remarqué Comme est silencieux ce peuple fatiguée Ilss'en vont tous, portant de lourds enfants qui geignent Tandis qu^en infectant les lampions s'éteignent. On n'entend que le rhythme inquiétant des pas; Le ciel est rouge, et c'est sinistre, n'est-ce pas > Ce fourmillement noir dans les étroites rues, Qu'assombrit le regret des splendeurs disparues.
N'est-ce pas un croquis digne de Millet ou de Bastien-Lepage que celui-ci ?
L'allée est droite et longue et sur le ciel d'hiver Se dressent hardiment les grands arbres de fer, Vieux ormes dépouillés dont le sommet se touche. Tout au bout le soleil, large et rouge, se couche ; A l'horizon il va plonger dans un moment. Pas un oiseau. Parfois un lointain craquement Dans les taillis déserts de la forêt muette; £t là-bas, cheminant, la noire silhouette Sur le globe empourpré qui fond comme un lingot D'une vieille à bâton, ployant sous le fagot.
Que de choses dans un menuet ! disait Vestris! Que de choses dans un dizain, pourraiton dire de cette suite de vignettes parisiennes, saisies d'après nature et enlevées au vol en quelques traits d'une netteté photographique en même temps que d'un effet caractéristique qui indique la collaboration du goût d'un artiste consommé avec les brutales fidélités du soleil. Dans ces dix vers où le poète a joué, a jonglé avec la difficulté toujours vaincue de tout dire en quelques mots, passent rapidement avec une intensité d'expression, une intensité de vie véritablement inouïes, les paysages variés et les scènes de rue ou de banlieue à la bonne fortune du
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hasard. Voici un paysage d'hiver, une symphonie du blanc faite pour réjouir l'oeil des peintrespoètes, un Corot ou un Jules Breton :
Il a neigé la veille et tout le jour il gèle.
Le toit, les ornements de fer et la margelle
Du puits, le haut des murs, les balcons, le vieux banc
Sont comme ouatés, et dans le jardin tout est blanc.
Le grésil a figé la nature, et les branches
Sur un doux ciel perlé dressent leurs gerbes blanches.
Mais reprdez. Voici le coucher du soleil.
A l'occident plus clair court un sillon vermeil.
Sa soudaine lueur, féerique, nous arrose.
Et les arbres d'hiver semblent de corail rose.
. On ne peut mieux faire connaître un poète qu'en citant ses vers. Mais ici il faudrait tout citer. Ils sont trop et tous bons. On éprouve ce qu'a de plus agaçant l'embarras du choix entre ces images exquises d'observation et d'exécution, tour à tour relevées d'une pointe de malice ou d'un trait de sentiment.
Parfois, las du spectacle extérieur, le poète retourne son regard sur le spectacle intérieur et, replié sur son rêve, s'amuse à y goûter la vision de ses goûts, de ses espoirs un moment réalisés. Ces vues, d'après non ce qui est, mais ce qui pourrait être, ces photographies instantanées d'une image de rêve flottante et ondoyante et diaphane comme une vapeur d'éther, ont cependant la précision d'une vue d'après la réalité. Le poète se peint d'abord lui-même au moment de tomber dans cet état d'hypnotique extase et de chimérique ivresse, et c'est sur un cri d'amour filial qui n'est pas sans écho dans nos cœurs
qu*il quitte la réalité et se plonge dans le bleu.
J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge.
Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge
Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là ;
Elle songe sans doute au mal qui m'exila
Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'épouvante,
Car je suis sage et reste au logis, quand il vente.
Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit
Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit
Elle met une bûche au foyer plein de flammes.
Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes I
Pour entrer dans cette vie idéale du rêve, quand il y est ainsi doublement disposé par cet état légèrement morbide qui accroît Télectricité nerveuse et par cet attendrissement propice aux illusions, il suffit au poète du moindre excitateur, un rayon de lumière, un son de musique, un murmure, un parfum. Il a chanté cette volupté des parfums, qui agit comme un haschisch sur le cerveau du poète et suffit à ouvrir à son imagination la porte des paradis artificiels.
Volupté des parfums 1 — Oui, toute odeur est fée.
Si j'épluche, le soir, une orange échauffée.
Je rêve de théâtre et de profonds décors ;
Si je brûle un fagot, je vois, sonnant leurs cors.
Dans la forêt d'hiver les chasseurs faire halte ;
On devine toute la suite du poétique et charmant développement.
Dans ces ivresses du rêve, le poète ne voit as seulement tel ou tel spectacle évoqué devant ui par l'odeur fée, il se dédouble, il assiste à sa
lu
propre métempsychose, il raconte en souriant des épisodes dfe son autre vie, celle qu'on revit dans le passé par le souvenir^ ou qu'on prévit dans l'avenir, par le désir, par l'espérance ou degré d'exaltation qui suppose la réalisation, qui fait qu'on « croit que c'est arrivé. »
Je rêve, tant Paris m'est parfois un enfer, D'une ville très calme et sans chemin de fer. Où, chez le sous-préfet, un vieux garçon affable, Je lirais au dessert mon épîire ou ma fable. On se dirait tout bas, comme un mignon péché, Un quatrain très mordant que j'aurais décoché. Là, je conserverais de vagues hypothèques. On voudrait mon avis sur les bibliothèques : Et j'y rétablirais, disciple consolé, Nos maîtres, Esménard, Lebrun, Chênedollé.
Nous avons insisté sur ce petit recueil des Tromenades et Intérieurs parce qu'à notre avis, et cest aussi celui des juges les plus autorisés, Coppéea été rarement mieux en verve et a écrit peu de morceaux plus fins et plus achevés que ces dizains qu'il affecte avec une modestie sincère, que contredit en lui la conscience de l'artiste, de comparer à des cigarettes au court parfum, à la rapide fumée.
J'écris ces vers, ainsi qu'on fait des cigarettes, Pour moi, pour le plaisir, et ce sont des fleurettes Que peut-être il valait bien mieux ne pas cueillir.
Ce n'est pas l'avis du lecteur, qui sait gré au contraire au poète d'avoir cueilli ces fleurettes au parfum léger mais exquis, à la couleur sobre mais juste. C'est une rare volupté de dilettante
que celle d'examiner ces corolles où l'art égale la nature, de respirer ce parfum à loisir dans le livre où elles se conservent si bien, au lieu d'être obligé de le humer hâtivement dans cette publicité du journal. Elle esc trop semblable, pour des morceaux si délicats, à l'hospitalité décevante du buffet de la gare, où le café brûlant ne laisse au palais du voyageur essoufflé qu'une maligne cuisson au lieu du tiède arôme lentement savouré. Les Tromenades et Intérieurs sont justement dédiés à M. Paul Dalloz, qui ouvrit, après 1871, avec une intelligente libéralité, l'hospitalité du zMoniteur universel au poète obligé par l'ingratitude des temps de se faire chroniqueur en vers et romancier en prose.
Le Recueil intitulé Le Cahier rouge se compose d'un certain nombre de pièces détachées sans autre lien entre elles que le lien chronologique de leur publication, sinon de leur composition, et le lien moral qui fait qu'elles correspondent toutes aune certaine phase d'âme, à une certaine période de vie intime, à un certain état de crise de son esprit et de son talent que connaissent bien les amis de François Coppée. Ils n'ont qu'à faire appel à leur souvenir pour se représenter le visage amaigri, pâli et attristé, l'air d'impatience inquiète ou d'attente résignée, la mélancolie non de blasé certes et de rassasié mais d'inassouvi qui témoignaient extérieurement du drame intérieur, du travail sourd du souci rongeur stoïquement caché.
Nous ne faisons pas seulement allusion à ces peines et à ces déceptions d'ordre intime et privé
ui naissent si volontiers comme des serpents es fermentations et des corruptions d'un lendemain de guerre et de révolution. Sans doute elles ne furent pas plus épargnées qu'à d'autres à Coppée, privilégié seulement en ce sens qu'une sensibilité plus vive le rendait plus apte à souffrir de ce supplice des petits malheurs aux coups d'épingle pires que des coups d'épée, de cet affront des petits obstacles aux brusques redressements de frein devant notre élan, pires qu un soufflet. Mais il n'est que trop facile de deviner les chagrins plus hauts, les plus nobles désabusements dont furent trop fécondes pour le poète ces années 1871-1 87 J', ces années maigres sinon stériles où sa vie se passa à vivre, à errer d'essai en essai, de tentative en tentative à la poursuite du succès nourricier et vengeur.
Les pièces du Cahier rouge peuvent se diviser en trois groupes qui témoignent éloquemment de cet état d esprit et d'âme que nous venons d'exposer et d'expliquer : inquiétude du talent qui cherche sa voie, trouble de la vie dévoyée allant à la dérive, lassitude précoce du rêveur aux prises avec les ennuis de la réalité, les fatigues de l'action, désabusement et dégoûts du patriote affligé de la vanité de certaines rodomontades et de l'ingratitude de certains oublis, doutant de son pays après avoir douté de lui-même, et obligé par devoir, en public comme au logis, de donner, sans conviction, l'exemple de l'espérance, de prodiguer, secrètement découragé, le Sursum corda. De là l'air de tristesse, le ton d'amertume particulière à ce Recueil d'exhortations patrio-
tiques, de croquis parisiens, de confidences incimes, où, jusque dans quelques rares élégies d'amour, languit et soupire l'incurable mélancolie du tadium vitcBy ou, pour appeler de son nom moderne ce mal qu'il déclare lui être ordinaire dans la Tréface du Cahier rouge^ du spleen.
