ERCOLE
Et Torelli?
RENZO
D'abord, il rougit de colère; Mais entendant les cris joyeux du populaire Il se plaça — jamais il ne parut plus grand • — Au bord de Téchafaud, en face du tyran : — « Barnabo Spinola, j'accepte ta clémence, Dit-il, sans espérer qu'un temps meilleur commence. Mais on ne dira pas qu'un Torelli t'ait dû Ce bienfait infamatit sans te l'avoir rendu. Je te fais grâce aussi; comme toi, je désarme. De mon côté sois donc, désormais, sans alarme, Mais seul, par ce serment, je me lie aujourd'hui, Et s'il me naît un fils, tyran, prends garde à luil »
Comme la scène est posée ! Comme Ton voit déjà, en face Tune de l'autre, ces deux haines
dans ces deux pardons^ ajournant, mais n'abdiquant pas leur vengeance et la remettant à la venir! Or, cet avenir est devenu le présent : Gian- Battista,
S'enfermant dans la vie obscure et domestique,
Se cloîtra pour jamais dans ce palais antique,
Et sans plus rien tenter contre le Barnabo,
Vécut dans son serment comme dans un tombeau.
... Mais, quelques mois après la terrible journée
Où Torelli put voir de si près le bourreau.
Donna Pia, sa femme, eut un fils, Severo.
Il a fait de ce fils Théritier de sa haine.
C'est un cœur de héros, c'est une âme romaine
Où s'est, depuis Tenfance, à jamais implanté
L'amour de la patrie et de la liberté.
Tu Tas pu voir, il a la croyance tenace
Qu'il devra quelque jour accomplir la menace
Que son père au tyran jeta sur Téchafaud.
Tout le peuple le croit comme lui...
Voilà Severo moralement peint en quelques vers, et la situation est aussi dessinée assez largement pour servir de cadre aux deux scènes contrastées où se présenteront à nous le héros et son père, le tyran, sa maîtresse et ses séides^ les uns provoquant les autres, de façon à amener la superbe explosion qui termine l'acte. Severo sent venir l'heure qu'il attendait impatiemment. L'occasion est propice. Le fruit de sa popularité est mûr. Tout un peuple n'attend, pour se soulever, que l'appel du héros prédestiné de sa délivrance, du chef futur de Tindépendence reconquise, Severo, qui s'est séparé de son père sur cet adieu :
Laisse-moi regagner ma prison volontaire.
Loin du spectacle affreux de mon pays en deuil,
J'y vivrai désormais, jusqu'au jour du cercueil, Près de ta sainte mère, en relisa'nt Tacite. Et si j'en sors jamais, comme un mort ressuscite, — Quel espoir 1 — ce sera le jour où mon enfant, Mon Severo, mon fils, en vengeur triomphant Viendra, parmi les cris où la victoire vibre, M'embrasser sur le seuil, suivi d'un peuple libre.
Severo voie dans cet adieu comme un signal. Il ne doute plus quand il se voit salué comme chef d'attaque, comme héros de la délivrance par les trois conjurés qui cherchent précisément ce qu'il leur offre : une occasion et un chef, et lui prêtent hommage dans cette déclaration d'Ercole Balbo, témoin de sa générosité et de sa popularité :
Severo Torelli, quand je partis pour Rome, Où, comme vous savez, je suis resté six ans, J'avais le désespoir au cœur, car les Pisans Pour le jour décidé d'émeute et de colère N'avaient pas dans leur ville un homme populaire Qu'ils pussent acclamer pour chef et pour tribun. Mais je viens de vous voir à l'œuvre, ils en ont un.
Severo accepte cette investiture d'enthousiasme, et, s'il consent à marcher à la tête des trois gentilshommes pisans conjurés avec lui, c'est ponr être le premier au danger.
RENzo, à Severo.
Tu seras notre chef dans le danger commun I
SEVERO
Pour mourir le premier, soit!...
Le cas est d'autant plus grave, le coup d*au* tant plus hasardeux, qu'il s'agit, suivant la mé-
thode romaine et italienne^ d'inaugurer le mouvement, de le rendre irrévocable, irrésistible, par le meurtre du tyran. Leppo le propose, Severo l'accepte. Et alors s'engage entre les quatre conjurés un colloque rapide où tous les mots portent comme des coups, et, dans cet assaut d'émulation stoïque, ont Téclair et le bruit de répée.
Après avoir convenu de frapper, il va sans dire que les conjurés le Jurent. Le mot le dit comme le veut la chose. Rien de plus commun, dans le théâtre tragique, que les conjurations et les serments. Ici le thème est heureusement rajeuni par une variation imprévue qui mêle pittoresquement le sentiment religieux au sentiment patriotique, et fait bénir par un prêtre, ami de la cause, mais ignorant du moyen, la résolution solennelle et sanglante dont les quatre amis veulent prendre à témoin le Saint-Sacrement :
SEVERO
Jurons donc.
Un bruit de clochettes se fait entendre. Attendez!...
Fra Paolo, portant un ciboire et précédé par un enfant de chœur y parait sur le pont^
Sur la très sainte hostie 1
RENZO
Soit I
La courte scène qui suit est pleine de couleur et d'une sombre et farouche poésie :
27i FRANÇOIS COPPÉE
SEVERO
C'est Fra Paolo, prieur des Célestins.
Il a, tout comme nous, l'horreur des Florentins : Il voudra contenter notre désir, j'espère.
A Fra Paolo qui s* est dirigé vers l'église et déjà monte les premières marches du parvis.
Sire moine, deux motsl
FRA PAOLO
Que voulez-vous >
SEVERO
Mon père, Vous nous connaissez tous... Or, un dessein puissant Que nous ne dirions pas, même en nous confessant. Tous quatre, nous unit pour le salut de Pise. Montrez-nous le ciboire au seuil de cette église; Silencieusement nous étendrons la main, Et vous continuerez en paix votre chemin.
FRA PAOLO
^ Ainsi vous m'arrêtez, prêtre, sous ce portique. Et vous voulez jurer sur le saint viatique }
SEVERO
Sur Dieu même.
FRA PAOLO
Il a dit, dans le livre divin.
Aux hoihmes : « Gardez-vous de m'invoquer en vain. »
SEVERO
Notre dessein est juste et notre oeuvre est mûrie
FRA PAOLO
Vous avez dit le nom de la chère patrie : Il suffit; vous aurez de moi consentement. Mais c'est un redoutable, un éternel serment, Contre lequel il n'est plus jamais de refuge.
// découvre le ciboire.
Voici le corps du Christ.
Les jeunes gens f mettant un genou en terre, inclinent le front, et étendant silencieusement la main droite vers le ciboire, en signe de serment.
Mes fils, que Dieu vous juge !
Nous nous souvenons des applaudissements enthousiastes qui ont accueilli, à la première représentation et aux suivantes, la fin de ce premier acte si plein, si vif, si animé, où l'action est exposée et nouée de main de maître, où tour porte coup, où rien n'est inutile.
Seyero et ses compagnons — de gloire s'ils réussissent, d'infamie s'ils échouent — ont donc juré sur l'hostie, par un double serment religieux et patriotique à la fois, de tuer le tyran. Immédiatement se pose l'obstacle mystérieux et fatal à Taccomplissement de Toeuvre sanglante et libératrice. Quel obstacle? Le deuxième acte nous l'apprend. Il nous introduit dans l'intérieur du palais Torelli, et nous montre tour à tour, face à face, le père qui adore sa femme, plein de confiance dans son affection, d'admiration pour sa vertu, et la mère à laquelle la situation va arracher l'inévitable aveu, par suite duquel son fils sera réduit à plaindre l'un et à maudire l'autre.
Que je t'aime, Pia ! Tu ne peux pas savoir
De quel profond chagrin mon âme est oppressée
Quand je songe à ta vie auprès de moi passée,
J'avais plus de trente ans quand ce bonheur m'advint.
De te voir, de t'aimer; tu n'en avais pas vingt.
... Mais l'idylle fut courte et trop vite achevée.
La hache du tyran sur mon front fut levée,
Et de cette épouvante et de cette douleur Tu gardes pour toujours Teffrayante pâleur. El le sourire, après tant d'angoisse et de fièvres. Même en me revoyant, n'a plus fleuri tes lèvres.
DONNA piA, à part.
Hélas I
Pia repousse doucement l'éloge débordant de reconnaissance du proscrit donc elle a embelli la vie, après lavoir rachetée — il l'ignore — à quel prix! Et quand il s'écrie, en réponse à l'hommage de sa gratitude pour l'avoir élevée jusqu'à lui :
Non, tu ne me dois rien, ma Pia, cent fois non I Les femmes comme toi, le ciel les prédestine Aux grands et saints devoirs, et l'humble contadine Au centuple a payé le peu qu'elle m'a dû. Mère de notre fils, tu me Tas bien rendu, '
et qu'elle répète avec un soupir profond de douleur apparente et de honte cachée : tNiotre filsl le spectateur frémit de l'angoisse de doute qui le prépare à la terrible surprise qui va suivre.
Son secret est prêt à lui échapper, quand son vieil époux, persistant et insistant sur son dévouement conjugal, lui en montre la récompense dans la juste préférence filiale :
Notre fils bien aimé !... je pleure en y pensant,
S'il est pur, généreux, bon, rempli de courage 1
O ma chère Pia, c'est surtout ton ouvrage.
Et tu Tas, pour le faire aujourd'hui tel qu'il est,
Nourri de tes vertus autant que de ton lait.
Ah I tu ne dis plus rien, tu gardes le silence . . .
Pia se contient et s'échappe^ se dérobafit à une épreuve trop forte, laissant en présence le
LE THÉÂTRE 2Jf
père et le fils^ qui vont seneourager mutuellement au sacrifice prochain :
SEVERO
Je me nomme
Severo Torelli, père I je suis un homme.
Mon bras est fort, mon cœur est brave, j'ai vingt ans,
Et je vais accomplir la menace. Il est temps I
Le père l'approuve, l'admire :
Une larme, une seule aujourd'hui serait lâche. Tu l'as juré I C'est bien, Severo, fais ta tâche.
SEVERO
11 ne vous reste plus, père, qu'à me bénir.
Le père bénit son fils dans une invocation superbe, et, de ses bras, le pousse dans les bras de sa mère, qui vient de rentrer :
Voici ta mère, enfant, mon héroïque épouse. Tu lui dois ton secret, elle serait jalouse, Et pour le grand péril où tu vas t'exposer Ma bénédiction ne vaut pas son baiser.
DONNA PI A
Un périU... Pour mon fils? Et lequel, je vous prie?
GIAN-BATTISTA
Cet enfant va venger son père et sa patrie.
DONNA PIA
Comrûent?
GIAN-BATTISTA
En attaquant Barnabo Spinola.
SEVERO
En frappant le tyran !
DONNA •piA, avec un grand cri,
Ahl... Jamais I... Pas celai Elle défaille sur un siège.
Non, pas cela... C'est tropl...
GIAN-BATTISTA
Pia, quelle faiblesse!
Songe qu'elle m'attriste autant qu'elle me blesse. Tu souffres... Mais le cri que ta bouche a poussé Dément en un instant tout ton noble passé. Oui, pleure, c'est ton droit; mais en ton cœur ramène Cet amour du devoir, cette vertu romaine, Dont jadis je tâchai de t'imprimer le sceau En te lisant Plutarque auprès de son berceau.
SEVERO
Oui, mon père a raison. Par pitié, soyez forte I Espérez et priez, mère, pour que je sorte De ce grave danger heureux et triomphant. Priez, ma mère, et Dieu vous rendra votre enfant... D'ailleurs, à mon projet vous serez convertie Lorsque vous saurez tout : j'ai juré sur l'hostie!
La malheureuse, accablée, atterrée, ne peut que réclamer dans un soupir, dans un cri, la fin de cette terrible épreuve, dont la pitié de son mari et ses doux reproches, et le redoublement de caresses, l'étreinte passionnée de son fils, aggravent, à leur insu et comme à Tenvi, l'angoisse, multiplient et aiguisent les pointes douloureuses :
DONNA PIA, i Gian-Battista, d'un air égaré. Seule avec luil... Je veux être seule avec lui.
GIAN-BATTISTA
C'est bien.
A Severo,
Pour endormir sa cruelle pensée, Que ia mère à son tour par Tenfant soit bercée.
Il sort, et la mère et le fils se trouvent en présence dans cette entrevue terrible où éclate l'aveu de la mère innocente et coupable, victime adultère de son amour, et où la douleur du fils, qui ne peut plus l'aimer ni la mépriser, ni la haïr, trouve, pour pardonner et maudire à la fois, de ces mots, de ces cris shakespeariens qui vous prennent aux entrailles :
Tu m'aimes bien, dis-moi?
Tel est le mot, pareil au : « Rodrigue, as- tu du cœur? », qui ouvre cette scène, qui sort bien aussi du moule cornélien, et qu'on ne saurait résumer. Il faut citer:
Écoute,
répond résolument Pia, encouragée par ce caressant élan de son fils vers elle : « Ma bonne mère ! »
Écoute
Spinola — son nom seul me fait frissonner toute —
Est un monstre, un satan sanguinaire et cruel;
Je le hais, aussi vrai que Jésus est au ciel.
Sa vie et son triomphe offensent la nature,
11 mérite la mort et la pire texture.
Pourtant il vaudrait mieux pour toi, — m'entends-tu bien?
Ne pas croire à la messe et vivre comme un chien;
Il vaudrait mieux pour toi, mon fils, cent fois mieux être
Un voleur, un parjure, un scélérat, un traître,
Un chrétien renégat et violant ses voeux, Que de faire tomber un seul de ses cheveux!
SEVERO
Ah I vous m'épouvantez, mère I
DONNA PIA
L'heure est venue Où rhorrible action doit être enfin connue... Ahl pour nous épargner ce supplice hideux, Murailles, croulez donc, écrasez-nous tous deux!
SEVERO
Ma mère, apaisez-vous... Ma mère, je vous aime... Vous m'avez entendu, j'ai juré sur Dieu même! Comment un tel serment peut-il être aboli?
DONNA PIA
Parce que... tu n'es pas le fils de Torelli...
Severo recuUy suffoqué»
Et que... sans en mourir faut-il que je le dise? Ton père est Spinola, le gouverneur de Pise.
SEVERO
Lui!
DONNA PIA
Retiens ton dégoût, ta haine, ton mépris!... Car tu ne peux savoir, car tu n'as pas compris... Je n'ose te parler dans l'horreur qui m'accable. La grâce... souviens-toi... la grâce inexplicable, L'échafaud... Torelli sauvé seul du trépas... Ah! tu te tords les mains!... Tu comprends, n'est-ce pas?
SEVERO, se cachant la tête dans les mains» Ohl monstrueux!
Et alors vient le récit plein de rougeurs, plein de sanglots, conduit avec uti art consommé en pareille matière, où il est difficile d'éviter l'odieux ou le ridicule.
Pourtant, il faut bien que tu saches.
Toujours ces échafauds, ces bourreaux et ces haches .. Vois-tu I je n'avais plus raison ni volonté. J'étais comme une folle... On l'avait arrêté. Ah! je savais la loi... La mort pour qui conspire. Quel jour affreux I J'avais mordu la main d'un sbire, Qui le premier avait touché Gian-Battista. Mais ils étaient nombreux et forts... On l'arrêta, Je restai seule... Alors, je n'eus plus qu'une idée, Un désir... Ahl j'étais comme une possédée... Voir Barnabo, crier: « Clémence! » à ce tyran, Et lui couvrir la main de baisers, en pleurant. J'avais une douleur toute brute et rustique. Moi! Je ne comprenais rien à la politique. Dans l'affreux désespoir dont mon cœur était plein, Je ne connaissais plus Guelfe, ni Gibelin; Je me souciais bien de la fierté pisane. Moi, la fille du peuple, oui, l'humble paysanne... Je voulais voir cet homme et lui jeter mon cri, Afin qu'il empêchât de tuer mon mari... Ah! je le vois encore, écoutant ma supplique, Sur son trône, riant d'un rire diabolique. Et jouant de la main avec son lourd collier; Et lorsque je tombai, lasse de supplier, Demi-morte, à genoux, sans voix, je me rappelle L'accent dont il me dit: « Comme vous êtes belle! »
SEVERO
Par grâce! assez! assez!
DONNA PIA
Non, tu dois savoir tout.
Dès qu'il eut prononcé ce mot, je fus debout Devant lui, frémissante et pâle de colère... Oh! le contrat abject! Ohl l'ignoble salaire! Mais lè monstre me dit, d'un ton calme et elacé : « Dès l'aube, l'échafaud demain sera dresse; Trois hommes y seront, cou nu, les mains liées. Leurs sentences partout ont été publiées, Et de loin, pour les voir, les curieux viendront.
28o FRANÇOIS COPPÉE
De ces trois condamnés les deux premiers mourront. L'autre sur le billot viendra poser sa tête ; L'exécuteur aura la hache toute prête.
Il prendra, pour frapper, un élan de trois pas... Mais... si tu veux... le fer ne retombera pasl »
— Il n'est pas retombé I
SEVERO
Se cacher sous la terre!
DONNA FIA
Oui, me tuer... après... — Oui, j'aurais dû le faire 1 Mon époux eût vécu, sauvé, sans rien savoir : Mais, avant de mourir, j'ai voulu le revoir, Et de ma lâcheté mon amour fut complice. Aussi, quand il revint, échappé du supplice, Et me dit, se trompant sur un cruel émoi. Qu'il n'avait accepté sa grâce que pour moi...
— Je l'aimais tant... J'étais sa chose, son esclave... — Quand je le vis tomber, lui si ferme et si brarve, Dans cette chaise, avec un geste de vaincu,
J'ai cru qu'il fallait vivre encore... et j'ai vécu. J'ai vécu... Si mon crime est grand, combien j'expie! Nonl Dieu m'éprouve trop et je deviens impie... Mais lorsque je jurai de vivre, à mon insu, L'enfant de l'adultère était déjà conçu!
SEVERO
Et lorsqu'il vit le jour, ce fils de l'adultère. Vous n'avez pas...?
DONNA PIA
Pitié! pitié! je suis ta mère.
Voilà donc, dès la fin du deuxième acte^ la situation arrivée à son point culminant, et l'émotion du spectateur portée à son maximum d'horreur et de pitié. Mais ce n'est pas tout de nouer, il faut dénouer. Ce n'est pas tout de coudre, il
faut découdre. Plus le nœud a été serré^ plus la couture a été habilement faite, plus il faut de temps pour desserrer le nœud, pour défaire la couture. De là, dans toute action tragique, la nécessité qui s'impose, au nom de la logique, au nom de la vérité, d'un, acte intermédiaire pendant lequel le spectateur respire, pendant lequel il se repose, pendant lequel il partage les doutes, les anxiétés du héros, pendant lequel il se demande : Severo tuera-t-il «on père ? Comment échapperat-il au dilemme : parricide ou traître? Quelle sera l'attitude de la mère après son aveu ? Cet horrible secret dont elle vient de se décharger aux yeux, aux oreilles, aux pieds de son fils, le gardera-t-elle? Le gardera-t-il? Et par toutes ces questions, par tous ces doutes, la situation est tournée et retournée en tous sens dans Tâme du spectateur, et à chaque mouvement, à chaque eflTort du héros pour se débattre contre la fatalité, pour lui échapper, il enfonce aussi plus avant et retourne dans sa blessure la flèche implacable.
Nous résumerons cet acte intermédiaire où, à mesure que Severo se résigne, se résout, se dispute tour à tour à son terrible devoir, la jeunesse, l'amour sous les traits de la courtisane Portia cherchent à len détourner. Après cette halte d'attente, d'angoisse, où l'esprit et la chair inspirent tour à tour à Severo de si beaux cris de doute et de révolte, de si pénétrants soupirs de résignation, de pardon et d'adieu, l'action reprend son élan, et se précipite vers le dénouement. Tout contribue à le rendre inévitable. La foule excitée par les amis de Severo a couvert de boue et
marqué d'inscriptions de haine et de défi les lions symboliques de la domination florentine. Le gouverneur relève le défi, prend des otages qui périront demain si le coupable ne se dénonce. C'est en vain que Severo se précipite par cette issue ouverte et se déclare coupable du crime anonyme et public, Barnabo, dans le secret désir d'épargner son fils, ferme cette issue en refusant d'accepter son sacrifice. Il faudra donc qu'il meure et que Severo le tue malgré lui, malgré ^a mère, qui veille et qui épie, farouche, les conspirateurs venant sommer leur chef de son serment, s'étonner de ses hésitations, s'indigner de ses scrupules, lui portant la clef, livrée par le moine complice, de la chapelle de Sainte-Catherine où, toutes les nuits, le tyran féroce et dévot vient prier et peut-être se frapper la poitrine dévorée par le remords comme le Claudius d'Hamlet, lui mettre dans la main le poignard surmonté d'un buste de Brutus. Alors s'ouvre entre le tyran et l'assassin libérateur, entre le père et le parricide, ce duel superbe que clôt d'un double coup de poignard, doublement expiatoire, l'héroïque et subite intervention de Donna Pia mourant après avoir tué, et épargnant à son fils, par un calcul sublime, le crime de tenir son serment et la honte d'y manquer.
BARNABO
Approchons de ce saint reliquaire Et prions.
SEVERO, sortant de sa cachette.
Tout a l'heure.
BARNABO
Un homme I... A moi !
Reconnaissant Severo.
Lui 1 lui !
Criant,
Ehl sire moine... holàl
SEVERO
Ne prenez pas l'ennui D'appeler, Barnabo. La retraite est coupée, Et ce moine qui vient d'emporter votre épée, Est un complice... Il a soigneusement fermé Cette grille sur vous... Vous êtes désarmé. Et moi,
Montrant son poignard,
j'ai dans la main cette fine vipère.
Du calme... Maintenant, expliquons-nous..., mon père! '
Severo explique, à la grande stupéfaction de Barnabo, pourquoi il le hait, à quel double titre, par quelle voix il a appris le crime et la honte de sa naissance, et comment il va le tuer, à moins qu il ne rachète sa vie en lui abandon* nant l'anneau d'émeraude dont il timbre tous ses décrets et qui va tout d'abord consacrer la délivrance de Pise. A ce prix la porte lui est ouverte, Severo prendra sur lui le crime de lavoir épargné qu'il préfère encore à celui de Tavoir tué. Mais qu'il se décide vite, les minutes sont comptées, les conjurés attendent. Son anneau ou la mort!
Mais Barnabo est de la grande et forte race des tyrans de la Renaissance italienne, cruels, rusés, cupides, mais point lâches, et faisant belle contenance devant la mort. Barnabo refuse avec une vei've de colère et de mépris qu'assaisonne
une intrépide ironie le salut humiliant qui lui est oflfert. II est de ceux qui jouent leur vie sur une carte, et qui sont beaux joueurs, quand le hasard les abandonne. lia pardonné quelquefois, pour quelque chose ou pour rien, pour le plaisir ou pour le profit. Mais il n'est pas homme à accepter un pardon. Le poète a admirablement traduit, dans toutes ses nuances, ce caractère brutal et raffiné et peint, en magistrales touches, ce petit Borgia Pisan sorti, avec le sourire satanique, de lecole de Machiavel.
BARNABO, railleur.
C'est très ingénieux... Vraiment, je vous admire!
Mais ce que vous m'offrez, je pense, c'est pour rire.
Pendant que vous parliez, d'honneur! je suffoquais.
Ainsi je vais m'enfuir sous Thabit d'un laquais,
Je reçois votre aumône et la mets dans ma poche...
Mais vous êtes un fou, jeune homme, sans reproche,
D'avoir un instant pu croire qu'on vous cédât.
Je suis un gentilhomme et je suis un soldat.
Mon cher, et j'ai le front trop haut pour que je passe,
A n'importe quel prix, sous cette porte basse...
Sur votre bon cheval je devrais, n'est-ce pas,
Au quadruple galop m'en retourner là-bas!
J'irais, au débotté, faire la révérence,
Comme c'est mon devoir, aux Seigneurs de Florence;
Et quand, m'interrogeant sur Pise avec bonté,
Ils diraient : a Que devient notre bonne cité } »
Je répondrais à la Seigneurie étonnée ;
— « J'ai là-bas un bâtard à qui je l'ai donnée... »
Fuir en lâche, livrer la ville et le château,
Moi, Spinola !... jamais I... Prépare ton couteau.
Severo insiste, peut-être même un peu trop, pour triompher de ce qu'il croit être une fanfaronnade. Cest à tort, Barnabo est bien honune
LE THÉÂTRE aSf
à préférer la mort à un indigne saluc^ et se campant fièrement sur les marches de Tautel^ il brave, il défie le poignard parricide. Severo, hors de lui, se précipite :
Éh bien! soyons damnés tous les deux I
Tout à coup une forme noire surgit auprès de la chaise. C est Donna Pia, un couteau à la niain; elle frappe Barnabo en pleine poitrine, en murmurant, en réponse à l'élan désespéré de son fils arrêté, frémissant, par le coup maternel qui a devancé le sien :
NonI lui seul.
Le spectateur, à ce coup de théâtre aussi imprévu que logique, partage la stupéfaction de Severo et bientôt après son admiration, sa pitié, sa douleur, quand la noble femme explique son intervention et la justifie.
DONNA PIA
Oui, je me tiens cachée Depuis une heure ici... Tout m'était révélé, Car, tantôt, j'écoutais quand Renzo t'a parlé... Moi seule avais le droit de frapper la victime, Et j'ai pu t'épargner l'épouvantable crime.
Mais ce n'était pas assez. La mère achève son œuvre d'héroïque dévouement en se frappant elle-même et en exhalant son dernier soupir et son dernier adieu sur un ordre cornélien,
11 le fallait et je devais partir.
Mon enfant... Ton épreuve eût été trop amère D'entendre devant toi toujours mentir ta mère... Reste. auprès du vieillard, lu dois le consoler.
î85 FRANÇOIS COPPÉE
SEVERO
Mon Dieu 1 mon Dieu !
DONNA VI Ay à l'agonie.
Mon âme est près de s'exhaler...
Un ordre... avant qu'aux pieds du Juge elle s'élance.
SEVERO
Et que m'ordonnez-vous, ma mère?
DONNA PIA
Le silence.
Elle meurt.
Nous le disons en notre âme et conscience : Severo Torelli est le chef-d'œuvre dramatique de Coppée, et un des chefs-d'œuvre de la littérature dramatique de ce temps. Celui qui a trouvé la situation du deuxième acte, qui a trouvé le coup de théâtre du dénouement, a été ce jourlà un grand poète. Il Ta été par Finvention, il Ta été par Fexécution. II a touché victorieusement le sommet de Fart. Il a mérité le maréchalat littéraire. Et F Académie en Fappelanc dans son sein, n'a fait que ratifier de son suffrage le jugement de la critique et de.Fopinion.
Par une rare bonne fortune, que Coppée a eue souvent et qu'il a méritée, il a associé à son triomphe deux jeunes acteurs qui ont fait avec lui brillamment leurs premières armes, et ont gagné du premier coup avec le rôle de Barnabo et celui de Severo, leur promotion de notre seconde scène à la première et de FOdéon au Théâtre-Français. Si MM. Raphaël Lambert et Raphaël Duflos ont ce jour-là affirmé leur talent
à son aurore, M"® Aimée Tessandier, dans le rôle de Donna Pia, a vu justement co^isacrer le sien par des applaudissements qui en ont salué non plus seulement les promesses mais Téclatante et précoce maturité.
Toujours hanté par ces grands problèmes de lame humaine, par ces attirants et inquiétants mystères de la conscience, toujours obsédé par ces grands combats entre la passion et le devoir qui sont le thème éternel des variations de la poésie dramatique, Coppée consacrera la virilité de son talent à l'expression de ces sentiments faits pour exalter la générosité native du cœur de l'homme. Il demeurera le seul, dans le théâtre contemporain, à travailler courageusement dans l'héroïque, et à ne demander l'inspiration qu'aux nobles leçons de l'histoire, qu'au)^ fières chimères de l'idéal: Sa Muse altière ne descendra jamais aux banales complaisances, aux flatteuses caresses qui donnent la popularité. Les œuvres qui suivront Severo Torelli nous parleront comme lui des vicissitudes^ue peuvent provoquer dans une âme, une famille, un pays, la poursuite de la gloire, la conquête de la liberté, la lutte entre la passion et la foi jurée, entre le devoir national et le devoir filial. Et tour à tour nous applaudirons sur les champs de bataille de l'Ecosse fidèle et martyre, dans les défilés des Balkans chrétiens opposant la croix au croissant et au bâton de la tyrannie turque, lëpée forgée avec le fer des chaînes brisées, les personnages, variés, incarnations viriles ou féminines des ambitions qui ensanglantent les foyers trou-
blés ou des sacrifices sublimes qui sauvent les peuples.
Nous trouvons Finspiration de tous ces généreux sentiments, Tincubation de toutes ces nobles idées dans la genèse du drame les Jacohites représenté sur le théâtre de TOdéon, le 21 novembre tSSj'. Il n'en faudrait pas chercher la source originelle dans l'ouvrage d'Amédée Pichot, ÏHistoire de Charles-Edouard^ ni dans des réminiscences de Walter Scott pas plus qu'il ne faudrait chercher celle de Severo Torelli dans ÏHis^ loire des ^Républiques italiennes de Sismondi. Ce sont toujours des problèmes moraux, des cas de conscience, la poursuite de l'indépendance par un peuple opprimé, la patriotique religion du drapeau, l'héroïque respect de l'hospitalité et de son inviolabilité même pour Tennemi, pour le traître, pour le rival adultère qui s'est confié à votre toit : c'est surtout la lutte entre deux femmes personnifiant l'une la galanterie chevaleresque et romanesque des amazones de la Fronde française ou de la révolte écossaise, l'autre l'abnégation tenace et la fidélité quand même du dévouement populaire au plus charmant et au plus décevant des princes^ qui ont formé les éléments de la conception nouvelle.
L'œuvre esc moins forte, dramatiquement parlant^ d'une action moins simple, moins nue, aune trame moins serrée, d'une progression moins habile que Severo Torelli. Le drame se tient moins bien armé de toutes pièces, et ne pivote point sur une situation unique. Il y a des défauts à Tarmure. Mais le vol poétique, l'élan
lyrique y ont peut-être plus d'envergure. La partie poétique y est d une qualité supérieure. Moins longuement portée que Severo Torelliy la pièce des JacobiteSy composée de verve, tout d'une haleine, au bord de la mer, pendant une villégiature solitaire à Coutainville (Manche) sur une plage ignorée des mondaines, un triste nid de pêcheurs, a la puissante envolée des œuvres d'inspiration que la réflexion critique n a pas refroidies, ralenties, concentrées, mais contraintes dans leur essor. Ces vers écrits au bruit du vent et des flots ont quelque chose de la mélancolie du vent et de la souple et sombre harmonie des vagues heurtant la grève avec un soupir.
L'influence shakespearienne y est visible. Angus, le vieux mendiant aveugle; Marie, son Antigone, Duncan, le vieil Enoch, Robin, montagnard du clan des Mac-Fingall, Joë, l'enfant idiot, le fossoyeur Dickson, sont des personnages de race shakespearienne, c'est-à-dire à la fois issus de la réalité et de la poésie.
Depuis les "Sur graves ^ de Victor Hugo, on n'avait pas vu sur la scène des personnages épiques, fatidiques, typiques, caractéristiques d'une race et d'un pays et d'un grossissement surhumain et quelque peu fantastique, comme l'aveugle Angus, incarnation de la vieille Ecosse, de même que sa petite fille Marie est l'incarnation de la jeune Ecosse.
Là est la grandeur, là aussi est la faiblesse de cette conception dramatique où l'action esc de second plan, et semble avoir plutôt pour but de développer des caractères héroïques que de con-
duire à son dénouement, à travers des vicissitudes qui provoquent et soutiennent la curiosité émue, anxieuse, du spectateur, une intrigue fortement compliquée.
Le clan des Mac-Fingall se prononcera-t-il, oui ou non, pour la guerre et la levée de boucliers décisive ! Le prétendant, qu'on attend, débarquera-t-il heureusement au milieu de son peuple soulevé? La coquette Dora tromperat-elle impunément son mari; et quand elle est prise au piège du rendez-vous adultère, quand Marie se substitue à elle et prend intrépidement sa faute à son compte, poussera-t-elle le sacrifice jusqu'au bout et y persistera-t-elle malgré les malédictions indignées de son aïeul ? Enfin lord Fingall, mis en passe de se venger, immolerat-il sa juste haine au respect de l'hospitalité et aux scrupules du patriorismé ? Ces points d'interrogation, d'un caractère plus anecdotique que dramarique, se posent tour à tour devant le spectateur, dans une suite de scènes superbes, prises isolément, mais dont l'effet général fléchit parce qu'elles manquent d'un lien commun.
Toutes ces questions sont d'ailleurs résolues, quand la toile tombe sur le quatrième acte. Il ne demeure plus au spectateur à savoir qu'une chose, et cette chose ne l'intéresse pas assez pour le tenir en suspens : Charles-Edouard, dont le caractère est peint avec une exacritude trop historique pour qu'il demeure, dramatiquement parlant, bien intéressant, échappera-t-il, survivrat-il à ce fléau de la guerre qu'il a déchaîné, sur un peuple ? Marie, elle, n'a pas cessé d'intéresser 5 mais
son sort n'est pas douteux. L'on devine trop bien que cette héroïne de la fidélité est destinée à en être la victime et à mourir ensevelie dans le drapeau de la patrie vaincue. L'on devine trop bien que le vieil Angus ne survivra pas à sa perte. Tout ce cinquième acte, tout cet acte des suprêmes angoisses, des suprêmes douleurs, des suprêmes pitiés, est donc vide d'action et le drame au lieu d'y déployer victorieusement ses ailes pour le dernier essor, les y replie au contraire tristement. L'épopée finit çn élégie. Élégie admirable il est vrai, l'oraison funèbre d'une nation qui succombe, d'une dynastie qui va cacher dans l'exil son irrévocable déchéance, l'oraison funèbre de la vieille Ecosse pleurant sur l'inutile héroïsme de la jeune Ecosse, sur sa fidélité sans espérance si poétiquement personnifiée par Marie ! Jamais ces souvenirs, ces regrets, ces mutuels adieux d'une nation vaincue et d'une race condamnée n'ont été exprimés avec plus de largeur, plus de puissance, plus de mâle douceur, de tendre tristesse, de charme touchant. Aussi qu est-il arrivé? C'est que tout en maintenant son reproche en ce qui touche une action trop complexe, trop flottante, la critique a dû convenir que jamais ce trop commun défaut n'a été réparé, compensé à un si rare degré par un cinquième acte aussi poétiquement oeau qu'il est dramatiquement faible, et que jamais le spectateur n'a été dédom^ mage en plus beaux vers de la privation d'un dénouement imprévu, que jamais plus superbe effort d'art ne la contraint d'oublier une faute de métier.
Ce fut là Timpression générale dont la moyenne donne un jugement qui a chance, sauf erreur, de passer pour définitif. Jamais on n'a cité dans les journaux plus d'extraits d'un ouvrage dramatique que de ces Jacohites dont l'ensemble n'est pas un clief-d'ôeuvre, dont les morceaux donnent l'idée de fragments de chef-d'œuvre.
« Les Jacohites y dit en concluant M. Vitu, garderont une place à part dans l'œuvre de François Coppée, et c'est un grand honneur pour TOdéon d'avoir pu les offrir aux acclamations du public*. »
Les Jacohites garderont cette place à part tout d'abord par l'originalité courageuse de ce plan qui, rompant avec la dernière survivante des harmonies classiques, a osé, suivant en cela moins les préceptes de l'architecture dramatique que l'exemple de la nature et de la vie elle-même, traiter avec la liberté shakespearienne, un sujet de sa nature à la fois dramatique et élégiaque. Ce mélange des genres, des impressions, des effets, ne doit-il pas être permis à l'art, puisqu'il existe dans la réalité; et après avoir conquis le droit si humain de provoquer tour à tour sur là scène, comme ils sont mêlés dans la vie, le rire et les larmes, peut-on refuser à la Muse tragique le droit de quitter de temps en temps le ton des grandes colères pour celui des grandes douleurs et des grandes pitiés, et d'ajouter à la lyre d'airain cette corde de luth faite de fibre humaine
* Nous avions pour les Jacohites, comme pour Severo Torellt, réuni, avec Tintention de les reproduire, — mais nous avons dû renoncer, faute de place, à les insérer, — les jugements de nos critiques dramatiques les plus autorisés, notamment de MM. Sarcey, Vitu, Henri de Lapommeraye, L. Ganderax, Paol Perret, etc.. (M. Jules Lemaitrc n'avait pas encore succédé aux Débats à J.-J. "Weiss et à Jules Janin.)
dont les tendres mélancolies prennent Thomme aux entrailles et font jaillir du cœur aux yeux la source des larmes ?
Les Jacohites garderont en second lieu leur place à part dans l'œuvre de Coppée et dans la littérature dramatique de ce temps parla superbe, l'intarissable abondance des beaux vers dans cette pièce écrite toute d'un coulée, en un mois de fièvre, de verve et d'inspiration. Les sables brillants dont un rayon de soleil qui dore leur mica fait les diamants et les rubis des grèves, les mouettes traversant Fair noir de leur aile blanche, les étoiles dont le clou d'or étincelle dans le dôme de l'éther nocturne, les bluets et les coquelicots dans les blés ne sont pas plus nombreux que ces vers fiers et doux, tendres ou mâles qui éclatent à tous moments dans les Jacohites^ la plus féconde en beaux vers du théâtre de Coppée et du théâtre contemporain.
Depuis Victor Hugo, nul n'a su faire mieux parler sur la scène la poésie des sentiments héroïques, des passions épiques, et l'on peut dire que la langue dramatique de l'élève, qui a gardé pour la composition de ses drames l'audace romantique mais qui en a préservé le style de ces incorrections, de ces rudesses, de ces négligences, de ces par-delà que l'orthodoxie parnassienne ne comporte plus, on peut dire que la langue dramatique de l'élève est supérieure à celle du maître, de l'aveu même de la critique normalienne.
Quel malheur qu'une pièce ne puisse être jouée telle que l'auteur la rêve, et telle que la
rêvent les auditeurs du poète quand il lie son œuvre, et qu'il la lit bien !