Au groupe des pièces patriotiques apparrient celle intitulée aux oAmputés de la guerre^ pour Tœuvre de ce nom, qui est d'un souffle héroïque à la façon de celles que Tieck et Kleist faisaient jadis conxxt nous. Le poète y proteste éloquemment contre l'oubli des maux soufferts, contre l'amollissement des pensées de revanche dont la, nature est complice avec son égoïste, son impenurbable renouvellement printanier effaçant les tombes sous les fleurs. Que les cœurs du moins ne fassent pas comme les champs et se refusent à quitter le deuil de la patrie.
Il ne suffit pas, au lendemain de la guerre et de la défaite, d'assurer l'asile ou le pain des blessés. Il n'y a pas de blessés que les hommes. Il y a les maisons éventrées par l'obus, décapitées par le canon, rasées par l'incendie, à réparer ou à reconstruire. Et le poète tend au public attendri la sébile pour XOEuvre du sou des chaumières. Et il montre, dans un double tableau dont le contraste navre, la chaumière avant et après le passage du torrent dévastateur, de l'ouragan incendiaire de l'invasion.
Au nom du douloureux passé, Donnez tous, donnez tout de suite, Donnez pour la maison détruite Et pour le berceau renversé.
Le Canon pour le livre : Y Offrande y aux Alsaciens-Lorrains, est de la même veine de patriotisme un peu farouche ou plutôt effarouché par les oublis trop faciles et les tiédeurs trop promptes du caractère national. C'est avec une fierté jalouse qu'il ranime et entretient le feu de la haine sainte et fait parler à l'oreille de la sentinelle alsacienne le canon du siège trop lourd et trop vieux qui ne reverra pas les affûts marins, et prendra, lui aussi, sa retraite aux Invalides, où il espère célébrer de sa voix de bronze quelque victoire de l'avenir réparateur et vengeur. «
Mais je pourrai du moins, vieux dogue, aux Invalides, Annoncer à Paris vos marches intrépides
Avec mon aboi triomphant.
— De créer des héros la France n'est pas lasse, Et le simple soldat qui dort sur ma culasse
Est peut-être Turenne enfant!
C est dans le même sentiment qu'est conçu le sonnet du Lion de "Bel/on:
Attends, sois comme tous patient et muet. Mais si la haine sainte en nous diminuait, Rugis, pour rappeler son devoir à la France!
Cette mélancolie du souvenir fidèle, cette âpreté de la haine sainte, impatiente de toute frivolité, prêtent une amertume piquante à la pièce c4 un sous-lieutenant ^ sorte de sérénade ironique à un bel officier trop épris de la fanfreluche, mais qui ne se ferait pas prier pour ternir au feu son épaulette neuve.
Vous portez, mon bel officier, Avec une grâce parfaite Vptre sabre à garde d'acier; Mais je songe à notre défaite.
Cette pelisse de drap fin Dessine à ravir votre taille, Vous êtes charmant : mais enfin Nous avons perdu la bataille.
Après avoir ainsi, par une plaisanterie un peu rude, rappelé son ami aux graves devoirs, aux mâles soucis, au zèle vigilant, au deuil jaloux d'où sort la victoire, le poète, qui se défend d'un doute qui le désespère, sent ce doute fondre dans un élan cordial, dans une vivifiante étreinte :
— Jeune homme, donne-moi la main, Crions un peu : Vive la France I
Le poète a ajouté dans le Cahier rouge y comme croquis parisiens d'intérieur de rue ou de banlieue, quelques dizains à la série des Tromenades et ImérieurSy tels que ceux intitulés : Tableau ruraly Cheval de renfort, (Au bord de la zMarne, Croquis de banlieue. Vans la rue, le Soir, D^oces et festins. Gaieté du cimetière. En bateau-mouche. Ce sont des glanes après la moisson. Nous ne faisons que les mentionner, parce qu'ils ne modifient pas ce que nous avons dit de l'auteur, de sa manière et de son originalité d'observateur et de peintre en vers des spectacles parisiens. Mais il est dans ce genre un morceau donc l'envergure dépasse les formes et les cadres habituels, où le poète n'a pas dissimulé discrètement son ironie, ne Ta pas bornée à un sourire muet, mais
IÇS FRANÇOIS COPPÉE
a laissé sa bile s'épancher, et déborder lamertume de la philosophie pessimiste dont le vieux soulier qui l'inspire pourrait aussi être l'emblème. Le thème et les variations sortent ici d'ailleurs de l'ordinaire, et nous ne savons quel poète contemporain pourrait tendre à ce degré l'arc de la satire philosophique et sociale.
Le cadre de la scène est, comme toujours, établi avec une rigidité et une précision de peinture florentine quattro-censiste.
En mai, par une pure et chaude après-midi, Je cheminais au bord du doux fleuve attiédi. Où se réfléchissait la chute d'un nuage. Je suivais lentement le chemin de halage Tout en fleurs, qui descend en pente vers les eaux. Des peupliers à droite, à gauche des roseaux; Devant moi, les détours de la rivière en marche. Et fermant l'horizon, un pont d'une seule arche... Soudain dans le gazon de la berge fleurie. Parmi les boutons d'or qui criblaient le chemin J'aperçus à mes pieds — premier vestige humain Que j'eusse rencontré dans ce lieu solitaire, Sous rherbe et se mêlant déjà presque à la terre Un soulier laissé là par quelque mendiant. C'était un vieux soulier, sale, ignoble, effrayant, Ëculé du talon, bâillant de la semelle, Laid comme la misère et sinistre comme elle, Qui, jadis, fut sans doute usé par un soldat, Puis, chez le savetier, bien qu'en piteux état, Fut à quelque rôdeur vendu dans une échoppe; Un de ces vieux souliers qui font le tour d'Europe, Et qu'un jour, tout meurtri, sanglant, estropié, Le pied ne quitte pas, mais qui quittent le pied. Quel poème navrant dans cette morne épave!
Ce poème navrant est esquissé en quelques vers énergiques, qui justifient la malédiction que
le poète, à la vue de ce soulier de misérable ou de bandit, de cet instrument de crime ou de torture attestant la triste éternité du mal, formule éloquemment pour l'arrêter tout net, résigné, sinon consolé devant la leçon de l'inaltérable fécondité et de l'impassible sourire de la Nature couvrant jusqu'au soulier maudit de la parure de ses fleurs.
Voyez, il disparaît sous Therbe dessillons;
Hideux, il ne fait pas horreur aux papillons;
La terre I& reprend ; il verdit sous la mousse,
Et dans le vieux soulier une fleur des champs pousse.
C'est là l'image de l'âme du poète lui-même, • où la ride de la pensée triste est bientôt corrigée par le sourire d'une penspe gaie, où la joie de la vie victorieuse des nuages mélancoliques triomphe vite du passager désir de la mort, où c'est l'amour qui répond avec des baisers aux soupirs d'une jeunesse dont l'ennui est le principal chagrin et qui est heureusement aussi prompte à bénir qu'à maudire, à espérer qu'à désespérer, à se parer de fleurs qu'à se voiler de deuil.
C'est ainsi que la délicieuse idylle inspirée par le Trinremps de Cot, dédiée à M""® Eugène Doche, et où nous respirons avec délices, au bruit du rhythme'voluptueux de l'odelette, dont les rimes entrecroisées se becquètent comme des colombes, le parfum des roses de la Renaissance, succède à la rude pièce du Soulier et précède les pièces intitulées : Tristement et Fantaisie nostalgique y pour être suivie des pièces intitulées : En sortant <fun bal y éMenuety Tour toujours. De même Vésespè-
rement jette une ombre de deuil sur d autres pièces qui respirent la joie de vivre, en vertu de cette loi un peu ironique d'alternance et de contraste qui partage lame du poète et son inspiration entre la tristesse et la gaîté, le soupir et le baiser, le cyprès et la rose.
Le poète n'est qu'un homme comme les autres, qui n'a pas d'autres sentiments que les autres 3 mais qui jouit du don et applique l'art de donner à ces sentiments de tout le monde une forme qui n'est qu'à lui, une expression harmonieuse qui se grave dans la mémoire en caressant l'oreille. C'est donc moins par l'originalité de la pensée que par les tours heureux qu'elle y prend, que parles couleurs variées qu'elle y revêt, que brillent ces variations sur des thèmes anciens qui trouvent leur nouveauté dans l'expression, et où le poète, en se jouant, parcourt toute l'octave du clavier de l'âme humaine.
S'agit-il du sentiment le plus naturel au poète qui voit les choses de haut et de loin (le poète est un oiseau triste), s'agit-il de la tristesse du cœur oisif, de la jeunesse stérile, de la plainte des blessures secrètes de la bataille de la vie, de la chute des illusions au vent d'automne, de l'expérience et du désabusement précoces, qui donc a mieux exprimé, d'un accent plus pénétrant, plus poignant, ce désespoir de lame h\m^\ïic que tourmente le mal de l'infini et qui ronge ses bornes avec le bruit tantôt sec comme un cri, tantôt vague comme un soupir, tantôt profond comme un sourd tonnerre, du flot amer rongeant ses bords et clapotant ou roulant sur la
grève? Dans ce genre, ïcAnthologie de Coppée pourrait fournir des notes et des formules neuves, digne écho de la lamentation éternelle de Thomme,
Ce Dieu tombé qui se souvient des cieux,
telle que l'ont exprimée à travers les siècles le Psalmiste, Pascal, Chateaubriand, Lamartine, Byron, Musset, Léopardi.
Obsédé par ces mots, le veuvage et l'automne, Mon rêve n'en veut pas d'autres pour exprimer Cette mélancolie immense et monotone, Qui m'ôte tout espoir et tout désir d'aimer.
— En vain pour dissiper ces images moroses J'invoque ma jeunesse et ce splendide été, Je doute du soleil, je ne crois plus aux roses Et je vais le front bas comme un homme hanté.
Et j'ai le cœur si plein d'automne et de veuvage. Que je rêve toujours, sous ce ciel pur et clair, D une figure en deuil sous un froid paysage, Et des feuilles tombant au premier vent d'hiver*.
Pourtant, vers la saison des brises réchauffées, La jeunesse parfois me revient par bouffées, J'aspire un air plus pur, je vois un ciel plus beau ; Mais cette illusion ne m'est pas un présage. Et l'espoir n'est pour moi qu'un oiseau de passage Qui, pour faire son nid, choisirait un tombeau**.
Tout cela, c est du chagrin d'esprit, c'est du désespoir desprit. C'est cette tristesse faite de dégoût de la vie, de conscience de la vanijé, du néant des hommes et des choses, inconnue au poète païen, dont la note nouvelle a été d'abord
• Tristement.
** Désespérément.
judaïque, biblique, dont ^Salomon et David, Job et Jérémie ont déposé l'amertume dans l'inspiration chrétienne, d'où elle a passé dans la poésie profane. Mais s'il y a de ces chagrins d'esprit, très sincères, très dangereux aussi, car ils peuvent pousser à l'hypocondrie corrosive, au suicide mqet, il n'y a pas à les considérer comme incurables (le travail, le succès, lé bonheur, la gloire y sont de sûrs remèdes) tant qu'ils ne se compliquent pas de ces chagrins de cœur dont il ne faut pas désespérer non plus, pourvu qu'ils ne refusent pas de guérir.
Il y a moins de poésie, mais il y a plus de sincérité, de vérité dans la brève démission de toute espérance de l'inconsolable veuvage de Valentine de Milan : T{ien ne m est pluSy plus ne m est rien^ ou dans ce simple soupir de Madeleine d'Ecosse, la fille exilée de François I**": « Fi de la vie! » que dans les malédictions ou les bénédictions données à Tamour par le poète qui tour à tour parle de broyer son cœur torturé par la trahison d'une femme, ou aspire à le voir refleurir dans une passion nouvelle, au fruit rafraîchissant et réparateur. Quand on souffre de l'amour, quand on le maudit et qu'on Tinvoque à la fois quitte à en souffrir encore, on n'est pas des désespérés qui se taisent et qui se tuent. On est de ceux qui se plaignent, et quand ils le font en de beaux vers, il n'y a qu'à en louer, qu'à en admirer lenergie dans îanathème ou l'éloquence dans l'appel. Voici, par exemple, un anathème superbe à la TBlessure rouverte.
O mon cœur, es-tu donc si débile et si lâche, Et serais-tu pareil au forçat qu'on relâche Et qui boite toujours de son boulet traîné } Tais-toi, car tu sais bien qu'elle t'a condamné. Je ne veux plus souffrir et je t'en donne Tordre. Si je te sens encor te gonfler et te tordre. Je veux dans un sanglot contenu te broyer, Et l'on n'en saura rien et, pour ne pas crier. On me verra pendant l'effroyable minute Serrer les dents, ainsi qu'un soldat qu'on ampute.
Mais qui a bu boira, qui a aimé aimera. A peine guéri de sa blessure fermée, le poète aspire à la rouvrir et à sourire ou pleurer encore de l'amour qui Ta tant fait sourire ou pleurer.
O figure voilée et vague en mes pensées, Rencontre de demain que je ne connais pas, Courtisane accoudée aux aébris d'un repas Ou jeune fille blanche aux paupières baissées,
Oh I parais ! si tu peux encore électriser Ce misérable cœur sans désir et sans flamme, Me rendre l'infini dans un regard de femme, Et toute la nature en fleur dans un baiser.
Viens 1 comme les marins d'un navire en détresse Jettent, pour vivre une heure, un trésor à la mer. Viens! je te promets tout, âme et cœur, sang et chair, Tout, pour un seul instant de croyance ou d'ivresse.
Comme la vie est une suite d'essais et de recommencements, c'est bien souvent encore que le poète se reprendra à sa chimère et bénira, sauf à le maudire encore, Tappel exaucé. C'est ainsi que nous trouverons épars d'un bout à l'autre de son œuvre les fleurs et les vers de l'amour. L'amour comme le talent sera de toutes
les saisons pour l'auteur, dans ce même recueil du Cahier rouge, de plus d'une pièce exquise consacrée à célébrer les diverses heures de la passion. C'est tantôt la rêverie amoureuse en Sortant d'un baly voluptueuse et chaste comme son objet : la jeune fille pure et chaste qui s'endort après avoir soufflé la lampe de vierge sage.
Tantôt c'est la jolie oiubade parisienne à une coquette moins ingénue, et qui ne ferme pas sa fenêtre à une déclaration où frémit l'admiration, mais d'où le respect est absent.
La belle, qui n'est pas inhumaine, cède à la flatteuse requête et ouvre la porte de la galante hospitalité si joliment sollicitée. C'est alors la veille brûlante, l'extase de la possession, puis le lendemain avec ses douces fatigues, ses molles langueurs et ces tendres débats de la satiété, où l'amant redevenu poète refuse en si jolis vers, des vers à celle qui ne sait pas se contenter de baisers.
En pendant à cette idylle du Trintemps, pleine d'un si pur sentiment de l'art grec, et où le poète balance l'escarpolette de Thyrsis et de Daphné avec le sourire satirique d'un André Chénier écrivant ÏOaristySy ou de Paul-Louis Courier traduisant Daphnis et Chloé, se déploie avec ses grâces surannées et ses coquetteries fanées de vieux pastel ce zMenuet qui fait penser au menuet bleu et au menuet rose des filles de Louis XV à Fontevrault et qui met dans l'oreille comme un écho affaibli des clavecins galants de Trianon. De-ci de-là nous rencontrons des sonnets qui sont des petits chefs-
LES VACHES MAIGRES 20f
d'ceuvre d'art et de métier, comme le Sonnet écrit sur un 7{pnsardy le Fils de louis XI, Kahala et T)ouleur bercée.
Ce qu'il faut signaler encore en fermant le Cahier rouge, ce sont les tableaux d'après nature, paysages ou marines, où un sentiment tout moderne de la réalité et de la vie se pare de vers qui peignent, comme n'en ont jamais trouvé les Chaulieu ou les La Fare,les Delille, les Roucher ou les Léonard. Que dirait Esménard, l'auteur de la tNjivigation, de cette façon originale de comprendre et de sentir l'Océan ?
J'étais assis, devant la mer, sur le galet. Sous un ciel clair, les flots, d'un azur violet, Après s'être gonflés, en accourant du large, Comme un homme accablé d'un fardeau s'en décharge, Se brisaient devant moi, rhythmés et successifs. J'observais ces paquets de mer lourds et massifs, Qui marquaient d'un hourrah leurs chutes régulières Et puis se retiraient en râlant sur les pierres.
Que dirait-il aussi de ce croquis contrasté des enfants des baigneurs oisifs, des baigneurs riches, courant et jouant
Sur la plage élégante au sable de velours.
Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds,
Tels que des vers pompeux aux nobles hémistiches.
Et de ces autres enfants, des moussaillons du port, des pêcheurs de crevettes?
Comme de courageux petits marins qu'ils sont, Ils aiment leur métier pénible et salutaire Et ne jalousent point les heureux de la terre ;
Car ils savent combien maternelle est la mer, Et que pour eux aussi souffle le vent amer Qui rend robuste et belle, en lui baisant la joue, L'enfance qui travaille et Tenfance qui joue.
Enfin que dirait Roucher de cet éblouissant éMatin d'octobre?
C'est rheure exquise et matinale Quf rougit un soleil soudain.
A travers la brume automnale.
Tombent les feuilles du jardin.
Leur chute est lente. On peut les suivre Du regard, en reconnaissant Le chêne à sa feuille de cuivre.
L'érable à sa feuille de sang.
Les dernières, les plus rouillées, Tombent des branches dépouillées; Mais ce n'est pas l'hiver encor.
Une blonde lumière arrose
La nature, et dans l'air tout rose
On croirait qu'il neige de l'or.
LiviER est de 1874. '^ appartient à Tinspiration un peu étroite des années maigres dont nous avons essayé de peindre les aspirations^ les inquiétudes, les incertitudes, les efforts variés, la douloureuse palpitation d'ailes d'oiseau captif se débattant, impatient de lair idéal, contre les barreaux de cage de la réalité. Le poète s'essaie, s'évertue à dépasser les bornes de ses pensers ordinaires, à élargir jusqu'aux dimensions du poème intime, avec tous les tableaux et tous les portraits qu'il comporte, le cadre de ses compositions élégiaques. Le sujet, dont le développement offre au lecteur Tattrait de certains aveux, de certaines confidences d'une saveur autobiographique piquante, c'est letude de l'état psychologique et moral d'un jeune homme désabusé sinon ciétaché des illu-
sions de la vingtième année, dégoûté de la banalité des premières amours et des premières gloires, las des spectacles parisiens, qui cherche et cherche en vain, loin de la capitale, dans un exil agreste, à se rafraîchir, à se retremper, à se revivifier aux sources non encore explorées de la nature et de la passion.