C'est le cas de François Coppée; et nul des confrères et amis conviés par lui, un soir d'octobre i88f à la double hospitalité matérielle et littéraire, n'oubliera les impressions de cette soirée où les convives d'un dîner cordial ont été les auditeurs charmés du poète, et n'ont pu l'entendre sans émotion, sans enthousiasme, sans applaudissements, lire de sa voix chaude et vibrante, de cette voix ai âme qu'il a dans ces occasions, lire successivement, entre cinq haltes de cigarettes, les cinq actes des Jacohites. L'impression de cette audition intime fut unanime, et avec nous, Jules Claretie, Paul Bourget, Louis Depret, Louis Ganderax et Widor furent unanimes à prédire le succès espéré et souhaité. Ce succès, un moment disputé et militant, ne l'eût pas été si l'auteur n'avait été à la fois servi et trahi par une interprétation parfois égale, trop souvent inférieure au rôle. Les personnages qui avaient le plus besoin d'être défendus furent précisément ceux qui le furent le moins. M"® Méa fut une Dora insuffisante, ne portant crânement ni sa faute ni son repentir. Albert Lambert père est un acteur de mérite et d'expérience, mais sans flamme; il se borna à jouer correctement et dignement le difficile personnage de lord Fingall et à le sauver du ridicule d'une situation équivoque, alors qu'il fallait enlever victorieusement les applaudissements dus à la passion sincère et au pardon héroïque. De même on peut reconnaître à C belles, acteur de drame, toutes
les qualités, hormis les qualités de prince, comme Duclos le dit du Régent. Par ce temps de déclin universel, les* princes sont en décadence au théâtre, et même au théâtre, les restaurations paraissent invraisemblables. En voyant et en entendant M. Chelles, on comprenait mieux Cullodenque Preston-Pans. On s étonnait qu'un tel Tancrède eût eu tant de Clorindes, et en l'entendant, au dernier acte, se plaindre de la faim avec la voix du ventre et non celle du cœur, on était trop tenté de dire au royal mendiant, avec la voix d'un peuple déçu et désabusé : « Passez, passez, bonhomme, on Jie vous a que trop donné. »
Heureusement pour le poète, pour la pièce, pour le public, que le rôle d'Angus fut traduit, . au moins dans ses grandes lignes, avec une majesté un peu brutale, mais avec une belle figure et une belle voix d'OEdipe ossianesque par Paul Mounet, et que pour personnifier et incarner Marie, une bonne fortune de hasard dabord, puis de choix, leur avait donné M^^^ Weber. Cette jeune fille admirablement douée par la nature^ non encore maîtresse par l'éducation et l'expérience des traditions et des finesses delart, avait été bien servie par ce rôle qu'elle servit si bien, tout de sentiment simple, de passion généreuse et de poésie patriotique. Il y avait là de quoi faire vibrer toutes les cordes de lame féminine quand elle vibre. W^^ Weber, devenue depuis la femme de son camarade Segond, élève de Got comme elle et premier prix du Conservatoire de Tannée précédente pour la façon dont
elle avait joué une Desdemone (M. Segond était son Othello), doit se souvenir avec fierté de son succès, qui alla presque jusqu'au triomphe, dans cette soirée mémorable, qui lui fit connaître les joies d'une courte popularité. Car il a fallu rabattre quelque peu de ces illusions enthousiastes à travers lesquelles nous avions salué lespérance dune nouvelle Rachel. M*^® Weber a du talent surtout instinctif, du tempérament, peutêtre moins de roman que nous ne pensions, c'est-à-dire d'imagination et de poésie dans le sentiment. Peut-être son plus beau titre de gloire sera-t-il le premier, celui où le poète reconnaissant consacrait par la dédicace de son drame, partagée avec le directeur Porel, des promesses qui n'ont pas encore été toutes tenues, des fleurs de talent naissant qui n'ont pas toutes mûri.
Ce n'est plus à M™* Segond-Weber, qui a pris place, en attendant qu'elle y prenne rang, parmi les actrices de la Comédie-Française, ce n'est plus peut-être à M"® Tessandier que le poète confiera le sort de la nouvelle bataille dramatique qui devait être un des événements littéraires de l'hiver de 1888, et que diverses considérations ont fait ajourner à une date encore indéterminée. Nous ne pouvons plus que l'attendre avec l'espoir qu elle sera gagnée. Nous avons pour augure de ce succès prochain les applaudissements enthousiastes qui ont salué (décembre 1887) la lecture publique que l'auteur a faite de son drame dans une série de conférences à travers la Suisse française, qui ont eu, malgré sa modestie, un
éclat triomphal *. Le public lettré de Genève, de Lausanne, de Neuchâtel, composé des petitsfils des auditeurs et des admirateurs de Voltaire, de Jean-Jacques, de M"*® de Staël, a rendu solennellement hommage aux qualités viriles de cette étude magistrale consacrée à la peinture des mœurs des princes et des peuples de FOrient chrétien au xv® siècle, à la mise en action pour aboutir à un dénouement d'une haute leçon morale, des crimes de l'ambition et des crimes du patriotisme. Partout ont été applaudies, au milieu d'une émotion intense, les principales scènes de ce drame : Tour la Couronne (appelé d'abord le Justicierjy où l'amour met aux prises, pour la perte ou le salut d'un homme et d'un peuple, une reine au visage et au caractère grecs, une Macbeth byzantine, et une courtisane rachetée par une passion sincère et un dévouement héroïque, sœur déchue de la virginale Marie, figure au type byronien à ajouter, dans la famille idéale, sortie du génie du poète, à la figure shakespearienne de la petite-fille d'Angus.
* Renouvelé par le succès 4e k même lecture publique en Hollande. Janvier 1888.
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o u s avons à faire connaissance ici avec François Coppée sous un aspect nouveau^ celui de critique dramatique. Il a porté dans ce genre de travail à lui imposé par la nécessité plus que conseillé par son goût l'originalité dont il ne lui est pas plus possible de se dépouiller qu'il ne Test à un homme de changer de peau. Cette originalité tient moins aux vues générales^ à la philosophie d'un écrivain qui ne se pique pas de philosophie qu'à l'indépendance de son goût personnel, son unique critérium^ et à ringéniosicé et au raffinement du détail d'exécution.
Aussi, pour apprécier Coppée dans son rôle de juge dramatique, nous bornerons-nous à le laisser causer, à citer quelques-uns de ses plus Jolis arrêts, à le mettre, en un mot, en action
sur son siège ou plutôt sur sa chaise familière de dilettante. Voulons-nous connaître les idées de Coppée sur l'ancien répertoire, profitons avec lui de deux reprises (en mars 1802) de XÊcole des Femmes ou du ff\fariage de Figaro , et nous verrons que sa façon de comprendre Molière et Beaumarchais et d'en causer au pied levé, n'est point du premier venu.
Écoutons-le d'abord sur ï École des Femmes :
Pourquoi ne fait-on pas toujours suivre ce chefd'œuvre, dans les trop rares occasions où on le joue, de la Critique deTÈcole des Femmes, de cette délicieuse conversation littéraire où Molière, en réfutant les critiques que lui adressaient ses contemporains, a du même coup répondu par avance à tous les feuilletons qu'on a écrits et qu'on écrira sur sa comédie ? On reverrait avec beaucoup d'intérêt, nous semble-t-il, le pédant Lysidas, le marquis ridicule qui répond à toutes les observations par Tarte à la crême^ Climène, prude et précieuse, et le chevalier Dorante, cet homme de cour à qui Thabile Molière donnait volontiers le rôle de l'homme de goût; on entendrait avec grande satisfaction ce charmant dialogue, où la réplique légère voie d'un personnage à l'autre, comme le volant au jeu des raquettes.
Il serait très bon pour nous, chers confrères du bulletin dramatique, de revoir de temps à autre cette Critique de l'École des Femmes, Cela nous rappellerait combien nos jugements sont incertains et combien les arrêts de notre magistrature pour rire risquent d'être cassés par le tribunal d'appel de la postérité. Quel auteur comique a été moins respectueusement traité à ses débuts que Molière, et surtout à l'occasion de l'École des Femmes? La clique des Précieuses ne lui pardonnait passa récente satire; et c'était à qui l'accuserait le plus, dans ce monde-là, d'incorrection de style, de pauvreté d'imagination, de façons de parler basses et
triviales, de comique grossier, d'indécence et d'obscénité. Il n'était guère mieux traité par les juges officiellement reconnus alors comme infaillibles, et il faut toujours reproduire la fameuse note écrite par Chapelain en regard du nom de Molière, sur la liste des pensions : « Ce garçon a du comique^ il sait assez bien son latin, connoit un peu de physique, et pourra réussir dans le bouffon, s'il se garde de sa scurrilité. » Voilà, n'est-il pas vrai? un agréable pendant à la célèbre phrase de M"*® de Sévigné sur le café et les tragédies de Racine. Ainsi sont presque toujours salués à leur aurore les hommes de génie, qui deviendront un jour des classiques; ainsi a été maltraité Victor Hugo, au lendemain d'Hernani. A l'exception du Journal des Débats et d'une ou de deux autres feuilles, ce fut une bordée d'injures. De même qu'après V École des Femmes on cria au mépris de la langue, à l'immoralité, on traita les romantiques de scélérats, de fous furieux, on qualifia le lyrique Hernani d'œuvre ordurière et abominable.
N'oublions jamais cela, chers confrères. Méfîonsnous de nous-mêmes, et ne soyons, s'il est possible, ni des Cottin ni des Duvicquet. Tâchons surtout de nous tenir en dehors de la mode, au-dessus du parti-pris. Qu'il n'y ait point parmi nous un père Loriquet du feuilleton, un Paul Bert de la critique.
L'autre soir, en assistant à la reprise de VÉcole des Femmes^ nous mesurions la largeur de l'abîme qui sépare les contemporains de Molière des hommes d'aujourd'hui sur la question si grave de l'éducation des femmes.
Qu'on ne s'y trompe point, l'Arnolphe de Molière, en tachant de rendre Agnès parfaitement imbécile, ne fait que pousser à l'excès les idées de son temps sur le rôle des femmes dans la société; ses principes ne diffèrent pas sensiblement de ceux du Chrysale, des Femmes savantes y qui nous est présenté par le poète comme un homme plein de sens.
N'est-ce point à peu près le même idéal qu'Arnolphe rêve pour Agnès? Qu'elle sache lire, écrire, coudre,
filer et prier Dieu, cela suffit. Ces Maximes du mariage, qu'il lui fait lire à haute voix, contiennent, au fond, d'excellents préceptes sur la modestie et la retraite iqui conviennent aux honnêtes femmes. Tout ce qu'il conseille à Agnès est bon en soi, et d'une bonne pratique. Le point de vue égoïste du bonhomme, qui veut unir ce printemps à son automne et que hantent « les visions cornues, » est seul impertinent et ridicule. Mais en somme, toute la bourgeoisie, au xvii™® siècle, — bourgeoisie très simple d'habitudes, pieuse, austère même, — n'élevait pas ses filles autrement qu'Arnolphe n'élève celle qu'il destine à « l'honneur de sa couche. » Un bourgeois de 1662, allant voir l* École des Femmes au parterre, pour ses quinze sols, devait approuver dans son cœur les recommandations des Maximes du mariage : qu'une femme ne doit se parer et être belle que pour son mari, qu'elle doit « étouffer les coups de ses yeux» sous la coiffe, ne point courir les assemblées, ne point jouer, ne point accepter les « cadeaux » des galants. Ce bourgeois du vieux Paris ne tenait pas un autre langage devant sa fille, ne lui donnait pas d'autres instructions. S'il riait d'Arnolphe, qui voudrait enfermer sa femme sous de triples serrures, comme un Turc, il devait cependant se demandçr parfois, avec inquiétude, s'il n'y avait pas quelque danger dans cette terrible comédie, qui tournait en dérision les devoirs les plus essentiels de la femme; car ce bourgeois devait penser, avec tout son siècle, que l'ignorance du mal est un grand bien, qu'elle n'est autre chose que l'innocence.
Ahl comme nous avons changé tout celai Et que diraient Arnolphe et Chrysale, s'ils lisaient seulement la Joie de vivre, le dernier roman de M. Emile Zola; s'ils y voyaient la jeune Pauline passant des journées entières, « les yeux élargis par le besoin d'apprendre, le front serré entre ses deux mains, » devant le Traité de physiologie de Longuet et VAnatomie descriptive de Cruveilhier; s'ils voyaient cette enfant de quatorze ans apprenant, comme dans un devoir, « ce que l'on cache aux vierges jusqu'à la nuit des noces?» Que pense-
raient-ils, les bonnes gens du vieux temps, quand l'écrivain naturaliste leur dirait que son héroïne, après avoir longtemps médité sur les planches de VAnatomie de Cruveilhier, sur « ces planches d'une réalité saignante, » n'a éprouvé aucun trouble sensuel et est sortie de cette étude d'autant plus vertueuse qu'elle était mieux instruite?
Rendre une fille « idiote autant qu'il se pourra, » comme Arnolphe, ou lui faire «t accepter et connaître la vie dans toutes ses fonctions^ » comme M. Emile Zola, voilà deux systèmes d'éducation bien différents. Espérons qu'il existe un juste-milieu et qu'on nous éduque quelques fillettes qui ne sont ni si sottes que l'Agnès de l'École des Femmes, ni si bien informées que la Pauline de la Joie de Vivre. Il y a de la marge entre le Sacré-Cœur et les nouveaux lycées de filles, et l'on trouve peut-être encore de gentilles personnes qui ne ressemblent ni à des béguines, ni à des élèves sagesfemmes.
Chaque fois qu'on reprend VÈcole des Femmes, les discussions recommencent sur la manière d'interpréter le rôle d' Arnolphe.
Faut-il que le comédien le tourne tout à fait au bouffon, en fasse un Cassandre et un Trufaldin, une ganache de vaudeville, une dupe grotesque? Ou bien éclairant et transfigurant le personnage à la flamme de la passion, peut-il le rendre douloureux, touchant même, presque tragique?
Un maître acteur, 1 excellent Provost, a jadis essayé de faire ce tour de force, et il y avait presque réussi. C'est un de nos plus lointains souvenirs, mais il est assez intense pour que nous nous rappelions la figure grave et triste prêtée par Provost à Arnolphe. Il avait trouvé moyen de rendre pathétique ce dont le public avait coutume de rire, et dans la grande scène de jalousie, lorsqu'il s'écriait en versant de vraies larmes:
Enfin à mon amour rien ne peut s'égalei*.
Quelle preuve veux- tu que je t'en donne, ingrate?
Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte?
Veux-tu que je m*arrache un côlé de cheveux? Veux-lu que je me tue? . • .
le comédien mettait dans son jeu tant de puissance et de sincérité que tout le public était profondément ému.
C'était là une interprétation nouvelle, prise au cœur même du sujet, — car Arnolphe est réellement amoureux d'Agnès. — Cet effort faisait grand honneur à Provost et les spectateurs lui en savaient bon gré, puisqu'il n'a jamais joué ce rôle sans être couvert d'applaudissements.
Nous avons justement sous la main un très ancien article de Théophile Gautier, où le grand écrivain approuve chez Provost cette façon de comprendre et de traduire les douleurs d'Arnolphe. La page est charmante et vaut qu'on la cite :
« Au fond, cela n'a rien de gai, d'être amoureux d'une innocente qui vous trompe, et de se la voir enlever par le premier blondin qui passe en peignant sa perruque et en faisant luire l'ongle long de son petit doigt.
« Mettre son espoir, sa vie sur un rêve, dorer son couchant d'un peu d'amour, croire que les bienfaits, l'affection profonde, les mille soins de chaque jour peuvent compenser quelques cheveux gris, et voir cet édifice de bonheur, si laborieusement construit, s'é* crouler soudain comme un château de cartes, sous un souffle, et sentir sa vieillesse dépeuplée à tout jamais, certes, cela est profondément ridicule, et il y a de quoi rire à se tenir les côtes! Quant à nous, tous ces pauvres tuteurs si jaloux, si cruellement raillés et dupés, ne nous ont jamais beaucoup réjoui: ils aiment; donc, ils souffrent! Et quel plus affreux malheur qu'un cœur jeune dans un vieux corps, qu'une grande passion qui a le nez rouge et l'œil éraillé? »
Provost n'a pas fait école. Ses successeurs dans le rôle ont renoncé à émouvoir et ne songent plus qu'à faire rire. Got le pousse aii comique, selon la tradition.
304 FRANÇOIS COPPÉt
Nous le voulons bien, car Got est excellent dans son genre. Mais, pour dire toute notre pensée, nous n'entendons jamais prononcer le mot traditiotty i propos de théâtre, sans avoir un peu envie de hausser les épaules; il nous paraît surtout vide de sens, appliqué au jeu d'un comédien. Quoi de plus fugitif, de plus difficile à fixer qu'un regard, un geste, un mouvement de physionomie, une inflexion de voix? Qui pourra se les rappeler, les transmettre à d'autres? Si la chose était aisée, il n'y aurait pas tant de différence entre Rachel, — que beaucoup d'acteurs de talent existants encore ont vue et entendue, dont ils peuvent « donner la tradition, » — et telle tragédienne que la galanterie française nous empêche de désigner plus clairement. Ne raconte-i-on pas qu'un illustre tragédien — nous ne savons plus lequel — faisait frémir toute la salle, lorsqu'il agitait son casque à plumes, en déclamant le vers de Cinna :
Et, sa tête à la main, demandant son salaire.
Qu'un acteur tâche une fois de se conformer à cette « tradition 1 » Vous entendrez l'éclat de rirel
Laissons donc aux artistes toute Ta liberté possible pour la composition de leurs rôles, et ne les gênons pas par les entraves de cette fameuse « tradition, » qui — en admettant qu'elle existe — doit s'altérer tous les jours.
Il est convenu qu'à propos du <5tfariage de Figaro un lundisie qiii se respecte ne peut se dispenser de tirer son petit feu d'artifice. Mais n'est pas artificier qui veut. Coppée, en sa qualité de poète, a peu de rivaux dans l'art de faire ruisseler de feu la roue de son petit soleil, ou de dessiner dans le ciel pur la parabole lumineuse de la fusée paradoxale, secouant en pluie de mots étincelants sa poudre mêlée de raison et d'ironie, de fantaisie et de bon sens.
QUATRE ANS DE FEUILLETON ^Of
On n'en a pas fini, on n'en finira pas de sitôt avec ce terrible chef-d'œuvre, qui sonna le premier coup de tocsin de la Révolution et qui en accomplit une, en même temps, dans notre théâtre.
Comme œuvre de combat, comme machine de guerre, Figaro est formidable.
Sans doute, pendant la dernière moitié du dernier siècle, l'esprit philosophique avait déjà fait son travail au théâtre comme ailleurs. Dans la tragédie, dans Voltaire surtout, tirades contre la tyrannie et le fanatisme; dans la comédie qui devient de jour en jour plus frondeuse et plus ironique, comme dans le drame larmoyant et sentimental, tout nouvellement inventé, partout des sentences libérales, des maximes d'égalité: jusqu'à l'anodin opéra-comique qui donne dans ses couplets des leçons de morale. Mais tout cela était exprimé en termes vagues et généraux, tournait au sermon, n'attaquait en face aucune des autorités constituées. Vues à distance, toutes ces pièces de théâtre, réputées si hardies, paraissent bien ternes, bien fades. Rien n'est plus mort et enterré, à l'heure qu'il est, que les draines de Diderot et les tragédies de Voltaire. Ce n'est qu'un tas d'armes hors d'usage, comparables à ces brassées de fusils à piston qu'on trouve dans les boutiques de bric-à-brac.
Avec ce diable de Beaumarchais tout change. Son Figaro, comme agent de destruction, est absolument moderne; c'est de la dynamite littéraire, et voici de quoi faire sauter en l'air la vieille société. Jusque-là, comme dit spirituellement Saint-Marc Girardin, les philosophes semblaient avoir écrit des lettres, sans oser y mettre l'adresse : Beaumarchais s'en chargea. Plus de généralités, plus d'aphorismes, plus de sen-^ siblerie, plus de vertueuses tartines; mais des mots qui vont droit au but comme des balles, mais des épi-r grammes qui sifflent et qui tuent, comme des flèches empoisonnées. Quelle grêle de traits acérés et mor-* telsl Le bataillon carré des privilèges et des abus est troué, du premier coup, par ce paquet de mitraille.
Applaudis, vieux monde qui vas crouler! Éclatez de
3o6 FRANÇOIS COPPÉE
rire, gens de Tancien régime, devant le miroir que Tauteur comique présente à votre grimace 1 Laissezvous entraîner par le vent d'imprudence et de folie qui vous emporte, feuilles sèches du vieil arbre de la France monarchique I Seul, ou à peu près seul, le lourd bon sens du pesant Louis XVI s'inquiète. Il défend la pièce ; mais la coterie de la reine, mais les Vaudreuii et les Polienac l'emporteront. « Il faudrait détruire la Bastille, s écrie le roi dans un accès de colère prophétique, avant de permettre celaî » Eh bieni on la jouera, la dangereuse comédie, comme on la démolira, la massive et antique Bastille; et ils s'écraseront tous pour entrer à la « première, » et la comtesse Almaviva y acceptera une place entre deux filles d'opéra; et le comte se collettera avec les portiers du théâtre; et l'abbé Bazile et le président Bri- . d'oison se feront étouffer au parterre. Pirouettez légèrement, gentilshommes et belles dames, en répétant le mot de Louis XV : « Après nous, le déluge 1 » Vous teindrez bientôt vos talons rouges dans la boue sanglante des échafauds. Ah ! vous vivez dans une époque exquise et délicate, dans l'apaisement d'une société à son crépuscule; vous goûtez délicieusement la douceur d'être. Patience ! Il va falloir que vous appreniez à bien mourir. Gentil page Chérubin, il faudra retrouver un des rubans dérobés à. ta belle marraine pour t'en faire une cocarde blanche et tomber en brave à la tête d'une bande de chouans ! Président Brid'oison, tâche de ne pas trop bégayer devant le tribunal révolutionnaire et de répondre d'une voix à peu près ferme aux questions de Fouquier-Tinville I Vous courrez le cachet dans les brouillards de Londres, dom Bazile, et vous donnerez des leçons de musique à des Rosines anglaises! Et toi, comte Almaviva, dresse-toi de toute ta taille et relève ta tête aristocratique, quand l'homme en bonnet à queue de renard, sa liste crasseuse à la main, fera retentir ton nom de condamné dans le préau de la Conciergerie! Et vous, hélas I belle comtesse, reconnaîtra-t-on votre pensive et charmante tête d'amoureuse, quand elle
passera dans les carrefours, au bout de la pique d'un massacreur, pâle sous ses cheveux sanglants?
Mais toutes ces horreurs, c'est pour demain, et vous ne les prévoyez guère. En attendant, amusez-vous I Riez de l'audacieux et malin Figaro I Protégez le spirituel et hardi faquin ! 11 vous écorchera bientôt plus profondément que vous ne pensez, le maudit barbier, et vous reconnaîtrez la lame de son rasoir, placée obliquement entre les deux montants de la guillotine !
Jamais nous n'avons pu assister à une représentation du Mariage de Figaro sans que toutes ces sinistres images s'évoquassent dans notre pensée. Nous ne pouvons pas oublier que cette gaieté est le prologue de la Terreur, que cette joyeuse folie s'achèvera en tragédie hideuse. D'autres s'enivreront sans souci à cette coupe de vin de Champagne ; pour nous, nous ne pouvons la boire sans garder dans la bouche le dégoût du verre de gros vin que les bourreaux de Septembre présentèrent, taché de leurs doigts rouges, à M"« de Sombreuil!
Le 27 avril prochain, il y aura cent ans qu'elle a eu lieu, cette fameuse première représentation du Mariage de Figaro, où des princes du sang mendièrent à Beaumarchais la faveur'd'un billet pour « lui servir de battoirs, » où des cordons bleus firent la queue avec des Savoyards, où des femmes de qualité s'enfermèrent dfès le matin dans les loges des actrices, y dînèrent et se mirent sous leur protection afin d'entrer les premières, où la salle fut prise d'assaut, la garde dispersée, où la porte et les grilles furent brisées, où la foule étouffa trois malheureux à l'ouverture des bureaux, où courut enfin, prise d'un afiblement sans exemple, toute une société qui se suicidait.
Les théâtres ne manqueront certainement pas de célébrer cet illustre anniversaire. On jouera, ce jour-là, à la Comédie-Française et à l'Odéon, avec une distribution d'élite, l'immortelle satire ; et Ton représentera des à-propos, on déclamera des vers de circonstancié. Mais, en fait de cérémonies, nous n'en imaginons
qu'une qui soit saisissante et philosophique. A la fin de la pièce et de son vaudeville, Brid'oison, rouge sous sa blanche perruque à marteau et s'appuyant sur sa longue baguette, chanterait le dernier couplet :
Oui, messieurs, la Co-omédie Que 1*011 juge en cè-et instant, Sauf erreur, nous pein-eint la vie Du bon peuple qui l'entend.
Qu'on l'opprime, il peste, il crie; Il s'agite en cent fa-açons :
Tout fini-it par des chansons.
Puis la toile du fond s'envolerait et Ton apercevrait la place de la Révolution, où le peuple en désordre autour de Téchafaud hurlerait la Carmagnole. Car c'est par cette chanson-là qu'a vraiment fini la Folle Journée!
Malgré tout, c'est un chef-d'œuvre, cette Folle Journée^ oh I bien impur, bien mélangé, mais un chefd'œuvre quand même. Le style seul, si plein et si aigu qu'il soit, offre à chaque instant prise à la critique. Il y a là du plat et du déclamatoire, du prétentieux et du trivial. Que de coq-à-l'âne, de jeux de mots^ de concetti ! N'importe, cette prose se grave dans la mémoire comme les meilleurs vers, ces phrases font proverbe à tout coup. Avec*tant de recherche, de mauvais goût, de défauts de toutes sortes, Beaumarchais est un écrivain original, un écrivain de génie.
Ce qui est prodigieux, c'est ce type de Figaro. Jamais création, toute de fantaisie, n'a eu en même temps plus de réalité. On croit que l'auteur a connu toute sa vie, et très intimement, cet étonnant drôle, dont l'esprit est éblouissant comme son habit pailleté. Il y a un mot, fort à la mode aujourd'hui, bien que peu correct, le mot « vécu, » dont il faut se servir ici. Beaumarchais semble avoir « vécu » ce personnage de Figaro. Figaro, c'est Beaumarchais lui-même.
Mais nous nous surprenons à répéter ce que tout le monde sait, que le Mariage de Figaro est un chefd'œuvre. Ajoutons, ce qui est moins admis, que ce chef-d'œuvre a été très funeste pour notre théâtre
national. De quel fatal exemple n'ont pas été pour les auteurs dramatiques cet arc de Beaumarchais, d'embrouiller et de débrouiller le peloton de ficelles de rintrigue, son goût pour les travestissements, les erreurs, les quiproquos ? Depuis lors, le public n'a plus su se passer de combinaisons et de complications dans une pièce de théâtre, et c'en a été fini à jamais de la comédie simple et pure des anciens maîtres. Molière — l'éternel modèle — s'était bien vite dégagé de toutes les extravagances italiennes et espagnoles, pour arriver à la comédie psychologique, tirant tout son intérêt de l'étude des caractères. Le terrain qu'il avait conquis, en allant de rÈtourdi au Misanthrope^ — terrain sur lequel s'étaient tenus ses successeurs, surtout le charmant analyste Marivaux, — a été perdu en un jour par le succès du Mariage de Figaro. On est revenu au théâtre mécanique, au théâtre à surprises. La comédie de Beaumarchais a été prise pour drapeau par la nouvelle école. Scribe vient de là, lui et son peuple d'automates; et tous les auteurs actuels viennent de Scribe et se font gloire d'être appelés de bons charpentiers. De tous les maux qu'a causés le Mariage de Figaro^ celui-là n'est pas le moindre.
Le fond de la critique dramatique, qu'il s'agisse d'une œuvre classique ou d'une œuvre romantique, est épuisé, et les restes n'en sont guère plus bons qu'à servir de thème à variations. Avouez que celles-ci ne sont ni d'une verve médiocre, ni d'un gauche doigté.
Si nous prenons le critique à l'épreuve, au piège de ses opinions sur le théâtre contemporain, nous ne le trouvons ni d'une moindre franchise ni d'une moins alerte finesse. Voici des notes sur Alexandre Dumas père et son théâtre, avec ses qualités et ses défauts, qui sont d'une saveur piquante :
Il se produit depuis quelque temps un grand mouvement de l'opinion autour du souvenir d'Alexandre Dumas père. Son théâtre, resté un peu dans l'ombre dans les quinze ou vingt dernières années, est repris avec beaucoup de faveur sur les principales scènes parisiennes ; l'Odéon n'a guère eu, cet hiver, de meilleures soirées que celles de Charles VU chez ses grands vassaux ; la Gaîté, qui, à défaut d'un ouvrage nouveau qui puisse tenir l'affiche, passe en revue tout le vieux répertoire du drame, n'a réalisé de sérieux bénéfices qu'avec l'antique Tour de Nesle; et voici que lés Demoiselles de Salnt-Cyr viennent de ressusciter avec éclat à la Comédie-Française.
Que n'est-il là,. le pauvre grand homme, mort beaucoup trop tôt, le joyeux et glorieux esprit disparu au moment même où la France venait de perdre pour longtemps toute joie et toute gloire ; que n'est-il là pour voir qu'on lui rend justice, pour prendre sa revanche de l'inique abandon où les théâtres le laissèrent vers la fin de sa vie ? Souvenez-vous du Dumas àcs derniers jours, ne parvenant plus à faire jouer ses pièces que par des acteurs de hasard sur des planches d'occasion, donnant sa Madame de Chamblay à la salle Ventadour, en été, et ses Gardes forestiers au Théâtre- Parisien, tout là -bas, plus loin que la Bastille, presque dans la banlieue.
Le public, en revenant avec une préférence marquée aux œuvres du plus puissant dramaturge des temps modernes, fait une sorte d'amende honorable, et cette réparation est de nature à réjouir tous les amis des lettres.
D'ailleurs, la mémoire d'Alexandre Dumas va recevoir une autre marque d'honneur ; la statue de l'auteur des Trots Mousquetaires se dressera bientôt sur une des places publiques de Paris; elle y est même déjà installée, sous le voile qu'enlèvera une main officielle, le jour de l'inauguration ; et la bonne et large face du grand mulâtre apparaîtra à tous les yeux, presque vivante, coulée dans le bronze qui rappellera son teint basané.
A la bonne heure! voilà une statue méritée, et aussi longtemps que durera la langue française, tous ceux qui passeront devant ce monument le salueront d'un sourire reconnaissant, en se souvenant de bien des heures distraites et amusées ; car tout le monde, absolument tout le monde, a lu Alexandre Dumas, et l'on peut lui appliquer le mot de Sainte-Beuve sur Molière : « Quiconque sait lire est un lecteur de plus pour lui. »
Par ce temps de statuomanie qui court, par ce temps où l'on galvaude l'airain à un tas d'hommes politiques, tous plus ou moins médiocres et plus ou moins funestes, cela réjouit de voir un personnage de bronze qui n'a fait de mal à personne, qui a fait plaisir à tout le monde, au contraire, et dont la popularité n'a rien coûté au pays ; cela repose un peu des bonshommes officiels, de toutes les redingotes parlementaires, de tous les pantalons ministériels, du toupet de Thiers, et des favoris de Ledru-Rollin, coulés dans le métal éternel.
On fait donc bien de donner à Alexandre Dumas cette consécration suprême, ce brevet d'immortalité. Parmi les hommes de la génération de 18^0, il possède une gloire qui, si elle n'est pas la plus haute, est la plus répandue, une gloire, on peut le dire, universelle. A ce titre, il est juste qu'un des premiers, parmi ses contemporains, il obtienne l'honneur du piédestal.
A l'heure de cette apothéose, le critique doit oublier que, dans sa hâte de produire, Dumas n'eut pas le constant souci de la forme et du style, qui est le devoir et à la fois la joie et la douleur du véritable artiste; il ne doit pas se souvenir non plus que la vie tout entière d'un homme, ayant même renoncé au repos et au sommeil, n'aurait pas fourni le temps matériel d'écrire ces centaines de volumes de roman et de théâtre qui constituent l'œuvre de Dumas. Cet abus de la collaboration, — le grand vice de la production moderne, de ce temps où la littérature est devenue une profession, un moyen d'existence, —
c'est pourtant là le point faible de cette renommée. Comment? On vient d'applaudir cette tirade de beaux vers dans Charles K//, et elle est de Gérard de Nerval ! Quoi! on admire la couleur historique des Mousque^ taires et de la Reine Margot^ et c'est Auguste Maquet qui a donné tous les documents, dépouillé les mémoires de l'époque, fait tout le travail préparatoire. Bah ! il ne faut penser qu'à une chose, c'est que tout ce que Dumas a signé a bien le cachet, le caractère de Dumas ; c'est qu'aucun de ses collaborateurs, travaillant seul, n'a rien écrit qui eût la même valeur, la même originalité. Dumas, prodigieux et infatigable créateur, peut se comparer à Rubens qui, dans ses portraits, ne peignait que la tête et les mains et laissait faire le reste à ses élèves ; à Rubens qui, dans ses grands tableaux, n'a souvent esquissé que la composition d'ensemble, exécuté que les parties principales, abandonnant tout l'accessoire aux artistes sous ses ordres, confiant un personnage à Van Dyck, un autre à Téniers, les fleurs au Jésuite d'Anvers, les animaux à Snyders, et, malgré tout, faisant toujours un Rubens.
Rappelez-vous encore le beau chapitre à'Ascanio où Benvenuto Cellini, pour achever la fontfe de son Persée^ prend et jette dans la fournaise tout le métal, précieux ou non, qui lui tombe sous la main. Benvenuto, c'est Dumas; et voulez-vous de cela une preuve de plus ? Il paraît qu* Ascanio est de Paul Meurice.
Au dire de Pline, il y a du cuivre, de l'or et de l'argent dans l'airain de Corinthe. Il peut bien y avoir un peu de Meurice et de Maquet dans la statue d'Alexandre Dumas.
L'essentiel, c'est qu'en lisant ce nom sur le socle, tous les passants souriront avec sympathie. Les naïfs, les gens du peuple se souviendront des longues veilles, charmées par les improvisations sans fin des Bohémiens de Taris ou de Monte-Cristo ; et les raffinés euxmêmes, ceux pour qui la forme prime le fond et qui ne goûtent que les livres d'artistes, se rappelleront
certaines longues heures de fatigue, de tristesse, de convalescence, où, redevenus enfants,' ils n'ont pu tuer le temps qu'en s'oubliant dans ces fantasques récits de conteur arabe.
Entre tant de mérites, Alexandre Dumas en a un, bien à lui, sur lequel nous voulons insister : il a appris rhistoire au peuple. L'histoire arrangée, faussée, diront les pédants. Et nous prévoyons les quolibets. Les grisettes sont persuadées qu'Athos était sous Téchafaud de Charles I^^ et que le roi confiait au mousquetaire ses dernières volontés, en lui disant Remember entre les planches; vous n'ôterez pas de l'esprit des faubouriens que c'est d'Artagnan qui a rétabli les Stuart sur le trône en enlevant Monk dans un tonneau. Qu'importe > Sans les folles imaginations de Dumas, faubouriens et grisettes ne connaîtraient ni Charles I®*^, ni Monk, ni rien de ce morceau d'histoire d'Angleterre,
Un exemple, entre mille, qui prouve que Dumas a été pour le petit monde un maître d'histoire.
S'il est un roi de France inconnu, obscur, perdu dans la nuit des temps, c'est assurément le bon Louis X, dit le Hutin; il n'a régné que deux ans, et sans grand éclat. Interrogez sur son compte le meilleur élève des écoles primaires; tout au plus, nous le parierions, l'enfant vous dira que Louis X est le fils et le successeur de Philippe-le-Bel. Mais, un peu plus tard, si le gamin est allé, pour ses quinze sous, au poulailler de la Gaîté, il saura sur cette époque une foule de renseignements : que Louis X avait une femme nommée Marguerite de Bourgogne ; que cette Marguerite était fille du duc Robert; qu'il y avait donc un duché, des ducs de Bourgogne; qu'un intendant des finances du. nom d'Enguerrand de Marigny fut exécuté alors à Montfaucon, etc., etc. Et vous serez bien forcé de reconnaître que, grâce à la Tour de Nesle, ce Louis X, ce roi quelconque, est aussi connu du peuple que le bon Henri IV, si célèbre par la poule au pot et la statue équestre du Pont-Neuf.
Nous savons bien les objections qu'on va nous faire. Le gamin qui aura vu jouer la Tour de N^j/^ s'imaginera
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dote dialoguée. Et puis — il hut être franc — on n'était pas difficile, en 1843, en matière de couleur locale, et il faut oublier son Saint-Simon quand on Ht la pièce de Dumas. Comme vérité historique^ elle n'est pas supérieure au Verre (Peau, de Scribe, où il n'y en a guère.
Elle doit faire quand même, elle a fair, — nous assure-t-on, — beaucoup d'effet à la représentation; et nous n'en sommes pas étonné, les Demoiselles de Saint'Cyr étant, au point de vue spécial de la ^cture théâtrale, un chef-d'œuvre.
François Coppée ne se croit pas quitte envers Dumas^ aux bienfaisants récits qui guérissent Tennui pour lequel il n*est pas d'autre remède, et qui ont mérité ïex-voto reconnaissant de tant de convalescences charmées. Il trouve, avec la reprise de Henri in et sa cour y le moyen de payer encore sa dette au grand conteur, au grand amuseur^ au grand charmeur, et comme le public parisien, qui l'applaudit tour à tour sur la plupart de ses théâtres, il ajoute un bouquet à ce regain d'admiration et de popularité qui reverdit et refleurit une mémoire trop oubliée.
Il y a quinze jours, à propos des Demoiselles de Saint- Cyr, nous constations le regain de succès obtenu, depuis quelque temps, par le franc et superbe théâtre d'Alexandre Dumas père. Nous trouvons une preuve nouvelle de ce que nous disions alors dans l'enthousiaste accueil que le public de la Gaîté vient de faire à la reprise de Henri III et sa cour.
Rien de plus touchant que les débuts dans la vie de ce bon et brave grand homme qui a nom Alexandre Dumas. Ce jeune garçon qui doit à sa belle écriture plus encore qu'aux glorieux services de son père la modeste place qu'il occupe dans les bureaux du duc d'Orléans, et qui vit, lui et sa maman, dans une étroite
médiocrité, de son chétif traitement d'expéditionnaire^ est un type plein de pénétrante et intime poésie. On imagine aisément l'humble intérieur du grand fils et de la vieille mère, et la lampe de famille qui reste allu? mée si tard et dont le doux rayonnement éclaire chaque soir quelques nouvelles pages du chef-d'œuvre inédit. Bientôt viendra le srand jour^ l'inoubliable soirée du 1 1 février 1839, ou, en quelaues heures, le nom d'Alexandre Dumas sera illustre a jamais; mais nous nous arrêtons, avec une sympathie tout particufièrement émue, devant la physionomie de l'auteur d'Henri /// à la veille de cette date glorieuse, car il représente, à cette heure précise, ce qu'il y a de plus poétique au monde : le génie pauvre et obscur.