Tout en reconnaissant que la conception et l'exécution du poème ne sont pas d'une originalité absolue, entièrement émancipée de toute imitation, ou, si l'on veut, de toute réminiscence, tout en convenant de certaines défaillances d'une inspiration dont l'haleine est un peu courte, nous nous plaisons à constater que dans l'œuvre du poète, Olivier marque un pas en avant, témoigne delà vigueur croissante du tempérament encore en formation, et qu'il contient des morceaux à mettre en parallèle avec les meilleurs des poèmes analogues, assez rares dans notre littérature, à commencer par celui qui est le chef-d'œuvre du genre, c'est-à-dire Jocelyn.
Lamartine, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, pourraient revendiquer quelque part d'influence dans le fond et la forme dî Olivier ^ dont les sentiments d'un souffle tout moderne, tout contemporain, dont le spleen ironique et même sceptique, la mélancolie légère, le naturalisme raffiné constituent d'ailleurs, au profit de l'auteur, une physionomie particulière. L'individualité discrète en éclate tout à fait si on rapproche, par une lecture successive, Olivier de éMarie ou de Ternette. On comprend mieux alors et on goûte mieux ce parfum si différent de celui
qu'on respire à travers les genêts du Breton nostalgique, aux vers âpres et plats comme les landes armoricaines, ou à travers les bruyères du Forézien panthéiste et catholique, aux vers hauts et fiers mais vagues et froids comme les sommets alpestres.
Ge ne sont pas eux qui auraient pu crayonner ces fins tableaux parisiens et ces fins tableaux provinciaux où le poète se joue avec une virtuosité qui touche à la maestria au contraste de sujets si divers et de couleurs si différentes. Le double mérite du poème d'Olivier étant dans cette supériorité comme peintre d'intérieur, de paysage, de genre pour lequel la nature agreste n a pas plus de secrets que la nature urbaine, et dans la netteté rare en pareille matière avec laquelle il pose son problème psychologique, son cas de conscience, nous allons successivement étudier l'œuvre à ce double point de vue afin de donner au lecteur une idée juste de cette habileté de forme et de cette solide simplicité de fond, lune parant l'autre.
Voici un joli croquis d'un dimanche de printemps à Paris, quand le poète, fermant le coffret de ses lettres et reliques galantes, et dégoûté de ses souvenirs aussi fanés et aussi jaunis que les lettres, les rubans, les gants qui les provoquent, se détourne brusquement du passé sur le présent, de la mort sur la vie et prend ce parti d'ouvrir la fenêtre et de respirer le grand air, remède vulgaire mais eflScace même pour cette maladie morale du désabusé dont la crise est ainsi traduite en deux mots :
Il comprenait,
Et Tunique bonheur auquel on peut prétendre
En ce monde est de croire et non pas de comprendre.
11 y a aussi le bonheur de voir et de bien peindre ce qu'on voit bien, qui n'est pas à dédaigner.
La pluie, à la fin apaisée,
Semblait avoir lavé le matinal azur,
Des nuages 4égers passaient dans le ciel pur :
— Oh ! quelle bonne odeur a la terre mouillée I L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée,
Plus blanches les maisons et les nids plus bavards.
Olivier habitait un de ces boulevards
Des faubourgs qui s'en vont du côté des banlieues.
Là-bas, vers l'horizon et les collines bleues,
Le peuple du quartier populaire et lointain
Bornant le Luxembourg et le pays latin,
Allait aux bois voisins, fouie bruyante et gaie,
— Car c'était justement un dimanche de paie — Pour revenir le soir, les chapeaux de travers, Les habits sous le bras et les gilets ouverts,
Et chantant le vin frais comme on chante victoire. Les marronniers touffus, près de l'Observatoire Embaumaient, énervants, et sur les piétons Jetaient leurs fleurs avec les premiers hannetons. En gants blancs et tout fiers de leur grande tenue. Des couples de soldats émaillaient l'avenue; Des amoureux allaient, gais comme une chanson. Faire leur nid d'un jour à Sceaux, à Robinson, Sous les bosquets poudreux où l'on sert des fritures. Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures; Entre les petits ifs, aux portes des cafés On buvait; et jetant des rires étouffés. Nu-tête et deux par deux, passaient des jeune filles. A la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles, Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait Inondé d'un soleil radieux qui faisait
Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres ; A quelques pas, Guignol s'enrouait sous les arbres, Et le chant des oiseaux dominait tous ces cris. C'était bien le printemps, un dimanche, à Paris.
C'est bien en effet cela, et il est impossible de peindre de tons plus vifs, plus justes, plus gais, cet aspect particulier d'un coin de Paris, cette vue de quartier au jour et à l'heure indiqués.
Ce qui caractérise les tableaux parisiens de Coppée, c'est qu'ils n'ont rien de fait de chic^ de poncifs qu'ils donnent l'expression du vu, du vécu, de Xad vivum. Rien non plus, comme nous allons le voir, dans ses tableaux ruraux qui sente X étranger y le commerce d'imitation avec un Burns, un Wordsworth, un Coleridge. Rien de moins écossais, de moins lahiste, de moins Keepseake^ que cette poésie rurale de Coppée puisée directement aux sources, aux mamelles même de la réalité et qui sent son lait, mais un lait doux^ léger, non amer, et qui ne tourne pas.
Nous allons en juger tout à l'heure. Mais suivons encore notre rêveur souffrant de la joie qui l'entoure, trouvant « tout ce tumulte heureux, insensé, »
songeant au vide aflFreux de son passé,
Aux souvenirs flétris de ses amours banales^
cherchant la solitude au milieu de Paris, ne la trouvant pas, se heurtant partout douloureusement à cette joie publique qui semble ironique aux âmes blessées.
Après les spectacles de la vie populaire en
liesse, Olivier traverse encore l'épreuve des spectacles de la vie aristocratique qui ne font qu'accroître son mal, fait du dégoût des autres et de lui-même.
Il rentre chez lui, lassé, découragé, rongé d'ennui.
A cet ennui dévorant il est encore un remède : c'est la diversion d'un voyage à ce pays natal longtemps oublié, et qui se venge généreusement de l'oubli par le doux reproche des souvenirs d'enfance, attendrissants et consolants.
Olivier revoyait les plus minimes choses,
La chaumière natale aux espaliers de roses,
De ce père défunt qu'il n'avait pas connu.
Le grand lit qu'enfermait l'alcôve en boiseries,
Le bahut de noyer aux assiettes fleuries
Et le grand potager derrière la maison...
— Puis l'école où, parfois, le tirait par l'oreille
Le maître en pince-nez de ter, en bonnet noir;
Et l'orme de la place où l'on dansait lé soir.
Et qu'un jour de moisson avait frappé la foudre.
Et l'enseigne où Jean Bart, près d'un baril de poudre,
Fume, pour indiquer le bureau de tabac.
Et le lavoir qui rit, et le vieux cul-de-sac
Où l'on jouait sous la charrette abandonnée.
Le pays natal où vient se retremper Olivier, nous allons le reconnaître avec lui dès le premier abord :
Il suit un de ces doux et plantureux vallons
De Touraine où, parmi les fleurs des prés en pente.
Capricieusement et mollement serpente
Un cours d'eau calme et pur, sans île et sans bateaux.
De tous côtés les bois couvrent les deux coteaux.
En haut desquels parfois une svelte tourelle
Dessine sa blancheur sur un ciel d'aquarelle.
Olivier débarque chez le vieil ami de sa famille donc il a accepté rtiospitaliré, et aussitôt dans ce décor brossé en deux vers du salon de campagne, s'engage, .par la première apparition de Suzanne, le duel entre l'innocence désarmée, forte de sa seule candeur, et l'expérience désabusée, la corruption repentante, la nostalgie de la neige au sortir de la satiété de la boue.
Mon hôte, tout joyeux, me fit d'abord asseoir
Dans un petit salon de bambous et de perses ;
Et là, nous devisions de matières diverses.
De sa maison, de ses récoltes, quand soudain
Sur le seuil de la porte ouverte du jardin
Sa fille entra, des fleurs plein son chapeau de paille,
Et comme au bruit du vent un chevreuil qui tressaille,
Surprise, s'arrêta devant moi, l'inconnu.
Les deux jeunesses, l'une ayant au cœur le souvenir rongeur, sans regrets, mais non sans remords, d'un passé maudit et flétri dans son fruit amer; l'autre à sa première fleur d'innocence et d'espérance, et souriant à l'avenir d'un sourire ingénu, se regardent. Olivier est tout d'abord enchanté, enivré, il se retrouve vingt ans.
Elle fixa sur moi son clair regard paisible
Et sourit. Le soleil, assez ardent encor,
Mettait dans ses cheveux une auréole d'or.
Et lui faisait un fond joyeux de paysage,
Mais, tourné du côté de l'ombre, son visage.
Dans ce rayonnement lumineux encadré,
M'apparaissait alors seulement éclairé
Par la sombre clarté de ses yeux de pervenches :
— Et sa robe était blanche avec des ruches blanches.
Suzanne — c'est son nom — s'assit auprès de nous.
Elle avait répandu les fleurs sur ses genoux.
Et tout en arrangeant la gerbe encor humide Elle nous regardait curieuse et timide.
Nous causâmes tous trois; elle rit et parla. C'est bien cette voix-ci qu'il faut à ces yeux-là, Elle est exquise et c'est vraiment la jeune fille.
La nature, complice de la séduction, la favorise et Tencourage maternellement. Cette vie patriarcale et agreste prend Olivier à la tête et au cœur. Il se sent redevenir paysan, gentlemanfarmer, et rêve en poète, avant de le souhaiter en amant, le bonheur domestique. L'enthousiasme de cette re-initiation, de cette revivification, s'épanche en tableaux charmants.
La maison, aujourd'hui ferme, jadis château, A bon air. Un fossé l'entoure : un vieux bateau Plein de feuillage mort pourrit là, sous le saule. Par l'étroit pont de pierre où la volaille piaule Répondant à grands cris aux canards du fossé, Et par la voûte sombre au cintre surbaissé. On entre dans la cour spacieuse et carrée Que jonchent le fumier et la paille dorée.
Puis ce sont les plantureux déjeuners en compagnie du vieux chien.
Qu'on tolère au logis, car il n'est plus ingambe, Et qui pose en grondant sa gueule sur ma jambe Pour avoir un morceau qu'il avale d'un coup.
On va visiter les travaux de campagne dans la voiture d'osier appelée panier. La nature opère son enchantement et à travers ce prisme de bonheur la figure de Suzanne apparaît au rêveur sous ses divers aspects de charme tour à
OLIVIER 2lf
tour original et banal, de coquetterie naïve et d'espiègle innocence. De là des impressions contradictoires pour son ami prêt à devenir son amoureux, tantôt attiré et tantôt rebuté par la sensation de cette ingénuité d'Agnès, si agréable à l'amant, si dangereuse au mari.
Qu'est Suzanne, après tout? La première venue,
Oui, le type banal et joli, l'ingénue,
Que ce bon monsieur Scribe employa si souvent.
C est la pensionnaire au sortir du couvent.
C'est l'idéal bourgeois, la fillette étourdie
Qui sert au dénouement de toute comédie.
Et que l'on peut partout aisément retrouver,
— Soit ! Mais c'est l'innocence, elle me fait rêver
A la candeur du lys, du cygne et de la neige.
Que n'ai-je encor seize ans ! Oh I que n'ai-je, que n'ai-je
Des yeux purs pour la voir, un cœur pur pour Taimerl
Fou que je suis I Déjà je me laisse charmer.
On le comprend et on partage Tillusion d'Olivier quand on pense qu'il a eu sous les yeux l'original de ce portrait exquis, dans une scène d'idylle à la Jean-Jacques.
Caché par le taillis, j'observais; une branche,
Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin
Et se trouvait à la hauteur de votre main.
Or vous avez cueilli des cerises vermeilles.
Coquette ! et les avez mises à vos oreilles,
Tandis qu'un vent léger Jans vos boucles jouait.
Alors vous asseyant pour cueillir un bleuet
Dans l'herbe, et puis un autre, er puis un autre encore,
Vous les avez piqués dans vos cheveux d'aurore.
Et les bras recourbés sur votre front fleuri,
Assise dans le vert gazon, vous avez ri,
Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.
Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle,
2l6 FRANÇOIS COPPÉE
Un seul témoin, qui vous gardera le secret, Tout heureux de vous voir heureuse, comparait, Sur votre frais visage animé par les brises. Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.
La phase d ensorcellement innocent dure quelque temps, à peine traversée par quelque éclair avant-coureur de la désillusion prochaîne. Le poète prolonge avec une égoïste volupté, comme on fait d un songe, la douceur de cette initiation passagère à un bonheur qui n'est pas fait pour lui et pour lequel il nest pas fait. Quelques vers suffisent pour indiquer la situation et dessiner psychologiquement les vicissitudes de cet état d'âme qui n'est pas rare.
Il n'y faut pas songer. Quand même dans l'oubli Mon malheureux passé serait enseveli.
Pourrait-elle m'aimer? Est-ce que moi, je l'aime? Eh 1 qu'importe? A quoi bon se poser ce problème? Tout ce que je sais bien, c'est qu'être ici m'est doux, C'est que j'aime à la voir. Eh bien I enivrons-nous De cette bonne vie oisive et paysanne Et du bonheur de voir et d'entendre Suzanne, Le spleen est dissipé, — c'est là l'essentiel, Et le reste viendra plus tard s'il plaît au cieL
Olivier s'abandonne donc au bercement de cette existence, sans s'apercevoir que les philtres innocents grisent comme les autres, qu'il se laisse enivrer peu à peu jusqu'à croire triompher de la fatalité secrète, jusqu'à se figurer dépouiller entièrement l'homme ancien, devenir l'homme nouveau de l'impossible conquis, de l'idéal réalisé.
C'est là l'impression consignée le 50 juin dans ce journal où le poète recueille chaque soir
ses pensées et ses sentiments et note avec une émotion communicative les vicissitudes de sa revivification par la nature, de sa transfiguration par l'amour. Le 2 juillet, sur ce clavier où toutes les nuances de la progression croissante et décroissante de sa passion trouveront leur expression caractéristique sinon toujours nouvelle, Olivier joue sa variation triomphale sur un thème qu'on pourrait intituler le T{éve réalisé ou le "Bonheur à deux. Nous regrettons de ne pouvoir, faute de place, citer cette vision du paradis conquis.
Le Paradis des rêveurs, des poètes, des amants, a le charme et la fragilité du rêve, de la poésie, de l'amour lui-même. C'est un château en azur, un domaine dans le bleu qui s'évanouit et s'efface au premier coup de vent. Jamais l'homme n'est plus près du malheur que lorsqu'il touche au bonheur. Il suffit d'un faux pas, d'un passager vertige pour choir dans l'abîme avec la petite fleur bleue de l'idéal qu'on voulait cueillir sur ses bords décevants. Olivier croyait donc
.... au foyer de son nouvel amour
Avoir purifié sa coupable jeunesse.
La débauche invoquant son triste droit d'aînesse,
N'était pas une fois venue encor ternir
Par un désir honteux, par un vil souvenir,
Cet amour qui naissait comme monte une aurore.
Pas une seule fois, pas une fois encore
11 n'avait vu surgir entre Suzanne et lui
Le spectre d'un passé mauvais évanoui.
Voilà que soudain par deux fois, comme un complice oublié qui se venge, ce spectre apparaît
3]8 FRANÇOIS COPPtE
à Olivier^ sur le seuil de ce bonheur nuptial où il va s'engager, évoqué, ô malédiction I ô leçon I par la voix même de l'innocente adorée, avivant, à son insu, la blessure qu'elle devait guérir.
La première fois, c'est au cours d'une promenade équestre à travers la forêt dorée des feux d'octobre.
Qu'il fait bon de courir dans les bruyères rousses Au trot de chasse avec du vent dans les cheveux, De sentir son cheval frapper d*un pied nerveux L'élastique terrain sous les hautes futaies. De sauter les fossés et de franchir les haies, Et puis, après un long galop aventureux, De revenir au pas par quelque sentier creux. Laissant flotter la bride et respirer sa bête Qui soufïle bruyamment en secouant la tête, Tandis qu'en lui flattant le col avec la main On laisse ses regards errer sur le chemin !
Cavalier et amazone se laissent aller à l'enivrante volupté de cette cavalcade à deux sous les branches dont le soleil couchant poudre d'une poussière d'or la voûte de jaunissante devenue vermeille, quand soudain le charme est rompu. La jeune fille a aperçu sur le bord du sentier un buisson d églantier,
Qui, dupe d'un automne aux si belles journées, Se couvrait de nouveau de ses fleurs étonnées.
La fleur attire la femme et la femme attire la fleur. Suzanne ravie
poussa son cheval vers les fleurs
Dont le couchant vermeil avivait les couleurs. Et voulut les cueillir en restant sur sa selle. « Olivier, tenez-moi ma cravache, » dit-elle, Et d'un geste rapide elle la lui tendit.
Il n'en faut pas davantage pour rappeler à Olivier une de ses conquêtes, cette duchesse curieuse, fantasque et dépravée qui tout un hiver Tavait tenu, par les sens, presque par le cœur, emprisonné doucement dans une intrigue à la Casanova. Simple coïncidence, dira t-on, et réminiscence bien inoffensive ! Tout cela est vrai dans le domaine vulgaire de la prose. Mais dans le monde poétique, il ne faut pas plus qu'un souvenir, pas plus qu'une espérance pour effaroucher lamour ou pour attirer le bonheur, pour nouer ou trancher ce lien fragile comme un lien d'incantation dont la durée dépend d'un souffle favorable ou contraire.
Quand ce geste fut fait et que ce mot fut dit,
olivier frissonna jusqu'au fond de son âme,
Car il crut devant lui revoir cette autre femme,
Cette duchesse auprès de laquelle autrefois
Il avait chevauché de même par le bois
Juste en cette saison où naît le chrysanthème :
Le geste était pareil, la voix était la même,
Le soleil se couchait comme en ce moment-ci,
L'autre amazone avait voulu cueillir aussi
Une tardive fleur sur un églantier rose.
Sur sa selle elle avait pris cette même pose
Pour tendre sa badine, et d'un ton cavalier
Dit ces mots : « Tenez-moi ma cravache, Olivier. »
C'était donc vrai, la virginité du cœur ne refleurit pas, une fois flétrie. Le rêve de la réhabilitation, de la rédemption du corrompu, du blasé, par les revivifiantes délices de l'amour pur n'est donc pas plus réalisable que le rêve de la courtisane aspirant en vain à effacer des larmes de la passion sincère l'ineffaçable souillure de l'amour vénal !
Olivier le constate et le déplore dans des stances plutôt élégiaques que lyriques, d'une plainte un peu molle, d'un souffle un peu court et dont rhabile arpeggiatture, tout en faisant vibrer les cordes harmonieuses n'en tire point de note originale, d accent décisif. Cette douleur d'ailleurs n'est pas sans espérance. Elle soupire sa première blessure. Il lui reste à subir la dernière, celle dont l'épreuve lui dessillera cruellement, irréparablement les yeux.