S'il y eut jamais justice à ce qu'un ouvrage donnât à son auteur la gloire en un seul jour, ce fut bien pour ce drame, dans lequel, par un coup d'essai à la Rodrigue, Dumas fit éclater dans toute sa puissance son admirable tempérament d'auteur dramatique. Simplicité et clarté parfaites de l'action, gradation constante de l'intérêt, agencement logique et ingénieux des scènes, dessin ferme et net des caractères, couleur locale juste et sans inutiles détails, style courant, agile, plein de vie, toutes les qualités du vrai dramaturge sont réunies et poussées au suprême degré dans cette pièce, la seconde que Dumas ait écrite, la première qu'il ait fait jouer et qui doit être considérée, puisque son apparition a précédé celle d'Hernanij comme le lever du soleil romantique.
Mais nous n'avons pas besoin d'insister sur les mérites supérieurs d'Henri lll et sa cour. L'œuvre est consacrée par plus d'un demi-siècle de succès. Toutes les reprises qui en ont été faites ont réussi avec éclat, et la dernière sera, croyons-nous, aussi fructueusç qu'elle est honorable pour le théâtre de la Gaîté et U direction de M, Larochelle.
Une observation que nous avions déjà faite autrefois, en lisant le drame, nous est revenue à l'esprit, d'une façon bien plus frappante, en le voyant représenter. C'est que le quatrième acte des Huguenots, si vanté et
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3ui permet aux admirateurs de Scribe de tels accès 'enthousiasme, n'est qu'une imitation, nous dirions presque un « démarquage » du cinquième acte de Henri IIL Dans l'opéra de Scribe, Valentine veut retenir Raoul; dans le drame de Dumas, la duchesse de Guise supplie Saint-Mégrin de fuir. La situation est donc retournée, mais c'est bien la même; car, pour retenir Raoul ou pour faire fuir Saint-Mégrin, Valentine et la duchesse de Guise se servent d'un moyen pareil : l'aveu de leur amour. On exalte donc un peu trop Scribe à propos du duo que la musique de Meyerbeer a rendu immortel. Rendons, en passant, à Dumas ce qui appartient à Dumas.
Voici maintenant, à propos de la reprise de éMarie Stuart, une chaude et vibrante esquisse du public artistique des soirées populaires de rOdéon, puis un fin et spirituel portrait du grave et solennel auteur de la dernière des tragédies mixtes et d une des meilleures ou des moins mauvaises, suivant les goûts.
Ces soirées populaires de l'Odéon sont vraiment très intéressantes, et elles le sont autant par les pièces qu'on y joue que par le public qui y assiste. Rien que des jeunes gens, ou à peu près. Beaucoup d'étudiants et une foule d'élèves du Conservatoire, accourus pour applaudir les débutants qui étaient hier leurs camarades de classe; tout un petit monde remuant, bruyant, enthousiaste, — très amusant à voir et à observer. Dans cette rangée de fauteuils d'orchestre, cinq ou six jeunes premiers de l'avenir ont pris place, s'etant fait déjà des têtes de comédiens et ayant soigneusement rasé leurs six poils de barbe; pour un peu, ils se seraient mis au menton du bleu de blanchisseuse. Dans ce coin du balcon, un groupe de futures coquettes et de soubrettes en herbe,— ^toilettes fraîches, chapeaux extravagants, — est éveillé comme une poignée de souris. A la bonne heure, voilà une salle où
cela fait plaisir de promener le double canon de sa jumelle. Toute cette jeunesse, qui a des roses sur les joues et des étoiles dans les yeux, nous change et nous repose un peu du fameux « Tout-Paris des premières, » de cette redoutable assemblée de visages livides et d'esprits dégoûtés, de qui dépend la destinée de toute œuvre nouvelle et qui ont la mine tout à fait convenable pour porter aux nues une ineptie et pour siffler un chef-d'œuvre.
A son public jeune, ardent, naïf, dont le seul aspect réchauffe le cœur, TOdéon a offert, lundi dernier, la reprise de Marie Stuart et les débuts, dans les célèbres rôles de la reine d*Écosse et de la reine d'Angleterre, de M"^« Caristie Martel et Lefebvre, les deux tragédiennes couronnées au concours du mois de juillet.
« Il faut une tragédie pour le peuple, x> dit assez drôlement le général du Monde où l'on s'ennuie. Rien n'est plus vrai, et le public français conservera toujours un vieux fonds de respect invétéré pour le genre tragique. Il est sacré à ses yeux, même si Ton prend ce mot dans le sens que lui donnait Voltaire en raillant les vers de Lefranc de Pompignan :
Sacrés ils sont, car personne n'y touche.
Ce goût quasi religieux est singulier. Corneille et Racine ayant fait fort peu de petits, mais il existe. Au Parisien le plus sceptique, tout disposé à « blaguer » Dieu, la famille et la propriété, un poète tragique fait l'effet d'un personnage mystérieux et sacerdotal, d'une sorte d'hiérophante. De nos jours, bien que ce sentiment s'affaiblisse, il a encore mis une auréole au front de M. Henri de Bornier, Moins récemment, Viennet aussi en profita, et Ton ne trouva pas trop ridicule qu'il fût académicien.
Mais, au commencement du siècle et jusque dans les dernières années de la Restauration, on crut à la tragédie comme à un dogme. Tout mortel capable d'édifier cinq actes en vers pauvrement rimes, célébrant les augustes infortunes d'une personne royale,
était alors considéré comme un être d^essence supérieure. « Si Corneille eût vécu sous mon règne, s'écriait Napoléon, ivre de tragédie comme tous ses contemporains, je l'aurais fait prince! » Et, n'ayant point de Corneille, il criblait de faveurs, de pensions et de ruban rouge le piètre sire Luce de Lancival.
M. Lebrun, — qu'il ne faut pas confondre avec Lebrun, duc de Plaisance, traducteur de l'Iliade et de la Jérusalem délivrée^ ni avec Écouchard Le Brun, alors surnommé le Tindare français et dont il restera tout au plus quelques épigramraes, — M. Lebrun, l'auteur de Marie Stuart^ arriva donc au bon moment, à l'époque où la tragédie était encore un article de foi. Sa pièce, qui n'est pourtant qu'une copie affaiblie de l'ouvrage de Schiller, eut un succès prodigieux, et lui, homme habile, sut fort bien monnayer la couronne de laurier d'or que lui avait décernée un jour l'engouement du public. 11 ne devint pas classique, mais il devint officiel. Il fut directeur de l'Imprimerie nationale, pair de France, puis sénateur, académicien, grand officier de la Légion d'honneur. Heureux âge que celui où la tragédie menait aussi loin !
Avant la guerre, nous avons quelquefois rencontré dans le monde M. Lebrun, alors très âgé déjà. C'était un vieillard maigre et vigoureux, au visage sanguin sous de beaux cheveux blancs. 11 portait avec élégance son habit noir et il avait un aspect général extrêmement distingué, presque aristocratique. Ses manières courtoises et bienveillantes, avec un peu de hauteur, la correction de sa tenue, le prestige de son ancienne gJoire que personne n'avait la curiosité d'aller conr trôler, sa cravate blanche, sa vieillesse, sa plaque d'argent sous le revers du frac, tout cela lui composait une physionomie assez imposante et majestueuse, quand il s'asseyait à la droite de la maîtresse de la .maison, dans les dîners en ville.
Il parlait modérément, avec tact et esprit, et l'on découvrait dans ses opinions ce fond de médiocrité qui est dans tous les gens de son école. Nous lui avons un jour entendu dire que jadis, quand il faisait des vers,
— depuis longtemps il ne travaillait plus, — il ne trouvait jamais mieux « Tinspiration » qu'en se promenant dans une longue avenue plantée d'arbres. Le procédé nous paraît bon, en effet, pour composer des hexamètres selon l'ancienne mode. Rien ne ressemble à une tragédie comme un jardin de Le Nôtre.
Est-il besoin de dire que M. Lebrun rappelait volontiers le souvenir de sa Marie Stuart et du fameux cri de Talma, imitant' le bruit du coup de hache, dans le monologue du cinquième acte. M. Lebrun n'était pas ingrat pour la pièce à laquelle il devait sa fortune, et il l'aimait si violemment qu'il ne se souvenait plus qu'il en était seulement le père adoptif.
Lorsque M™^ Ristori joua Maria Stuarda aux Italiens, on mena M. Lebrun voir la tragédienne. Dès les premières scènes, il donna des signes d'impatience et de mécontentement, et, à la première chute du rideau, quand on lui demanda la cause de son irritation :
— Mais c'est ma pièce qu'on joue là I s'écria-t-il tout en colère. Ces gueux d'Italiens m'ont volé ma pièce 1
Le poète avait absolument oublié — et de très bonne foi — l'existence du drame de Schiller.
Malgré le respect que nous devons à la mémoire d'un galant homme, il nous faut bien déclarer aujourd'hui, après avoir entendu la tragédie de M. Lebrun, que c'est Schiller qui est le véritable auteur de Marie Stuart, A Schiller reviennent de droit, la composition générale de l'œuvre, qui est magistrale, les situations qui sont très fortes et très dramatiques, les caractères qui sont tracés avec autant de relief que de vérité. A M, Lebrun, hélas I appartient seulement la formedesaAf^nV Stuart, et cette forme est pitoyable. C'est la forme classique amenée, à force d'imitations, au dernier degré de l'anémie et de l'épuisement. Ces alexandrins plats, monotones, mal écrits et mal rimes, qu'à chaque instant l'inversion et la périphrase rendent inintelligibles, sont aux vers de Racine et de Corneille ce que sont aux marbres purs du musée des Antiques les moulages de plâtre baveux que des Piémontais exposent,
le soir, sur le parapet des quais. Un beau vers par-ci, par-là, sans doute; mais un beau vers selon la formule, un faux bon vers. Ce sublime-là pourrait s'enseigner en vingt-cinq leçons, comme la calligraphie ou la tenue des livres.
Mais la charpente du drame — du drame de Schiller, bien entendu, — est si solide, mais l'histoire de la captivité et de la mort de Marie Stuart est si pathétique et si touchante, qu'on finit^par ne plus penser au style de la pièce et qu'on se laisse gagner quand même par rémotion. Nous parlons ici des lettrés, car, pour le gros public, son indifférence en matière littéraire est complète. L'autre soir, à l'Odéon, la lutte des deux reines rivales a passionné l'assistance, et au dernier acte, — le meilleur du reste, même au point de vue de la forme, — au dernier acte, devant le spectacle de Marie marchant à la mort avec autant de courage que de religieuse résignation, il y avait des larmes dans bien des yeux. Puissance du chef-d'œuvre I Même travesti, il est reconnaissable; et sous la laide peau d'âne de la rhétorique, éclate, malgré tout, la radieuse beauté de la poésie.
Nous avons vu, dans Coppée, le critique dramatique aux prises avec le répertoire classique, le répertoire moderne. S agit-il maintenant du répertoire contemporain? Il trouvera moyen, à propos de Toujours! comédie en un acte, de M. Charles de Courcy, représentée à la Comédie-Française en juin 1883, de glisser un agréable couplet de poète moraliste, ou à propos de cAutour du mariage ^ coniédie en cinq actes, par M. Gyp et Hector Crémieux (22 octobre 1885), dédire son mot sur le genre Vie parisienne.
Voici ce passage charmant du compte rendu de Toujours I la pièce de M. de Courcy.
QUATRE ANS DE FEUILLETON p]
Amants, amants, éternelles dupes du désir, méfiezvous du mot : Toujours I
Eh bien, noni Ne vous en méfiez pas, et quand il vous montera aux lèvres, dans les heures délicieuses, dites-le sans fausse honte et ne songez pas aux ironies, plus ou moins spirituelles, des faiseurs de comédies. Ils passent leur temps à railler l'amour, ses exquises illusions, ses doux mensonges; mais c'est bien du temps perdu, et les vaudevilles, pas plus que les moines, ne sont des raisons. Le mot toujours est le fond de la langue amoureuse, et les deux bouchas qui vont se confondre en un baiser seraient sans excuse si elles ne le prononçaient pas. Dans le « déduict, » comme disaient nos aïeux, il n'y a que les libertins qui soient muets.
Avec (Autour du mariage^ Coppée donne nettement son avis, comme on va le voir, sur le journalisme épicé et le thékivQ faisandé :
Nous ne recherchons pas le journal la Vie Parisienne ; mais, quand il nous tombe par hasard sous la main, nous y jetons volontiers un coup d*œil.
Il s'est publié là quelques excellentes choses. Taine y a donné son curieux TZ/ow^j Graindorge; Dfoz, Halévy, d'autres encore, y ont signé de courtes et légères compositions qui sont, dans leur espèce, de petits chefs-d'œuvre. Aujourd'hui, il se fait toujours, dans ce journal, une grande dépense de talent et d'esprit. Talent dépravé, esprit cynique. N'importe, c'est toujours de l'esprit et du talent; et, quand nous les rencontrons, nous leur tirons notre chapeau. Le malheur, c'est que, malgré sa religion du « chic » et ses grandes prétentions aristocratiques, l'endroit est mal famé, et mérite de l'être. On respire, en feuilletant la Vie Parisienne, une atmosphère malsaine. Ainsi, les narines d'un homme délicat sont offensées par la bouffée de gros parfums et de poudre de riz qui s'échappe d'un mauvais lieu. Nous ne sommes pas plus bégueule qu'il ne faut. Si la Vie Parisienne n'était destinée qu'à traîner dans quelques boudoirs de cocotte et sur les canapés
de cuir des clubs, il n'y aurait pas grand mal. Mais il paraît que cette gazette de la « haute vie » est lue et très lue par les femmes du monde, et, ce qui est plus •grave , qu'elle est en partie rédigée par plusieurs d'entre elles. Or, il n'y a pas à dire le contraire, certains articles de la Vie Parisienne, certains dessins surtout, — citons la scandaleuse planche des Asperges^ — sont de la simple pornographie, de l'obscénité toute pure; et les autres dessins, et les autres articles, ont tous ou presque tous un fond d'indécence. Y a-t-il vraiment beaucoup de gens comme il faut qui lisent la Vie Parisienne y et surtout ressemblent-ils aux gens comme il faut, dépeints dans la Vie Parisienne? Ont-ils cette constante préoccupation du libertinage mondain, de la polissonnerie élégante? Ce serait tant pis, et cent fois tant pis; et. la Vie Parisienne deviendrait alors un des microbes les plus inquiétants à observer dans la décomposition de la société française.
Quoi qu'il en soit, la série d'articles signés : Gyp et intitulés Autour du mariage, qui a paru récemment et avec un très vif succès dans le journal de M. Marcelin, était bien faite pour ajouter à son mauvais renom. Il y a quelque observation et quelque esprit mais encore plus de scandaleuse audace, dans Thistoire des frasques et aventures de Paulette d'Alaly, sorte de Froufrou perverse et du plus mauvais ton. Ce qu'il est impossible de chercher là, par exemple, c'est un sujet de pièce, ce sont des caractères de comédie.
M. Hector Crémieux est cependant tombé dans cette erreur, — ce qui nous étonne de la part d'un vieil auteur dramatique comme lui, — et il a extrait du livre de Gyp un long et insipide vaudeville.
Personne ne reconnaîtra la Paulette de la Vie Parisienne dans la Paulette du Gymnase, qui, comme l'autre, est coquette et mal élevée sans doute, mais au fond bien naïve, puisque, après de nombreuses « flirtations » qui ne vont jamais jusqu'aux choses essentielles, elle s'aperçoit, pro//p«^or/ qu'elle aime son mari. Et pourquoi? Nous vous le donnons en mille. Pourquoi ? Parce qu'il lui a fait des vers. C'est ainsi qu'un habile homme
QUATRE ANS DE FEUILLETON 32f
tempère du Crébillon fils par du Berquin et compose une immangeable cuisine où il assaisonne le fromage à la crème au poivre de Cayenne.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans Autour du mariage y ce sont les réclames, à peine dissimulées^ qui y sont introduites. Réclame pour le couturier Félix, appelé dans la pièce M. Lheureux; pour M"*® Rodrigue, désignée sous le nom de M"»® Chimène. H y a là une idée : le théâtre-annonce. Dans la prochaine pièce du Gymnase, nous entendrons probablement ce bout de dialogue entre deux jeunes premiers : — «Peste! mon cher, comme te voilà mis! — C'est bien simple... Un complet à 39 francs de la Maison du Pont-Neuf, — Et ce superbe chapeau? — Six francs... A t Hérissé. » Et soudain, entrant par la porte du fond, le patron de l'établissement des 30,000 Paletots descendra devant le trou du souffleur, en s' écriant joyeusement : — « J'ai donc enfin fait faillite I »
Il est impossible aujourd'hui, à un critique dramatique, de ne pas intervenir pour dire son avis dans la grande querelle contemporaine du naturalisme et de Vidéalisme dans le roman et au théâtre. Coppée n'a pas éludé l'occasion perfide de la profession de foi sur ces deux points, fournie tour à tour par un %oman Tarisietiy de M. Octave Feuillet, au Gymnase, et de Toi- "Bouille à l'Ambigu.
Nous voudrions pouvoir citer quelques pages de ce feuilleton d'analyse à l'emporte-pièce, où pétillent, à côté des traits que fournit la pièce elle-même, beaucoup de traits personnels que le critique emprunte à son observation. Nous ne pouvons malheureusement, faute de place, en reproduire que la conclusion, c'est-à-dire le jugement sur l'auteur et son genre.
C'est un roman. — Pardieu, ouï, c'est un romani et Taffiche vous a prévenus.
Certes, il y a là des défauts^ et qui sautent aux yeux: pas d'unité dans le plan, dans Faction; des événements bien arbitraires; le même récit trois fois répété inutilement; d'autres fautes encore. Maigre toutes ces judicieuses critiques, la pièce est d'un intérêt poignant et vous emporte, du lever de la toile au dénouement, dans un irrésistible courant d'émotions.
Nous ne boudons pas contre notre plaisir et nous applaudissons des deux mains avec tout le public d'ailleurs, qui a fait au Roman Parisien un succès éclatant, complet.
Que si Ton nous demande d'analyser notre sympathie pour le talent de M. Octave Feuillet en général et particulièrement pour son dernier ouvrage, il nous sera facile de répondre. Nous reconnaissons chez M. Feuillet cette façon supérieure et délicate de sentir, de penser, d'écrire ces nuances dans la sensibilité, cette aristocratie dans le style qui constituent le maître, le poète. D'autres, mieux que lui peut-être, sauront enchevêtrer une intrigue, tortiller un dialogue, faire éclater la mousqueterie des mots à effet, habiller une banalité en paradoxe ou farder une idée fausse, — lâchons le gros mot, — « faire du théâtre ; » mais ce tact dans le sentiment, cette élégance d'expression, cette fleur de pensée, enfin cette vertu si rare aujourd'hui : n'être jamais commun, — c'est à lui, bien à lui, — et, si nous songeons à la brutalité du théâtre contemporain, nous avons presque envie d'ajouter : c'est à lui seul.
A Tot-'Bouille maintenant. François Coppée a le goût trop libre et trop hardi, il est trop de son temps pour ne pas faire du talent puissant, mais grossier, de M. Zola, le cas qu'il mérite. Il admire donc très sincèrement le romancier et le peintre dans M. Zola. Mais il puise dans
cette admiration même le droit de lui dire la vérité, et il en remplit le devoir avec une cordiale franchise.
Nos pères, gens économes, avaient des tailleurs à façon, à qui le client apportait une pièce de drap et qui lui rendaient un habillement complet: habit, veste et culotte. Ces modestes habitudes ne sont pas encore tout à fait perdues, et, dans le vestibule des maisons de faubourg, il est assez fréquent de voir un écriteau, sur lequel on lit ces mots : « Le concierge est tailleur. »
M. William Busnach exerce, dans la littérature contemporaine, cette humble profession de tailleur à façon. On lui confie un roman et il vous rend une pièce de théâtre. Très rarement, il fournit TétofFe luimême et s'élève jusqu'au grand art des Laurent Richard et des Dusautoy. Il s'est taillé cependant quelques pantalons originaux et, sans jouer sur le mot, quelques vestes personnelles; mais, en général, il se contente de couper ses mélodrames dans la grossière cheviotte de M. Alexis Bouvier ou dans le solide elbeuf de M. Emile Zola. Parfois, il a été assez heureux. L'assommoir^ par lui mis en drame, quoique ne rappelant que d'assez loin le chef-d'œuvre du maître naturaliste, était un ouvrage passablement fabriqué. Ce fut un gros succès ou — pour revenir à notre comparaison — un vêtement « de fatigue, » comme on en vend chez les marchands d'habits pour les ou- 'vriers. M. Busnach avait taillé dans la légende de Coupeau et de Gervaise un « complet » de gros velours à côtes, pareil à ceux que portent les travailleurs sous la blouse et la cotte de toile bleue. Après trois cents ^ours de rude besogne, cette bonne marchandise était à peine usée.
Nous dirons tout à l'heure si, en s'accroupissant sur son établi et en promenant ses grands ciseaux dans la prose de Pot-Bouille^ le tailleur à façon William Busnach s'est acquitté congrûment de sa tâche; mais
d'abord parlons un peu du roman qui, tel qu'il est, vaut cent fois mieux que la pièce.
On connaît notre haute estime pour Emile Zola, Il y a chez lui un grand talent, une grande volonté, une grande force, trois choses que nous admirons et que nous respectons. Mais tout cela ne nous empêche pas d'être sincère. Pot-Bouille^ disons-le brutalement, est l'ouvrage le plus faible, le plus manqué, du père des Rougon-Macquart.
Voulant peindre la bourgeoisie parisienne, M. Emile Zola s'est servi de son procédé ordinaire, qui consiste à réunir tous ses personnages dans un même milieu et à donner à ce milieu, — dan^ Pot-Bouille, c'est une maison moderne à cinq étages, au centre de Paris, — une vie personnelle, à en faire une sorte d'être vivant et symbolique. C'est là une idée de poète, dont nous sommes loin de contester la grandeur. Appliquée à une étude sur le menu peuple, elle était excellente. Les familles populaires habitent en effet des ruches énormes, où chacune a son alvéole. On voisine beaucoup, on vit les portes ouvertes, dans ce petit monde-là. La maison de la rue de la Goutte-d'Or, dans rAssommoir^ avec son bourdonnement de commérages et sa trépidation d'usine, a donc pu devenir, grâce aux magiques descriptions du romancier j un être animé, une espèce de personne.
11 n'en pouvait être de même d'une maison bourgeoise. Nous en appelons à tous les Parisiens qui habitent dix années de suite un logement, sans savoir, les trois quarts du temps, le nom de leur voisin de . palier, Zola lui-même Ta bien senti; car, dans Pot- Bouille, ce n'est pas à la maison elle-même, c'est au seul escalier qu'il a prêté une âme et une physionomie. On a trop raillé certains détails de la description, sans cesse recommencée et comme obsédante, de ce fameux escalier; on s'est trop moqué de « l'honnêteté des acajous » et d'autres expressions un peu bizarres. Toute cette partie du livre est exécutée de main de grand ouvrier, et c'est avec une étonnante puissance de rendu que Zola reparle sans cesse du centre banal
de cette maison, de cet escalier tiède, confortable, inspirant le respect, dont toutes les portes sont fermées sur tant de vices et de hontes.
La grande erreur de l'auteur de Pot-Bouille^ -^erreur résultant de son procédé littéraire, — c'est d'avoir réuni arbitrairement dans la même demeure, c'est d'avoir fait voisiner ensemble des gens et des familles appartenant à des classes très distinctes de la bour* geoisie parisienne. C'est vraiment la trop mal connaître que de nous montrer un simple commis en nouveautés, un calicot, comme Octave Mouret, reçu chez le plus gourmé, chez le plus raide des justiciards, chez le magistrat Duveyrier I
Elle nous est familière,, à nous, cette bourgeoisie de Paris; nous en sommes, et nous savons qu'elle est divisée et classée comme les castes de l'Inde. Hâtonsnous de le dire, elle ne ressemble nullement à la caricature qu'en a faite Zola dans son livre. Elle est pleine de routines et de préjugés, soit; elle a des idées très étroites, d'accord ; mais elle est, pour la très grande majorité, honnête et pure. Attachée aux vieux usages, elle se préserve de la corruption moderne par sa sage médiocrité. Ses deux gros défauts sont l'amour du gain et le manque absolu d'idéal; mais on ne saurait nier ses qualités essentielles : l'honneur commercial, le respect des liens de famille et un grand fond de bonhomie. 11 existe sans doute des bourgeois dépravés comme ceux de Pot-Bouille; mais ce sont des exceptions, des monstruosités, et un roman sur la classe moyenne qui ne nous montre que de tels personnages est sans vérité et sans valeur, au point de vue humain comme au point de vue social.
Du reste, disons-le, en lisant Pot-Bouille, nous nous sommes souvent demandé où et comment l'auteur avait pu observer la société si mystérieuse, si renfermée, des petits bourgeois parisiens, lui qui n'en fait pas partie, lui qui n'est même pas né à Paris. Il se pique pourtant de peindre toujours devant le modèle, de faire toutes ses études d'après nature ; mais, cette fois, il aura beau dire, nous doutons de sa sincérité.
Car nous savons — ce qu'il semble ignorer dans son roman — combien il est difficile de pénétrer dans la plupart des familles bourgeoises, combien elles sont peu hospitalières, méfiantes devant les nouveaux visages. C'est même là un trait de caractère de la vieille bourgeoisie française. Nous connaissons — cela est dit très sérieusement — certaines salles à manger de gros commerçants où il serait plus malaisé d'être invité à manger la soupe et le bœuf que d'être admis dans une cour du Nord.
Et, précisément, cette porte que le bourgeois n'entr'ouvre qu'avec précaution pour les gens de son monde, — proches parents, amis très intimes et très sûrs, — il la ferme impitoyablement au nez de quiconque appartient ou touche aux lettres ou 9ux arts. Ces gens-là, aux yeux du bourgeois, sont des ennemis; et il n'a pas tout à fait tort de le croire. En tout cas, il les considère comme des irréguliers, comme des bohèmes, et il les évite; si l'un de ces êtres dangereux naît par hasard, dans sa famille, il l'en chasse.
Comment donc l'auteur des Rougon-Macquart a-t-il pu écrire une étude sur cette société close, sur ce monde inconnu ? Nous le soupçonnons, et c'est là le côté faible du système : avec des notes fournies par des amis, avec des renseignements recueillis à droite et à gauche; notes douteuses ou obscures, renseignements mal contrôlés, ou pas du tout.
Nous pouvons même raconter, à ce sujet, une assez amusante anecdote.
Un jour, nous rencontrons un jeune romancier de l'école, qui semblait fort irrité contre le Maître.
— Non, c'est décourageant! s'écria-t-il, quand nous l'eûmes questionné. On donne à Zola un personnage, il le défigure; on lui fournit un document, il l'altère... Ainsi, pour Pot-Bouille, je lui avais donné mon oncle, dont il a fait son Bachelard... Eh bien, il n'est pas reconnaissable 1
Sans insister sur le délicieux comique qu'il y a dans l'action dé « donner son oncle, » à titre de document
humain, recueillons ici un aveu. Emile Zola ne pou> vait pas prendre et n'a pas pris sur le vif la petite bourgeoisie; cette fois, lé naturaliste n'a pas travaillé d'après nature. Ainsi s'explique le manque de réalité des types de Pot-Bouille, ou du moins de la plupart de ces types.
Non que le livre soit sans mérite, bien entendu : Zola ne peut rien écrire où il n'y ait quelques pages magistrales. Mais, nous le répétons, il a manqué Pot- Bouille. II ne possédait pas bien son sujet, un des plus complexes et des plus difficiles qui soient, et il n'a mis que de la force et même de la brutalité, là où il aurait fallu des nuances.
Zola a d'ailleurs déjà pris sa revanche, et son dernier roman, le Bonheur des Dames, est un des meilleurs qui soient sortis de sa plume puissante. Ici, il était à son aise. Il avait sous les yeux le Louvre, le Bon Marché, le Printemps, tous les modèles qu'il pouvait désirer pour construire son monstrueux caravansérail de la mode. Aussi le livre fourmille de splendides descriptions ; le peintre d'énormes natures mortes qu'est Emile Zola s'en donne à cœur joie, s'amuse visiblement de son œuvre. Les personnages, eux aussi, qu'il a vus, observés, coudoyés, ont de la vie, et plusieurs de la grandeur. Octave Mouret, le calicot sublime, menant la ronde des femmes du monde et des bourgeoises, affolées de toilette, se dresse avec la iière allure du Génie de la Danse, de Carpeaux, entouré de ses bacchantes hystériques; et le vieux spécialiste Bouras, sculptant ses manches de parapluies dans son échoppe, seule restée debout dans l'îlot de maisons conquis par le grand magasin, a quelque chose de la stoïque impassibilité d'Archimède pendant le sac de Syracuse.
Nous nous attardons à causer de Pot-Bouille, roman, et nous n'en finissons pas d'arriver à Pot- Bouille, pièce; mais nous n'agissons pas ainsi sans dessein, car nous comptons être très laconique sur le nouveau spectacle de l'Ambigu, qui mérite peu qu'on s'y arrête. Avec Emile Zola, il est question de
littérature; avec M. William Busnach, il ne s'agit plus que de métier.
M. Busnach sait son métier, c'est clair; il le sait même trop, et nous n'en voulons pour preuve que les effets comiques, usés dans cent vaudevilles, dont il a émaillé son arrangement de Pot-Bouille, Il faut que le public soit, selon l'expression de Montaigne, une « bête d'habitude, » pour rire encore d'un mot quelconque répété vingt fois, d'une tasse de thé destinée à un personnage et bue par un autre, etc., etc. Mais M. Busnach connaît le public mieux que nous, lui sert ce qu'il aime, se met à sa hauteur, — et cela ne lui réussit pas trop mal, en vérité.
Sous ses heureuses mains, Pot-Bouille est devenue une grosse et lourde bouffonnerie. Du livre de Zola, où Ton trouve de la satire cruelle et de l'ironie noire, M. Busnach a tiré une farce à la Paul de Kock, avec des coins d'Henry Monnier. Mais il n'a guère imité que la trivialité du premier et la platitude du second, oubliant que Paul de Kock est toujours gai et Monnier profond quelquefois.
Une seule figure relève et ennoblit un peu la basse charge de M, Busnach : celle du pauvre Josserand, qui aime de tout son cœur ses deux filles, travaille nuit et jour pour qu'elles aillent au bal en robes fraîches, et meurt de découragement et de douleur quand elles sont déshonorées.
Ce travail de facture a réussi. Qu'importe^
Après les portraits d'auteurs, François Coppée, au hasard de roccasion^ n'a pas laissé de brosser de verve quelques portraits d'acteurs, ou, faute de mieux, quand le rôti du compte rendu manquait, de le remplacer par des histoires. C est ainsi que tour à tour la reprise du Crime de Faverne à la Porce-Saint-Martin lui a permis d'exhumer de ses souvenirs un croquis de Frederick Lemaître vieillissant, qui le ressuscite pour
les nôtres, et qu'il a tiré prétexte de la publication des ^Mémoires dtun chef de claque par Jules Lan, pour tracer une curieuse esquisse du monde des théâtres.
Voici d'abord son portrait de Frederick Lemaître réduit aux restes de la voix, aux ruines du visage encore illuminées des éclairs d'un œil que la mort seule a pu éteindre.
Quand nous avons lu sur l'affiche de la Porte-Saint- Martin qu'on allait reprendre le Crime de Faverne, nous nous sommes abandonné à nos souvenirs sur Frederick Lemaître.
Car nous l'avons vu, nous l'avons entendu, nous Tavons applaudi à nous peler la paume des mains, le grand . acteur, le Napoléon des planches. Certes, nous n'avons pu assister qu'à sa décadence, heureusement pour nous, qui ne sommes pas encore un vieux. Déjà l'édifice était en ruines, mais en ruines du plus magnifique aspect, de la plus grande tournure; le vieux cheval de sang était couronné des deux genoux, mais quand il sentait Téperon, il partait encore d'un furieux galop. Songez donc, nous parlons d'il y a vingt-trois ans, lorsque Frederick reprit à TAmbigu, — nous ne savons plus au juste sous quelle direction, mais il nous semble que c'était celle de Chilly, — toute une série de ses rôles à grand succès : Trente ans ou la vie d'un joueur^ Don César de Bazan, la Daine de Saint-Tropez^ le Vieux Caporal. Il était déjà bien cassé, le pauvre Frederick, mais, allez 1 les morceaux étaient bons.
Nous ne le revîmes qu'assez longtemps après, dans ce Crime de Taverne, grossière machine charpentée à coups de hache par Théodore Barrière, qui a tant galvaudé et gâché ses puissantes qualités d'homme de théâtre-, et Frederick nous parut encore admirable dans les quelques scènes du notaire Séraphin. Mais cette dernière impression est moins vive dans notre
mémoire que les anciennes. Étions-nous devenu plus blasé, plus difficile ? Bien plus probablement, c'était Frederick qui avait encore vieilli davantage, qui avait descendu quelques degrés de plus de la vie effrénée, de la vie d'excès et de bohème, où il s'est lentement et continuement abîmé 1 Sa voix surtout, cette voix qui fut toujours pleine de « trous, » mais dont nous avions encore pu entendre les derniers éclats, était perdue tout à fait; cela tenait du hoquet, du sanglot, du râle; on n'entendait presque plus rien, et le malheureux nomme, qui avait la conscience de son impuissance à cet égard, faisait pour parler des efforts douloureux toujours, parfois horribles même, et ne pouvait plus manifester son génie que çà et là, par un geste étonnant, une trouvaille de pantomime, où cet artiste damné savait encore mettre un peu de sublime.
Pour une raison ou pour une autre, nos souvenirs sur Frederick Lemaître, dans le Crime de Faverne, sont moins enthousiastes et aussi plus confus que ceux d'il y a vingt-deux ou vingt-trois ans, ceux des reprises de l'Ambigu. Parlons donc de ces derniers, — non de tous, car il nous faudrait parler jusqu'à demain, — mais de quelques-uns, de Frederick dans le Vieux Caporal, par exemple.
La pièce, vulgaire besogne de d'Ennery, est quelconque, et son plus grand mérite consiste dans l'invention d'un personnage qui devient muet pendant trois actes; car, dès lors, Frederick commençait à perdre sa voix. Depuis plusieurs années déjà, il n'avait plus une dent et portait un râtelier complet qui le gênait fort. Il ne pouvait s'en passer cependant, pour parler distinctement. On raconte qu'un jour, en pleine scène, ce râtelier lui tomba de la bouche. Mais, sans se troubler, improvisant aussitôt une petite pantomime, le vieil acteur ramassa l'appareil sans que le public s'en aperçût, en relevant son mouchoir négligemment jeté à terre, puis, feignant de s'essuyer le visage, il remit le râtelier à sa place, avec un geste merveilleux de grâce, d'adresse et d'agilité.
C'était donc une idée excellente de lui confier un rôle de muet, et ses faiseurs ordinaires la mirent bien vite à exécution. Pourtant Frederick avait encore un peu à parler dans le Vieux Caporal, notamment au prologue, où il chantait même — avec quelle aphonie lamentable 1 — une petite chanson.
Ce qui était superbe, par exemple, dans ce proIo> gue, c'était l'entrée de Frederick en grande tenue de caporal des grenadiers de la garde impériale. Jamais grognard, tiré par l'oreille et appelé par son nom à la parade par le Grand Napoléon, n'a mieux porté le haut bonnet à poils, les grandes guêtres noires, l'habit bleu étoile de la croix d'honneur et traversé par les buffleteries blanches, les vieilles épaulettes rouges, le sac et la giberne, portés très bas; jamais vieux de la vieille, ayant fait toutes les étapes de Toulon à Waterloo, n'a été plus à son aise dans ce fameux uniforme et n'a plus légèrement manié le fusil de munition. Frederick, en caporal de grenadiers, évoquait et symbolisait toute la Grande-Armée. L'apparition seule du comédien donnait la mesure de son art consommé du costume et de la composition. Le vieux caporal de Frederick aurait pu être signé Charlet,
Tout de suite, il y avait une scène charmante.
On confiait au vieux caporal une enfant, une petite fille de trois ou quatre ans, lorsque soudain, pifl paf ! la fusillade éclatait. Aux armes I on rompait les faisceaux; et le brave homme, fort empêché, mettait l'enfant sur son dos, à cheval sur son sac, et commençait à tirailler sur les Autrichiens, se retournant entre chaque coup de feu vers la petite et lui recommandant de se bien tenir.
Tout à coup, les ennemis font un feu de bataillon, et le bonnet à poils du vieux caporal est renversé par une balle, — par une balle qui a dû tuer l'enfant. Cette horrible crainte se peignait sur le visage de Frederick; il détournait la tête avec lenteur, osant à peine regarder par-dessus son épaule. Mais la petite fille n'avait pas été atteinte, et, joyeuse, sans se douter du danger couru, elle tirait la moustache de
son amiy dont les yeux s'emplissaient alors de larmes de joie.
Jamais nous n'avons vu physionomie d'acteur exprimer deux sentiments opposés avec autant de force et de mobilité que la physionomie de Frederick dans cette scène. 11 y a plus de vingt ans de cela, et nous n'avons qu'à fermer les yeux, à l'heure qu'il est, pour revoir le prodigieux artiste.
Mais où il triomphait, c'était dans la grande scène muette.
La situation imaginée par le dramaturge ne manquait ni d'ingéniosité ni de pathétique. Fait prisonnier en Russie et longtemps retenu dans les mines de sel de la Sibérie, le vieux caporal parvenait enfin à s*évader et revenait en France, après mille misères. La, il n'avait qu'un mot à dire pour confondre un traître quelconque et réparer nous ne savons plus quelle injustice. Mais au moment où le pauvre voyageur arrive dans son village, un scélérat gh'sse un rouleau de louis dans son sac et lui dérobe ses papiers; puis on l'accuse de vol, et, dans son saisissement, le vieux caporal est frappé d'une paralysie de la langue. Comment faire maintenant pour révéler le secret ? Le vieux caporal est muet, et, naturellement, ne sait pas écrire, car, s'il avait su écrire, il serait devenu depuis longtemps maréchal de France. Il ne lui reste que le langage des muets, le geste et la physionomie; ils lui suniront. Et alors, Frederick jouait une scène inoubliable, où il racontait, par la seule puissance de la pantomime, la campagne de Russie, sa captivité dans les mines, son évasion, son long voyage de mendiant à travers l'Europe, tout cela mêlé à une sombre histoire d'enfant perdu, d'héritage détourné, à une intrigue très compliquée de mélodrame, que le muet trouvait pourtant moyen de faire comprendre.