Elle est ingénieusement amenée (rien d'ingénieux comme les ironies du hasard) dans une scène des bijoux oîi le peintre, dans le poète, trouve son compte, par le sujet d'un tableau brillant, si Tamant achève de s'y désabuser. Olivier a reçu du Caire, d'un de ses amis, un présent fort opportun, car il va l'employer à
Payer gracieusement, galamment la dette de hospitalité. C'est un coffre à bijoux rempli de tous les échantillons, de tous les trophées de la coquetterie orientale, non moins armée, mais d'armes plus artistiques que la coquetterie européenne.
Olivier demande à son hôte la permission, qui lui est accordée, d'offrir à sa fille ce présent tout féminin. Suzanne lui sait gré de cette libéralité 5 il n'est si innocente jeune fille, si honnête femme dont l'œil ne brille, à la vue d'un bijou, de curiosité ou de convoitise.
Dans un coin du salon était une psyché devant laquelle Suzanne, pour faire honneur au donataire, se mire, parée et embellie par les bijoux et par les atours d'orient qui la transforment en petite sultane.
Quand elle eut mis, avec un sourire de joie,
Le petil fez mignon et la veste de soie
Dont Tor du filtgrane égayait le fond vert,
Chargé de bracelets se's deux bras, et couvert
De colliers de sequins son front et son corsage,
L'œîl brillant, un éclair d'orgueil sur le visage,
Heureuse d'être ainsi plus belle et de le voir.
Et sans se retourner, parlant, dans le miroir.
Elle eut pour le jeune homme un regard de coquette
Et sans timidité s*adre$sant au poète.
D'un ton libre et léger dont il fut tout saisi
Elle lui dit: « Comment me trouvez-vous ainsi > »
Olivier frémit. Ces seuls mots ont suffi pour lui faire remonter de Toubli à la mémoire, comme un arrière -goût amer remonte du cœur aux lèvres, ces images troublantes du passé et cette malédiction des souvenirs de l'amour coupable, faite pour flétrir ses illusions renaissantes, pour empoisonner ses sécurités revenues.
Il frémit. — Sa mémoire, en son cruel caprice. Évoquait tout à coup devant lui cette actrice Dont il avait été jadis six mois l'amant. Elle avait à peu près ce même ajustement Et devait se montrer dans un rôle d'aimée, Le soir où, dans sa loge étroite et parfumée. Il fumait un cigare assis dans un fauteuil ; C'était le même geste et le même coup d'oeil. C'était la même voix hardie et dégagée. Quand la comédienne, après s'être arrangée Et sans cesser de faire au miroir les yeux doux, Avait dit : « Olivier, comment me trouvez- vous > »
C'en est fait, le rêve est fini. Olivier s'éveille devant la réalité faite pour tenter encore en lui cette curiosité de l'inconnu, cette poursuite de la chimère qui lui ont déjà coûté tant de fautes et tant de regrets. Mais si le poète, si Thomme, si
223 FRANÇOIS CCPPÉE
le joueur en lui hésitent à la pensée du hasard qui peut favoriser cette partie suprême, à la pensée de ce qu'il pourrait gagner, Thonnête homme en lui se révolte à la pensée de ce qu'il pourrait perdre. Se peut-il laisser prendre au piège de la corruptrice espérance, dont la vanité est complice? Se âattera-t-il de triompher de la fatalité par laquelle lamour se venge de ceux qui l'ont profané ? Jouera-t-il sa vie — et la vie d'une autre — sur une carte qu'il ne peut retourner sans être dupe ou fripon? Il est trop clairvoyant pour se tromper. Il est trop loyal pour tromper. Il renonce à réparer l'irréparable, à réaliser l'impossible. Il quitte Suzanne qui ne peut comprendre encore la cause de ce brusque adieu dont elle s'afflige, et s'offense, et qu'elle récompensera plus tard par le pardon d'une juste amitié^ pour celui qui n'a pas voulu profiter de l'avantage de la force sur la faiblesse, de l'expérience sur l'innocence, et abuser de l'occasion d'une facile et coupable victoire. Il revient à Paris, préférant Paris à sa mie, mais malgré lui et à contrecœur, et regrettant le lac Léman devant le ruisseau de la rue du Bac.
Il plongea dans Paris comme on se jette au gouffre, Et depuis lors c'est là qu'il vit, c'est là qu'il souffre Sous un air calme et doux, cachant un cœur amer Comme un beau fruit d'automne où s'est logé le ver... Indifférent à tout ce que le sort lui laisse, Fou par occasion ou méchant par faiblesse, Il est pour le vulgaire un sceptique élégant. Comme on donne sa main, mais sansôter son gant. Même au plus cher ami qui de lui le réclame. Il ne dit qu'à moitié le secret de son âme ;
Il jette la réserve entre le monde et lui Et de son désespoir ne montre que l'ennui. Né fier, il garde encor la pudeur de sa peine.
Mais lorsque, tisonnant son foyer plein de cendre, Jusqu'au fond de son âme il ose encor descendre Et qu'il en voit l'espoir envolé sans retour. Quand du temps qui lui reste à vivre sans amour Son esprit accablé mesure l'étendue.
Songeant à la dernière illusion perdue Qui fit son triste cœur à jamais se fermer, Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.
C'est sur ce vers, sur ce cri de douleur ou de désespoir contenu, sous ce soupir de mélancolie résignée, que se ferme le poème qui s'est ouvert sur l'épigraphe, empruntée à Théophile Gautier :
Virginité du cœur, hélas I si tôt ravie!
Telle est cette œuvre d'une inspiration noble et élevée, qui n'est point parfaite, mais à laquelle rien ne manque de ce qui est nécessaire pour qu'une œuvre puisse être parfaite, ni l'unité du but, ni la variété des tableaux empruntés à toutes les saisons de la nature et du cœur, ni la simplicité des moyens, ni la virtuosité raffinée de l'exécution, ni la justesse et le courage de la leçon morale. Cette leçon, c'est celle de la fragilité de cette fleur d'innocence qui, une fois flétrie, ne saurait refleurir, même au soleil d'un pur amour, même sous les larmes du repentir; c'est, toute proportion gardée, celle de l'inutile effort de lady Macbeth pour effacer la tache de sang ineffaçable. Ici ce n'est plus de la tache de sang de l'hôte royal égorgé qu'il s'agit, c'est de la tache de boue de la virginité du cœur, souillée
par la débauche^ et qui condamne à ne plus oser, à ne plus pouvoir aimer de l'amour pur ceux qui ont aimé impurement.
Nous sommes loin ici de la thèse de révolte, de blasphème et de suicide d'un Rolla mourant sur le sein d'une courtisane. Olivier est un^ Rolla repentant et résigné. L école de Musset et de Baudelaire ne le reconnaîtrait pas pour un des siens. Mais il trouverait plus d un frère dans les romans d'Octave Feuillet. Le poème d'Olivier, c'est du Musset tempéré, de l'Octave Feuillet en beaux vers, du Musset des familles. Supérieur et d'un art et d'un charme achevés dans les parties élégiaques, il est d'une envolée un peu étroite, d'un accent un peu mol et d'un souffle un peu court dans les parties lyriques. Tel qu'il est, il mérite la place honorable que lui assigne la critique dans la littérature poétique contemporaine. Ce petit drame intime, d'un dessin psychologique simple, mais d'un détail minutieux et délicat, garde aussi, avec l'attrait de ses confidences autobiographiques, une place à part dans l'œuvre de Coppée. Nous connaissons de bons juges qui, séduits par son charme pénétrant, et passant sur tout le reste, confessent pour Olivier une préférence marquée, et le trouvent plein de ces parfums discrets et exquis, qui n'attirent pas la foule, mais qui retiennent l'élite.
LE THÉqAT\E
E Tassant avait été joué, nous avons dit avec quel attendrissant triomphe de révélation, de surprise, de nouveauté, le 14 janvier 1870 sur le théâtre de TOdéon. Quatre mois après (le 20 avril) le drame Veux douleurs, en un acte également, était joué au Théâtre- Français. Le succès favorisa cette seconde tentative dramatique, mais ce fut un succès d'estime plus que d'enthousiasme, un succès grave comme le théâtre, sévère comme le sujet. Car il s'agissait bien encore d une saynète, c'est-à-dire d'un dialogue, d'un duel entre deux femmes, d'une lutte entre deux amours, l'un coupable et repentant, l'autre innocent et ingénu. Mais la scène ne se passait plus sous la Renaissance florentine, devant l'escalier fleuri d'une villa de marbre, au rayon d'une lune de
2l6 FRANÇOIS COPPÉE
Décameron Ce n'était plus sous le ciel d'azur de r Italie, mais sous le ciel brumeux du Paris moderne, dans le sombre décor d'une chambre funèbre, que la passion de deux femmes en deuil, toutes deux victimes. Tune pure, Tautre indigne, de la mort de l'absent, échangeaient les défis du suprême combat.
Ce n'est pas une idée vulgaire que celle de cette rencontre dans la chambre où est mort celui qu'elles se disputèrent vivant, de la maîtresse adultère et de la fiancée délaissée qui continuent d'abord avec âpreté leur débat de jalousie et de vengeance et finissent par s'attendrir, par se plaindre, par se pardonner, par unir leurs prières dans un embrassement plein de larmes, donnant un tombeau pour rendez-vous à leur suprême adieu.
Au point de vue spécial de l'optique du théâtre, on peut reprocher à ce drame d'être tout intérieur^ tout psychologique et de s'être privé un peu trop systématiquement de ces effets vulgaires et grossiers, mais nécessaires, qui remuent le spectateur plus sûrement que toutes les finesses, toutes les délicatesses de l'analyse passionnelle.
Au point de vue littéraire, il est impossible de ne pas admirer et plaindre à la fois le poète assez convaincu pour avoir sacrifié stoïquement tous les luxes, toutes les frivolités de son art, pour s'être condamné à broder cette trame monotone de fleurs monotones comme elle, et s'être réduit, dans ce sujet puritain, à la poésie janséniste. A part cette absence voulue de couleur et d'éclat qui fait penser à un camaïeu, les beaux vers
abondent comme les beaux sentiments dans cette œuvre d'une énergie virile, après le Tassanty d'une grâce un peu féminine. Le poète la justement dédiée à sa mère, qui jouit de ce nouveau succès de son fils, alors malade et absent, avant lui-même, ainsi qu'il le constate en termes touchants et charmants, dans une courte dédicace rimée, datée de Pau 21 avril 1870.
Il est très difficile de citer des vers de Veux douleurs. La trame en est très serrée et le crescendo de colère et de haine et le decrescendo de pitié et de pardon sont filés d'un ton si juste, avec une telle précision chromatique qu'on ne saurait pas plus en détacher tel ou tel passage qu'on ne peut détacher une maille de ces subtils et solides tissus d'acier dont les chevaliers se revêtaient jadis, défiant la lame ennemie de rompre l'indissoluble enchaînement qui les rendait invulnérables.
Nous nous bornerons à en signaler le début qui pose l'acdon et noue l'intrigue en quelques vers et le mouvement final, qui est superbe et d'un développement large et sûr, animé par la reconnaissance de Renée qui lutte de générosité avec Berthe, et s'humilie à mesure qu'elle la relève, tandis^ue celle-ci ajoute au pardon tout ce que la repentie ajoute à son sacrifice. Le drame est clos par l'embrassement des deux réconciliées^ et cet admirable rendez-vous donné par Berthe à Renée qui demande à la revoir :
Dites, rien qu'une fois?
— Demain, sur son tombeau*
On pourra dire qu'il n'y a pas là une pièce de théâtre dans le sens absolu du mot. Il y a du moins une magistrale étude de passion et de sentiment, traduisant en beaux vers avec une rare sûreté de doigté, des variations et des vicissitudes morales qui vont d'un bout à l'autre du clavier psychologique.
Il y a aussi de beaux vers et de belles intentions mais médiocrement et même, chose étonnante ! parfois maladroitement réalisées dans les essais dramatiques qui suivent chronologiquement les deux premières pièces de Coppée et ne semblent pas les suivre logiquement, car elles nous le montrent en proie à une crise inattendue d'incertitude^ de tâtonnements, de défaillance; elles sont une des erreurs de cet esprit si libre et dans ses hardiesses si sage, qui en compte si peu, et constituent comme un recul passager de son talent.
A cette veine nouvelle, sévère et triste comme le malheur et le devoir, que le contre-coup des blessures de la famille et de la patrie semble avoir ouverte dans le talent du poète, à partir de 1870 et surtout de 1871, appartient Fais ce que doisy épisode dramatique en un acte, en vers, représenté à l'Odéon le 21 octobre 1871. Dumaine remplaçant le grand tragédien Beauvallet, empêché par un douloureux accident de créer le rôle de Daniel, y fît planer en disant les quelques vers de ce rôle, au dire de Fhyperbole reconnaissante du poète, sur les spectateurs l'âme même de la patrie. Il ne complimente que ce seul interprète, laissant aux applaudissements du
public et au témoignage de leur conscience artistique le souci de fixer la part qui revient dans son modeste succès à M"*« Sarah et Jeanne Bernhardt, qui ne paraissent pas y avoir déployé des qualités extraordinaires. Le sujet le comportait peu, étant de sa nature un peu janséniste. Le voici exposé nettement par un bon juge, M. Auguste Vitu:
M. Coppée a mis en présence une femme orpheline, veuve et mère, qui veut s'exiler avec son fils pour détourner de sa jeune poitrine les balles qui ont frappé son père et son aïeul, et un vieux patriote, un maître d'école qui combat ce qu'il appelle une désertion. L'éloquent tableau des humiliations de la patrie change la détermination de la mère; elle reste sur le sol natal, et un jour son fils sera l'un des vengeurs de la France.
Le même critique n'a pas moins heureusement apprécié les intentions du poète, et loué les belles parties d'une œuvre dont le seul défaut sçrait de n être pas une œuvre dramatique, une pièce, si l'auteur, en l'intitulant Épisode dramatique, n'avait pas nettement réduit son ambition à faire monter sur la scène, et à donner la portée du théâtre à ses sentiments et à ses idées au lendemain de la double épreuve de la guerre étrangère et de la guerre civile.
M. François Coppée ne cherchait évidemment qu'un prétexte pour épancher ses douleurs de Français et de citoyen; elles lui ont inspiré de beaux vers et de courageuses protestations.
Nos provinces perdues, nos villes saccagées sont venues tour à tour recevoir les couronnes funèbres
l'^O FRANÇOIS COPPÉE
dues à lear vaillance et à leur malheur. On a beaucoup applaudi les vers suivants, qui renferment une comparaison saisissante:
Sait-il qu'^n nous a pris l'AUace et la Lorraine, Que Metz et que Strasbourg ont dû courber leu*^ fronts Sous le joug aliemand, et que nous en souHrons, Comme un soldat pendant sa vieillesse attristée Souffre encor dans sa jambe autrefois amputée?
Une acclamation unanime a salué ces autres vers d'un mouvement superbe, par lesquels M. François Coppée a flétri cette action exécrable : Tinsurrection devant l'ennemi.
L'émeute parricide et folle, au drapeau rouge. L'émeute des instincts, sans patrie et sans Dieu, Ensanglantant la viîie et la livrant 'Ou feu. Devant les joyeux toasts portés à nos ruines Par cent mille Allemands, debout sur les collines.
Nous venons de relire la pièce ou plutôt le poème^ et nous avons été frappé du relief saisissant donné par Fauteur au tableau contrasté de nos fautes et de nos malheurs pendant l'année terrible et maudite. Il fallût plus que du talent^ il fallait du courage pour dire ainsi à la foule aux plaies encore saignantes la vérité formulée en vers souvent dignes de rhîstotre et burinés à la Juvénal. Le critique en loue justement le poète, et nous nous associons à ces éloges, sans pouvoir le faire au reproche qu'il y mêle d'avoir dépassé la mesure, exagéré le ton dans ce Sursum corda d'une allure belliqueuse et provocante. Nous n'éprouvons pas cette impression a la lecture de ces vers généreux et fiers, où nous ne trouvons rien d'indiscret, d'inopportun, de prématuré. Une évocation des glorieux souvenirs
LE THÉÂTRE 2]l
du passé, consolateurs des affronts du présent, une glorification des légendes héroïques qui peuvent donner des émules de sacrifice, des successeurs aux libérateurs de Saragosse ou aux désespérés du Vengeur ne sont pas un vain appel aux armes, une rodomontade inutile en octobre 1871 à Paris.
Nous ne pensons pas que le poète ait dépassé le bue et oublié de s'arrêter à temps quand il exhorte les Parisiens à se souvenir non demain, mais, au besoin, dans un avenir lointain, le poète le dit expressément et le critique l'oublie — de l épisode du vaisseau du Vengeur ^ et à faire sombrer dans les flammes d'un suicide héroïque la capitale dont un vaisseau est Femblème. Mais là où le critique a pleinement raison, c'est quand cette réserve, à laquelle nous ne nous associons pas, faite sur le fond, il loue « la forme des vers qui sont d'une facture achevée, » et qu'il dit : « Personne aujourd'hui ne manie le mètre français avec une correction plus savante, avec une grâce plus délicate. »
Le succès de Fais ce que dois fut grand, fut durable, et se répercuta de théâtre en théâtre, d'écho en écho à Paris et surtout en province, pendant plusieurs années.
Mais si, comme poète, François Coppée était déjà un maître et n'avait rien à apprendre, il s en fallait bien que son éducation de poète drainatique fût achevée. LoAhandonnée^ la quatrième de ses tentatives dramatiques — sinon la première, — puisque c'est celle où il osa, pour la première fois, affronter une action susceptible
d'être coupée en deux actes, et où il aborda les problèmes du métier, témoigne d'une telle gaucherie dans le maniement des ficelles nécessaires, quelle provoqua les réprimandes de la critique justes en tout cette fois, et permit à certains détracteurs plus jaloux que clairvoyants d'exprimer un doute à Tégard d'une vocation dramatique que semblaient contredire de si naïves maladresses. Coppée ne se découragea pas. Il est de ceux qui sont aussi patients que forts, aussi souples qu'énergiques, qui plient souvent mais ne rompent jamais. Il sait qu'on ne devient forgeron qu'à force de forger, qu'on ne connaît bien le métier qu'après en avoir fait le tour à petits pas, et qu'une chute en apprend plus long que tous les succès. Il paya donc de la chute de toAhandonnée l'expérience nécessaire aux succès et aux triomphes futurs. Nous n'avons pas la superstition de la belle charpente, de la machine bien faite au théâtre. Nous ne sommes pas un carcassier. Mais il est trop certain qu'une pièce doit être une pièce, c'est-à-dire une œuvre construite d'après certaines règles, certaines conventions, certaines proportions d'optique, une action en un mot exposée, nouée et dénouée, selon certains procédés techniques, et qu'a ce point de vue étroit, mais juste, tc4handonnée n'est pas une pièce.