Frederick n'a peut-être jamais été plus beau, plus complet que dans cette scène. Tout le servait : son visage ravagé et labouré de rides, sa bouche tombante, son front à moitié chauve sous le désordre de ses cheveux gris. Il offrait la figure même de la souf-
france. Son costume aussi était un chef-d'œuvre. Drapé dans une capote en lambeaux et chaussé de souliers boueux dans de vieilles guêtres grises, il roulait entre ses doigts un bonnet de police pourri ; et les journées de marche dans la neige et sous la pluie, les sommeils dans la paille des granges, toutes les fatigues du vagabond étaient écrites dans ses éloquents haillons. Nous n'avons rien vu, nous n'espérons plus rien revoir de si grandiose et de si tragique.
Mais, encore une fois, nous écririons des pages et des pages si nous voulions jeter seulement quelques croquis à la plume de Frederick dans les rôles où nous Tavons admiré. Rappelons seulement, pour ceux qui ont pu voir ce comédien si puissant et si varié, son regard d'épouvante dans la Dame de Saint-Tropez, quand il voyait, en regardant dans une glace, sa femme lui verser du poison; rappelons le geste ample et royal avec lequel il se couvrait, au dénouement de Don César de Baz^n, en s'écriant : « Et moi, je suis le roi d'Espagne 1 » Rappelons surtout le poème de misère qu'il exprimait d'un seul regard, au dernier acte du Joueur, lorsque, ramassant un morceau de pain et le mettant dans sa besace, il disait, avec des larmes dans la voix : <c Pour ma famille I »
Nous écrivons ces lignes avec ivresse, hélas I et elles n'auront aucun sens pour la plupart de nos lecteurs. Triste destinée que celle du comédien, qui meurt, tout entier !
Le compte rendu à côté des oMémoires (fun chef de claque (28 mai 1883) débute par un tableau de son intérieur au printemps, il y a cinq ans passés, qui est bien un des plus précieux et des plus curieux qui soient jamais sortis de la plume, c'est-à-dire du pinceau du poète. On va en juger comme nous, certainement.
Dans un livre de Charles Baudelaire que tout le monde devrait connaître en long et en large, — car
c'est un des plus savoureux chefs-d'œuvre de la prose française contemporaine, — mais que tout le monde ignore, — car on n'aime guère que les romans à sensation et les niaiseries, — on peut lire un très étrange poème, intitulé : La Soupe et les Nuages. Qu'on nous permette de le citer :
oc Ma petite folle bien aimée me donnait à dîner, et, par la fenêtre ouverte de la salle à manger^ je contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l'impalpable. Et je me disais, à travers ma contemplation : toutes ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts.
« Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et j'entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée par l'eau-de-vie, la voix de ma chère petite bien-aimée, qui disait : « Allez-vous bientôt manger votre soupe, <( s... b... de marchand de nuages? »
Être un « marchand de nuages » et se voir forcé de manger et, qui plus est, de gagner sa soupe, n'est-ce pas notre sort à nous, infortuné poète chargé d'un feuilleton dramatique? Jamais l'ingénieuse et mystique allégorie, contenue dans le poème en prose de Baudelaire, ne nous a plus frappé que ce soir. Nous étions, en effet, en train de bayer aux nuages, et il faut à présent manger notre soupe.
Expliquons-nous,
Vers sept heures du soir, — il fait encore grand jour à sept heures, au mois de mai, — nous avions regagné notre logis au fond du faubourg Saint-Germain. Sachez qu'il est charmant : un rez-de-chaussée entre cour et jardin, dans une maison qui respire toute la mélancolique poésie de la province. Nous avions fait là, en compagnie de notre sœur, de l'excellente et bien aimée compagne de notre vie, un frugal dîner, commençant par le bon potage bien gras servi dans des assiettes à fleurs, et finissant par le café parfumé»
comme on ne peut l'obtenir qu'après de longues expériences. Puis nous étions allé fumer une cigarette — on nous doit cet axiome : « La cigarette est la récompense du dîner » — dans notre petit jardin. Petit jardin, oui, mais enclavé dans de grands jardins, entouré d'un verger magnifique, et d'où l'on peut voir un vaste espace de ciel.
Nous avions passé là une heure exquise de rêve et de flânerie.
Le soir tombait; et dans un ciel couleur de turquoise malade, de turquoise un peu pâle, les souples hirondelles passaient et repassaient continuellement en poussant leur petit « cuik. » Hirondelles et martinets abondent dans ce coin de faubourg perdu. Il y a là, pour leurs nids, les grands et anciens murs de la caserne de Babylone, et les oiseaux migrateurs y reviennent fidèlement, chaque année, sans prendre garde aux roulements de tambours et aux appels de clairons. Donc, bien à notre aise, ayant mis une vieille veste de chambre et des pantoufles assouplies par l'usage, nous fumions, dans notre jardinet, la délicieuse cigarette d'après dîner et nous suivions, dans le ciel pur et laiteux d'un beau soir de printemps, le vol palpitant ou planant des rapides hirondelles.
Et puis, nous goûtions les délicates voluptés du Parisien qui jouit, à lui tout seul, d'un morceau de terrain où il y a des fleurs et des feuilles. Nous examinions, avec un puissant intérêt, nos quelques rosiers, constatant avec chagrin que le « William Allen » et la a Gloire de Dijon » étaient fort malades, mais nous consolant devant les petits francs-de-pied et le « Sultan de Zanzibar » qui donnent de sérieuses espérances. Si les silènes et les myosotis étaient défleuris, si les giroflées avaient perdu leurs gerbes d'or, le massif des pensées, des jolies pensées, qui ont un regard et un air humain, presque un visage, resplendissait, et, sur le kiosque de chaume, qui rappelle les étables « rustiquées » du « Jardin des Plantes, » la vigne vierge tordait gaiement ses vrilles capricieuses. Autour de la fenêtre de notre cabinet de travail, récemment con-
stniity avait grimpé la végétation dont nous pouvons dire, comme Rousseau : « Je l'ai plantée, je l'ai vue naître. » Les rosiers de muraille sont bien chétifs, sans doute, mais, pour la première fois, depuis trois ans, ils sont quelques boutons; et les chèvrefeuilles vont éclore, et la clématite a déjà ouvert ses blanches étoiles, d'où jaillit une aigrette légère.
Oh 1 la bonne soirée 1 Notre modeste carré de fleurs, de verdure, — jardin de curé ou d'invalide» — et le grand verger qui l'entoure et que nous possédons par le regard, embaumaient, sentaient la terre arrosée et la feuillée nocturne. Dans le ciel assombri, d'un ton d'acier, mais où ne passait point une brise, les premières constellations ouvraient leurs yeux clignotants; et, baigné par cette rafraîchissante atmosphère, nous amusant à voir le foyer de notre cigarette devenir plus lumineux au fur et à mesure que le crépuscule tombait, nous songions vaguement que la vie est douce, et qu'il est bien agréable d'habiter, à quelques portées de fusil du Bon Marché, un asile aussi retiré, aussi paisible, où Ton peut s'imaginer qu'on est en pleine nature, puisqu'on y respire des fleurs, et qu'on y contemple tout le ciel du Nord, où s'allument l'étoile polaire et les sept astres de la Grande Ourse.
Mais alors les horloges d'alentour — celles de la caserne et des trois ou quatre couvents voisins — sonnèrent huit heures, Tune après l'autre, et nous rappelèrent que notre récréation était finie et que le devoir, Timplacable devoir — c'est-à-dire notre feuilleton — nous réclamait.
11 fallut remonter les marches du perron, fermer la porte-fenêtre au nez des étoiles et, pour plus de précaution, tirer le rideau, rentrer dans la chambre tapissée de livres, dans notre « librairie, » comme on disait autrefois, allumer la lampe des longues veilles, nous asseoir devant cette table sur laquelle nous avons écrit tant de pages, et ouvrir le volume nouveau qui devait, à défaut de pièces, nous fournir un sujet d'article, et le titre de ce volume : Mémoires d*un chef de claque, faisait un contraste si violent, si brutal avec
la rêverie virgilienne d'où nous sortions, que nous nous sommes rappelé soudain la singulière phrase du poème en prose de Charles Baudelaire :
« Allez-vous bientôt manger votre soupe, s... b... de marchand de nuages? »
Et pourtant, au point de vue du feuilleton — car il faut toujours y revenir, à ce rocher de Sisyphe qui retombe hebdomadairement sur nos épaules — au point de vue du feuilleton, on ne peut rien rêver de plus excitant, de plus riche de promesses qu'un livre cyniquement intitulé : Les Mémoires d'un chef de claque,
La claque 1 c'est souvent, hélas I ce qu'il y a de plus clair et de plus sûr dans la vie des auteurs et des comédiens; et un de nos amis, — nous ne lui jouerons pas le mauvais tour de le nommer, — prétend que le mot « succès, » le mot « gloire, » le mot « triomphe, » devraient toujours, dans le dictionnaire de Tart dramatique, être suivis de cette sceptique indication : Voyez claque.
Il y aurait à écrire une curieuse histoire de la « claque, » allant des Augustans de Néron, qui, selon l'expression de Racine, arrachaient des applaudissements pour le maître, — c'est peut-être de là que date le mot romatUy — jusqu'aux humbles amateurs de spectacles qui, chaque soir, s'enrôlent chez le « chand de vin » du coin, sous les ordres des modernes entrepreneurs de succès. Cette histoire, nous espérions la trouver dans le livre de M. Jules Lan; mais elle reste à faire, ou du moins elle n'est qu'esquissée dans le volume qui vient de paraître à la Librairie nouvelle.
Oui, la physiologie du chef de claque reste à faire et c'est cependant là un type bien étrange des basfonds parisiens.
Où il est beau à observer, c'est aux dernières répétitions d'un ouvrage. La pièce est sue ; on a enlevé de l'avant-scène la petite table et les trois chaises de paille ; l'auteur et le directeur, rejetant la toile grise qui recouvre le troisième rang des fauteuils d'orchestre, vont s'asseoir là pour juger du jeu des acteurs
d'après la vraie perspective, et le souffleur est rentré dans son trou. On joue dans le décor et la rampe est allumée; mais la salle reste encore sombre. Alors, dans l'abîme ténébreux que les comédiens voient se creuser devant eux, entre les deux manches de contrebasse, retentissent de temps en temps quelques légers coups de canne frappés sur le parquet. C'est le chef de claque qui indique les « effets. » Installé, lui aussi, dans un fauteuil d'orchestre, mais à distance respectueuse de l'auteur et du directeur, chaudement vêtu et généralement coiffé d'une toque de velours — car les salles de théâtre, où le jour ne pénètre jamais, ont, quand elles sont vides, l'humidité des caves — le « chef du service du parterre, » pour l'appeler par son titre officiel, note de cette façon, et avec un instinct presque toujours sûr, les endroits oii les applaudissements de ses romains auront chance d'entraîner ceux du public. Dans les théâtres de drame, il prend soin aussi de retenir les phrases pathétiques, les passages attendrissants, où pour faire fonctionner la « pompe aux larmes, » il se mouchera avec fracas. Enfin, dans les théâtres de bouffonneries, il cherche le moment opportun de faire éclater le gros rire. Car — le fait est positif — il y a des rieurs au Palais-Royal, comme il y a des pleureuses aux enterrements anglais.
Oh ! ce monde des théâtres, si singulier, si artificiel, avec ses mille dessous, ses innombrables petits mystères, quelle mine féconde il ouvre à l'observateur I On a déjà écrit.des centaines de volumes sur la vie étrange des coulisses, mais la matière est inépuisable. Car il y a une source de comique toujours jaillissante dans la vanité, et si, par impossible, elle disparaissait de la société, on la trouverait encore derrière les portants placardés de vieilles affiches. Nous en voulons presque à l'auteur des Mémoires d'un chef de claque d'avoir manqué son ouvrage ; seul, il pouvait mesurer la vanité des comédiens, et c'est à peine s'il en parle.
Qu'on ne s'imagine pas, en nous entendant exprimer ce malicieux regret, que nous ayons la moindre mal-
veillance contre les artistes dramatiques. Ils ont, au contraire, toute notre sympathie, et leur vanité, dans une profession où la gloire ne fait pas crédit et où il faut toucher son succès argent comptant, nous semble très excusable. Nous aurions aimé à rire un peu avec « le chef de claque, » s'il avait été plus indiscret, voilà tout; et il n'est jamais défendu de rire. Mais nous n'oublions pas l'estime qu'on doit à l'acteur; nous n'oublions pas qu'il exerce un art qui amuse, instruit et console la foule, un art qu'ont anobli deux des plus grands génies de l'humanité, Shakespeare et Molière.
On ne peut se figurer, à moins d'être, comme nous, un biographe doublé d'un pieux et curieux collectionneur et davoir entrepris de révéler au public un Coppée inconnu, en fouillant son talent dans ses plus secrets replis parfois ignorés de lui-même, car il y a là bien des pages qu'il a eu tort d'oublier, on ne peut s'imaginer tout ce qu'il trouve moyen de mettre dans son feuilleton, surtout les jours où il n'a rien à y mettre, et où il s'agit non pas seulement de faire passer le poisson, mais de remplacer par la sauce le poisson absent.
Tantôt, s'il lui reste de la place, comme un écolier né peintre, qui couvre de croquis le blanc du papier noirci parle devoir officiel et importun, il crayonne en marge de son feuilleton un vif et bref compte rendu bibliographique, toujours plein de sève personnelle, tantôt il va jusqu'au tableau de genre, à l'aquarelle, et le lecteur a sous les yeux, à la place du compte rendu impossible de la pièce qui a manqué, un récit de voyage pyrénéen, un croquis d'intérieur parisien ou un
paysage agreste. Ces mauvaises fortunes du critique empêché daller voir la pièce, ou surpris par un relâche imprévu, sont toujours des bonnes fortunes pour son public qui en vient à souhaiter que les théâtres chôment et que sa matière ordinaire fasse défaut à celui qui s'en venge et qui Ten dédommage si joliment.
C'est ainsi que nous devons tour à tour à ces intermèdes, à ces entr'actes de Coppée, critique dramatique, le morceau sur les Chansons populaires, sur les Toésies de Catulle^ sur les Canonniers de Lille y les lions de Te^on, Tort-Créteil ou Taris port de mer y ou les récits et tableaux de nature et de mœurs pyrénéennes, datés de Cauterets. Ce sont des morceaux de bravoure, enlevés de verve, qui suffiraient à faire la fortune d'un livre, qui suffiront au succès du nôtre, où le héros fait si souvent et si à propos oublier le biographe.
Nous citons beaucoup, ne pouvant pour cette partie de l'œuvre de Coppée., quatre ans d'improvisation hebdomadaire, renvoyer le lecteur à une publication qui n'existe pas. Nous glanons le plus possible de ces épis non noués en gerbe, de ces feuilles légères semées aux vents : « ludibria vends » par la prodigalité d'uji artiste trop dédaigneux de Tinachevé, et, sûr de la fécondité de son talent, sacrifiant comme miettes de la table ces ébauches et ces croquis qui eussent fait le festin d'un autre.
Nous reproduisons quelques lignes de la variation sur Catulle parce qu'elle contient des traits autobiographiques qui ont leur valeur, et le morceau sur les poésies populaires^ parce qu'il contient
QUATRE ANS OE FEUILLETON 34f
Topinion nette et précise de Coppée à propos de ces déviations, de ces dépravations du système parnassien qu'on appelle le Veliquescentisme ou le Floupenisme. Chez Coppée la santé de l'esprit et la santé du cœur s'indignent contre le pessimisme moral et le névrosisme littéraire. Voici dans quels termes charmants il profitait de l'occasion de dire son mot sur les chers primitifs, de couronner de fleurs la source rustique, où il est si doux de boire encore une fraîche naïveté, et de présenter au public le futur créateur d'Adoré Floupette, le futur vengeur du génie et du goût français outragés par la mièvrerie systématique et grimacière des Décadents.
Aimez-vous les chinsons populaires?
Nous, nous les adorons. Pas celles du peuple de Paris, bien entendu, qu'il va chercher au café-concert; mais les vraies, celles des paysans, celles qui exhalent un fort parfum de foin coupé. Cela nous repose de tant de poésies à la mode, si peu sincères, si « livresques, » si tarabiscotées. Il n'y a plus guère de poésie pure, comme il n'y a plus devin pur; et, dégoûté que nous sommes des liquides frelatés qu'on nous verse, nous sommes ragaillardi si par hasard, dans quelque auberge de campagne, on nous sert une bouteille de tout petit vin, de vin du pays, mais qui est fait du moins avec du raisin véritable, avec du raisin de la vigne que nous pouvons voir par la fenêtre, sur le coteau pierreux, de l'autre côté de la route.
Au moment où les « Macabres » nous fourrent sous le. nez leurs bouquets de fleurs carnivores, il est doux d'aller aux bois et d'y cueillir des violettes. A toutes les Névroses du monde, nous préférons ce petit chefd'oeuvre de naïveté et de mélancolie, que tout le monde devrait savoir par cœur :
Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai.
Mon cœur n'est pas de même.
Mon amant m'a quittée,
Pour un bouton de rose Que trop tôt j'ai donné.
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier,
Et que le rosier même / Fût encore à planter.
Et que mon ami Pierre Fût encore à m'ai mer.
Il serait un peu exagéré de prétendre que vous trouverez beaucoup de pages aussi exquises que celle-ci dans le beau volume que vient de publier M. Charles Guilion, et où il a réuni, avec un soin amoureux, les paroles et la musique d'un très grand nombre de chansons populaires de la Bresse et du Bugey. La gerbe est grosse, cueillie en pleins champs; il y a beaucoup de jolies graminées, de délicieuses campanules, et, forcément, quelques pissenlits insignifiants. Mais tout cela fleure à plein nez la campagne. Nous sommes sorti de celte lecture enivré, comme après une longue course dans les bois. Faites comme nous, et vous nous direz merci.
Notre confrère et ami Gabriel Vicaire, un franc, un vrai, un savoureux poète rustique, qui n'a qu'un tort : celui de rester trop longtemps inédit et de ne pas faire partager au public le plaisir délicat qu'il donne à ses amis en leur montrant ses vers, a écrit, pour le recueil de M. Charles Guilion, une préface ou, pour mieux dire, une étude sur la chanson populaire, qui contient les idées les meilleures, les aperçus les plus justes sur cette poésie naturelle, sonie du cœur même du peuple. Ces pages de Vicaire sont écrites dans une prose de choix, à la trame solide, aux fines et charmantes broderies. Car, sachez-le bien, tout bon poète est bon
prosateur et connaît, aussi bien et mieux que tout autre, le sens profond, le charme pénétrant, la sonorité spéciale, enfin la valeur des mots.
Volume et préface, tout est à lire. C'est de l'eau de source, à boire dans le creux de la main. Allez vous rafraîchir là. On reviendra de bien des littératures en vogue; mais on ne se lassera jamais de ces œuvres de poètes primitifs, tout près de la nature, et qui mettent des rimes dans leurs chansons parce qu'il y a des échos , dans les vallées.
C'est par suite d'un de ces accidents de métier que le feuilletonniste déplore si gaiement qu'il lui arrive de parler de Catulle, et voici sa petite conférence qui n'a rien de pédantesque.
Il y a de « fichus quarts d'heure, » comme disait Gavarni, dans l'existence du critique dramatique. Le pauvre homme s'est réveillé le vendredi matin — la fin de la semaine approchant — un peu soucieux de n'avoir pas encore songé à son feuilleton. On lui a apporté dans son lit son chocolat et le Figaro; il a sur-le-champ déployé la feuille, couru à l'article de Jules Prével et constaté avec joie que, le soir du même jour, le théâtre des Menus-Plaisirs ferait sa réouverture avec une comédie en trois actes intitulée la Rue Bouleau. Alors il a poussé un soupir de satisfaction et s'est dit, en se roulant dans les couvertures pour faire la grasse matinée :
— Boni voilà du vaudeville sur la planche, et, demain matin, j'aurai de quoi remplir tout ou partie de mon feuilleton. D'abord je féliciterai les nouveaux directeurs de leur courage ; car, pour des gens intrépides, ce sont des gens intrépides. Le théâtre des Menus-Plaisirs ne ressemble-t-il pas en efi^et à la célèbre guérite où les factionnaires se suicidaient tour à tour? Bien des directeurs se sont succédé dans ce théâtre néfaste ; vainement ils en ont changé le nom, modifié le genre; tous ont fait de mauvaises affaires...
Je chercherai alors les causes de cette défaveur. Ne viendrait-elle pas du voisinage des nombreux cafésconcerts du quartier? Où trouver en effet un attrait comparable à Tair idiot de Libert chantant Oh ! la la! ou à rhorrible tête de souteneur en casquette à trois ponts que se fait Duhem pour dégoiser le. suave refrain : T avait qu des rnuff à c't noce4à /... Je déclarerai qu'il est difficile de lutter avec des choses aussi séduisantes et de faire concurrence à des plaisirs aussi délicats. Puis, devenant rétrospectif, je rappellerai que les directeurs d'antan des Menus-Plaisirs se sont bien rendu compte de ce danger : que Tun d'eux avait cru mettre un fort atout dans son jeu, en appelant à son aide
Le puissant coryza De Thérésa,
comme dit le poète Théodore de Banville en une de ses odes sur le rythme de Ronsard; qu'un autre avait introduit dans sa revue de fin d'année l'illustre Paulus et son irrésistible Chaussée Clignancourt,,, Puis je constaterai l'insuccès de leurs efforts. On ne peut vaincre, m'écrierai-je, les cafés-concerts avec leurs propres armes -, ils auront toujours cet immense avantage d'être des spectacles où l'on boit, où Ton fume, où Ton cause avec son voisin, et surtout où l'on n'écoute pas... Là-dessus, tirade ironique sur les cafés-concerts... Cent cinquante lignes... Enfin la pièce qui, si peu qu'elle vaille, tiendra toujours de la place, comme la semelle de botte dans la soupe de l'Auvergnat... Et voilà le feuilleton fini 1
Ayant ainsi songé dans son gîte, pareil au lièvre de La Fontaine, le critique dramatique se lève tranquillement, fait sans hâte sa toilette, déjeune de bon appétit, comme un homme qui a assuré son lendemain ; puis, s'il est quadragénaire — comme nous, hélas I — il reste au coin du feu à parcourir quelque livre ami, ou, s'il est encore au printemps de la vie, il va voir sa connaissance, le gaillard ! Enfin, il passe une bonne journée, l'esprit libre, en se disant de temps à autre :
— J'ai mon sujet de feuilleton I
Le soir vient; on lui sert son dîner; il se met à table un quart d'heure après et déploie sa serviette sans précipitation.
— Bah! on ne commencera pas avant neuf heures... J'ai bien le temps.
Mais au moment où le premier nuage de fumée s'échappe de la soupière découverte, la bonne apporte les journaux du soir. Patatras ! Pas de Menus-Plaisirs : Pas de Rue Bouleau/... M"^ Van Dyck est malade I... Relâche pour cause d'indisposition I
Ah ! le critique dramatique n'est pas content! Il est singulièrement en colère, le père Duchêne I
— M"*^ Van Dyck? Qui ça, M^^^ Van Dyck?... Ah 1 oui, je me rappelle... Je lui ai vu jouer un rôle de cocotte dans la cave de Montrouge... Pas un Rubens du tout, M^^*'* Van Dyck. Une grande femme mince, élégante, plutôt de l'École florentine... Enfin, qu'elle se guérisse bien vite, la pauvre enfant, je le lui souhaite de tout mon cœur.:. Mais plus de feuilleton!... Oui, samedi soir, on jouera la pièce d'Octave Feuillet au Gymnase, s'il n'y a pas d'indisposition, pourtant... Mais Octave Feuillet est un académicien, un écrivain de premier ordre; je prendrai pour parler de lui ma plume des dimanches, et ce n'est pas trop de huit jours pour analyser son nouvel ouvrage avec soin et l'apprécier avec maturité... Donc, pas de feuilleton, pas de feuilleton 1
Telles doivent être, ce soir, les angoisses de plusieurs « lundistes; » mais nous, plus heureux, nous ne les partageons pas. La brave P^tnV est indulgente pour nous; elle nous laisse quelque liberté ; et puisque l'on pave encore aujourd'hui dans la Rue Bouleau et qu'elle est impraticable, nous enfilerons une venelle et nous irons faire l'école buissonnière dans les champs de la poésie.
Nous parlons assez souvent des poètes modernes pour qu'il nous soit permis aujourd'hui de parler d'un ancien.
D'un ancien, et d'un très ancien; — car il s'agit de
3fO FRANÇOIS COPPÉE
Caius Valerius Catullus, mort, sî l'on en croit saint Jérôme, dans la dernière année de la i8o<^ olympiade. — Rassurez- vous. Nous ne venons pas vous répéter pour la millième fois — nous profane et plus que médiocre latiniste, hélas I — que l'amant de Lesbie fut un poète exquis et que ses vers, d'une simplicité raffinée, firent entrer la poésie latine dans une phase nouvelle et annoncèrent, en les précédant, les chefsd'œuvre de Virgile et d'Horace. Vous le savez sans doute aussi bien et mieux que nous.
Mais ce que nous devons apprendre à tous les amis des lettres anciennes, c'est qu'un poète, M. Eugène Rostand, et un professeur à la Faculté des Lettres de Paris, M. Benoist, viennent d'élever un nouveau monument à la gloire du grand erotique. Les deux magnifiques volumes qu'a récemment publiés la maison Hachette contiennent, en effet, — outre une traduction de Catulle en vers français par M. Rostand, — une vie du poète par le même, intéressante comme un roman et savante comme une thèse, et un commentaire critique et explicatif, par M. Benoist, tellement hérissé de notes et de scolies qu'il fera sans doute crever d'envie tous les « herr doctor » et « herr professor, » qu'on reconnaît, dans les rues d'Heidelberg et de Leipzig, à leurs grosses hanches, à leurs pieds massifs et à leurs inamovibles lunettes d'or.
Nous sommes tout à fait incompétent pour apprécier la valeur d'érudition du livre, et nous ne pouvons que nous en référer à cet égard à l'Académie française, qui lui a décerné une de ses couronnes; mais, si brouillé que nous soyons avec nos souvenirs classiques, nous avons le droit de dire un mot de la traduction de M. Eugène Rostand. Nous aussi, après tout, nous nous sommes mêlé de tourner poétiquement une églogue de Virgile ou une ode d'Horace du latin en français, du temps où nous faisions le désespoir de notre famille, qui n'était pas riche, par la rapidité avec laquelle nous usions nos fonds de culottes sur les noirs gradins du lycée Saint-Louis ; notre excellent professeur de troisième nous adressa même un jour des féli-
QUATRE ANS DE FEUILLETON ^ff
citations publiques pour notre version en vers de la célèbre pièce:
O fons Blandusiai, spkndidior vitro, etc.
et renonça, depuis le jour où il reconnut en nous cet instinct de rimeur, à nous prédire un avenir de vices et de crimes, avec Téchafaud en perspective. En ceci, le bonhomme se montrait optimiste ; car la poésie mène à tout, même à la guillotine ; et sans parler d'André Chénier, qui ne fut qu'une pure victime, on a vu Lacenaire, lequel troussait fort proprement la chanson « étemuer dans le- panier, »
Rassemblant donc, tant bien que mal, ce qui reste de nos humanités, nous avons lu la traduction de M. Eugène Rostand, en suivant du doigt le texte placé en regard, et elle nous a étonné par sa couleur et par sa fidélité. Les vers en sont bons souvent, — pas toujours, c'est impossible quand on veut traduire exactement et serrer de près le modèle; — et ils se recommandent par leur souple adresse.
L'auteur cite la traduction du fameux Lugere vénères cupidinesque ^ et il ajoute :
On ne peut mieux faire, n'est-îl pas vrai? et l'on sent vibrer encore ici un écho du poème latin. Ne le relisez pas dans le texte pourtant, car vous verriez que le versificateur français n'en a qu'imparfaitement rendu la grâce émue. Mais que voulez-vous? une traduction, si habile et si consciencieuse qu'elle soit, n'est qu'une photographie, un décalque, un moulage, et le mol cruel de Henri Heine reste vrai : « Clair de lune empaillé. » M. Rostand — mérite considérable - — arrive aussi près que possible de l'original. N'est-ce pas quelque chose, n'est-ce pas beaucoup, en somme, que d'obtenir une bonne reproduction d'un chefd'œuvre ? Bien des gens ont regardé, dans la vitrine de Goupil, la gravure de la Reddition de Brada, sans se douter de la lumière argentine qui caractérise le talent de Vélasquez; mais tout le monde ne peut pas
^fl FRANÇOIS COPPÉE
faire le voyage d'Espagne, pour admirer le tableau des Lances au musée de Madrid. La Vénus de Milo — posée sur le parapet du Poat-Royal, que vous propose, par les soirs d'été, un Piémontais barbu jusqu'aux yeux, en vous disant : « Azetez la Venons^ signor, ça vous donnera de beaux rêves I » — n'est qu'une assez grossière image de plâtre -, mais c'est la Vénus de Milal
« Sauvez-vous par la charité^ » a die Béranger à la courtisane devenue sentimentale, et en quête d'un moyen de rédemption. « Sauvez-vous par la variété, » peut-on dire au feuilletonniste à court de sujets. Et c'est ainsi qu'au gré de l'occasion ou du caprice qui la crée, nous passons avec le romantique Coppée, qui ne méprise pas pour cela les classiques, et fait tout comme un autre, sans pédantisme et sans solécisme, son feuilleton sur Catulle, du moineau de Lesbie aux canonniers de Lille en 1792, et de l'élégie amoureuse au drame patriotique et guerrier, Coppée est chauvin,, il ne s'en cache pas. Et il y a plaisir à l'entendre à propos de ce drame de son ami Armand d'Artois, son complice de la Guerre de Cent anSy répondre à l'appel de ces souvenirs glorieux, qui font vibrer fièrement Tâme de la foule et l'âme de l'élite, quoi qu'en disent les fanfarons d'insouciance qu'on voit affecter de rire de ce qui fait pleurer les simples desprit et les poètes.
On ne connaîtrait pas bien Thomme dans Coppée, si on n'avait pas lu les quelques lignes qui suivent.
On est en train de refaire Thistoirc et c'est à qui détruira les légendes. Tout gris de la poussière des
QUATRE ANS DE FEUILLETON ^f^
archives, les chercheurs de documents surgissent de toutes parts et vous prouvent, pièces en mains, que Machiavel était un homme droit et candide, Lucrèce Borgia une honnête femme, et le cardinal Dubois un ministre plein de patriotisme et de désintéressement. Quelque jour, un jeune paléographe, charmé de sa découverte, nous révélera que Bayard était le complice du connétable de Bourbon et que le chevalier d'Assas est mort de la colique. Le comique de la chose, c'est que tous ces enragés de vérité historique, ces contrôleurs si scrupuleux et si méfiants de toute légende, ne font jamais, par un singulier jeu de hasard, que des trouvailles profitables au parti politique auquel ils appartiennent. Bon Dieu! comme les papiers authentiques sont commodes et comme les archives officielles sont complaisantes ! Tout ce fatras vous fournira la preuve, si vous êtes réactionnaire, que les volontaires de 92 se sont sauvés comme des lapins au premier feu de bataillon, et, si vous êtes républicain, que Napoléon n'a pas gagné, à lui tout seul et sans Taide de quelque lieutenant trop modeste, une pauvre petite bataille. Belles choses, sans doute, que rérudition et la recherche de l'exactitude; mais, comme on continue à les mettre au service des passions personnelles, elles ne serviront qu'à augmenter cet affreux gâchis qu'on appelle Thistoire.
Pour nous, poète incorrigible, esprit crédule et borné, nous nous en tenons à la légende. Dussent tous les ennemis de Napoléon nous traiter d'imbécile, nous croyons qu'il a contribué au gain de la bataille d'Austerlitz, sans mépriser pour cela la fameuse canonnade de Soult, et au risque de nous faire conspuer par les antirévolutionnaires, il nous semble que les volontaires ont contribué au glorieux résultat de la journée de Valmy, tout en n'oubliant pas qu'ils n'eurent qu'à suivre l'exemple des soldats aguerris de l'armée royale, que Dumouriez eut le bon sens de mettre en avant.
Ce scepticisme devant la tradition, cet esprit contrariant en matière historique se sont naturellement
3f4 FRANÇOIS COPPÉE
exercés à propos du siège de Lille par les Autrichiens, en 1792. Pour les uns, tout Thonneur de la défense revient au général Ruault et à sa poignée d'hommes; pour les autres, il n'y a que le maire André et la batterie des canonniers lillois. La vérité, c'est que tous, soldats et citoyens, firent admirablement leur devoir. Ruault, qui commandait la citadelle, coup d'essai et chef-d'œuvre de Vauban, déploya les plus hautes facultés militaires, et la population — gens du Nord, calmes, simples et résolus — montra autant de sangfroid que de constance.
Lille, d'ailleurs, avait déjà donné la mesure de son énergie, quand le maréchal de Boufflers l'avait défendue contre le prince Eugène. On sait le mot du vainqueur : « Monsieur le maréchal, j'aimerais mieux avoir défendu Lille comme vous que de l'avoir prise comme moi. » Encore aujourd'hui, un témoin des deux sièges — celui de 1708 et celui de 1792 — est debout : la Tour-Noble, où, malgré les réparations, il y a plus d'un trou de boulet qui sert de nid aux hirondelles.
La vieille cité prouva qu'elle n'avait rien perdu de son antique vertu, quand le duc Albert de Saxe- Teschen vint mettre le siège devant elle et y jeta, dans l'espace de neuf jours, trente mille boulets rouges et six mille bombes. La garnison — les quatre mille hommes de Ruault — n'aurait jamais pu suffire à la défense des remparts; mais Lille avait encore six mille gardes nationaux, parmi lesquels figuraient les célèbres canonniers.
L'organisation de ce corps, reste de la constitution municipale des anciennes cités flamandes, datait de quatre siècles au moins. Il était composé de marchands et de bourgeois, mais tous étaient exercés à la manœuvre de l'artillerie. Ces canonniers furent intrépides; l'un d'eux, un barbier, faisait mousser son savon dans un éclat d'obus, et rasait ses camarades en pleine batterie ; les deux capitaines, Ovigneur et Niquet, méritent d'avoir leurs noms inscrits au Livre d'or de la France. Comme on venait annoncer à Ovigneur que sa maison brûlait, il eut un mot héroïque:
QUATRE ANS DE FEUILLETON ^ff
— Rendons-leur feu pour feUj dit-il en montrant les positions autrichiennes.
On n*eût pas mieux dit devant Toulon, dans la batterie des Hommes-sans-peur, dont la canonnade semble un écho de la batterie des canonniers lillois.
Il les admira, le maigre officier corse aux longs cheveux, qui allait faire de Tartillerie un si formidable usage ; il les admira et ne les oublia point. A deux reprises, il leur témoigna son estime d'une façon éclatante : comme Premier-Consul, en leur donnant des canons; comme Empereur, en les passant en revue lui-même, à Lille, et en décorant de sa propre main les capitaines Ovigneur et Niquet.
Ce corps d'élite existe encore, honneur et ornement de la cité de Lille. Malgré la fièvre de réorganisation qui court — elle ressemble beaucoup à une fièvre de destruction, — on a par bonheur respecté cette ancienne et bonne chose. Il y a à Lille une rue et un hôtel des Canonniers. Cet hôtel est à la fois un cercle où se réunissent ces messieurs et le lieu ordinaire de leurs exercices; il est de plus le musée, le reliquaire du corps, et Ton y conserve la précieuse collection des antiques obusiers et des vieilles pièces de rempart.
Les Lillois sont extrêmement fiers, et avec raison, de ce siège de 1792. C'est le plus pur diamant de leur écrin historique, et aucune date n'est plus populaire chez eux. Us l'ont déjà célébrée deux fois, — en 1845', à propos de l'érection d'un monument commémoratif, et l'année dernière encore — avec une très grande solennité et des explosions magnifiques d'enthousiasme et de patriotisme. Une place publique porte le nom du général Ruault. Près du lieu où s'élevait l'église Saint-Étienne, détruite de fond en comble par le bombardement, se trouve la rue des Débris Saint-Étienne, ' Toute une littérature locale est sortie de ces grands souvenirs, et l'inauguration de la statue triomphale de 1845' a surtout inspiré un grand nombre de poètes lillois.
Tout ce glorieux passé, M. Armand d'Artois vient de
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le ressusciter dans ses Bourgeois de Ulle, un drame très vivant et très mouvementé.
11 a été écrit, — on le devinerait aisément, quand même on ne le saurait pas, — au lendemain delà guerre de 1870. A ce moment tragique de la vie contemporaine, bien des écrivains, bien des poètes, encore tout vibrants d'une généreuse colère, se proposèrent d'entretenir le sentiment patriotique, par le livre ou par le théâtre, et d'attiser la flamme nationale. Ce fut à cette époque que Paul Déroulède publia ses premiers Chants du soldat dont le succès fut éclatant ; on sut bien vite par cœur ces braves vers faits par un brave et qu'il semblait avoir écrits avec le sang de ses blessures. Au théâtre, les ouvrages inspirés par la même pensée furent moins nombreux et ne firent pas autant d'effet; car le théâtre, pays de la routine par excellence, est toujours en retard. Il ne se trouva pas alors un directeur qui eût la bonne idée d'accueillir les Bourgeois de Lille. Puis, l'effervescence guerrière qu'avaient produite nos malheurs se calma — beaucoup trop vite même, selon nous; — le bon chauvin fit rouler plus timidement Vr du mot revanche; un souffle pacifique passa sur l'opinion; et Armand d'Artois réserva sa pièce pour une meilleure occasion.
Elle se présenta l'an dernier, lorsque la ville de Lille célébra le quatre-vingt-dixième anniversaire de son siège.. Les fêtes furent très pompeuses, avec force discours, banquets et cavalcades. Le drame de d'Artois, joué à Lille, fut acclamé; mais l'auteur, tout en étant très flatté de ces applaudissements locaux, ne s'en contentait pas tout à fait.
Ce sont d'assez beaux yeux pour des yeux de province,'
pensait-il tout bas, et il n'abandonnait pas l'espoir de faire représenter son drame à Paris.
La direction de la Gaîté vient de lui donner cette satisfaction, et les Bourgeois de Lille ont confirmé et complété par un succès parisien leur succès départemental.
Ce feuilleton d'avril respire la verve, la fécondité, l'alacrité printanière; nous arrivons à ce genre mixte, sorti du même génie industrieux, aiguillonné par la nécessité qui faisait trouver au cuisinier du maréchal de Richelieu, pendant la campagne de Hanovre, le moyen de composer un dîner de 36 plats avec du veau et des pommes de terre 5 ce genre, que Coppée n'a pas inventé, mais certainement perfectionné, il Tintitule avec une malicieuse eifronterie « le feuilleton d'été » et jamais il n'y a déployé plus d'ingéniosité, plus du talent de faire beaucoup avec rien, que durant le mois de juillet 1883.
S'agit-il, par exemple, d'esquiver le compte rendu de la reprise d'Œdipe-roi, traduction de Sophocle par Jules Lacroix, et l'insoluble problème de tirer quoi que ce soit de ce vieil os, tant de fois rongé par la critique, voici comment il s'y prend, pour ne pas nous mener à la Comédie-Française en passant et en s'arrêtant à Port-Créteil.
On nous racontait, ces jours derniers, une anecdote curieuse.
Pékin, la capitale de la Chine, est la ville la plus mal tenue de l'Orient, où toutes les villes le sont fort mal. Pékin tombe en ruines, Pékin est dans un état de saleté déplorable, et toutes les épidémies imaginaires s'y développent et y prospèrent comme la vermine sur un fakir. Cela, depuis plusieurs siècles; et depuis plusieurs siècles aussi, le gouvernement chinois essaye en vain de combattre cette effrayante décadence. Une loi, promulguée depuis des centaines d'années, ordonne que le mandarin remplissant à Pékin des fonctions analogues à celles de nos préfets, parcoure.
3f8 FRANÇOIS COPPÉE
chaque année, à un jour dit, tous les égouts de la ville-, si, après cette agréable promenade, le mandarin a une seule petite tache de boue sur ses chaussures, la loi le condamne à divers éupplices d'un raffinement horrible, à la suite desquels on doit lui trancher la tête en cérémonie.
Or, les égoUts de Pékin sont d'immondes cloaques, où nos égoutiers parisiens, bottés jusqu'à la ceinture, oseraient à peine se risquer. Comment le mandarinpréfet, contraint de les visiter une fois Tan, se tire-t-il de ce pas difficile? Mon Dieu! c'est bien simple. Il les visite en effets mais monté sur le dos d'un domestique. Il en sort donc sans une seule tache de fange à ses babouches; on ne lui tranche point la tête. La capitale de Tempire du Milieu continue d'être infecte et pestilentielle; mais la lettre de la loi a été respectée, et les Chinois, peuple discipliné et respectueux des vieilles traditions, meurent comme des mouches sans se plaindre.
Ne vous hâtez pas de trouver ces Chinois si ridicules. Il se passe des choses à peu près pareilles dans notre vieille et routinière Europe; et, sans aller chercher bien loin des exemples, que vous sembie-t-il de ce feuilleton dramatique que nous vous servons régulièrement tous les huit jours, pendant les trois mois de l'année où les théâtres sont fermés?
Voilà du chinois, convenez-en.
Cette singulière situation de critique sans matière à critiquer et de parleur pour ne rien dire nous remet en mémoire une autre historiette qui, celle-ci, se passe en France.
Dans le couloir d'un ministère, on posait, depuis de longues années, un factionnaire avec la baïonnette au fusil. Un jour on se demanda à quoi pouvait bien servir ce factionnaire, et l'on reconnut qu'il ne servait absolument à rien. Cependant, on voulut avoir le mot de cette énigme. On remonta aux origines, on bouleversa les canons verts, et Ton finit par découvrir qu'autrefois — oh 1 comme il y avait longtemps! — le mur du couloir en question avait été réparé, et qu'un soldat
. avait été mis là en sentinelle pour dire aux gens qui passaient: « Prenez garde à la peinture I »
Ce factionnaire n'offre-t-il pas la parfaite image du critique de théâtres pendant les mois d'été?
Les voici revenus pourtant, les mois déserts, les mois vides; et par respect de l'usage et de la fo... orme, comme ditBrid'oison, il nous faut aligner quand même, au rez-de-chaussée du journal, notre colonnade de prose. Heureusement que, dans cette bonne Patrie ^ on est plein d'indulgence pour nous et qu'on nous laisse libre de causer au hasard de la plume.
Nos lecteurs — et nous espérons bien que beaucoup d'entre eux sont devenus nos amis — savent que nous ne sommes qu'un poète. C'est sans joie aucune et sans nul enthousiasme, ils s'en doutent bien, que nous leur racontons, en contenant mal notre ironie, les drames et les vaudevilles. Ils doivent bien soupçonner combien est fastidieux pour nous le travail de débrouiller le paquet de ficelles qu'on appelle une pièce de théâtre; d'expliquer, par exemple, comme quoi les précieux papiers de famille, dérobés par le troisième rôle en bottes à la Souvarjow, permettront au vertueux père noble en redingote à trois collets couleur oreille d'ours, de presser sur son cœur et d'appeler sa fille — à la scène dernière du cinquième acte — la petite chanteuse des rues, qui a été tour à tour menacée de viol et d'assassinat. Ils savent aussi, nos aimables lecteurs, que nous nous moquons du dénouement d'un vaudeville comme d'une guigne et qu'il nous est indifférent que le jeune premier comique, après s'être caché dans l'appareil d'hydrothérapie et avoir reçu une douche sur son chapeau de soie, épouse ou n'épouse pas, aux environs du couplet final, la demoiselle de la maison, qui avait d'abord pris l'attaché d'ambassade qu'on lui destinait pour le frotteur de l'appartement et lui avait fait cirer en mesure le parquet de la salle à manger, en lui jouant la Rêverie de Rosellen.
Voilà pourtant trois ans que nous noircissons du papier à analyser de pareilles balivernes, et le résultat
le plus clair de cette besogne est de nous avoir inspiré un profond dégoût du théâtre. Nous ne savons pas dissimuler et nous avons tout franchement exprimé ce dégoût. Mais nos lecteurs sont de bons enfants et, loin de se fâcher, ils nous ont permis de temps en temps de faire l'école buissonnière, d'aller à là chasse aux papillons, de faire, en 4jn mot, un feuilleton de poète et de fantaisiste.
Plus que jamais, en ces mois d*été, nous userons de la permission et nous vous parierons d'autre chose que de ce monde du théâtre, si artificiel, si faux, si irritant à voir à la longue. En ce moment il y a de vraies fleurs dans les jardins, qui montrent combien sont grossièrement badigeonnées les roses-trémières des décors; il y a des nuits claires et endiamantées d'étoiles, qui « enfoncent » le gaz et le JablosckofF. Eh bien, si vous voulez, nous causerons de tout cela et nous irons faire ensemble des promenades dans ces adorables environs de Paris, où le flâneur intelligent peut toujours faire de nouvelles découvertes.
Tenez, l'autre soir nous sommes allé passer la soirée à Port-Créteil. Parions que la plupart d'entre vous ne connaissent pas Port-Créteil. C'est pourtant tout près de Paris, à vingt minutes à pied de Charenton, dans le département de la Seine. Vous entendez bien, dans le département de la Seine I
Si vous craignez d'être coudoyé par le petit peuple, — nous, cela ne nous déplaît pas, — n'allez pas là le dimanche : vous tomberiez dans le canotage et les baignades : il y aurait tout le long des jolies berges de la rivière une file de pêcheurs à la ligne .en vieux chapeaux de paille, et le soir, tous les bosquets des guinguettes s'étoileraient de pipes et de cigares, seuls vers luisants de la banlieue.
Allpz plutôt à Port-Créteil un soir de semaine comme nous avons fait l'autre jour.
Faites arrêter l'omnibus de Saint-Maur-les-Fossés au bout du pont, descendez tout de suite au bord de l'eau, par l'escalier en ruine qui est à gauche, et allez droit devant vous sous les peupliers, en suivant la
rivière. L'endroit est exquis. A votre gauche, la Marne coule, verte et marbrée çà et là de remous, et le flot rapide incline, dans le sens de son cours, les grands roseaux emmêlés et remplis de nids de fauvettes ; à votre droite, l'alignement des peupliers, — nous avons rarement vu de plus beaux arbres, — borde la lisière d'un bois taillis d'une verdure charmante.
Flânez là jusqu'à l'heure du dîner, en remontant le cours de l'eau. Ah! ce ne sera pas la solitude complète, et par-ci par-là, un papier graisseux ayant enveloppé quelque pâté du faubourg Saint-Antoine, vous prouvera qu'on a dîné la veille sur l'herbe fleurie, et que vous n'êtes pas dans l'île de Robinson. Vous rencontrerez peut-être bien aussi un ouvrier baignant son chien, ou quelque amoureux populaire enveloppant du bras la taille de sa « connaissance. » Mais, en somme, le chemin est peu fréquenté, et, tout en écoutant le murmure de la rivière en marche et le chuchotement du vent dans les feuilles, vous vous sentirez délicieusement reposé par la fraîcheur du lieu. Faites là les cent pas jusqu'à l'heure du dîner, ou asseyez-vous sur la berge, les pieds pendants. Devant vous, s'arrondira gracieusement le commencement de la boucle de la Marne, qui s'en va du côté des Ilesd'Amour, et dans l'azur tendre du ciel de l'après-midi, passeront lentement, sans doute, quelques beaux nuages d'un blanc argenté» dont vous verrez là-bas, sur l'autre rive, l'ombre glisser sur les avoines.
Il faudra revenir sur vos pas, par exemple, dès que le soleil descendra vers l'horizon, repasser le pont de Créteil et redescendre par la berge de gauche vers le village. Ici, cela ne peut pas s'appeler de la campagne, c'est seulement de la banlieue. Au-dessus des portes rondes des jardins de cabarets on lit : « Matelottes et fritures, » et il y a des balançoires dans les arbres. Puis vous arrivez à un groupe de petites maisons blanches, et vous reconnaissez le vide-bouteilles du marchand ou du petit fabricant parisien, déjà à son aise, qui vient se reposer là- du samedi au lundi avec sa famille. Vous savez: la maisonnette à perron, qu'on
voit de la grille, et toujours le bassin à jet d'eau, avec des rocailles et la boule de verre étamé, et derrière la maison on devine le verger brûlé de soleil, tout en longueur, clos de murs neufs où grimpent des vignes maigres et des pêchers rabougris.
Mais voyez-vous cette petite passerelle, au bas de laquelle est un embarcadère de canots, et ce magnifique bouquet de peupliers géants ? C'est l'île de Créteil, où vous dînerez chez Jambon, — un beau nom de restaurateur, n'est-ce pas ? — et où vous commanderez, selon toute apparence, une friture de goujons et du veau à la casserole. Le « reginglet » se laisse boire, et la cuisine est passable ; mais savez-vous ce que vous aurez pour dessert, à votre table sous les grands arbres? Un somptueux, un éblouissant coucher de soleil sur l'eau, un ciel de turquoise criblé de rubis en feu, se réfléchissant dans la rivière et que traversent en tous sens de grandes envolées d'hirondelles !
Restez là en buvant votre café à petits coups et en fumant paisiblement des cigarettes, jusqu'à l'éclosion des premières étoiles. En semaine, vous avez beaucoup de chances d'être seul, dans le jardin de Jambon. Tout au plus aurez-vous pour voisinage un couple de canotiers sérieux, coifl^és de chapeaux de paille à pointes, qui causeront à demi-voix et avec force termes techniques, devant une canette, de la prochaine régate de Joinville ; ils ne troubleront guère votre contemplation. Qjuand la nuit viendra, vous repasserez devant les villas bourgeoises ; vous vous amuserez un peu à voir les grandes fillettes en robes claires et à voix criardes, dans une rage d'activité, jouer encore au volant à la lueur des becs de gaz. Puis vous regagnerez la station de Saint-Maur, rafraîchi, reposé par ces quelques heures en plein air, emportant dans votre souvenir vingt délicieux paysages, — des bouquets de saules à la Corot; des tournants de rivière à la Daubigny -, — et vous rentrerez à Paris, n'ayant pas comme hous^ hélas! pendue sur la tête, Tépée de Damoclès du feuilleton d'été, que cette
bonne promenade à Port-Créteil nous permet du moins d'esquiver aujourd'hui.
Un autre jour, toujours en juillet, le feuilletonniste nous mène, toujours par le chemin de lecole buissonnière, à l'Hippodrome, où Ton joue une pantomime nouvelle : IT^éron, César romairiy et surtout à la ménagerie Pezon. Qui songerait à se plaindre du voyage, avec un si charmant compagnon de route?
Lorsque paraîtra ce feuilleton, nous serons certainement dans quelque asile vert; car, à aucun prix, nous ne voulons recevoir dans les jambes les pétards patriotiques du 14 Juillet. Au Trocadéro enflammé, nous préférons les petites étoiles bleuâtres des lucioles dans la haie, et les plus brillantes illuminations ne valent pas pour nous le merveilleux zodiaque, dans un vaste espace de ciel, au-dessus d'une plaine noire qui se perd dans la nuit.
Mais, à l'heure où nous écrivons ces lignes, divers soins nous retiennent dans le Paris torride. Nous y sommes fort misérable, et en dépit des légers draps anglais et des gilets de coutil, nous ne pouvons faire vingt pas dans la rue sans être aussitôt transformé en « alcaraza, » en gargoulette de terre poreuse et suintante. Prenant le trottoir à Tombre et tenant notre chapeau à la main pour essuyer avec le mouchoir notre front où perle la sueur, nous considérons tristement les traces de pas imprimés sur Tasphalte ramolli, et nous voyons là se croiser et s'entremêler les empreintes de la mince et élégante bottine de la Parisienne et celles du lourd « godillot » à clous du fantassin.
Il y aurait peut-être une assez gentille fantaisie à écrire sur ces empreintes de pieds humains, - — ou, pour mieux dire, de chaussures, — visibles seulement dans les jours de canicule. Tout à l'heure, en traversant le Sahara de bitume de la place du Carrousel,
Il est clair que les gens de Béziers ne sont pas particulièrement méchants ; il devait y avoir, dans l'arène de Frascuelo, beaucoup d'honnêtes bourgeois qui, à l'ordinaire, arrosent leur jardin au coucher du soleil et font sauter leurs petits enfants sur leurs genoux. Ce sont les mêmes cependant qui ont fait une espèce d'émeute, parce que la vie de la Spada n'avait pas été en péril et parce que de pauvres vieux chevaux n'avaient point traîné dans le sable leurs entrailles sanglantes.
On avait eu tort, voilà tout, d'autoriser une course à Béziers, comme on aurait tort d'en permettre à Paris, comme on aurait tort, en général, d'encourager ou même de tolérer tout ce qui excite et développe la brutalité humaine.
Nous ne disons point cela, c'est clair, pour les gladiateurs de l'Hippodrome qui ne combattent qu'à armes courtoises. Les grands coups qu'ils se donnent font plus de bruit que de mal, comme les soufflets que donnait et recevait autrefois Pierrot aux Funambules. Néron, César romain est le plus pacifique des ballets et la plus innocente des pantomimes.
Ces réflexions un peu inquiètes sur la barbarie foncière de l'homme nous sont inspirées bien plutôt par les spectacles en plein vent, si nombreux dans le Paris d'été. Groupés, ces jours derniers, à la foire de Neuilly, ils vont profiter de la tolérance de l'administration à l'occasion du 14 Juillet pour se répandre par la ville. Peut-être déshonoreront-ils encore, comme l'année dernière, sous prétexte de kermesse, le jardin des Tuileries. Puis ils s'attarderont dans les fêtes foraines des environs de Paris. Bref, en voilà pour quatre ou cinq mois.
Flâneur que nous sommes, nous avons déjà flâné devant ces baraques. Eh bien l-il n'y a pas à dire le contraire : les plus fréquentées, les plus prospères, celles où se presse un nombreux public — et un public où, malheureusement, on remarque beaucoup de femmes — sont les baraques de lutteurs et de dompteurs de bêtes féroces.
Si c'est un symptôme, un signe des temps, il est mauvais ; et cela fleure à plein nez la décadence.
Mais n'est-ce pas depuis trop longtemps déjà faire de la morale? Et nous-même, n'avons-nous pas une ancienne prédilection pour les bateleurs et les saltimbanques? N*y avons-nous pas cédé, l'autre soir, en allant faire un tour, après dîner, sur l'esplanade des Invalides, où s'est installé, aux approches de la fête dite nationale, tout un campement de spectacles forains? Et il faut croire que, décidément, circulent encore dans nos veines quelques gouttes du sang de la populace romaine, qui criait: Panem et circences ! Car nous avons fait une longue visite à la ménagerie de Pezon.
Nous la recommanderons même aux badauds de province et de campagne qui vont envahir Paris, puisque, au bout du compte, ces sortes d'exhibitions sont à la mode et puisque nous avons promis de leur signaler quelques divertissements d'été.
Pezon a treqte-neuf lions, — un de moins qu'à l'Académie, — sans compter divers tigres du Bengale, panthères de Java, hyènes du Grand Désert, ours des Pyrénées et autres menues bestioles. 11 possède aussi un éléphant de la grande espèce — elephas asiaticus^ comme disent les étiquettes du Jardin des Plantes — à qui la fille du patron de l'établissement, M^*« Pezon, fait exécuter toutes sortes de gracieusetés.
Ceux qui aiment les animaux — nous nous vantons d'être de ceux-là — passeront donc un très bon moment devant les cages de Pezon. Il y a là de vieux lions africains chevelus, au mufle presque humain, qui auraient fait la joie de Barye, et le tigre du plafond d'Eugène Delacroix, dans la Galerie d'Apollon, n'est pas plus beau que le grand fauve du Pendjab, qui nous montrait, l'autre jour, en se roulant sur le dos, son ventre blond, largement zébré de bandes noires.
Toutes ces belles bêtes sont d'une obéissance et d'une docilité surprenantes. L'affiche vantant les mérites du dompteur termine en ces termes le boniment: « Sans brutalité aucune, ssns armes... rien que la
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ficelle. » Ce n'est pas dit en style noble, ma-is c'est parfaitement vrai. Pezon traite ses animaux avec douceur; c'est à peine s'il fait claquer son fouet. Ce grand méridional, sec et maigre, avec une figure de Méphistophélès bon enfant, opère sans façon, en bras de chemise, et n'a de la tenue professionnelle qu'une triomphante paire de bottes à l'écuyère. Il parle tout le temps à ses fauves, d'une voix érailiée, mais joyeuse, leur adresse cent plaisanteries, les traite. en camarades, rit avec eux. A cela sans doute, le spectacle perd de sa solennité, mais il perd aussi de sa terreur, et, chose étonnante, on finit par y assister sans angoisse. Ce diable d'homme a l'air de jouer avec de gros chiens, tant il agit familièrement avec ses lions. Allez le voir. Vous ne tremblerez pas pour lui et, tout de même, c'est un « crâne. »
D'ailleurs vous ne regretterez pas votre halte chez Pezon, si vous y voyez encore la touchante scène à laquelle nous avons assisté.
Dans une des cages, une chienne de chasse, à qui l'on a pris ses petits chiens, allaite deux lionceaux et deux jaguars nouveau-nés. La bonne bête les lèche et les caresse avec amour, et cependant les jeunes félins, dont les crocs et les griffes commencent à pousser, lui font mal, sans le vouloir, en la tétant. Pareils aux complices de Bouille, dont il est question dans la Marseillaise — avouez que la comparaison, a la veille de la fête du 14 Juillet, est pleine d'à-propos — ces monstrueux enfants
Déchirent le sein de leur mère,
OU plutôt de leur nourrice.
Mais la bonne chienne les aime quand même, et c'est pitié de la voir, esclave de son instinct maternel, offrir aux petits fauves, sans une plainte, ses tétines meurtries de coups de dents et lacérées d'égratignurçs.
Encore une variation à la Paganini sur le
thème : Î^V/i/ Encore un fin tableau parisien accroché dans la galerie du a feuilleton d'été )> Taris port de mer.
Le goût des bains de mer est devenu à peu près général. Le plus mince bourgeois, s'il a un peu de loisir et quelques économies, s'échappe de Paris avec sa famille, dès que les chaleurs commencent à sévir, et s'en va vers une côte prochaine. Tout lui est bon pour sa villégiature marine; les dunes de sable où pousse le chardon azuré et où grouillent des myriades de a sauticots » à la marée montante, les étroites vallées creusées dans une échancrure de falaise, les plages de galets ronds où Ton trébuche à chaque pas, tout lui plaît, pourvu qu'il ait devant lui beaucoup d'espace et qu'il reçoive en plein visage la rude brise du large. Pour le plaisir d'être au bord de la mer, le Parisien sacrifie tout, jusqu'à ses habitudes de confortable et de bien-être. Nous ne parlons pas, bien entendu, du richard, qui achète ou loue une élégante villa, entourée de géraniums et de tamaris ; nous parlons de rhomme de demi-fortune, qui se loge dans deux chambres meublées^ au-dessus de la boutique de répicier, ou qui demeure chez un pêcheur et fait sécher dans la cour, sur un filet, son caleçon et le costume de bain de sa femme.
On n'est pas trop bien, c'est clair, dans ces campements improvisés. Le rôti que vous vend le boucher du village est décidément de la vache, et l'on couche . dans des chambres à araignées. Mais, qu'importe l « Madame s» a déclaré qu'il lui faut ses six semaines de bains de mer, et que c'était la santé des enfants. Si « Monsieur » est retenu à Paris par son bureau ou par sa boutique, eh bien! il viendra tous les huit jours, du samedi au lundi, et se servira du train des maris. Et Ton emportera des robes claires, des vestes de toile et des chapeaux de paille; et l'on déjeunera au cidre, avec la paire de soles que la marchande de poissons apporte le matin, toutes fraîches, en les tenant par un anneau de paille passé dans leurs ouïes.
Dans Taprès-midi, « Madame » s'en ira sur la plage, son pliant sous le bras çt portant le petit panier de paille sur lequel sont cousus, en lettres de drap rouge, ces mots : Souvenir de Fécamp. Elle s'installera là, avec des connaissances, et, tout en faisant de la tapisserie, on regardera les baignades et l'on dira un peu de mal du prochain, de la belle nageuse américaine qu'accompagne si loin le jeune homme qui se baigne avec un lorgnon, et de l'actrice qui porte un corset sous son costume.
Mais ce sont les enfants qui sont contents 1 Tout petits sous leurs grands chapeaux^ jambes nues, jupes et pantalons troussés, ils sont tout le temps dehors. Quand la mer est basse, ils s'en vont dans les rochers découverts, et là, ils trouvent un tas de bêtes, un tas de merveilles : des flaques d'eau claire comme l'eau des sources, où saute une grosse crevette transparente, qu'on peut quelquefois attraper avec la main; des crabes qui se sauvent en courant tout de travers, et qui disparaissent en faisant un trou dans le sable; des anémones de mer, rougeâtres, verdâtres, noirâtres, qui ont d'abord l'air d'une horrible fleur gluante et épanouie, et puis qu'on touche, et qui se contractent, et qui ressemblent à un fruit ou à un légume, et qui sont pourtant vivantes, songez donc ! Et ce que les gamins s'amusent, et ce qu'ils barbotent, et ce qu'ils se salissent ! Et quels cris de joie, quand, étant parvenus à soulever une lourde pierre, ils s'emparent d'une bête encore plus vilaine et plus effrayante que les autres, d'un bernard-l'ermite, par exemple, ce monstre qui s'établit dans un coquillage dont il a dévoré l'habitant primitif, et qui, sortant de là, tout à coup, ses deux pinces de homard, saisit à chaque instant une nouvelle proie I
Ahl oui! grands et petits, parents et enfants, se plaisent joliment aux bains de mer, et les distractions sont encore plus nombreuses, encore plus charmantes, quand c'est dans un petit port, dans un endroit à marins et à bateaux. D'abord il y a les jolis départs, le matin, avec les vingt barques, toutes voiles dehors.
inclinées du même côté par la brise fraîche, et diminuant à vue d'œil, dans Tazur infini de l'eau et du ciel : il y a les retours de pêche, le soir, et la vente du poisson à la criée, et les énormes congrès, et les chiens de mer monstrueux qui se tordent sur le galet à la lueur des lanternes. Et puis, quand on veut, toute la journée, il y a la promenade sur le port, et toujours des scènes nouvelles, des tableaux naturellement pittoresques : ne fût-ce que ce vieux douanier, au nez couleur de bronze, assis sur la gueule d'un vieux canon, planté en terre, près d'un gros anneau de fer qui se rouille au soleil, ou bien le sloop désert, mouillé près du quai et seulement gardé par le chien du bord, un petit « loulou » aux oreilles pointues, Tair affairé et bon enfant, qui trotte sur le beaupré du navire avec l'assurance d'un gabier qui aurait fait trois fois le tour du monde.
Nous évoquions tous ces bons souvenirs de plages normandes, l'autre jour, en nous promenant dans l'horrible Paris du lendemain de la fête du 14 Juillet, dans ce Paris infect et brûlé, sur lequel les provinciaux et les paysans des trains de plaisir ont fondu comme une invasion de Barbares. Et nous qui pouvons, après tout, nous absenter de temps a autre, nous qui, lundi prochain, quand paraîtra cette causerie, fumerons notre cigarette sur le « plancher » de Trouville, nous nous sommes subitement senti plein de pitié pour les pauvres Parisiens qui sont absolum,ent prisonniers de la capitale et à qui il est tout à fait interdit de respirer la bonne odeur du varech et de contempler le sublime spectacle du coucher du soleil sur la mer.
Longtemps, nous avons été comme eux, et nous en avons souffert cruellement ; car toujours nous avons adoré la mer, aimé passionnément les paysages, les spectacles maritimes. Aussi, jadis, lorsque l'esclavage de nos occupations et — nous pouvons l'avouer sans honte — le manque d'argent nous défendaient toutes vacances, nous avions imaginé plusieurs moyens, bien factices, à la vérité, de tromper notre appétit marin.
et de satisfaire, avec l'aide de beaucoup d'imagination, notre goût pour les ports et pour les bateaux. Ces moyens, nous allons, s'il vous plaît, nous les rappeler aujourd'hui et les dédier à ceux qui n'ont ni le temps ni l'argent nécessaires pour aller passer un dimanche au Havre ou à Dieppe.
D'abord, il y a la Frégate, oui, la pauvre vieille Frégate du quai d'Orsay. Oh 1 elle est horrible, nous le savons bien, elle tombe en pourriture ; on l'a déshonorée par les affiches de l'établissement d'hydrothérapie qui y est installé, dépouillée de sa voilure et de ses haubans. C'est un fantôme, une ruine, et, pour la bien décrire, nous ne pouvons mieux faire que de citer l'ironique sonnet du poète Gabriel Marc.
Toi qui devais bondir sur la mer, ô frégate,
A travers la mitraille et les flots irrités,
Quel triste sort te rive aux pierres des cités,
Et te pend une enseigne au front, comme un stigmate!
Morne, ainsi qu'un oiseau retenu par la patte,
Tu regrettes Tazur et les immensités.
Le bourgeois se prélasse en tes flancs attristés,
Et ta quille a des airs navrés de cul-de-jatte.
Le batelet t'insulte et le Innri runaMUjr"".
En rampant devant toi, te lance un crimMueur.
Oh! qui pourra sonder ton destin sans exeli|^?'
Ta cale désormais sert aux ablutions ;
Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple
La Caisse des Dépots et Consignations!
Eh bien, oui, c'est vrai. La Frégate du quai d'Ors^, est hideuse; mais elle n'est hideuse que vue de près. Quand on la regarde de l'autre côté de l'eau, d'assez loin, dans la brume du crépuscule, ses mâts et ses vergues principales — elle les a encore — peuvent donner l'illusion d'un navire. D'ailleurs, elle est entourée de fort beaux arbres, et quoi de plus pittoresque que des mâts se mêlant à des branches ? Avec un peu de bonne volonté, vous pouvez vous croire transporté dans un des coins verdoyants de l'arsenal de Brest, où un vaisseau de ligne, à demi désarmé, vient d'être livré, après une longue et pénible cam-
pagne, aux charpentiers et aux calfats. Et si, par un heureux hasard, l'on est en train de réparer le trottoir du Pont-Royal et qu'une acre odeur de bitume en fusion arrive à vos narines, que vous faut-il de plus pour rêver de port de guerre, de magasins flottants et de cales sèches ?
Mais n'insistons pas pour la Frégate. Nous avons mieux; nous avons le petit port, qui est auprès du pont des Saints-Pères.
Vous croyez le connaître, n'est-ce pas? Vous passez là tous les jours, et vous avez vu qu'il y avait souvent, le long du bas quai, un gros bateau, un vrai bateau de mer, venu de Londres ou de Liverpool. Vous avez dû même remarquer que sa cargaison ordinaire était composée de cornes, et vous vous êtes écrié, — oh 1 ne dites pas le contraire, nous vous connaissons, vous êtes Français et vous avez un vieux fond de vaudevilliste, — vous vous êtes donc écrié :
— Des cornes!... Pour qui? Les Parisiens n'en manquent pourtant pas.
Mais nous, badaud plus raffiné, flâneur plus dilettante, nous ne nous sommes pas contenté de cet examen superficiel. Nous sommes descendu sur la berge, par le chemin en pente qui se trouve un peu plus loin, sur le quai du Louvre, devant la Porte des Lions, et, nous arrêtant sous le pont des Saints-Pères, nous avons eu devant nous, encadré par la courbe de l'arche, un tableau d'une couleur et d'une saveur marines qui eussent réjoui Boudin ou Emile Vernier.
Amarré à un quai sans parapet, un vrai quai de port de mer, le. navire — un gros navire noir, aux flancs épais, à la mâture basse, à la cheminée trapue, un navire aux lourdes façons de charbonnier anglais — était en pleine activité de débarquement. Les matelots — des gens de mer authentiques, à visage d'acajou dans des colliers de barbe jaune — couraient pieds nus sur le roufle, ou roulaient des tonneaux sur le pont de planches. Là-bas, un brouillard matinal — c'était en automne — voilait l'Institut et le pont des Arts, et rien n'empêchait de croire qu'au delà du
bateau, barrant Thorizon, il y avait l'étendue d'une rade, la pleine mer, l'Océan! Et il sentait son fruit, allez, le navire, un fort et rude parfum de goudron, de cuisine et de machine à vapeur; une petite maîtresse en aurait eu le mal de mer. Tout était marin sur ce bord de Seine, jusqu'au bureau de la douane, avec son pot de fleurs étiolées sur le rebord d'une fenêtre; et sincèrement, à moins d'être totalement dépourvu de fantaisie, rien n'était plus facile que de rêver là de longues traversées et de se croire sur le point d'appareiller pour les mers du Sud.
A ceux qui veulent découvrir des marines dans Paris, nous ne pouvons rien offrir de plus complet que le bateau du pont des Saints-Pères ; mais nous leur réservons encore quelque chose dé plus étrange et de plus piquant.
On pouvait voir à Paris, il y a une douzaine d'années, on peut sans doute voir encore à l'heure qu'il est, un navire en terre ferme.
Oui, vraiment, un navire parfaitement armé, prêt à partir, un trois-mâts avec toutes ses vergues, voiles et bonnettes, auquel il ne manque ni un cacatois, ni un perroquet, et dont un maître d'équipage approuverait le gréement, jusqu'au dernier cartahu I Et cela, rue Saint-Jacques, au milieu d'une cour sablée, entre deux rangées de tilleuls.
Ce fut par la fenêtre du logis d'un de nos amis, demeurant aux environs, que nous aperçûmes pour la première fois cet objet extraordinaire, et nous faillîmes tomber à la renverse de stupéfaction. Nous supposâmes d'abord que le problème de la navigation aérienne venait d'être résolu par quelque fantastique inventeur américain, et que ce navire, le premier qui eût traversé les espaces du ciel, arrivait en droite ligne de New-York ou de Chicago. Nous ne nous expliquions pas, il convient de l'ajouter, que le capitaine de la merveilleuse machine, au lieu d'opérer sa descente sur la place de la Bourse ou tout autre lieu populaire et fréquenté, eût choisi pour atterrir une petite cour d'aspect provincial, au fond d'un quartier perdu.
L'explication que nous donna notre ami détruisit notre belle chimère — c'est, hélas I le propre de toutes les explications — et nous apprîmes sans aucun plaisir que ce navire avait été monté là, pièce à pièce, comme la première charpente venue, afin de servir aux exercices des élèves d'une école préparatoire pour la marine.
Mais, en dehors de son rôle pratique, le joli troismâts a quand même son charme et son utilité poétique. Pour parler le style à la mode, il « pique une note » de mer au milieu du faubourg Saint-Jacques, et permet à l'honnête bourgeois, voisin du Val-de- Grâce, de se supposer à Hambourg, à Amsterdam ou dans quelque autre ville où les navires semblent circuler au milieu des rues.
On conviendra, nous l'espérons, d'après les renseignements qui précèdent, que Paris peut être considéré comme un port de mer, au moins par les gens d'imagination. Or, pour ceux-là seuls le monde extérieur existe. Nous connaissons des hommes qui sont allés aux quatre coins du globe et qui, positivement, n'ont rien vu. La plupart des Yankees qui font tous les ans la traversée de l'Atlantique, ressentent certainement beaucoup moins la poésie du voyage qu'un rêveur impressionnable qui fait une visite cT une heure au Musée de marine.
Et maintenant, claudite jam rivas pueri, sat prata biherunt. Nous citerions encore. Nous avons beaucoup cité. Qui s'en plaindrait .^^ Ce n'est pas le lecteur, à coup sûr, qui ne trouvera jamais trop long ce chapitre, le plus curieux de notre livre, où il a pu déguster dans sa saveur encore fraîche un Coppée inconnu, sinon inédit. Il faut pourtant clore là cette galerie de peinture de genre, si heureusement ouverte par le feuilletonniste dans l'embarras. Il faut terminer par le feuilleton d'adieux, plein encore de détails auto-
biographiques précieux, ces tMémoires — car ces extraies ec bien d'autres que nous y aurions pu ajouter ont le charme intime, vécu, piquant des Mémoires — de Coppée pendant ses quatre années de critique dramatique. Nous passons avec un regret atténué par ce ^t que Coppée en a dérobe une partie à l'oubli sur les feuilletons de voyage, et nous arrivons à ce dernier feuilleton, à cette lettre d'adieux au journal hospitalier, où le nouvel académicien expose au direc* teur qui a eu l'esprit, récompensé par le succès, de le choisir comme critique dramatique, en termes faits pour les honorer tous deux, ses raisons de regretter et ses raisons de quitter sa tâche hebdomadaire.
A Monsieur Eugène Guyon^ directeur de la Patrie.
Paris, le 15 mars 1884.
Mon cher ami,
11 y a tout à Theure quatre ans, par un beau matin du mois de mai, je me promenais, en formant des huit, autour des deux massifs de mon petit jardin, quand votre visite, très inattendue, — je n'avais pas le plaisir de vous connaître, — interrompit brusquement ma rêverie et ma cigarette.
Vous me dîtes, sans préambule :
— Je suis le directeur de la Patrie, qui vient de perdre son rédacteur dramatique, Edouard Fournier. Voulez-vous lui succéder?
La proposition me fut faite, comme vous avez toujours coutume de faire, rondement, cordialement, à la française. — . Elle me surprit et m'effraya tout d'^ibord. « En moins de temps qu'il n'en faut pour
QUATRE ANS DE FEUILLETON y]"]
récrire, » comme dit la vieille formule, je me rappelai que j'étais un poète, c'est-à-dire un flâneur de la
lai . .
pensée, un paresseux; que, d'ailleurs, je n'avais qjue fort peu écrit en prose; qu'il faudrait improviser quand même — invita Minervây même les jours de spleen et de migraine, à heure fixe, malgré vents et tempêtes — trois cents lignes de « copie » par semaine; que j'aimais bien le théâtre, mais à mes heures, quand le cœur m'en disait; que, pour une pièce intéressante, je devrais écouter cent sottises et en rendre compte. J'hésitai, j'eus peur et je vous l'avouai franchement.
Mais vous aviez votre idée et vous y teniez.
— Vous serez absolument libre dans votre rez-dechaussée, me dites-vous d'une voix tentatrice. Quand la matière théâtrale fera défaut, eh bien ! vous parlerez d'autre chose, en prose ou en vers, à pied ou à cheval, comme vous voudrez.
C'était bien tentant. J'étais ébranlé.
— Me sera-t-il permis, vous demandai-je, de parler, de temps à autre, de mes amis les poètes, sans qu'on m'accuse de marcher dans les plates-bandes d'un camarade du journal, d'empiéter sur les droits du critique littéraire ?
— Tout ce qu'il vous plaira.
Vous aviez réponse à tout.
Et puis, il faut bien le dire, vous n'êtes pas de ceux à qui l'on résiste. Je sentais en vous une si vraie sympathie pour moi que j'en étais touché, et vous me tendiez si loyalement votre main que j'y laissai tomber la mienne, en disant : Tope I comme font les paysans, les jours de marché.
C'est ainsi, vous vous en souvenez, mon cher ami, que je suis devenu le feuilletonniste de la Patrie. Vous êtes cause que je me suis jeté à l'eau sans savoir nager, et — tout de même — voilà bientôt quatre ans que je nage.
Eh bien 1 le jour où vous êtes venu me trouver, le sourire sur les lèvres et la main ouverte, dans mon petit jardin de curé, vous m'avez rendu un grand
service, et je tiens à vous en remercier devant les lecteurs de votre journal.
D'abord et avant tout, vous m'avez donné l'occasion — que je n'avais guère eue jusque-là — de m'exercer à la prose, d'assouplir ma plume à cette forme littéraire, dont Louis Veuillot a si bien dit, en un des rares bons vers dont il soit l'auteur :
O prose, mâle outil et bon aux fortes mains!
C'est très amusant d'écrire en prose, je le sais aujourd'hui. On est fatigué, quelquefois, de faire volter et parader le vieux Cheval Ailé et de le plier à tous les travaux du manège poétique. Le voyage à pied a du bon : vous m'en avez révélé le charme.
Comme j'entrais en fonctions à la (in de la saison, tout de suite il fallut inventer des feuilletons « à côté, » brosser des fantaisies à propos d'une vieille reprise, d'une pièce d'été insignifiante. Parfois même, il n'y avait rien à dire, rien du tout ; pas même un prétexte pour parler théâtre. Ma foi I j'ai profité alors delà liberté que vous m'aviez donnée. Je suis allé me promener et je vous ai envoyé mes notes de touriste, — ou bien je vous ai conté des petites histoires.