Nous ne savons pourquoi nous nous figurons que toAhandonnée est un essai, une ébauche de sa première jeunesse, de sa première manière, que le poète, tenant plus compte de l'occasion que de tout le reste, s'est laissé aller à tirer de son
carton, de son chosier et à produire à tout hasard, se fiant pour désarmer des spectateurs trop grincheux, à l'appât des beaux vers. On résiste difficilement à vingt-neuf ans à la tentation de porter au théâtre une œuvre même hasardée, telle quelle et au petit bonheur. Le bonheur fut petit, en effet, la critique regimba, chanta pouille au téméraire, et le spectateur du Gymnase, théâtre bourgeois, se renfrogna dans sa cravate blanche.
Il n'est pas nécessaire d'en dire long pour faire comprendre le malaise du spectateur à ce dénoûment funèbre d'un drame sans action partagé en deux moitiés qui se rejoignent mal, à travers un intervalle de douze ans, par l'insuffisante transition d'un récit de quelques vers, faible pont jeté entre deux rives si éloignées et qu'on ne franchit pas sans secousse et par suite sans mauvaise humeur. Là est le défaut essentiel de la' pièce, construite d'une façon par trop rudimentaire et dont la fable sans fraîcheur et sans nouveauté évoque par trop de réminiscences, depuis le éMédecîn de Campagne de Balzac jusqu'à la éMaitresse aux mains rouges ou au cManchon de Frahcine^ de Murger.
Les vers bien faits, ingénieux, touchants et vraiment poétiques ne manquent pas. Mais ils sont semés sur un canevas ingrat. Le public n'aime guère les pièces qui finissent mal, et il ne s'attendrit qu'en maugréant à cette élégie dialoguée, terminée par une agonie d'hôpital dont il ne peut s'empêcher de plaindre la victime sans la trouver digne d'un intérêt que mérite encore moins le survivant.
Le poète se trompait (rerreur fut heureusement de courte durée) en faisant ainsi monter sur le théâtre dans un drame sans action qui n'est qu'un double tableau, des personnages qui semblent empruntés à la Vie de "Bohème, Nous n'aimons guère cette jeunesse insouciante, débraillée, et d'un cynisme fanfaron qu'a vainement cherché à idéaliser Murger. Nous aimons encore moins cette étudiante, que la phthisie a rendue vertueuse, ce médecin athée et cet aumônier de Berquin qui passent leur temps à se disputer amicalement sur l'existence de Dieu, là précisément où elle éclate dans sa grandeur terrible. C'est dans ce dernier asile de la vie expirante, dans ce temple de la mort qu'on doit pouvoir éviter de semblables controverses, sous peine de nier ou d'affirmer Dieu en sa présence, ce qui est également ridicule*. Somme toute, et malgré des vers touchants ou charmants dont Ponsard n'était guère capable, François Coppée à ce moment n'était pas loin de se tromper de route et de se diriger à son insu vers ce bâtiment régulier,- aux portes à clous massifs, au fronton Grec- Empire, dit École du bon sens y sous le portique duquel se promènent gravement des élèves dont le romantique manteau et le chapeau à larges bords relèvent un peu la classique tenue, et qui se saluent par des vers de Louis Xly de Gahrielle^ de Lucrèce et de l'Honneur et foirgem.
Ce ne fut pas encore assez de la chute de VoAbandonnée pour dessiller complètement les yeux au poète. Le %ende\'Vous ^ joué encore à rOdéon, le II septembre 1872, est un dernier
LE THÉÂTRE J^f
tribut payé à cette fâcheuse influence. Nous ne parlons pas des 'Bijoux de la Vélivrance^ à-propos patriotique, simple monologue qui n'a pas la prétention d'être même une pochade dramatique.
Le %eniei'Vous ne fut pas une chute. Ce fut un succès. Ce petit acte fut très applaudi, grâce au talent du poète, grâce aussi à celui des acteurs, ayant été, au témoignage de la critique, supérieurement joué par M. Pierre Berton, et convenablement par M"® Colombier. Mais il est des succès qui avertissent autant et mieux que réchec. Quand l'auteur a l'oreille fine, il comprend que c'est l'espérance ai! autre chose que le public intelligent salue et applaudit d'avance dans une œuvre qui lui permet d'attendre cette autre chose. C'est-à-dire quelque chose de plus qu'un dialogue rimé entre une comtesse romanesque et étourdie, disposée à prendre un amant moins par amour que par ennui, et un peintre positif et sensé (il y en a) qui repousse ce rôle âien caSy de pis aller ^ refuse une passagère bonne fortune capable de lui créer de durables embarras, et détourne sagement plus encore que vertueusement, non sans hésitation et sans regret, la désœuvrée qui s'offre à lui, vers les distractions sans remords de la charité.
L'esprit et les détails ingénieux et fins qui avaient assuré avec un incontestable progrès dans le maniement du vers sinon de l'action dramatique le succès du Hendei-vous permettaient d'espérer une œuvre complètement dramatique, une pièce enfin que le poète bien inspiré de-
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manda à cette Italie qui devait toujours lui porter bonheur et dont il n'a jamais frappé du pied la terre sacrée sans en faire sortir une victoire.
Le Luthier de Crémone ^ histoire d'un chefd'œuvre, est aussi un cheM'œuvre, d'une virtuosité poétique égale à la virtuosité musicale de son héros. Les personnages sont posés en traits caractéristiques, en attitudes décisives. L'intrigue est exposée dès la première scène, nouée dès la seconde. Les figures vivent avec un relief fait pour l'optique du théâtre. L'action marche et court au besoin vers un dénouement qui trompe la crainte et réalise l'espérance du spectateur. L'intérêt éveillé par des passions simples, bien humaines, n'est pas ralenti par quelques tirades bien en scène qui font tableau et permettent d'admirer le poète sans rien faire perdre de ses avantages à l'auteur dramatique.
Heureux dans son sujet, heureux dans sa mise en œuvre qui respire l'alacrité du talent sûr de lui-même et maniant avec la grâce virile de la pleine jeunesse un instrument que l'habitude a rendu léger, le poète le fut encore dans ses interprètes. Et c'est là, il faut le remarquer, une chance favorable que Coppée a su mettre de son côté dans toutes ses entreprises dramatiques. Il a le bon œil. Il est rare qu'un de ses succès n'ait pas commencé, inauguré quelque brillante réputation dramatique. Le Tassant a lancé M"® Agar et M^^® Sarah Bernhardc. Severo Torelli lancera Raphaël Duflos et Albert Lambert fils. Les facohites seront un triomphe pour M"* Weber. Pour le Luthier de Crémone y Coppée avait affaire
à un acteur déjà célèbre mais qui s'essayait dans une voie nouvelle, à des effets et à des succès nouveaux, prenant plaisir à triompher d'une difficulté d'art et d'un préjugé d'opinion, en se montrant capable des rôles de sentiment comme des autres, et en faisant naître les larmes pathétiques avec ce même masque comique habitué à provoquer les rires.
Aussi est-ce à Constant Coquelin qui depuis... mais alors il était vertueux, que son ami reconnaissant dédia le drame dont il avait fait la fortune. Thiron, avec son naturel et sa rondeur, et la flamme gaie de son comique, Laroche avec son jeu sobre et sa voix triste. M"® Blanche Baretta, avec sa voix claire et son ingénuité enjouée, avaient contribué aussi au succès par un de ces ensembles comme on n'en trouve que sur notre première scène.
Tout le monde connaît le sujet de cette comédie charmante, une des perles du répertoire contemporain de la Comédie- Française qui s'en assure la possession par des reprises toujours heureuses. L'anecdote qui inspira le poète et le généreux subterfuge qui en est le trait caractéristique, font partie aussi du répertoire de la légende artistique-italienne. Mais ce canevas un peu grossier a été brodé avec toutes les fleurs de l'invention la plus ingénieuse et de la plus délicate exécution. La scène se passe à Crémone, vers i75'o. Au lever du rideau, Taddeo Ferrari, maître luthier, syndic de la corporation qui a fait la renommée spéciale de Crémone, annonce à sa fille Giannina que le Podestat récemment
décédé a légué sa chaîne en or à Thomme habile
Qui ferait le meilleur violon de la ville.
A ce prix, le maître luthier, qui partage sa vie entre le culte de son art et celui de la dive bouteille, en ajoute un autre capable d'exalter au plus haut degré lemulation des candidats. Il compte abdiquer à la fois en faveur du vainqueur son pouvoir paternel et sa suprématie commerciale et trouver dans le plus digne héritier des traditions magistrales, son gendre et son successeur.
Giannina fait la moue à la nouvelle, qu'elle accueille sans enthousiasme. Elle aime Sandro et en est aimée. Tout irait pour le mieux s'il était le vainqueur du concours. Mais il doute du succès, et elle ne peut s'empêcher d'en douter avec lui, et de redouter le succès du meilleur élève de son père, le bossu Filippo, émule public du concurrent qu elle préfère et son rival secret. Les deux amants échangeant leurs appréhensions dans la scène deuxième, où Sandro confie à Giannina combien il souffre de cet amour contrarié dont un sentiment affreux accroît encore le supplice. — Lequel? demande la jeune fille. Et le malheureux de répondre : L'envie.
GIANNINA
Envieux, vous, Sandro I C'est impossible. Vous!