Elles n'ont point déplu. D'autres journaux m'en ont demandé de pareilles, et je n'ai pas dit non. Je me suis ainsi transformé en conteur, en nouvelliste; et il en est résulté deux volumes de prose, qui se sont ajoutés à mes nombreux livres de vers. Tout cela encore, cher ami, grâce à vous. Voyez combien je suis votre obligé.
De plus, j'étais un peu auteur dramatique, et il est nécessaire pour l'auteur dramatique d'aller souvent au théâtre. Mes fonctions de critique m'y obligeaient. A force de démonter les montres des autres, on devient horloger. Voir beaucoup de pièces et les analyser, est bon pour qui en fait soi-même. Sans doute, les neuf dixièmes des drames et des comédies qu'on joue ne valent rien. Mais leurs défauts sont encore un enseignement. A de certains égards, il vaut
peut-être mieux, pour faire des progrès, voir les mauvaises pièces que les bonnes.
Étant inimitables, les chefs-d'œuvre sont décourageants; tandis que les ouvrages courants inspirent, à tout esprit un peu délicat, l'horreur de la « ficelle » et du métier. C'est toujours cela de gagné.
Pour cette raison ou pour d'autres, il est un fait : c'est que, après plusieurs années de feuilleton, votre collaborateur et ami, qui n'avait encore pu réussir au théâtre qu'avec de petits actes, lesquels étaient plutôt des poèmes que des ouvrages dramatiques, a fait jouer un grand drame en vers, en cinq actes, que l'indulgence du public a bien voulu trouver supérieur à ses aînés. Qui sait si je ne dois pas un peu le succès de Severo Torelli à l'exercice même de la critique?
Est-ce à dire que, parfois, ma besogne n'ait point été pénible? Assurément non. J'ai souvent bâillé dans ma stalle, moi qui n'ai pas la précieuse faculté, que possèdent quelques hommes privilégiés, de dormir au spectacle. C'était quelquefois bien rude, en hiver, de laisser là ses pantoufles, son foyer plein de cendres chaudes, sa lampe de travail, Sa tasse de café sirotée à petits coups, et de se faire trimballer dans un fiacre jusqu'à l'Ambigu ou à l'ex-théâtre de Ballande, pour voir une centième reprise du Courrier de Lyon ou quelque monstrueux Garibaldi. Il y a eu des jours de neige fondue où j'étais d'une humeur de dogue en confiant ma pelisse à l'ouvreuse. Je me reproche même d'avoir quelquefois trop manifesté ma fatigue et mon ennui devant vos lecteurs. Qu'ils me le pardonnent. Meâ culpâ. Mais je voudrais bien les y voir I
Vous savez, mon cher ami, comment je me vengeais de ces mauvaises soirées : en me rappelant l'aimable permission que vous m'aviez octroyée de causer ici à ma guise ; en ensevelissant à la hâte le fœtus de vaudeville ou le mélodrame mort-né dans quelques lignes dédaigneuses, et en parlant de mes chers poètes, des plus jeunes surtout, à qui l'encouragement et la poignée de main d'un camarade chevronné font tant de
)8o FRANÇOIS COPPÉE
plaisir. J'étais heureux alors de protester contre cette iniquité installée dans la presse, qui consacre tous les comptes rendus de tous les journaux à la plus imbécile des féeries et qui marchande avarement dix lignes de publicité au livre dans lequel un débutant plein de foi a versé tous les trésors de son cœur et de son imagination.
Si j'ai pu quelquefois, dans la mesure de mes forces, réparer cette injustice, c'est parce que vous m'en aviez donné le moyen. Pour cela encore, soyez remercié chaudement.
Voilà bien des motifs, n'est-il pas vrai > pour me faire chérir mes fonctions à la Patrie, Pourquoi donc renoncer à cette causerie hebdomadaire dont je m'étais fait une douce habitude > Pourquoi abandonner mon feuilleton >
Est-ce parce que je viens d'être élu à l'Académie française > Non, ou du moins pas absolument.
Sans doute mon admission dans l'illustre Compagnie m'eût imposé, à cette place, des convenances nouvelles. L'Académie a dans ses rangs plusieurs auteurs dramatiques — les plus fameux de notre temps — et j'aurais eu la tâche, parfois difficile^ de juger leurs ouvrages sans faillir aux devoirs du critique et sans manquer aux égards de haute courtoisie dus aux confrères éminents avec qui je vais me trouver, à l'avenir, en constantes relations. Mais quoi? On sait retenir sa plume, mesurer ses expressions, et il est possible de rester sincère, sans dureté et sans complaisance.
Les fonctions du critique dramatique et celles de l'académicien ne sont nullement incompatibles. Jules Janin s'est assis sous la coupole, et il y a dignement occupé sa place.
Si je me retire, c'est pour des raisons d'un tout autre ordre.
La première — et celle qui me tient le plus au cœur — c'est que, depuis quatre ans, j'ai publié ici environ deux cents articles, mais que j'ai écrit fort peu de vers. Or, la poésie est ce que j'aime le plus
au monde. J'ai encore, je l'espère, quelques poèmes, quelques drames à produire, et c'est à ce travail que je veux désormais consacrer tout mon temps et tous mes efforts. Je crois donc bien faire, dans l'intérêt de mes projets littéraires, en renonçant à cette besogne du critique théâtral, qui n'est nullement sinécurielle, qui occupe parfois, dans la saison d'hiver, plusieurs soirées par semaine, sans compter le jour du feuilleton, et qui laisse, à celui qui l'accomplit, un trop petit nombre d'heures pour la solitude et la concentration d'esprit, indispensables au poète.
J'ai encore une autre raison de rentrer sous ma tente. En quatre ans, j'ai eu tout le loisir d'exprimer les idées générales que je pouvais avoir sur le théâtre. Je les ai dites et redites, et je craindrais, en persistant, de me répéter par trop. Il n'y a pas trente manières de déclarer que l'on préfère le théâtre d'Alfred de Musset à celui de M. Scribe, et que tel dramaturge n'a aucun rapport avec Shakespeare; ou du moins, si elles existent, je ne me soucie plus de les chercher.
Je vous ai déjà donné, mon cher ami, ces raisons de ma retraite, dans une de ces bonnes et amicales conversations comme nous en avons souvent ensemble en votre cabinet de la rue du Croissant. Vous avez désiré que j'en fisse part à mes lecteurs, dont quelques-uns, j'ai des raisons de le croire, ont pour moi un peu de sympathie. C'est maintenant chose faite. Ils savent pourquoi je vous quitte, et avec quel regret.
Ce qu'ils ne savent pas — et ce que je tiens à leur dire encore — c'est quelle reconnaissance je garde au directeur de journal plein d'activité et de hardiesse, à l'excellent homme qui est venu me chercher un jour que je me promenais devant les rosiers de mon petit jardin, et qui m'a confié — d'instinct, sans savoir si je ferais un journaliste suffisant, par pure attraction littéraire vers moi — le feuilleton de la Patrie, Ce feuilleton m'a été utile à bien des égards, comme je viens de l'expliquer; mais vous m'avez aussi rendu, au moment où vous me l'avez offert, — pourquoi
ne Tavouerais-je pas, mon ami? — un service matériel. Ces choses-là ne s'oublient pas.
Je ne sais qui sera mon successeur, mon cher Guyon, — bien que je sois certain que votre tact et votre bon goût, le choisiront excellent — mais je le félicite d'avance d'avoir affaire à vous. Il éprouvera, comme je Tai éprouvé, ce sentiment de bien-être qu'on a dans votre honnête et vaillant journal, dont les collaborateurs forment une sorte de famille, sentiment qui fait que je ne me sépare d'eux et de vous qu'avec une mélancolie qui ressemble à du chagrin. Mais ce dont je le défie bien, ce successeur, quel qu'il soit, c'est d'avoir jamais pour vous plus d'estime et d'amitié que
Votre ami,
Le lecteur maintenant connaît assez à fond Coppée feuilletonniste, pour partager les regrets du directeur de la Tatrie, de ses rédacteurs, quand ils perdirent un tel collaborateur, de ses lecteurs quand ils perdirent un tel causeur. Ces regrets furent diminués par l'espoir, qui na pas été déçu, d'applaudir encore souvent en qualité d'auteur dramatique, le critique dramatique qui, en apprenant à analyser, à démonter les pièces des autres, n'avait pas perdu son temps, ajoutant aux dons du talent, aux effets de l'art, les secrets du métier.
^pSMoAtNiS El CODATES Tq4%ISIEU^S
|RANÇois CoppÉE, dans son feuilleton d'adieux à la Tatriey constatait que pendant ces quatre années il avait appris à écrire en prose, s'était exercé à Fart de peindre et de conter, et que, le public ayant pris goût à ses histoires, il en était résulté pour lui l'ouverture d'une nouvelle veine, et Toccasion de nouveaux succès.
Le poète avait raison de se rendre ce témoignage sur les bienfaits de la gymnastique du feuilleton et sur le succès de ses contes. Ils en avaient obtenu et mérité un tel que certains critiques, aveuglés par Téclat de ce succès, en sont arrivés à -ne voir que lui, à y trouver la preuve d'une vocation, d'une destination particulière, presque exclusive, et à considérer comme la faculté maîtresse, comme le caractère dominant du talent de Coppée, ce don et cet art de conter.
Décidément la critique la plus sagace, la plus bienveillante même, a ses œillères. M. Cherbuliez a justement loué dans Coppée le poète des Humbles et des Tableaux parisiens y mais il n'a vu que lui. Il a presque oublié l'auteur dramatique, et n'a fait que mention de Severo Torelli. M. Scherer condamne gracieusement et strictement Coppée à n'être qu'un conteur. Il ne voit son talent que sous cette Êice.
M. Coppée, dit-il, est essentiellement conteur. S*il n*îa pas commencé par là, sa vocation s*est pourtant vite prononcée... Il n'a pas cessé depuis lors (le Passant et la Grève des Forgerons), revenant toujours, par un instinct secret, au genre où il excelle. Ses élégies mêmes retombent dans le récit; ses pièces de théâtre sont des anecdotes dialoguées... Hier encore, ayant à faire l'éloge de son prédécesseur, n'a-t-il pas tout de suite tourné à la narration * ?
Évidemment Coppée est un conteur et admirablement doué. Mais n est-il vraiment que cela? Les deux tiers de son oeuvre, la partie élégiaque, lyrique, dramatique, doivent-ils être écrasés, étouffés par le reste } La question comporte la réponse et nous n'insisterons pas.
C'est par le roman ou plutôt la nouvelle intitulée : Une idylle pendant le Siège et publié d'abord en feuilleton au éMoniteur universel tu 1872 que François Coppée a débuté dans ce genre un peu démodé, mais auquel il ne touche pas sans mêler du premier coup à quelques inexpériences de novice quelques traits doriginaîité et de précoce maestria.
* Edmond Scherer. Études sur la littérature contemporaine. T. VIII, p'. 296.
ROMANS ET CONTES PARISIENS ^Sf
Si nous fermons le livre et cherchons notre impression générale^ elle est assez vague et ne trouve pas du premier coup sa formule. La lecture nous laisse comme un souvenir de la Co/ifession Sun enfant du siècle et de Frédéric et Ternerettey d'Alfred de Musset, mêlé avec le souvenir de quelques-unes des nouvelles et des romans de Henry Miirger et de Guy de Maupassant, c'està-dire qu'il nous reste l'idée de beaucoup d'imagination uni à beaucoup d'observation^ et que notre mémoire évoque à la fois des tableaux qui sont d'un poète, et des portraits qui ont la précision un peu sèche de la photographie.
Ce qui domine enfin, surtout pour le lecteur qui comme nous a traversé en témoin oculaire et auriculaire la Révolution de Septembre, le Siège et la Commune à Paris, c'est une intense sensation, agréable à la fois et pénible, de vu et de vécuy de rendu exact et brutal des scènes de ces trois moments, de ces trois actes de la tragicomédie de la chute d'un trône et de l'avènement d'un peuple. Beaucoup de pages (XUne Idylle pen* dam le Siège ont une sorte de valeur documentaire, la fidélité caractéristique d'un journal intime, d'une déposition d'audience, faites pour frapper un historien.
C'est là surtout qu'est l'originalité de cet essai d'où se détachent, sur le fond d'une action simple et nue comme la vérité, des tableaux et des portraits parisiens d'une rare justesse de dessin, et d'une rare sobriété de couleur.
Nous l'avons déjà dit et nous plaisons à le répéter, Coppée un des premiers, sinon le pre-
mier, en tout cas, le plus vivement, le plus profondément de tous, avec un œil et une main strictement contemporains, a senti et rendu la poésie pittoresque de Paris. Il a découvert Paris pittoresque, comme Guardi et Tiepolo Font fait pour Venise, comme Fromentin la fait pour l'Algérie. Il a trouvé des eaux-fortes qui ont le relief de celles de Méryon sans le sombre et farouche fouillis qui les rend parfois obscures. Il a su jeter sur le tout une légère teinte d'aquarelle à la Niltis. Nous sommes aussi loin avec lui, artistiquement parlant, de la fade bonhomie d'un Michel ou d'un Demarne, que littérairement de Scribe ou de Bouilly. Voici un de ces croquis qui font tableau :
Lorsque, par une claire matinée, l'habitant de cette chambre haute s*accouclait à sa croisée, il pouvait contempler un des plus sublimes spectacles de ce Paris dont la beauté comme paysage n'a pas été encore assez exaltée par les écrivains et les poètes. D'un regard circulaire, il embrassait tout le cours de la Seine, les quais et les ponts fourmillant de monde, les monuments émergeant des toits. A droite, tout près, la masse imposante de Notre-Dame; devant lui, les tourelles du Palais-de-Justice et le clocheton d'or de la Sainte-Chapelle; et là-bas, à gauche, à travers la brume des matinées d'été, au delà de la courbe gracieuse du fleuve et de la statue de Henri IV, dans l'admirable cadre formé par l'angle de la Cité et par les maisons du quai des Augustins, la ligne harmonieuse et lointaine du palais du Louvre. De toutes parts montaient jusqu'à lui, doublés par la sonorité de la rivière, les mille bruits joyeux de la ville en éveil, les soupirs haletants des bateaux à vapeur, le roulement des omnibus et des voitures, les cris des marchands des quatre saisons, et les fanfares des pelotons
de la garde montante. 11 pouvait s'enivrer longuement de cette vie intense, de ce mouvement éblouissant, de ces magiques échos, et respirer à pleins poumons Tair libre et pur de ce vaste ciel rempli d'hirondelles.
De ce tableau, rhomme est absent. En voulezvous un autre animé du mouvement lointain d une poignée d*hommes armés, emportés vers la mort par la plus noble passion de toutes, Tamour de la patrie ?
Il voyait, le matin d'une bataille rangée, la ligne sombre des troupes à perte de vue, les estafettes au galop, toutes petites dans la plaine. 11 était là luimême, Tarme au pied, au premier rang de la colonne d'attaque. Puis c'étaient les coups sourds du canon, les clairons sonnant la charge, le départ à la baïonnette, des témérités de zouves; et tout là-bas, en haut de la colline, près d'un moulin déchiqueté par la mitraille, au milieu des canonniers râlant sur leurs pièces, il se reconnaissait encore dans ce simple soldat qui plantait un drapeau parmi la fumée rouge au soleil.
Ce n'est pas là un tableau de réalité 5 ce n'est que la mise en scène d'un des « rêves de combat et de gloire » de Gabriel Fontaine, le héros du roman. Mais avouez qu'il faut être un bon peintre pour donner ainsi à une fiction tout le relief de la vérité, et faire passer dans l'âme du lecteur, sur un simple croquis de chic, le frisson que donnerait le d'après nature.
C'est bien d'après nature qu'a été peint Marius Cazaban, l'étudiant en médecine, ami du fils du professeur, destiné à être professeur lui-même, ce jeune Gabriel Fontaine qui représente si bien
dans ses aspirations indécises et ses naïvetés généreuses la génération de 1870, un peu trop couvée sous l'aile des illusions maternelles, pour être bientôt soumise, désarmée, trop à Tépreuve des convulsions et déceptions nationales. Le pendant, le repoussoir de Gabriel, d'une virilité précoce, brutale et décevante, tandis que Gabriel, sous ses délicatesses féminines, cache une volonté capable d'héroïsme, quand elle aura un but, c'est ce Marins Gazaban dont l'auteur fait ce joli portrait, saisissant, crevant de ressemblance pour un contemporain du quartier latin :
II s'appelait Marius Gazaban. Petit, trapu, roulant des yeux enflammés, il était déjà barbu jusqu'aux yeux et paraissait avoir trente-cinq ans, quoiqu'il fût à peine majeur, par ce singulier privilège des méridionaux qui jamais n'ont l'air jeune, c'est vrai, mais chez qui, par compensation^ les signes de la vieillesse ne se manifestent que très tard. Toujours coiffé d'un feutre mou, il se distinguait par des foulards rouges et des vestons trop courts, et sa chemise débordait entre un gilet remontant sur la poitrine et un pantalon d'étoffe claire, tellement collant qu'on redoutait à chaque instant, dans l'intérêt de la pudeur, de le voir éclater avec bruit.
Marius Gazaban était athée, matérialiste et irréconciliable. Le mot était alors à la mode. Dans le café du boulevard Saint-Michel où il prenait sur les banquettes des attitudes vautrées, son terrible accent du Midi faisait retentir des discours incendiaires. Il avait crié : Vive la République! à l'enterrement de Victor Noir et se croyait Jî/^ par la police...
11 habitait une chambre dans un hôtel de la rue de TÉcole-de-Médecine, dont l'allée étroite et fermée par une demi-porte, était surmontée d'un transparent de verre sur lequel on lisait : Hôtel du Progrès et du Tarn-et-Garonne meublé, et où des femmes en camisole et
dépeignées se penchaient sur la rampe de l'escalier pour appeler le garçon. Marius fréquentait le bal Bullier. Il disait le quartier pour parler du quartier latin, et quand il avait une maîtresse, il l'appelait avec emphase : ma femme l
Du reste, bon garçon, ayant la verve facile et la cordialité banale des gens du Midi.
On retrouve en touches plus discrètes cette finesse, cette malice d'observation qui débordent un peu ici, par un trait de ressemblance de plus avec la blague exubérante du modèle, dans les autres portraits du livre, le lieutenant de gardes mobilisés Robert, élégant, brave et fat, l'officier de garde nationale Clément, le futur fédéré, la maîtresse du premier, la brune M™® Henry, et la petite femme de l'autre, cette gentille et honnête bourgeoise, û candide et si timide dans la faute, qui traverse tout effarouchée — pour s'enfoncer dans l'obscurité où se cachent les violettes meurtries, les oiseaux blessés et aussi les héroïsmes modestes, les martyres muets — cette scène aux personnages violents, aux incidents tumultueux et brutaux de guerre étrangère et de guerre civile. Les amours de Gabriel Fontaine et d'Eugénie Clément, aux péripéties simples comme ces deux innocents qui se déniaisent l'un l'autre, aux vicissitudes honnêtes, au drame tout intérieur, se déroulent au milieu de ces vagabondages à deux, si chers aux amoureux, qui permettent au poète d'encadrer dans de délicieux paysages suburbains cette idylle parisienne. De même, mais cette fois le plus souvent avec Marius Cazaban pour guide, nous nous promènerons, aux
meilleures places pour l'observation, celles des acteurs secondaires, à travers les épisodes les plus caractéristiques de Tannée terrible, à commencer par le départ triomphal et inquiet sous ses fanfaronnades pour Berlin... si inopinément arrêté par la défaite à la frontière d'Alsace, et à la frontière belge, par cette reddition de Sedan où notre armée perd tout fors Thonneur, mais où nous ne retrouvons plus rien des générosités chevaleresques et de la poésie héroïque d'une reddition de Pavie. La journée du 4 Septembre, les alternatives d'espoir et de doute, de confiance et de déception, de popularité et d'impopularité, de la dictature Trochu, les accès principaux, tragiques ou comiques, de la fièvre obsidionale sont croqués au vol et au vif, sans trace de la déclamation dont la contagion était alors comme irrésistible, et la vie au bivouac du rempart, la physionomie diurne ou nocturne de Paris pendant le siège, revivent dans des pages qui ajoutent une valeur historique à leur valeur littéraire.
Et le dcnoûment? Il n'y en a pas. Et les amours de Gabriel et d'Eugénie.^ Interrompues à jamais par l'absence, par le silence obstiné, implacable de l'une à des appels de l'autre, dont l'inutilité éclate bientôt. Le mari fédéré est aux pontons; la femme s'est réfugiée dans sa famille, en province, sans laisser d'adresse. Gabriel ne la retrouve pas, malgré des efforts que découragent bientôt leur stériUté, et aussi les nécessités, les tentations d'une vie nouvelle. Ne vaut-il pas mieux qu'il en soit ainsi? La plupart de nos sentiments n'aboutissent pas, ne mûrissent pas, et
expirent doucement ei tristement en germe ou en fleur. La vie est pleine de ces avortements. La réalité est pleine de romans ébauchés qui n'ont pas de dénoûment. L'amour qui meurt de trop de nourriture, d'indigestion, meure aussi d'inanition, quoi qu'en dise la galanterie. Là où la femme est absente, partie pour la province sans donner son adresse, et s'est cachée dans la mort ou dans l'inconnu, que voulez-vous qu'on fasse? Ce que fit Gabriel Fontaine sans doute : se résigner, se consoler, et chercher ailleurs aventure pour son cœur, jusqu'au dégoût de ces honnes fortunes, toujours illusoires, qui saisit, au milieu de la vie, au milieu du roman, le héros et souvent aussi son biographe; dégoût qu'a si bien, par exemple, ressenti Marivaux, qu'il n'a eu le courage de finir ni l'un ni l'autre de ses deux romans, chefs-d'œuvre inachevés.
Inachevé ! ce n'est pas le titre de regret et de reproche que méritent ces deux volumes de Cames en prose qui ont, — par leur perfection et la maîtrise avec laquelle Tautebr a su faire tenir tout un drame, toute une histoire dans un cadre de miniature, avec le fini de dessin et le moelleux de couleur de la miniature, — ravi les dilettanti, et ajouté un de ses traits les plus populaires à la physionomie du poète, animée par l'art et le succès.
François Coppée, — qui est un admirable conteur en vers , qui a écrit les récits épiques comme le Tharaon^ f Hirondelle du "Bouddha, la Tête de la Sultane^ les Tarias^ qui a écrit les récits contemporains comme "Bleuene^ la zMarchande de
journaux y les boucles £ oreille ^ le T{gman de Jeanne y fÉpave, — est aussi un très habile écrivain, un conteur exquis en prose.
Il a renouvelé et rajeuni une des formes anciennes les plus chères, les plus £ivorables à l'esprit français; il a su assaisonner ses récits d'une pointe d'observation très fine et pénétrante, en même temps qu il les animait par un mouvement qui en fait autant de petits drames en raccourci. Ajoutons que si l'eiTet en est toujours juste et proportionné, l'inspiration en est honnête et la moralité saine, quoique légèrement ironique, comme il convient à un philosophe parisien qu'il est, dont l'expérience est sans amertume, mais non sans malice. On y sent la pitié pour les misères humaines, l'indulgence pour les humaines faiblesses d'un homme qui n'est implacable,— et encore sa colère tient tout entière le plus souvent dans le haussement d'épaules du mépris, — que contre la bêtise sans humilité et la méchanceté sans repentir. La bêtise naïve le désarme par le sourire, et la méchanceté qui pleure le désarme par le pardon. Il ne garde d'inexorable que sa clairvoyance, comme un peintre qu'il est, dont Toeil a une conscience. S'il a cette probité de l'observation, il a aussi du goût pour le plaisir qu elle donne, indépendamment de tout autre. Il y a tels de ces récits qu'il appelle contes, qui ne sont que de simples tableaux d'intérieur ou d'extérieur, intimes ou pittoresques, dont l'auteur ne s'est proposé d'autre but que la volupté de bien exprimer ce qu'il a bien vu, et n'en donne d'autre au lecteur que
celle qui en résulte pour lui. Ces tableaux, d'où Faction est absente, si la figure humaine ne Test pas, n en produisent pas moins une impression intense, comme la vie qui les anime.
C'est par ces esquisses, par ces croquis, par ces pochades, par ces tableaux de genre, que l'auteur s'est fait la main et s'est exercé à la représentation non plus d'un aspect de la ville ou de la campagne, mais d'une action concentrée en quelques figures, en quelques scènes. Le talent de Coppée a suivi dans la prose la même évolution, la même progression que dans la poésie. De même que le poète élégiaque est devenu peu à peu un poète dramatique et que l'auteur du Tassant^ qui n'est qu'un rêve dialogué, est devenu l'auteur de Severo Torelli et des Jacohîtesy pièces fortement construites et sorties du moule à chefs-d'œuvre de la scène fi'ançaise, de même l'auteur du Coucher de soleil^ qui n'est qu'un admirable panorama de Paris aux feux mourants du déclin, sur lesquels s'abaisse peu à peu l'ombre du crépuscule, du Vé d'argent^ qui n'est qu'une étude des souvenirs sans remords, mais non sans regrets, d'une courtisane impénitente, mais spleenétique, de iSMaman S^Çunuy simple souvenir d'enfance, de la 7{pbe blanche y histoire sans événements d'une jeune fille du peuple, chétive et infirme, dont l'unique bonheur aura été celui de l'unique robe blanche de la première communion, — est devenu l'auteur de ces récits qui enferment, dans leur raccourci, tout un drame intérieur ou extérieur, toute une évolution et une révolution de sentiments ou de
faits, toute une tempête sous un crâne ou toute une tempête dans un verre d'eau : Les Vices du Capitaine^ le %emplaçanîy Un !\ouveau Tantale^ éMon ami meurtrier.
Nous insisterons sur quelques-uns de ces récits de premier essai, de première manière, parce qu ils nous montrent à nu et curieusement les procédés du poète cherchant sa voie, mais surtout parce qu'ils sont ceux où, avant de s'abandonner au hasard du talent et à la liberté du genre, il a borné à sa maison, à sa rue les prises de cette faculté d'observation dont il n'était pas encore le maître, n a pas osé s'écarter des domaines et des horizons familiers, a dessiné d'un pointillé minutieux ses figures et ses intérieurs, en prenant ses modèles autour de lui, dans son logis, dans son enfance, et en les éclairant de la douce lumière du souvenir. <5^aman C^unuy la T{obe blanche sont des chapitres, des épisodes, des confidences de la vie de Coppée enfant, écolier; de même nous retrouverons dans plusieurs autres de ses récits, — (SWon ami meur^ irier^ par exemple, — des réminiscences, qui ne sont pas sans quelque rancune secrète, des années de jeunesse ensevelies dans l'ombre d'un bureau de ministère, des belles heures perdues pour l'expéditionnaire à gâcher son papier, comme pour Sedaine maçon à gâcher son mortier, et de cette fleur de santé à jamais flétrie dans l'ennui du labeur mercenaire et contraint.
Quelle impression de bonheur décent dans le travail et de joie mélancolique dans l'espérance se dégage de ce tableau d'intérieur qui ouvre le
récit intitulé : oMaman P^unuf et quelle saveur de confidence autobiographique dans ces aveux émus d'un Dickens français !
Mes parents n'étaient pas assez riches pour avoir une servante. Certes non, les pauvres gens ! et je me souviens même qu'elles duraient très longtemps, les redingotes à collet de velours de mon père, et que maman faisait assez souvent de petits savonnages. Dès le matin, le pauvre homme s'en allait à son ministère, emportant dans sa poche un morceau de pain fourré de charcuterie pour son déjeuner; mes deux sœurs — elles étudiaient la peinture — partaient pour leur atelier, et tandis que la cadette, celle qui devait mourir à vingt-trois ans, hélas ! et que nous appelions alors « la grosse Marie, » finissait le ménage, ma pauvre mère s'installait à son petit bureau près de la fenêtre, et commençait à copier des mémoires de charpente ou de serrurerie du voisinage. Or j'étais alors un important personnage de six ans, désigné ordinairement par le sobriquet de « Cicis, » un gamin maladif, vêtu d'un petit caban de drap écossais, à carreaux blancs et rouges, chef-d'œuvre de l'industrie maternelle, dont j'étais très fier. Ma sœur Marie, bien que déjà elle se rendît utile à la maison, n'avait que trois ans de plus que moi, et d'aussi jeunes enfants avaient besoin d'exercice et de grand air.
Aussi, vers midi, la mère Bernu, une pauvre vieille du quartier, venait nous prendre tous les deux pour nous mener à la promenade. Elle déjeunait sur un coin de table, et maman lui donnait dix sous. Avec cette petite ressource, les secours du bureau de bienfaisance et quelques autres aumônes peut-être, elle trouvait encore moyen de vivre; et mes humbles, très humbles parents qui, par des prodiges d'économie, conservaient dans la pauvreté un air de décente bourgeoisie, devaient lui faire l'eflFet de puissants capitalistes.
Maman Nunu emmenait les deux enfants dans
les avenues désertes qui rayonnent autour des Invalides et leur racontait des histoires empruntées à ses souvenirs. Elle en avait beaucoup et c était quelque chose de curieux, en eiTet, que ce cours d'histoire contemporaine faite par une pauvresse, la Révolution et TEmpire et la Restauration vus de la foule à travers des poussières de revues, des fumées d'émeute, des libations de fêtes populaires.
A la tombée du jour, nous revenions vers la rue Vaneau, où demeurait ma famille, et nous remontions nos cinq étages. Les grandes sœurs étaient de retour et, riant de leur beau rire de jeunes filles, aidaient la mère à mettre le couvert. Puis, le père revenait de son bureau, fatigué, courbé, pauvre homme d'esprit et de rêverie qui s'usait sur des paperasses I Mais quand il avait embrassé tout le monde, son naïf et fin visage sans barbe, sous une brosse de cheveux gris d'argent, s'éclairait d'un heureux sourire. 11 ôtait sa redingote, — cette redingote qui durait si longtemps 1 — disait : « Ouf I » en enfilant sa robe de chambre, et, comme la soupière fumait déjà sur la table, et que la mère Bernu la regardait du coin de l'œil, tout en faisant mine de s'en aller, il lui disait gaiement, avec sa générosité de pauvre et sa bonne grâce de gentilhomme :
« Asseyez-vous là, maman Nunu,... vous dînerez avec nous. »
Le conteur ne manque aucune occasion, pour notre agrément comme pour le sien, de mettre en scène son père. Nous le voyons dans tMaman o^unu bien à notre aise, peint de face et dans un portrait où le talent du peintre trouve son compte comme l'afTection du fils. Nous le retrouvons, mais seulement de profil, dans Un Vieux de la
vieille des Contes nouveaux. Nous le voyons passant avec son fils, bambin de cinq ans, devant le palais des Tuileries un i®" niai, jour de la Saint- Philippe de l'année 1847 et haussant les épaules au cri de Vive le roi ! en entraînant vivement son
famin, pour aller chez son vieil ami le capitaine lot se soulager le cœur par une conversation séditieuse.
Car il est légitimiste, le pauvre cher homme ! légitimiste bien désintéressé, lui petit employé sans fortune, humble de mœurs et de cœur. Son Roi, à lui, c'est le duc de Bordeaux, dont nous avons à la maison un portrait gravé, dans un cadre d*acajou, un portrait à Tâge de dix-huit ans, avec une jolie figure poupine, les cheveux en coup de vent, et, au bas, le fac-similé de la signature du prince.
Le conteur, plein de respect pour ces souvenirs, ces illusions, ces sacrifices ignorés, ces dévouements obscurs des fidélités sans récompense, s'amuse à montrer le capitaine aussi henriquinquiste que son père, bien qu'il eût été décoré de la main de l'Empereur à l'affaire du pont de Montereau, s'oubliant à raconter la fameuse charge et s'emballant à crier Vive t Empereur! comme au jour héroïque, et rougissant et balbutiant devant son interlocuteur, lui montrant du doigt, en souriant, le portrait de Charles X scandalisé. Mais il redevient grave pour protester, à l'ombre paternelle, de son culte pour toutes les reliques de sa religion politique.
Sois tranquille, cher et vénéré père, si sceptique en ces matières que soit devenu ton fîls, ce portrait est toujours à sa place, dans la salle à manger, ce
portrait sur lequel je t'ai vu lever tant de fois, pendant le repas, ton fidèle regard d'honnête hoinme.
C'est dans Un Vieux de la vieille que se trouvent en guise d'épilogue ces lignes exquises :
J'avais oublié le capitaine Blot qui fut si bon pour moi dans mon enfance ; mais son souvenir m'est revenu, un jour de Tété dernier, dans un petit port de la Manche où je me promenais sur un quai brûlé de soleil. Je regardais un canon hors d'usage qu'on avait planté en terre par la culasse pour amarrer les navires et qui devait être à cette place depuis bien longtemps, car le vent l'avait rçmpli de terre et de sable jusqu'à la gueule, si bien qu'une touffe de chardons de mer avait poussé là. Cette petite fleur bleue dans la vieille pièce de bronze m'a rappelé la bonté du vieux soldat.
C'est dans éMaman S^unu que se trouvent ces paroles caractéristiques à propos des avenues désertes qui rayonnent autour des Invalides et que la vieille faubourienne animait pour l'imagination de ses auditeurs enfantins des fantômes de ses souvenirs.
J'habite aujourd'hui de ce côté; je suis revenu là poussé par un irrésistible attrait, car le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à ses souvenirs d'enfance et garde un sentiment attendri pour son quartier natal.
Dans le touchant récit intitulé la J{pbe blanche, le poète nous initie à un des motifs de cette aflfection passionnée qu'il éprouve pour Paris en général et pour le Paris suburbain en particulier. Ce n'est pas seulement l'attrait des souvenirs d'enfance qui l'y a ramené^ c'est la curiosité de l'artiste à tous moments piquée par des aspects
nouveaux de ce pittoresque particulier, le pittoresque parisien qu'il a inventé^ par des variétés intéressantes du type et des mœurs populaires qui changent selon les quartiers. François Coppée a retracé la physionomie pittoresque et morale de son quartier en traits ineflfaçables auxquels il se plaît à ajouter sans cesse des traits nouveaux.
C'est par ce joli tableau de la rue voisine de sa maison, dont la précision photographique est relevée çà et là de touches artistiques, que s'ouvre le touchant récit : la T{obe blanche, qui arrive à l'effet à si peu de frais. C'est là la grande qualité, l'originalité de Coppée dans ses premiers contes en prose. Cela ne s'analyse guère, pas plus qu'un parfum de fleur ou une saveur de fruit; tout est dans un choix de détails habilement et profondément caractéristiques.
C'est bien peu de chose que l'histoire de ce commissaire des pompes funèbres devenu contrôleur d un petit théâtre, qui n'a jamais pu voir de pièce que par fragments, et. que dévore la nostalgie inassouvie d'une représentation dont la fête pour lui ne soit jamais troublée, et cela fait rire, ou plutôt sourire.
On sourit aussi de ce fanfaron de vices et de querelles si belliqueux en apparence et si pacifique en réalité, employé de ministère qui passe à soigner tendrement sa vieille mère, à cultiver son petit jardin, à promener le chien de la maison les dimanches qu'il se vante de passer en folles orgies et en pugilats homériques. Et l'on sourit encore, mais avec une larme au coin de l'œil.
C*esc dans ce conte : ffUon ami meurtrier ^ que se trouve ce début d'un enjouement mélancolique :
11 fut un temps où j'étais employé dans un ministère. Tous les jours, de dix à quatre heures, je devenais le prisonnier volontaire d'un triste bureau tapissé de cartons jaunis^ où régnait toujours une écœurante odeur de vieux papiers. Là je déjeunais de fromage d'Italie et de pommes que je faisais cuire à la bouche du poêle, je lisais le journal jusqu'aux annonces, je rimais des vers ignorés, et j'expédiais même les affaires de l'État, afin de toucher, a la fin du mois, une somme qui me permettait strictement de ne pas mourir de faim.
C'est encore des souvenirs personnels, non plus de son séjour au ministère, mais de son passage à travers les cafés et les bals du quartier latin qui ont inspiré le récit intitulé Un mot î auteur. Là passe un poète d'estaminet, un grand homme de la cynique bohème, digne frère du Marius Cazaban, à^Une Idylle pendam le Siège.
Je brûlais de cette ardeur de néophyte lorsqu'un camarade me proposa de faire la connaissance d'Albert Merlin^ jeune poète déjà célèbre dans toutes les brasseries de la rive gauche. Anarchiste et athée, Albert Merlin était rédacteur en chef du journal satirique Le Coléoptêre, dans lequel il avait publié d'assez jolis vers imités à la fois de Villon et de Miirger, mais où l'on sentait un certain bouillonnement de jeunesse. C'était crânement intitulé : Contes (T estoc et de taille ; l'auteur y traitait Dieu sans façon, « blaguait » l'édifice social et se plaignait amèrement d'une personne nommée Rosette.
Songez qu'à cette époque j'étais un humble employé de ministère, allant tous les matins à son bureau avec
un petit pain dans sa poche; un bon jeune homme qui vivait chez sa maman et qui apportait au pot-au-feu familial ses appointements à la fin du mois, un timide qui cachait ses vers comme des crimes, et vous comprendrez mon émotion à la pensée de voir de pfèsun personnage illustre qui ne passait jamais devant les Tuileries sans leur montrer le poing, — on était sous l'Empire, — et dont l'entrée au bal Bullier faisait sensation.
Il y a dans ce récit : Un mot et auteur y plus que cette étude de mœurs de café et de bal du nouveau bousingotisme en 1 868 et le portrait physique d'Albert Merlin, que le manque de place nous empêche de reproduire. Il y a une lettre de jeune fille, la sœur du grand homme en simili- talent, mais qui a encore moins de cœur que d'esprit. C'est un bijou de naïveté fine et de tendresse spirituelle que cette lettre où se trouve ce joli mot: « Cest très gentil, les vers. La poésie, c'est de la musique qui veut dire quelque chose, et tu peux en croire ta malheureuse sœur, qui a déjà fait se& dix ans de piano forcé. »
Mais si ce sont là des récits dans la note gaie et qui emportent le sourire avec leur sel de discrète ironie, on a envie de pleurer et on pleure, ma foi, tout de bon, à l'histoire de ce vieil oflScier retraité, renonçant peu à peu, non sans combat, à ses vices et à leur dépense, pour adopter une petite orpheline boiteuse et se reprendre, avec cette innocente gouvernante et pour elle, aux pures délices d'un intérieur tranquille et d'une paternité fictive. Rien de plus dramatique aussi que le dévouement de ce coquin héroïque se
sacrifiant pour un ami voleur et prenant à son compte le crime et le bagne.
Dans les Vingt Cornes nouveaux, l'auteur est tout à fait maître de sa manière ; et le éMàrceau de painy le Cantonnier, la Griffe de lion^ la Sœur de lait y la Grosse aux miettes, t Enfant bibelot sont des études très poussées, dont le sujet est fort simple, mais dont le détail est de l'art le plus savant. Là passent tour à tour pour nous, dans une attitude dont la plastique et l'expression sont inoubliables : la reine délaissée, apprenant en berçant incognito la fillette d'un garde-barrière, le devoir et le sacrifice maternels 5 le soldat grand seigneur, apprenant du camarade affamé le respect des dévouements héroïques 5 la mère, selon la mode, traitant son enfant comme une poupée qu'on adore au premier costume et qu'on délaisse au dernier; la sœur de lait à l'amour ignoré, mourant à la porte de ce bonheur nuptial qui la tue ; le petit employé invité dans un ménage voisin, séduit par un geste heureux de coquetterie ingénue de la fille de la maison, payant l'hospitalité d'une demande en mariage aussi habilement acceptée que maladroitement faite et rivé à ce mariage décevant.
Une éMort volontaire, un oiccident, l Honneur est sauf, la Vieille tunique, la zMédaille, F Ouvreuse, le C^aufrage de l'Inflexible sont de vrais drames, de petits drames par le petit nombre des personnages et des scènes, mais dont l'action émeut et dont le dénouement, pour être simple comme la vie et la mort, n'en est pas moins pathétique.
Si Ton veut se rendre compte, par une mesure exacte, de la différence des temps, des mœurs, des forces des talents et des formes de l'art à la distance d'un siècle, il faut lire avant ou après les Contes de Coppée — sans épithète — les Contes moraux de Marmontel, et comparer le frottis demi-effacé de ces fragiles pastels, le parfum de rose fanée qui s'en exhale et le soupir d'épinette fêlée de ces variations sur un thème ingénieusement banal avec la soUdité savoureuse, , la saine odeur de réalité et le cri sincère de passion et de vie, de cœur ou de chair, de Tœuvré contemporaine inspirée non par le goût de la nature d'opéra comique et des sentiments de boudoir, mais par le goût de la nature vraie, de l'humanité franche qui n'ont rien de commun avec le naturel artificiel, la simplicité minaudière et la polissonnerie sentimentale de l'auteur des Incas.
Ce n'est pas une petite affaire, ce n'est pas un triomphe vulgaire que de savoir mettre en quelques pages ce qu'il faut demotion sincère, de poésie vraie, d'observation juste et, parant le tout, de style et d'art enfin, pour buriner une figure qui ne s'oublie plus, pour tirer d'une situation tout ce qu'elle comporte, pour atteindre ce but que tant manquent, que tant dépassent et qui est le succès du conteur : faire rire ou faire pleurer d'honnêtes gens d'une gaîté ou d'une émotion également salutaires.
Les mots qui portent coup, les traits heureux d'observation, de passion et de vie abondent dans ces Contes et éclatent sous le doigt quand on les feuillette.
C'est une merveille de ressemblance légèrement ironique que cette « crémerie de la rue de Seine, » tenue par une vieille Polonaise surnommée la princesse Chocolawska à cause de rénorme terrine de crème au chocolat qu'elle exposait quotidiennement dans la montre de sa boutique.
Outre quelques jeunes gens qui se destinaient à avoir du génie, les hôtes ordinaires de la crémerie étaient de pauvres compatriotes de la patronne qui tous avaient plus ou moins commandé des armées. Il y avait surtout un imposant et mélancolique vieillard a barbiche blanche, dont l'antique caban à olives, les bottes juteuses et le chapeau sur lequel semblaient avoir passé des limaces, offraient un poème de misère, et que les autres Polonais traitaient avec une déférence marquée, car il avait été dictateur pendant trois jours*.
Encore quelques jolis traits : on pourrait moissonner une gerbe 3 glanons une poignée d'épis et de bleuets.
Comme la soirée était fraîche, on alluma une flambée de brindilles et de copeaux, et tandis que nous fumions, Miraz et moi, en ressassant les vieux souvenirs, la maîtresse de la maison, tenant sur ses genoux sa petite Hélène en chemise, lui faisait répéter un « Notre Père » et un «Je vous salue, Marie» que l'enfant ânonnait en frottant voluptueusement ses petits pieds devant la flamme.
Les croquis d'enfant portent bonheur au conteur.
Cependant le bébé, enfoui sous les dentelles, corn-
* Vingt Contes voiiveaux. — Une Mort volontaire.
mençait à saisir dans sa petite main de singe, avec une singulière énergie, le gros doigt rugueux de sa nourrice; sa bouche ébauchait le sourire si bonhomme des tout petits et ses yeux grand ouverts maintenant étaient de ce bleu adorable qui nous prouve bien que les enfants viennent du ciel*.
Les souvenirs d'enfance n'inspirent pas moins bien le poète, et l'on se reprend avec lui à se rappeler et à regretter ses bonheurs de petit garçon.
Ohl les heures délicieuses où Ton ouvre sa boîte d'aquarelles et où Ton mouille son pinceau avec la langue pour enluminer les gravures sur bois d'un vieux bouquin ! Quiconque n'a pas ainsi gâté un exemplaire des premières années du Magasin Pittoresque avant sa première communion n'a pas eu d'enfance **•
Et ce tableau d'intérieur, cette vue de lapparteinent d'un vieux garçon, qui traînera dans le mariage le boulet du regret du célibat. Il est emprunté à ce délicieux tableau de la vie de l'employé et du petit bourgeois, brossé à la Dickens, avec une pointe de comique plus légère, et, pour tout dire en un mot, avec un pinceau français : la 'Brosse aux miertes.
Qui peut bien l'habiter maintenant, s'écrie le mari malgré lui, ma chambre haute de la rue d'Assas? quelque philistin peut-être, qui aura déshonoré les murailles en y clouant des portraits d'hommes politiques en chromo. De mon temps c'était une chambre de pauvre, parbleu I mais meublée à ma guise. La chambre d'un sédentaire, d'un « intimiste, » qui gardait le souvenir d'une rêverie dans chaque fleur de
* L'Enfant bibelot, •• Le Pain bénit.
4o6 FRANÇOIS COPPÉE
son papier. J'avais là une flûte, ma pipe, un bon tapis, un grand faureuil à demi renversé, bien commode pour songer et pour lire au coin du feu; sur une planche, les livres que je sais par cœur, les sceptiques sans férocité, Montaigne et La Fontaine, et pour les heures d'attendrissement le cher Dickens ; et à droite et à gauche de la glace une belle épreuve du « Coucher de la mariée » et des « Hasards heureux de l'escarpolette. »
... Oui, d'accord, ça manquait de femmes. Il n'y avait guère de jupons dans ma vie, c'est vrai, et j'en avais assez des petites modistes qu'on attend à la sortie du magasin, qu'on ramène en écoutant leurs histoires coupées de « pour sûr ! » et de « ah I bien, vrai! » et qui reboutonnent leurs bottines avec une épingle à cheveux. Mais c'est cela justement que j'eus l'imprudence de confier à un collègue (j'aurais dû me méfier de ce gaillard-là, un homme pratique qui avait appris la cordonnerie comme art d'agrément, par esprit d'économie, et qui se fabriquait lui-même ses souliers au bureau dans ses moments perdus). Il me dit tout de suite, etc..
Quel joli type encore que celui de ce fruit sec, de ce raté de la peinture, Clodion-des-Bouleaux, célèbre à Mariette, et qui avait réalisé ce problème : peindre « de chic » d'après nature* 1
Mais il faut tirer Téchelle. Nos lecteurs savent où ils la retrouveront pour cueillir sous Tombre des feuilles touffues, derrière le mur, ces histoires savoureuses comme de bonnes et rouges cerises, à la chair faite de réalité mûre, légèrement acidulée d'ironie.
• Le Naufrage de l'Inflexible.
^Lc4 VOWBLE VEIC/^E
LiviER est le seul poème de longue haleine qui se trouve dans l'œuvre de Coppée. C'est son Jocelyn. Tout porte à croire qu'il ne recommencera pas. Les sujets développés sont moins son affaire que les sujets vifs, clairs, mais courts, les sujets compatibles avec le tempérament des poètes ou des conteurs à souffle bref, les sujets propres au récit ou formant tableau, les sujets à quadri chers à André Chénier et avant lui à Salvator Rosa. Nous l'avons dit déjà, il convient de le répéter ici au moment où après les tâtonnements et les essais en tout sens de toute carrière au début, François Coppée se rend compte de ses aptitudes, de ses forces, prend position sur les lignes définitives de son champ de bataille et de succès, et établit l'emploi de son talent, dans les condi-
tions les plus conformes à sa vocation. De 1878 à 1887 il esc évident qu'il s*est décidé sur la direction à donner à sa vie littéraire, et qu'il ne cessera plus de marcher sur la grande route, où les ormeaux classiques sont remplacés pour lui par les romantiques tilleuls de la littérature dramatique avec son buste de Shakespeare et son buste de Victor Hugo fraternisant au fond de Tavenue; ceci, bien entendu, sans préjudice des crochets subits, des sentiers de traverse, de chaque côté de la grande route, permettant à son talent les diversions, les écoles buissonnières, les fugues de rêverie qu'il affectionne, à son succès les variétés de couronnes qui accentuent son originalité.
Le théâtre, le théâtre héroïque, le théâtre en vers, avec les distractions, les diversions, les bonnes fortunes du récit en vers ou en prose, du tableau interne ou externe, parisien, suburbain ou agreste, du flacon ciselé avec un art curieux, pour y insérer, comme une perle d'essence précieuse, une larme de plainte amoureuse ou de passagère mélancolie, voilà bien dans son unité et dans sa variété, la physionomie de François Coppée, au moment où son talent se fixe comme sa vie, où au sortir des années d'apprentissage et de voyage dans la réalité et dans l'idéal, il a fini son tour du monde de l'art, pris pignon sur rue dans la littérature, et où il a dédié à la maîtresse de son logis, à la compagne de son existence, à la gardienne de son repos, à sa sœur Annette : les T^ecits et les Élégies.
Dans ce volume, si nous trouvons quelques
raisons de regretter que Coppée ait renoncé à rélan et à Tessor de la poésie lyrique, à ses pompes et à ses hasards, parfois dangereux, et se soit réduit à la Muse pédestre, nous en rencontrons encore davantage de le féliciter de ce sacrifice. Nous y trouvons un talent mûr, absolument sûr du fond et de la forme, de la trame et de la broderie, se payant sans la moindre gaucherie de parvenu, mais avec l'aisance d'un maître qui prend possession d'un domaine, sa petite Légende des siècles^ ses petits Toèmes (Anti-qws ou ^Barbares dans des récits d'une inspiration à h fois imitatrice et originale. Il ne les eut peucêtn pas écrits si Victor Hugo et Leçon te de Liie ne lui eussent frayé la voie, mais il y appore des qualités qui lui sont personnelles : la claré et le sentiment, tout en enguirlandant, touten couronnant au besoin ses tableaux épi« ques tragiques ou domestiques de ces fleurs d'idyle ou d'élégie pour la couleur et le parfum desquels il ne procède que de lui-même.
Ce sont ces 7{écits et ces Élégies que nous allonsexaminer, c'est cette double veine caractéristique de son talent de conteur et-de rêveur, où no^ allons compter les nouveaux filons ouvertspar le poète.
Cessions, il les a cherchés naturellement dans lé parties inexplorées de la Bible, de l'Évangit, du Koran, dans les traditions brahmanique^et boudhiques, dans les légendes du Moyen-â^ et de la Renaissance. Il a fait son tour du ionde à travers les cosmogonies, les théogonie^ les ethnographies et les hagiogra-
phies. La route, de son premier à son dernier récit, va de TÉden aux rêves préhistoriques à l'Empire, cette épopée de Thistoire, à la guerre de 1S70, cette tragédie de l'histoire. Ce qui distingue les épis qu il a ainsi glanés, c'est la solidité et la saveur du grain, la sobriété de la feuille. Aucun de ces récits ne tourne aux luxuriances, souvent exubérantes, du poème. Un récit épique doit enfoncer rapidement au coeur après quelques moulinets de salut et de parade la pointe de son épée. Une parabole, et les légendes ont le plus souvent ce caractère parabolique, est un fruit dont la moralité, leç3n douce ou amcre, ne doit pas être étouffée s#us les feuilles et sous les fleurs. Coppée excelk à faire briller, tournoyer et pénétrer la pointe;, le trait final du récit. Il excelle à concentrer éans un beau fruit le miel ou le fiel de la leçon. Tous ces récits épiques sont marqués au sceau dr ces deux qualités de maître : la clarté, la briwté. Ils font voir, iU font penser. Beaucoup dt vers y ont la sobriété et la simplicité du styl< lapidaire Ils sont écrits au burin. Nous ravons plus affaire-^ux obscurités parfois apocalyptiques du maître, dont le Sinaï se couronne d'aitant de fumées que de flammes, ni aux aspéritésdu chemin à travers lequel nous conduit son jrophète pour arriver avec ce guide impassible jusqu'aux cimes neigeuses, jusqu'aux marmoréenssommets d'un pessimisme himalayen. Ici nousavons la joie modeste et tranquille que donne l> morceau d'art achevé sans autre prétenrion cje de ressembler à rhistoire ou à la nature, sans autre
philosophie que celle du beau, sans les aspirations symboliques, pyrrhonistes, panthéistiques et anti-aphrodisiaques de la poésie transcendentale et décadente.
Victor Hugo est parfois aussi nébuleux que Gœthe dans ses mauvais moments, dans ses moments trop allemands, et Leconte de Lisie n'a pas toujours préservé une forme admirable d'une subtilité de pensée trop métaphysique. François Coppée, dans ses %écits épiques, a la simplicité, l'alacrité, la clarté, la grâce de la bonne école française.
Ils s'ouvrent par une vision qui n'a rien de miltonesque; car Milton, qui avait pourtant connu et aimé la beauté italienne, a fait une Eve par trop britannique. L'Eve de Coppée n'est d'aucun pays. Sa patrie, c'est l'idéal. Mais cet idéal ressemble fort à celui des sculpteurs de la Renaissance. Jean Goujon lui eût trouvé quelque chose de sa Diane.
Son visage très pur, dans ses cheveux noyé, S'appuyait mollement sur son bras replié Et montrait le duvet de son aisselle blanche; Et du coude mignon à la robuste hanche, Une ligne adorable aux souples mouvements Descendait et glissait jusqu'à ses pieds charmants.
Après cette Eve à qui Dieu met dans le regard « tout l'infini du ciel » nous voyons passer successivement dans ce panorama poétique, bibhque, islamique, historique et légendaire, les deux fils de Cham, Heth et Sidon, le premier maudissant le Dieu qui lui a pris son fils, le
second agenouillé dans une supplication égoïste, le premier épargné par la tempête parce que Jéhovah
En voyant la douleur eut pitié du blasphème,
le second, avare en pleurs, frappé, parce que la prière au Seigneur adressée
Déplaît quand elle part d'une âme intéressée. Puis c'est Sennachérib passant
à cheval sur la rive
Du Tigre, en habit d'or de perles constellé,
et contemplant un grand vieillard aveugle et mutilé,
De l'ancienne victoire épouvantable preuve.
Le poète en effet a résumé les résultats de la lutte victorieuse du sultan assyrien contre la Chaldée, avec la netteté du fatalisme oriental, sur lequel plane Tinévitable et inexorable talion.
11 emmena captif tout le peuple. Aux plus vieux. L'on coupa les deux mains et l'on creva les yeux ; Le reste lui bâtit des palais dans Ninive.
Le tyran donc contemple ce trophée vivant de son triomphe, un vieillard mutilé pieusement guidé et nourri par ses deux fils.
Car pour le pauvre infirme errant dans les chemins, L'un avait des regards et l'autre avait des mains.
Et il se dit :
Cet esclave a de bons fils. Pourquoi
Suis-je jaloux de lui ? N'en ai-je donc pas, moi }
Et il énumère toutes les raisons qu'il a d'être assuré d'avoir, lui aussi, de bons fils, et d'être rassuré sur leurs entreprises.
Je dois être aimé d'eux ainsi que je les aime^ Mes deux aînés surtout, mes deux préférés même, Ceux qui marchent toujours aux côtés de mon char, Mon fils Adroméleck et mon fils Sarazar, Qui gouvernent sans moi mon empire et le gèrent. — Cette nuit-là, ses deux fils aînés regorgèrent.
Puis cest le Pharaon salué à son avènement par les guerriers ec les prêtres thébains, et qui, morne, déjà saoul d'ennui précoce et d'incurable dégoût de la vie, répond aux offres de services des courtisans hiératiques et militaires, qui s'attendent à l'ordre de préparer quelque guerre triomphale ou quelque monument de fece ec de joie. « Bâtissez mon tombeau. »
C'est ensuite le Boudha, qui n'a pour compagne d'extase qu'une hirondelle nichant dans le creux de sa main (attitude aussi attribuée à un •saint breton par l'hagiographie) et qui pleure en s'apercevant un jour qu'il abaissait sur la terre
ses yeux
Éteints et fatigués de contempler les cieux.
Ses yeux aux cils brûlés, aux paupières sanglantes;
que sa main était vide.
Et celui dont l'esprit était resté béant Devant ramour du vide et l'espoir du néant, Et qui fuyait la vie et ne voulait rien d'elle. Pleura, comme un enfant, la mort d'une hirondelle.
Après les légendes boudhiques viennent les légendes évangéliques ou islamiques. Sur chacun de ces livres sacrés, à la marge, le poète crayonné un croquis (une sorte de commentaire illustré) où revivent, avec une singulière intensité de couleur locale, des figures et des scènes de son invention, qui semblent traduites du texte même.
Cxîst Jésus, filant la quenouille et berçant l'enfant de la veuve secourable, qui s*est chargée du fardeau d'un vieux mercenaire succombant au double poids de l'âge et du jour.
Quand un pauvre a pitié d'un plus pauvre, mon Père
Veille sur sa demeure et veut qu'elle prospère...
Quand il eut dit ces mots le Seigneur vint s'asseoir
Sur le vieux banc de bois devant la pauvre hutte.
De ses divines mains, pendant une minute,
Il fila la quenouille et berça le petit.
Puis, se levant, il fit signe à Pierre et partit.
Et quand elle revint à son logis, la veuve
A qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva — sans deviner jamais par quel ami.
Sa quenouille filée et son fils endormi.
C'est le prophète proscrit, errant, s'enfermant pour échapper aux assassins qui le cherchent dans une caverne où jadis il a épargné Taraignée tissant sa toile, pitié qui lui sauve la vie.
Car cette aérienne et fragile barrière Suffit pour arrêter la bande meurtrière,
LA DOUBLE VEINE i^ff
Qui revint sur ses pas, pensant qu'un corps humain N aurait pu se glisser par cet étroit chemin, Sans détruire en passant l'araignée et ses toiles.
Ensuite ce sont les personnages et les miracles de l'épopée chevaleresque. Guntz-Tête-de- Fer, jaloux de sa femme, trahie par un nom qu'elle a murmuré, en songe, interroge son épée, et s'en remet au jugement de cette gardienne de son honneur.
..... Alors la noble et juste épée Qui savait que, malgré qu'elle eût le cœur touché, Hilda n'avait jamais accompli le péché Avec le chevalier qu'elle nommait en songe, La généreuse épée, exempte de mensonge, Ne voulut pas que Guntz agît comme un bourreau Et, brusque, elle rentra d'elle-même au fourreau.
Timour-Leng, conquérant de Tlnde et de la Perse, fait ouvrir devant lui tour à tour le tombeau de Firdousi,
Le cercueil du poète était jonché de roses ;
et le tombeau de Djinghiz-Khan, vainqueur de la Chine,
La tombe du despote était pleine de sang.
Pendant la guerre des Hussites, près de la vieille Égra, dans la Bohême noire, est un môutier de bénédictines que sauve, comme son abbesse Thécla, du saccage, du viol et de l'incendie le miracle du liseron éclos en une nuit, et entourant de sa spirale parfumée 1 epée de
4l6 FRANÇOIS COPTÊE
Procope le Tondu, chef des Taborites, fichée par lui en terre.
Un liseron, autour de la lame immobile,
Avait fait tournoyer sa spirale débile.
La moindre de ces fleurs que l'abbesse aimait tant
Tenait captif le glaive au reflet éclatant.
Et suave, et charmant comme un œil qui regarde.
Son frais calice bleu fleurissait sur la garde.
Voici une légende fleurie comme ce liseron libérateur, autour de 1 epée de la Pucelle, dont elle embaume Thistoire. Ce n'est plus le miracle du liseron que Coppée a trouvé dans son imagination. C*est le miracle des croix tombales changées en épées sur la prière de l'héroïque vierge, à laquelle une populadon en vain par elle aiguillonnée, a répondu quelle n'avait pas d'armes. Coppée s'est souvenu de ce cimetière dans les Jacohitesy quand il fait sortir de la tombe, à l'appel du vieil Angus, non la moisson de répée, mais la moisson du drapeau de l'Ecosse, ressuscité comme elle. Les deux chefs-d'œuvre des 'Récits épiques sont la Tête de la sultane y dédié à Gustave Flaubert, et les Tarîas, Le premier nous montre le fils du grand Mourad, le sultan Mahomet jetant à l'émeute militaire et populaire, grondant autour de son palais, et lui reprochant de s'endormir dans les déhces du sérail, la tête, décapitée par lui, de sa favorite.
« Fils de chiens, ma réponse est prête : La voilà I » Et quand il eut ainsi parlé d'une voix mâle, Mahomet deux plongea sa main royale et pâle Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit ; Puis il en arracha brusquement et brandit.
Aux regards stupéfaits de la foule attroupée, Une tête saignante et fraîchement coupée, Celle de la Sultane aux yeux couleur de ciel Que dans son sac immonde et pestilentiel Venait d'apporter là, toute chaude, l'eunuque.
Les soldats, prosternés aux pieds de leur Sultan, *
Couvraient d'ardents baisers le. bas de son caftan
Et vers son front levaient des regards plein d'ivresse.
Et lorsque de leur rude et sauvage caresse.
Dédaigneux, il voulut enfin se dégager,
Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger,
Mahomet deux lança la tête échevelée
Bien loin, au beau milieu de la foule affolée.
Qui la reçut avec un râle de plaisir;
Puis, joyeux et montrant du geste à son vizir
Ce peuple qu'enivraient son crime et sa présence :
« Et maintenant, dit-il, ils me prendront Byzance 1 »
Le poète excelle dans ces mots de la fîn^ qui résument toute une action et peuvent contenir tout un petit monde. Le Vuel de %affinés^ où deux mignons vont sur le pré, l'un tenant pouf les cheveujc blonds, l'autre pour les cheveux bruns, et où le vainqueur, qui a tué son homme du coup, convient qu'il a été un peu vif, car après tout — sa maîtresse est rousse, — la vision de saint Vincent de Paule, où la Madone incline vers le héros de charité son bambino, en lui disant : « Embrasse-le, tu tas bien mérite\ » sont des tableaux exquis, auxquels le dernier mot, le trait final pourrait servir de titre.
Mais si jamais Coppéen'a été plus énergique, plus farouche, plus fort comme son sujet que dans sa Tête de la sultane, et si ce jour-là il a tendu l'arc de l'émotion, de la terreur, de la
4l8 FFANÇOIS COPPÉE
pitié, et envoyé la flèche aussi loin et aussi haut que les plus grands maîtres, jamais ni Victor Hugo ni Leconte de Lisle n ont dépassé, et le premier n'a pas souvent atteint reffet de douceur, de tendresse et de mélancolie de ces T^ariasy où deux martyrs, deux mutilés mettent en com^ mun les membres et les sens qui leur restent, font de ces deux moitiés un tout et trouvent moyen d'être heureux en partageant leur malheur. Il y a là non le sentiment faux des Incas ou dEstelle et tN^morin mais le sentiment juste et vrai de Bernardin de Saint-Pierre. L'ombre de Florian est aussi évoquée par un involontaire rapprochement. C'est la fable de t (Aveugle et du Taralytique que /^^ Pan^j, pourrait-on dire. Oui, répondrions-nous, avec l'amour en plus, l'amour qui triomphe de tout, même de la mort et aussi avec la poésie en plus : la poésie, que le poète d'Estelle et de Némorin ne connaissait pas. Ce n'est pas lui qui eût trouvé l'histoire de ce paria, le beau Sangor, puni par l'atroce mutilation» l'ablation du nez et des oreilles, du crime d'avoir levé son bâton, pour se défendre contre ses morsures, sur le lévrier de Perse, favori du rajah de Dinapour, Sarroo-Sahib. Il a honte de cette laideur d'infamie, il maudit son amour dont il lui semble être devenu indigne, et s'assied au seuil d'un temple de Krichna, pour y demander l'aumône, en essayant d'oublier Djola. Celle-ci apprend la mutilation, devine le scrupule de ce silence héroïque, et pour en triompher, choisit le sacrifice le plus naïf et le plus sublime à la fois. Elle s'aveugle, et servira de servante à
celu-i qu'elle ne verra plus, et qui 'ui servira de guide.
Sangor, ivre d'amour, étreignitsa Djola.
Ils pleurèrent ensemble ; et depuis ce jour-là Ceux qui venaient prier l'idole sur son trône Regardaient au passage, en jetant une aumône, Le groupe lamentab.e et pourtant consolé De cette pauvre aveugle et de ce mutilé.
La éMort du général Wulhuberr^ le Fils de {Empereur clôturent les l^écirs épiques par deux tableaux, l'un belliqueux et glorieux, et couronné de lauriers, Tautre mélancolique et funèbre, et couronné de cyprès. Le tNjiufragé, dédié à Constant Coquelin, qui depuis... mais alors il était un ami que n'offusquaient pas encore sur rhabif de bibliothécaire de la Comédie- Française la broderie de palmes académiques, la Veillée^ dédié à M*"® Eugénie Doche, sont des récits contemporains de ton comme de sujet, où le lecteur palpite d'une émotion toute moderne^ au récit du vieux gabier manchot, Jean Goëllo, meurtrier involontaire de son chien enragé, ou à l'histoire d'Irène, la sublime ambulancière de 1870, soignant l'officier allemand blessé qui a tué son fiancé, Irène dont les cheveux blanchissent en une nuit à l'épreuve du plus difficile des pardons, du plus douloureux des sacrifices
Nous arrivons au recueil intitulé rExilée, C*est une série de pièces d'espoir, de desir, de désabusement, de désespoir amoureux, une de ces gerbes de fleurs gracieuses et tristes où le souci se mêle à Ihyacmthe, pareilles à celles que les anciens vouaient à la mémoire des ombres chères^
a celles donc les poètes du seizième siècle décoraient le monument de leur passion inspiratrice^ parfois imaginaire^ parfois réelle, et dédiaient au souvenir et au regret de celle qui les avait trompés dans la vie ou qui les avait fuis dans la mort. Ces pièces emblématiques et funéraires, ces gerbes de fleurs moissonnées au jardin d'amour, aux diverses heures du jour et de la nuit, du bonheur ou du malheur, s'appelaient du nom générique de Tombeaux.
C'est le tombeau d'une passion réelle, sincère, vivante d abord dans la réalité, morte ensuite et évanouie dans Tidéal, que François Coppée a orné des fleurs les plus pures, au parfum le plus doux, de l'inspiration élégiaque. Nous ne toucherons pas à son secret, et n en trahirons pas la demi-confidence. Nous ne dirons que ce qu'il a voulu dire de la jeune étrangère, objet de cette passion sans espoir mais non sans regret, Laure voilée d'un Pétrarque nouveau, plus discret que l'autre. Si éloquents que soient ses vers, plus éloquent encore est peut-être son silence. Les plus beaux vers d'un poète sont parfois ceux qu'il n'a pas voulu publier, et qu'il n'a écrits que pour lui. Nous ne parlerons que de ceux dont il a voulu que l'hommage fût public, et demeurât immortel. Car aussi longtemps qu'il y aura des âmes éprises des délicatesses du sentiment et des grâces de la poésie amoureuse, il y aura des admirateurs pour ces petites pièces exquises, pour ce tombeau d'une passion sincère, contrariée par tant d'obstacles qu'elle ne pouvait vivre que de la vie idéale des ambitions irréalisables, des
espoirs chimériques et des désirs inassouvis. Elle gît maintenant à jamais ensevelie sous les roses et les lys, comme ces pâles enfants, morts en naissant, ayant à peine figure humaine, qui poursuivent dans les limbes une existence crépusculaire, dont le souvenir glisse comme eux, d'une aile sans bruit, dans les limbes de la mémoire, symbolisé par l'ébauche voilée décorant, au rendez-vous funèbre, un marbre sans nom.
Sans dévoiler ce pur et gracieux visage du Nord, que le poète amoureux a laissé voilé, et dont il ne survivra pas pour la postérité d'autre image que celle qu'il s'est plu à peindre dans ses vers, nous pouvons dire que jamais plus jolis vers, plus dignes de ce « spirto gentil » dont parle Dante, ne furent dédiés à une plus charmante Béatrix, encore vivante, et pour longtemps, nous l'espérons, mais qui mourra comme l'autre, vierge de toute caresse, et même du simple baiser de son Alighleri, destinée à ne lui appartenir que par la chaste possession du rendez-vous paradisiaque. Elles sont dignes de leurs modèles, « ces douces fleurs mouillées des larmes du sincère amour, » « ces petites chansons faites sur ses grands chagrins » par le poète qui a emprunté heureusement cette double épigraphe à XHamlet de Shakespeare et à Vlmerme-^o d'Henri Heine.
VExilée s'ouvre par une Invocation dont nous citerons quelques vers.
Enfant blonde aux doux yeux, ô rose de Norwège Qu'un jour j'ai rencontrée au bord du bleu Léman, Cygne pur, émigré de ton climat de neige !
Je t'ai vue et je t'aime ainsi qu'en un roman; Je t'aime et suis heureux comme si quelque féç Venait de me toucher avec un talisman.
Quand tu parus, naïve et d'or vivant coiffée, J*ai senti qu'un espoir subhme et surhumain Soudain m enveloppait de sa chaude bouffée.
Voyageur, je devais partir le lendemain;
Mais tu m'as pris mon cœur sans pouvoir me le rendre.
Alors que pour Tadieu je t'ai touché la main.
A ce dernier bonheur j'étais loin de m'attendre, Et je me croyais mort à toutes les amours; Mais j'ai vu ton regard spirituel et tendre,
Et tout m'a bien prouvé, dans les instants trop courts Passés auprès de toi, blonde sœur d'Ophélie, Que je pouvais aimer encore et pour toujours.
La déclaration contitiue dans la délicieuse pièce d'aveu intitulée: Lettre,
Non, ce n'est pas en vous « un idéal » que j'aime,
C'est vous tout simplement, mon enfant, c'est vous-même.
Telle Dieu vous a faite et telle je vous veux.
Et rien ne m'éblouit, ni l'or de vos cheveux.
Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles.
Bien que ma passion ait pris sa source en elles.
Comme moi, vous devez avoir plus d'un défaut;
Pourtant, c'est vous que j'aime et c'est vous qu'il me faut.
Je ne poursuis pas là de chimère impossible.
Non, non ! Mais seulement, si vous êtes sensible
Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré
Que j'ai conçu pour vous et que je garderai,
Et si nous triomphons de ce qui nous sépare.
Le rêve, chère enfant, où mon esprit s'égarCj
C'est d'avoir à toujours chérir et protéger
Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer.
Je vous sais le cœur bon, vous n'êtes point coquette;
Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite.
Et le chagrin qu*un jour vous me pourrez donner, J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner. Je veux joindre, si j'ai le bonheur que j'espère, A l'ardeur de l'amant, l'indulgence du père.
Cette lettre si douce, si grave et si tendre est le thème pareil aux quelques lignes de grosse gothique des manuscrits à miniatures que le poète, avec la curieuse et dévote patience du moine, brodera des plus délicates, des plus fines enluminures, enguirlandant chaque ligne comme on enguirlande un cordeau de trophée des plus gracieuses fleurs de la flore des arabesques. Comment faire pour donner Tidée de ces fleurs précieuseSj de ces bijoux curieusement ouvrés, de ces diamants creusés pour contenir une larme, dé ces billes d'ivoire sculptées au couteau, durant ses longs ennuis, par le forçat artiste de cette passion bientôt sans espérance, par ce galérien obstiné à rêver l'impossible, et à ramer, heureux de son supplice, vers l'invisible et introuvable port? Comment traduire TefFet de cette litanie galante, de ce chapelet de prière et de complainte amoureuse, de cette poésie oîi pour la première fois passent à travers les clartés françaises les brumes du Nord, et qui, pour faire à ladorée un passage digne d'elle, jonche son chemin des pâles perce-neige de la saga Scandinave ou des campanules bleues du lied d'Uhland et de Novalis?
Tu m'es ravie, enfant, et la nuit tombe Dans ma pauvre âme où Tespoir s'amoindrit; Mais sur mon cœur, comme sur une tombe. C'est pour toujours que ton nom est écrit.
J'ai crié dans la solitude:
« Mon chagrin sera-t-il moins rude, Un jour, quand je saurai son nom } »
Et récho m'a répondu : « Non. »
« Comment vivrai-je en la détresse Qui m'enveloppe et qui m'oppresse Comme fait au mort son linceul ? »
Et l'écho m'a répondu : « Seul 1 »
« Grâce ! le sort est trop sévère !
Mon cœur se révolte 1 Que faire Pour en étouffer les rumeurs > »
Et l'écho m'a répondu : « Meurs 1 »
C'est ainsi que tour à tour le poète rajeunit et renouvelle toutes les formes à la naïveté mignarde, tous les moules aux grâces archaïques, de la poésie amoureuse, la forme de YéchOy qui arrive parfois à des effets d'une intensité si douce ou si cruelle, la forme du refrain de rondeau ou des finales entre-croisées.
Triste exilé, qu'il te souvienne Combien l'avenir était beau, Quand sa main tremblait dans la tienne Comme un oiseau.
Et combien son âme était pleine D'une bonne et douce chaleur.
Quand tu respirais son haleine Comme une fleur!
Mais elle est loin, la chère idole.
Et tout s'assombrit de nouveau*, Tu sais qu'un souvenir s'envole Comme un oiseau;
Déjà l'aile du doute plane Sur ton âme où naît la douleur.
Et tu sais qu'un amour se fane Comme une fleur.
LA DOUBLE VEINE 42f
Ce Coppée à l'habit gris de lin, à la fleur d'edelweiss à la boutonnière, ce Coppée de romance et de lied, ce Français qui par amour se germanise et se slavise à loisir, et se déguise si bien qu'on croirait qu'il n'a jamais fait autre chose que de pincer ce luth de sérénade lunaire, est très nouveau, très inattendu. La surprise ajoute au ragoût de cette métamorphose, causée par une passion sincère, pour une inconnue, pour une absente, passion qui languira et pâlira d'inanition, et s'effacera peu à peu, ombre indécise, avec un bruit de soupir, vers la forêt sombre où s'enfoncent, s'évanouissent et s'effacent nos souvenirs et nos regrets. Cette métamorphose du poète lui a porte bonheur et ce deuil de son cœur a renouvelé son talent. Il s'en rend compte lorsqu'il répond à des conseils importuns et vulgaires ;
Vous aurez beau faire et beau dire, L'oubli me serait odieux; Et je vois toujours son sourire Des adieux.
Vous aurez beau dire et beau faire, Sans espoir je dois la chérir ; J'en souflFre bien, mais je préfère En souffrir.
Les éMois sont encore traversés par l'image de la chère exilée, mais confuse et souriante avec la grâce pâle des passions qui s'éteignent et qui s'éloignent. Dans ce recueil de douze pièces, liées par le lien du même hommage, du même souvenir, et qui n'ont rien de commun, je n'ai
426 FRANÇOtS COPPÉE
pas besoin de le dire, avec les SMois didactiques, idylliques et mythologiques, du bon Roucher, nous avons toujours affaire à lamant. Pour le poète, cesser d*aimer, serait cesser d'être poète. Quand le cœur se tait, la lyre ne vibre plus. Le poète est un homme qui a beaucoup aimé les femmes et dont la punition — qui na rien de cruel, comme semble le croire Joubert — est de les aimer toujours. Mais on peut ne pas cesser d'aimer et ne pas continuer d'espérer. C'est fétac d'âme que symbolise en traits charmants la pièce intitulée: Juin,
Dans cette vie où nous ne sommes Que pour un temps si tôt fini, L'instinct des oiseaux et des hommes Sera toujours de faire un nid.
Et d'un peu de paille et d'argile, Tous veulent se construire un jour Un humble toit, chaud et fragile, Pour la famille et pour l'amour.
Par les yeux d'une fille d'Eve, Mon cœur, profondément touché.
Avait fait aussi ce doux rêve D'un bonheur étroit et caché.
Rempli de joie et de courage, A fonder mon nid je songeais; Mais un furieux vent d'orage Vient d'emporter tous mes projets.
Et sur mon chemin solitaire Je vois, triste et le front courbé, Tous mes espoirs brisés à terre Comme les œufs d'un nid tombé.
Dans {Qvec\xç;\\ Jeunes Filles qui suit les SMois
nous ne trouvons plus guère le souvenir de la belle Scandinave, que dans la pièce intitulée: Souvenirs du Danemark. Elle n'est pas oubliée; mais le poète cherche à oublier celle qui ne peut jamais être à lui, et sans infidélité, à faire refleurir son cœur, débarrassé de la couronne de feuilles mortes. La blessure qu'il a reçue est cicatrisée, et comme le soldat guéri revient au feu, il revient s'exposer à d autres blessures.. Mais c'est surtout d'un œil d'artiste, de curieux, promenant partout où l'occasion l'attire
Ses rêves d'art intime et de modernité.
C'est surtout en peintre, pour son compte personnel, désabusé sinon détaché, que le poète esquisse cette amazone montant à cheval à la grille d'un parc, en voile blanc flottant sur son vêtement noir, puis, las
de Paris et du quartier d'Antin,
Des sentiments d'album, des beautés de keepsake,
la belle et robuste Trouvilloise, à laquelle, profitant d'une surprise, il usurpe — en rêve — la caresse de retour du matelot fiancé.
Je te prends par la taille et, malgré tes bourrades, J'applique sur ton cou, dont frissonne la chair, Un gros baiser salé par la brise de mer.
Le poète achève de se dérider et de s'émanciper avec le souvenir d'une connaissance y copiste acharnée du Musée des Antiques au Louvre, avec laquelle il partageait des sentiments ingénus et un déjeuner frugal.
Elle me confiait tout, espoirs et douleurs,
Et parfois j'apportais, dans ma boîte à couleurs,
Des fruits qui s'écrasaient un peu — c'était dommage —
Mais dont elle voulait bien accepter l'hommage
Et dont nous déjeunions tous deux, en partageant,
Sous la protection du regard indulgent
Des dieux grecs, qui gardaient leurs poses sculpturales
Et songeaient aux amours naïfs des pastorales.
La pièce intitulée Vans un Train de banlieue nous montre le poète rendu à ses aspirations habituelles, à ses tableaux favoris, intimes ou agrestes, revenant de son voyage à travers la passion et l'idéal, qui n esc pas sans blessure, aux spectacles de la réalité parisienne et populaire, interrogés d'un œil apaisé, avec ce sourire d'un scepticisme mélancolique des gens qui sortent d'une épreuve et d'une déception de plus, et dont la gaîté tempérée n est qu un voile léger jeté sur les tristesses de l'expérience.
Les Contes en vers et Toésies diverses^ et enfin XcArrière-Saisony seront les fleurs et les fruits de cet été mûrissant et jaunissant de la fécondité du poète, inclinant aux harmonies voilées, aux tièdes douceurs, aux idées modérées, aux sentiments tempérés de l'automne.
Ce qui caractérise les derniers Recueils où les traits habituels et connus de la physionomie poétique de Coppée s'accentuent, s'affermissent mais ne se modifient, ne se renouvellent pas (il en est des traits de Tesprit comme de ceux du visage qui a pris aujourd'hui, en perdant Tin peu de sa finesse de profil, la moelleuse ampleur de lignes et le contour césarien) 5 ce qui caractérise
ces derniers Recueils, ce n'est plus la fécondité, la variété. Il y a là des nuances et des nuances raffinées dé couleurs connues, il y a des variations de virtuose sur les anciens thèmes. Ce qui les caractérise, c'est la perfection impeccable de la forme, la solidité du métal, la finesse de la ciselure, la sûreté de main, la certitude du coup d'œil, l'expérience de métier, acquises par vingt ans de métier. En un mot, la maturité du talent. On respire partout dans ces Recueils d automne la same et savoureuse odeur du blé mûr, du foin mûr, du fruit mûr. Voilà pour leur physionomie littéraire générale. Pour ce qui est de leur physionomie morale, on peut remarquer dans plusieurs pièces une tendance légèrement satirique, un piquant parfum de ce vinaigre attique où il entre du miel aigri, et qui s'appelle l'ironie. L'expérience a engendré un scepticisme sans amertume mais non sans malice, et un certain pli de tombant de la lèvre, une certaine crispation de Toeil attestent non la satiété, non le dégoût de la vie qui garde encore son charme d'être l'unique certitude de ce monde, et un champ inépuisable pour la curiosité et l'observation, mais la lassitude mélancolique de la période quadragénaire.
Ce sourire un peu sec d'une indulgence trop souvent déçue qui se fatigue parfois detre dupée, d'un goût qui a ses colères, on le remarque surtout dans la ([Marchande de Journaux et t Enfant de la 'Balle. Nous n'analyserons pas ces pièces connues, qui sont classées comme chefs-d'œuvre du genre, de ce genre dont Coppée est le créa-
teur, et où il règne sans rivalités sinon sans jalousies à redouter, genre que Ton dit si simple, si naturel, si pédestre, si inférieur à la grande poésie à tempérament, à roman, à falbalas, mais qui n est pas si simple, si naturel, si pédestre, puisque dans le verre de cette modeste originalité, Coppée est seul à boire encore et que ceux qui peuvent faire du Coppée ou même du simili- Coppée sont encore à venir. C'est qu'il faut en effet à ce genre, le Conte parisien^ et la trouvaille n'est pas commune, un joli sujet, un petit drame, tenant en quelques pages et promenant l'émotion du Içcteur ou de l'auditeur du sourire à la larme; rien de brutal, de violent, dans ce triomphe du demi-mot. C'est une miniature où tout est indiqué, où rien n'est accentué, qui ravit par la surprise du fini dans Tébauche.
N'est-ce pas une idée originale et ingénieuse que cette idée de la marchande de journaux, vendant philosophiquement les feuilles de toutes les opinions, faisant de là hausse ou de la baisse de sa vente le thermomètre de la situation publique, et aspirant ingénument après les grabuges parlementaires et les crises ministérielles qui font monter les recettes et lui fournissent de quoi élever, de quoi soigner son petit-fils , enfin de quoi — quand elle l'a perdu — ^ entretenir et parer sa tombe? Il y a là un ragoût de contraste piquant et une vérité trop incontestable agitant pour se faire mieux entendre les grelots fantastiques du paradoxe. On y sent bien la sympathie . pour les misères des humbles, qui a rendu populaire, dans le bon sens du mot, le poète qui, en
effet, a le cœur populaire et ne ment pas lorsqu'il dit:
Car mon goût est très vif pour les petites gens.
On y sent aussi le peu de goût du poète pour la machine parlementaire, ses chinoiseries et les miracles de l'éloquence tribunitienne ou césarienne.
Je m'éloignais, trouvant singulier le destin -Qui voulait que ce fût le crime du matin, Ou le tumulte fait dans la Chambre, la veille, Qui donnât quelque aisance à cette pauvre vieille. Je trouvais un plaisir ironique à savoir Que l'antique combat du peuple et du pouvoir, Et tout leur vain travail pour mettre en équilibre Le besoin d'être fort et l'ardeur d'être libre.
Aidassent cette femme à payer son loyer.
Les mêmes incidents, les mêmes scandales, les mêmes curiosités, les mêmes inquiétudes, les mêmes belles journées du Paris politique ou judiciaire qui permettaient à la vieille grand'mère, marchande de journaux, de nourrir et delever son petit-fils, lui fournissent les moyens d'entretenir sur sa tombe la parure de fleurs.
Depuis lors, conclut le poète :
Je suis tout consolé, quand un ministre tombe. Car, ces jours-là, l'enfant a des fleurs sur sa tombe.
C'est encore une ingénieuse et touchante histoire^ où la réalité ressemble à la fiction ^ qui aura beau s'enfler, qui ne sera jamais aussi triste ou aussi drôle que la réalité, où la vérité affecte des
allures de paradoxe, que celle delà petite actrice prodige, T Enfant de la balle :
Parfois, dans un coin triste et noir, pousse une fleur; Sa mère était concierge et son père souffleur...
qui s'étiole dans la nature artificielle, où elle passe sa vie et où elle conquiert la gloire, qu'on arrache à cet air corrompu de la scène, aux odeurs rances du décor, à la lumière aveuglante et à l'atmosphère embrasée du gaz, qu'on porte à la campagne et qui meurt de la caresse trop rude pour elle, pauvre fleur de théâtre, de l'air agreste et du soleil.
Car c'était une fleur à l'ombre habituée; Elle a vu le soleil un jour : il l'a tuée.
Ce mélangé de sensibihté et dé malice,* œ scepticisme un peu goguenard qu'inspirent au poète les vanités des mœurs politiques ou des mœurs dramatiques, et les ridicules de ce double cabotinage, Coppée les abdique et les abandonne volontiers quand il se trouve en présence d'un sentiment vraiment noble, d'un acte de générosité héroïque comme celui qui pousse l'enfant du matelot naufragé à se précipiter avec un élan précoce inspiré par Tâme paternelle dans les dangers du sauvetage, et à mériter ainsi d'être tour à tour maudit et béni par sa mère (tÉpaveJ ou qui fait, au moment du danger, pour le salut, pour l'honneur du drapeau, de cent chenapans de forçats, auxquels le commandant du poste attaqué par une nuée d'Arabes a donné la liberté et confié des armes, cent héros qui, après
avoir combattu, reprennent leur livrée et leurs fers (le Drapeau).
La fibre patriotique ne sest jamais relâchée chez Coppée et vibre toujours aussi énergiquetnent. Sa pitié pour les douleurs obscures, pour les martyres muets, les sacrifices ignorés et les héroïsmes naïfs, n est pas moins vive et moins tendre au milieu de sa carrière qu'à son début. Ce n'est pas d'elle qu'il pourrait dire comme il le fait avec un regret qui contient un reproche, de certaines autres compassions moins généreuses,
Un peu de ce mépris que contient la pitié.
Cest cette pitié sincère, profonde, naïve, où il entre quelque chose de l'amour pour les humbles, les simples, les enfants, les oiseaux, les fleurs d'un François d'Assise ou d'un Vincent de Paule, qui donne un charme si pénétrant, si touchant à cette histoire des "Boucles £ oreilles ou du %pman de Jeanne où coule, toujours jeune et pure, la source de bonté, de charité, de tendresse, qui a arrosé et vivifié les plus douces et les plus belles fleurs de son inspiration première.
On ne peut lire, on ne peut entendre sans attendrissement le récit du sacrifice héroïque et discret de la jeune ouvrière, fière et douce victime du devoir filial et du devoir fraternel, qui met en gage les boucles d'oreilles, présent de ses nobles protectrices, et n'ose plus les revoir, par crainte d'un soupçon de mensonge, par pudeur de sa misère et de son dévouement.
Le V^man de Jeanne, ce roman qui se compose d'un baiser unique,
D'un baiser de hasard qui n'était pas pour elle,
est plein de nuances délicates et de grâces exquises de sentiment.
La contre-partie de ce charmant récit pourrait se trouver dans la pièce intitulée : Tremier désir. Elle est inspirée par le souvenir d'un premier amour d'adolescence, au sortir du collège, un roman comme il en éclôt à cette heure indécise et troublée de la vie^ qui se compose de moins encore qu'un baiser, qui tient tout entier dans un désir et un soupir, une espérance et un regret, douces et pâïes fleurs d'imagination et de sentiment qui ne fleuriront pas.
Il y a dans ce dernier Recueil des tableaux d'intérieur* ou de rue, agrestes ou parisiens, comme Une oAumone, comme le^^isin, le "BateauéMouchey la Chambre abandonnée^ qui sont de la meilleure veine d^iniimité et de modernité ouverte, il y a vingt ans, par le poète.
Il y a aussi un joli bouquet de dizains qui ont le parfum piquant et l'épine sournoise de l'observation sans complaisance et du désabusement sans rancune, bornant leur plaisir et leur vengeance à souligner d'un trait léger la vanité des hommes et la malice des choses : "Brune^ "Blonde, "Brousse y Blanche y le Corset^ les éMarchands de bons Vieux, le Fardier, la "Retraite du feuilletonniste, sont d'un Parisien parisiennant, d'un dilettante passionné des curiosités urbaines et suburbaines doublé d'un poète qui goûte et fait goûter le plaisir de faire tenir tout un petit monde en dix vers.
LA DOUBLE VEINE 43f
Il y a des stances adorablemenc gracieuses comme celles dites par M"® Blanche Baretta, sous les traits de la Nymphe, de VilIe-d*Avray, à Tinauguration du monument de Corot, le 27 mai 1880, ou émouvantes et pathétiques comme l'oraison funèbre de ce poète de vingt ans, Henri-Charles Read, gravée en Tréface d'un livre posthume, sur le marbre ombragé de cyprès et de saules de ce jeune soldat de la poésie, mort à sa première bataille et à sa première victoire.
Il y a enfin et surtout, dans ce Recueil dont le titre reconnaît lui-même un de ses caractères dominants^ la variété (Toésies diverses) , un souvenir, un écho de la plupart des événements contemporains, surtout des événements littéraires et artistiques. Le poète reçoit le prix et porte la peine de sa fécondité, de sa cordialité, de sa popularité, dans la confiance qui en fait le héraut, le porte-voix, le porte-parole de toute fête de charité, de tout appel solennel aux enthousiasmes de l'esprit ou aux entraînements du cœur. Sa muse, qui a des larmes pour toutes les douleurs, des fleurs pour toutes les gloires, quêtera pour l'Hospitalité de Nuit ou pour les ouvriers sans travail de Lyon. Elle couronnera de lauriers l'image typique de Victor Hugo par Bonnat, ou célébrera ses glorieux anniversaires, ou déposera sur l'orgueilleuse modestie du corbillard neuf que tout un peuple suit au Panthéon, les palmes de l'immortalité. Elle glorifiera le savant et brave amiral, au compas mfaillible, le premier qui, depuis Chanzy et Faidherbe, ait
4)6 RRANÇOIS COPPÉE
donné à la France vaincue le noble frisson et la mâle volupté d'une réconciliation avec la victoire. Elle exaltera les victoires et conquêtes pacifiques de la science vouée au bonheur de Thumanité^ marquant ses progrès par des bienfaits, purifiant les ferments, paralysant les virus et rédimant le monde de l'annuel et trop large tribut de victimes payé à la contagion ou à la rage. Enfin elle sera la compagne bienvenue des voyageurs d élite, représentant la France dans l'hospitalité delà Hongrie; elle fera alterner ses vers avec la prose toujours galante et éloquente du président et de l'orateur de la caravane, Ferdinand de Lesseps. Elle jettera des roses sur la tombe du plus populaire et du plus patriote des poètes hongrois, Petœfi, et elle étendra à la France qui les ignorait, grâce à une traduction, supérieure à l'original, le domaine de sa gloire et de son génie.
Parfois même, toujours légère, svelte et souriante, elle bornera son ambition et son succès à faire amicalement et spirituellement les honneurs d'une statue de Delaplanche, d'un tableau de Lefebvre ou de Jacquet, ou d'un Recueil de chroniques sémillantes et pimpantes de Parisis (Emile Blavet)*.
* Depuis que ces lignes furent écrites, Coppée a continué de jouer ce rôle, d'exercer ce ministère d'ambassadeur poétique, d'interprète des sentiments généraux et généreux de la nation. Il n'y a pas de solennité littéraire ou patriotique sans lui. Il représente l'Académie à Montbrison, et prononce devant la sutue de Victor de Laprade un de ses meilleurs discours. Hier encore (lo septembre 1888) il était a Lorient, célébrant en beaux vers, justement applaudis, le génie tendre et pur de Brizeux.
Quelque temps avant, ne représentant cette fois personne que lui-même — et c'était assez — mais parlant au nom de ces rêves chers A tous ceux qui sentent plus qu'ils ne pensent, au nom de ces espoirs que réveille au fond de toutes les généreuses consciences chaque occasion pour les puissants d'étonner noblement le monde, au nom de cet idéal enfui qui demeure, malgré tout, le phare de l'humanité, le poète avait réclamé de l'Empereur Frédéric III mou-
Ecia gamme du sentiment, et la viole d'amour et de volupté, me demandera-t-on ? Le poète a-t-il ferme les claviers intimes de son âme, a-t-il suspendu à jamais au mur comme à la panoplie les armes inutiles, le luth de 1 élégie et la mandoline des sérénades ?
Point : dans ce recueil où il y a de tout et où le poète a jeté une fois encore à pleines corbeilles toutes les fleurs de l'été de son esprit et de son cœur, il y a aussi des souvenirs, des regrets, des espérances d'amour, le poète ne devant jamais cesser d'aimer et d'espérer. Ces pièces sont plus rares, plus sobres, d'un souflle plus sec, et d'un tour un peu plus maniéré, un peu plus précieux, comme il arrive lorsque le travail exquis de la forme n'a pas seulement pour but d'orner mais aussi de dissimuler l'indigence du fond.
C'est un fait d'expérience que la galanterie des grisons est plus recherchée , plus délicate que celle des blondins; que la maturité de l'esprit et du cœur nous incline et dispose volontiers aux raffinements d'imagination et de sentiment dont se passe si bien, sans en sentir le besoin ni la privation, la passion impatiente et prodigue de la vingtième année. De là ce regain de ronsardisme, de boccacisme, de mignardisme,
rant, U délivrance de TAIsace et de la Lorraine. Cette belle pièce de vers a eu en France et en Europe un immense retentissement. Elle a surpris l'Allemagne plus qu'elle ne l'a indignée. Elle a mérité et obtenu le respect de ses contradicteurs les plus passionnés. Politique de poète ! disent dédaigneusement les diplomates à solennelles bévues. En effet, mais il était bon pour l'honneur de la poésie, et aussi pour l'honneur de la France, qu'un poète et qu'un Français commissent cette sublime algarade, d'exprimer des vœux patriotiques, de prononcer de pacifiques et prophétiques adjurations, qui n'ont pas été écoutés, mais qui ont été entendus.
ce souffle de Renaissance italienne et française qui parfume cette partie du Recueil aux sentiments tout modernes revêtus d'une forme archaïque, où nous trouvons des sonnets forgés, ciselés et damasquinés comme des épées de Tolède, des rêveries amoureuses ou galantes, des subtilités et des lascivités qui font penser aux honnestes hommes et aux honnestes dames du Vécaméron et de tHeptameron. Voulez-vous décider tout de suite de la justesse de cette impression de Renaissance, de cour florentine ou française des Médicis, d epicuréisme platonicien et de parfums galants et dévots, de boudoir et d oratoire, de chambre de belle dame aux villas de Laurent ou aux châteaux de François I" et de Henri III à Prato ou à Fontainebleau ? N est-ce pas un contraste à la façon du temps des mignons si efféminés et si braves, si voluptueux et si mélancoliques, si sceptiques et si fanatiques,' si insouciants de la vie et si peureux de Tenfer, que celui qu'expriment ces conseils d'indifférence à un amant trop inconsolable de la trahison de l'infidèle, et que pourrait contresigner, en en christianisant un peu la forme païenne, le moine qui profita, pour les jeter hors du monde, du désabusement d'un Joyeuse ou d'un Rancé?
Tu pâlis en songeant à l'odeur de sa chair, Son visage est toujours le seul qui te soit cher, De tout autre, aussitôt blasé, tu te dégoûtes.
Va, tu me fais pitié, triste martyr d'amour, La vie est un éclair, la beauté dure un jour! Songe aux têtes de mort qui se ressemblent toutes.
Du même ton, du même temps, du même caprice de restauration, de revivification des formes disparues, sont la "Ballade pour deux dames qui sont amies, avec son envoi, sa flèche entre deux lais d amour :
Princesses, mon cœur langoureux A fait beaucoup d'économies, Qui de vous veut d'un amoureux?
C'est le'secret des deux amies.
Et la Ballade à maître Théodore de Banville avec son joli refrain :
Faisons des vers pour rien, pour le plaisir.
Parfois, doublant la difficulté et le triomphe, le poète s'amuse à nous donner de TAntoine de la Salle traduit par Tressan, du Baïf ou du Belleau traduit par Parny ou Dorât.
On trouve la double impression, le mélange et le contraste du paganisme en justaucorps, en pourpoint, en feutre empanaché, du temps et de l'école de Ronsard, et du paganisme en perruque, en poudre à la bergamote, en veste d'or, en jabot de dentelle, en talon rouge, en épée en verrouil de l'école de Dorât et de Gentil-Bernard dans ce billet de congé si lestement et si galamment troussé à une maîtresse de huit jours, trop belle et trop riche sans doute pour être gardée par un poète pauvre et fier:
Adieu! j'ai peur d'aimer. Quittons-nous ce soir-même. Je te ferais souffrir et tu me rendrais fou. Ainsi qu'une coquette ôte un collier qu'elle aime, Je détache à regret tes bras blancs de mon cou.
Adieu, l'amour viendrait. Bôrnons-nous au caprice.
Ayons pitié de nous I Fuyons-nous, mon amie 1 Mais souffre qu'en un rêve où sont mouillés mes yeux, Je te revoie encor dans mes bras endormie Et pose entre tes seins le baiser des adieux.
Et r Exilée? demandera quelque indiscret malin. Il nous semble qu'elle esc un peu oubliée^ la blonde et insensible Scandinave. Oubliée, non. Regrettée, oui. Mais, que voulez-vous? Tout passe, tout lasse, tout cassie en ce monde. Un poète indifférent cesserait d'être un poète. Un poète inconsolable ne cesserait pas moins d être un poète, aimable du moins. Quand on a dit comme Marguerite d'Ecosse : Fi de la viel on meurt. Quand on a écrit sur les crêpes de sa cliambrè, comme Valentine de Milan : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien, » on se cache et on se tait. Les grandes douleurs sont muettes. Voilà pourquoi les poètes qui ont besoin d'aimer, de souffrir, de le dire, ne vont jamais jusqu'au désespoir. Ils ont leur chapelle d amour pleine des tombeaux de passions heureuses ou déçues mais défuntes, symbolisées par le cœur mystique percé d'épées. Ils y prient volontiers un instant; ils y pleurent même, attendris par l'agenouillement, par le silence, par l'ombre, par le mystère, par le pâle rayon tamisé des vitraux où passent, avec un vague bruit d'ailes pareil à celui d'un baiser furtif ou d'un soupir étouffé, avec une odeur triste et douce de rose fanée, les spectres gracieux et fugitifs des amours finies. Mais bientôt le chant du rossignol les
rappelle au dehors^ et ils rentrent dans la vie, en traversant un cimetière aux allées ensoleillées et embaumées, où « l'esprit des morts épars autour de leur tombeau »
Chante avec les oiseaux et fleurit dans les vases.
VcAnneau est de la même philosophie légèrement panthéistique et tristement résignée. Le poète n'ira jamais jusqu'au pessimisme outré, trop à la mode aujourd'hui. Nous ne trouvons pas trace dans son œuvre de la moindre contagion de wertherisme et de vampirisme. Ce n'est ni un byronien, ni un leopardien. Dans sa plainte, où parfois le cri de la chair se mêle au cri du cœur, il peut rappeler parfois Alfred de Musset, mais jamais Shelley. Il est deux sacrifices qu'il lui est impossible de faire : celui de la mesure et celui de la clarté.
Le souvenir de tExilée lui revient donc plus d'une fois encore, toujours avec un regret, mais un regret de plus en plus pâlissant et adouci comme une étoile qui s'efFacç, une voix qui s'éloigne, une ombre qui s'évanouit. Quand il rencontre une fiancée, il lui dit :
Elle était blonde comme vous^ Celle dont les yeux fins et doux Me laissèrent l'âme blessée...
Mais il se reprend bien vite et il ajoute non sans tristesse, mais sans rancune :
Honte à ceux qu'aigrit la douleur.
Je n'ai rien d'elle qu'une fleur;
Mais quand un couple d'amants passe, Je dis au bon Dieu : « Rendez-leur En félicité ma disgrâce. »
S'il passe sur son chemin une blonde, il frémit et ne peut retenir un soupir.
Car un amour perdu, mais dont je souffre encor, Naguère m'inspira pour un front nimbé d'or. Ce sont des cheveux blonds qui me firent poète.
Cette blonde des premières amours, elle lui apparaît à chaque détour d'allée de ce jardin du Luxembourg auquel il a consacré une si charmante pièce. Elle lui apparaît aussi, celle dont il est venu pleurer Toubh, celle dans laquelle il voyait la vierge des dernières amours.
Des dernières amours. En esc-il de telles pour le poète? Plus d'amour, partant plus de joie, a dit La Fontaine. Plus damour, partant plus de poésie, pourrait-on ajouter. Si le poète n'a pas cessé de chanter, c'est qu'il n'a pas fini d'aimer. Il est comme cette M"*® Brissart, à qui une amie reprochait le nombre de ses amants. « Hélas ! répondit-elle naïvement, je croyais toujours que ce serait le dernier. »
Le poète est de ceux qui ont dû sourire à la naïveté d'une telle excuse. Il a consacré sous le titre d*Q4rrière'Saisùny dont la simplicité a ses coquetteries, dont la mélancolie a ses sourires, son dernier recueil à un sujet unique, à un sentiment unique, celui qui couronne sa maturité des roses d'automne, nées sous un air tempéré, sous un rayon attiédi et dont le parfum discret n'en est pas moins pénétrant.
Nous ne ferons que ce qu'il a fait lui-même, en dévoilant légèrement l'image de la modeste Muse^ connue seulement des amis de sa seconde jeunesse, de celle qui est la compagne de ses promenades suburbaines ou agrestes, de la nymphe parisienne des pittoresques ombrages de Mortefontaine, de celle qui pourrait parer sa tête aux cheveux dorés, aux yeux pers, au sourire mutin de jeune faunçsse, des fleurs de cette idylle artistique et bourgeoise menée avec elle. Cela fait, nous ne dirons que quelques mots de ces vers doux, tendres et décemment voluptueux comme elle, qu elle a inspirés, dont elle agrée l'hommage, repousse l'honneur et qui lui feront une gloire anonyme.
(Arrière-Saison i c'est la confidence des petits bonheurs de cette affection consolatrice des vieux chagrins, réparatrice des déceptions des passions à orages et à naufrages ; c'est la collection des ex-voto de gratitude en l'honneur du port enfin atteint après tant de tempêtes, du havre-de-grâce où jette l'ancre dans la solitude et dans la quiétude, fatigué de tant d'amour où il a plus donné que reçu, le poète heureux de savourer un amour fait d'admiration et de dévouement, où il reçoit plus qu'il ne donne.
Le poète explique ingénieusement, par un sonnet de début, comment et pourquoi il chante paulo minora, et il paraphrase le vers du vieux Ronsard :
Ainsi que nos cheveux, blanchissent nos désirs en ces vers expressifs :
444 FRANÇOIS COPPtE
Mon cœur était jadis comme un palais romain Tout construit de granits choisis, de marbres rares. Bientôt les passions, comme un flot de barbares. L'envahirent, la hache et la torche à la main.
Ce fut une ruine alors
Mais tu parus enfin, blanche dans la lumière^ Et bravement, afin de loger nos amours. Des débris du palais, j'ai bâti ma chaumière.
Dans cette chaumière, bâtie de ruines brillances et de superbes débris^ dont le mur sert de passage au frileux lézard et de terrasse à Thumble giroflée, le poète a iostallé une passion douce, modeste, discrète, caressante, reposante, comme celle qui en est Fobjec, sans aucun rapport avec les passions à subtilités byzandnes, à casuistiques pédantes et raflinées, à voluptueux et stériles platonismes, à orages dans un verre d eau sucrée, à tempêtes sous un crâne chauve, à déclamations philosophiques et à allusions parlementaires du ' monde où Ton s'ennuie. Le jeune académicien n'a rien de ce qu'il faut pour emmêler et démêler les toiles de Pénélope de la coquetterie vertueuse, et il ne saurait s'agenouiller en cravate blanche, le pistolet de Werther à la main, comme Oswald — Benjamin Constant devant Célimène — Récamier. Foin des transports de 1 éloquence hystérique aux prises avec les résistances d'une défense dont la pudeur ne défend pas seule la dernière porte! Foin des passions de têie, qui n'ont pas de cœur, dont le roman est sans tempérament et qui, parant les baisers avec des syllogismes, disputent sur le sofa de Crébillon transformé en canapé de la doctrine.
LA DOUBLE VEINE 44f
un dénouement toujours arrêté à la dernière faveur !
La passion du poète n a pas connu ces tactiques puériles^ ces stratégies agaçantes, ces scrupules de la rouerie hypocritement ingénue, ces illusions et ces désillusions. Elle a été fondée sur la franchise des aveux réciproques, des pardons mutuels.
Par la tendre et simple manière Dont tu m'avouas ton passé, Je te dois ma larme dernière, ' Et par elle il est effacé.
Le poète ne regrette, comme l'amant, qu'une chose : les printemps perdus <( à ne pas s'aimer. »
Hélas I pourquoi si tard t'ai-je donc rencontrée, Rose de mon automne, ô mignonne adorée?
Du moins, il est le seul à avoir profité de cette métamorphose de l'amour libre et sincère.
Avant de m'avoir pour amant, A d'autres tu semblais jolie ; Mais par moi tu fus embellie De la beauté d'un sentiment.
Quel charmant portrait que celui où il décrit son charme !
Au premier regard elle plaît, Ma fine blonde au teint de rousse.
Mais, seul, je sais combien elle est Silencieuse, tendre et douce.
L'air anglais et mise avec goàt^ La taille svelte et gracieuse^ Elle est exquise, mais surtout Tendre, douce et silencieuse.
Ses yeux clairs sont de purs émaux Et mon désir s'y laissa prendre; Mais son vrai cnarme est dans ces mots : Douce, silencieuse et tendre.
Rien, on le volt, de la femme littéraire, politique, diplomatique, de la femme à cerveau à la place du cœur, de la femme sans sexe, disait Rivarol, qui a adressé à son amie Manette les jolis vers finissant ainsi :
Ayez pour moi toujours du goût comme un bon fruit Et de l'esprit comme une rose.
« Vous ne sauriez croire, » disait Talleyrand pour expliquer son choix de M™* Grand en qualité de maîtresse et même en qualité de femme, (( quelle volupté il y a à partager son oreiller avec une personne qui ne s'inquiète pas de l'équilibre des puissances, et que les intérêts européens laissent indifférence. » 11 y a dans Chamforc un mot du même genre. Ces trois personnages ne manquaient pas d'esprit. Ils en avaient assez pour deux, et ce n'est pas de l'esprit qu'ils demandaient aux femmes, mais de la bonté, de la gaité, du sentiment.
Et la grâce, plus belle encor que la beauté.
Et cette fleur plus rare encore et plus douce que celle de la virginité, et qui esc sans épines^
de la probité du cœur et des sens, de la sincérité, de la fidélité.
Ce bonheur aux tons roses et gris, plein de pâles, de tendres, d'exquises nuances, comme le ciel d'automne, ce bonheur entretenu
par la chaleur de ces lèvres si douces
Qui font sur son vieux cœur fleurir de jeunes pousses,
ce bonheur humble et simple, populaire et bourgeois, qui
Est tout dans l'habitude et dans le souvenir.
Le poète en raconte les phases, les menus accidents, les légers tremblements de barque qui font que l'on se serre l'un plus près de l'autre, et que le choc se résout dans un baiser; il en retrace les émotions rustiques et en brosse à la flamande les tableaux de promenade et de rêveuse flânerie à deux, dans les sentiers ombreux, de dînettes sous les tonnelles, de toasts entre-choquant les verres, après lesquels on se trompe de verre, de sommeils partagés dans le patriarcal lit d'auberge, et de tendres réveils à lecreinte scandée par le chant du rossignol dans les arbres fleuris pour la saison nuptiale. « Que de choses, disait Vestris, dans un menuet ! » Nous disons à notre tour, en fermant ce petit livre ex:quis, d'un parisianisme si florianesque, d'un florianisme si parisien, d'une volupté plus décente et plus fine que les Élégies de Parny, d'un paganisme et d'un épicuréisme plus simple, et moins savant en réminiscences que les Élégies d'André Chénier, d'un
sentimentalisme plus franc et plus clair que celui du lunaire Intermeno , sorti d'une veine limpide et transparente comme le ruisseau sur les bords duquel il fut écrit, qu'il est vraiment charmant, qu il nous gagne sans peine aux sourires de son enjouement, et aussi aux larmes de son attendrissement, et qu'ilpeut tenir bien de la pbésiej bien du sentiment, bien de la grâce, bien du talent, bien du succès dans un menuet de poète, dans une plaquette dé cinquante pages.
La dernière pièce : Vésir de gloire^ est peutêtre la meilleure : d'une large et sûre envolée, d'un sentiment délicat, d'une émotion tendre et triste. On y respire la mélancolie du soir d'un beau jour. Nous ne sommes plus à l'enivrement triomphal du Toast champêtre y au saluty au réveil de la nature et de l'amour, quand commence la villégiature printanière ou estivale, quand on monte pour la première fois dans la voiture ou dans la barque qui conduisent aux meilleurs endroits de rendez-vous ou de rencontre, aux petits coins élyséens de la Cythère de Mortefontaine, quand on savoure les intimes ou agrestes délices
... du beau pays de forêts et d'étangs
Qui cache nos amours depuis quelques printemps.
11 y a quelque chose de la tristesse des départs d'octobre et des baisers mouillés par une pensée d'adieu, par ce sentiment de la brièveté de la vie qui donne à toutes les séparations d'automne une solennité testamentaire, dans cette pièce où
le poète et Tamanc dédient à la plus chère et dernière maîtresse Thommage des vers qu'elle a inspirés^ et souhaitent à ces vers préférés la survivance et Fimmortalité de la gloire :
J'ai vu des bardes surannées Dans la boutique d'un fripier ; Telle sera, dans peu d'années, Ma pauvre gloire de papier.
On me lit. Soit. J'en ai des preuves : On réimprime encor mes vers.
J'apprends, par ces paquets d'épreuves, Que mes lauriers sont toujours verts.
Mais, bêlas ! tout passe et tout lasse. Les meilleurs et les plus fameux A d'autres ont cédé la place, Et Ton m'oubliera tout comme eux.
Parfois pourtant, en dépit des infidélités de la popularité et des capricieuses cruautés de la mode, quelques débris survivent de la gloire tombée en ruines qui garde une brèche fleurie.
Et quelques vers, une élégie.
Un sonnet, sauvés de l'oubli.
Dans l'herbier de l'anthologie Conservent leur charme pâli.
Oh 1 si par bonheur doit survivre Un humble poème de moi.
Qu'il soit donc choisi dans ce livre Que j'ai, mignonne, écrit pour toi.
Ce vœu d'un amour trop modeste sera surabondamment exaucé. Tant quil y aura de l'amour et des amants, des poètes et un public pour les poètes, toute Anthologie de la poésie
4fO FRANÇOIS COPPÉE
française au dix-neuvième siècle devra faire une large place aux vers de François Coppée, et dans la gerbe moissonnée et non glanée dans son œuvre, la critique n aura garde d oublier de choisir une fleur au bouquet d aubépine et de lilas, de bluets et de coquelicots de {'(yirrière- Saison où verdoie et embaume, rajeuni par des variations nouvelles, un sentiment ancien comme la nature et comme rhumanité *.
• C'est là l'opinion des bons juges. Voir notamment le Temps du 5 juin 1887 (La Vie littéraire) : « C'est du vrai Coppée et du meilleur, » dit M. Anatole France, un fin critique qui est aussi un délicat poète.
la^riéMnÈs
ous consacrerons ce dernier chapitre aux intimités non de Toeuvre de
Coppée, mais de sa vie. Nous voulons
achever de faire connaître, c'est-à-dire de faire estimer, de faire aimer l'homme dans le poète, en le montrant dans le cadre familier de cette maison qu'il habite depuis vingt ans, et qu'il ne quittera pas plus que Jules Simon ne quittera ce cinquième de la place de la Madeleine où il vit depuis quarante-deux ans. Cette propension aux voluptés de l'habitude, cette fidélité aux lieux sont caractéristiques et il est bien rare qu'elles ne soient pas en rapport, en harmonie avec l'esprit et le cœur de ceux qu'elles honorent. Car cette manie est une vertu tout simplement. Celui qui aime sa maison, aime sa famille 5 celui qui aime sa famille, aime sa patrie, 11 n'y a qu'un poète, il n'y a qu'un philosophe pour s'attacher aux choses comme aux gens, pour savoir ce
4f2 FRANÇOIS COPPÉE
qu'il peut y avoir d'échange de tendresses muettes et de caresses invisibles entre lame du rêveur, du penseur, et Tâme des meubles par exemple, de tel coin de bibliothèque où parfois on entend des murmures de voix amies, de tel piano qui résonne tout à coup, comme frôlé par faile d'un esprit familier, de telle table qui semble encore hantée par la pensée du père disparu qui y lisait ou y écrivait tous les soirs, de tel fauteuil vide, hélas ! et où pourtant l'ombre adorée de la mère absente vient s'asseoir pour les yeux du cœur.
Seulement le philosophe breton, qui est doublé d'un homme d'Etat assez fort pour mépriser l'impopularité et assez éloquent pour charmer jusqu'à ses adversaires, a placé sa demeure à la hauteur d'une tour, en pleine ouverture des boulevards, d'où son œil plonge, s'il s'avance vers le balcon de son ermitage, sur l'horizon de la Madeleine, aux lignes sereines, aux abords battus par le flot des passants et le roulement des voitures. S'il demeure dans son fauteuil, la fenêtre ouverte envoie à son oreille de coureur des grèves, cette grande rumeur des foules pareille au bruit de la mer secouée par le vent, et de cette fièvre de travail et de plaisir, qui agite tous ces hommes, toutes ces femmes que mène l'intérêt quotidien, il monte vers l'oreille du politique, tour à tour bercé et froissé, vanté et méconnu par la multitude, le murmure, flatteur pour celui qui ne l'a pas flattée, consolateur pour certaines consciences, vengeur pour certaines disgrâces, de la mobilité populaire.
Si le philosophe s'est logé au-dessus des bruits
INTIMITÉS 4f3
du Paris frivole, c'est loin de ces bruits que s'est logé le poète qui a la haine et quelque peu le mépris de la politique. Mais s'il ne se soucie pas d'avoir le peuple pour client, il ne déteste point de l'avoir pour voisin, comme il mérite de l'avoir pour ami, lui l'auteur des Humbles, le chantre des jeux et des promenades du dimanche des pauvres gens, le glorificateur attendri des martyres de la misère et des héroïsmes du travail.
C'est dans un quartier populaire du Paris suburbain, c'est au bout de la rue Oudinot, autrefois rue Plumet, au fond d'un rez-de-chaussée ouvert sur de larges jardins, dans une atmosphère de paix et de silence, qu'animent à peine tour à tour la cloche des chapelles et des couvents, la trompette ou le tambour des casernes, les récitations monotones ou les rires joyeux des pensions dont il est environné, que François Coppée, assis sur le fauteuil de paille d'un cabinet planant sur un jardinet, le dos tourné à la longue bibliothèque dont les rayons font à sa figure pensive un cadre bénédictin, les yeux au ciel qui azuré Thorizon, le nez aux roses qui parfument sa fenêtre, reçoit ses amis, visiteurs du mercredi ou hôtes du dimanche.
Il est là en habit de velours marron l'hiver, l'été en vareuse de flanelle rouge ou bleue, roulant la cigarette ou caressant ses chats qui se caressent à lui. Il est là dans ce quartier tranquille et pieux, occupant lui-même une sorte de couvent profane, de presbytère laïque, entre sa sœur et sa servante, ayant quelque chose, avec sa tête de médaille, son visage pâle et rasé, ses
4f4 FRANÇOIS COPPÉE
façons de célibataire, d'une sorte de curé civil, d abbé séculier et bourgeois, sans messe et sans bréviaire; très supérieur, certes, comme talent et comme moeurs, à ces abbés du siècle passé dînant de Tautel et soupant du théâtre, comme l'abbé Pellegrin, prenant comme labbé Arnaud une part passionnée à la querelle musicale des Gluckistes ou des Piccinistes, faisant faire comme l'abbé D'Arthy leurs sermons par Diderot, ou faisant dire comme l'abbé de Voisenon leur bréviaire par leur laquais.
Dans ce presbytère laïque de la rue Oudinot le culte, c'est la religion du vrai, du beau et du bien, c'est l'amour de la poésie et de la patrie, des grandes actions, des beaux tableaux et des beaux vers. La messe se dit à midi, à la table hospitalière et cordiale, dont Coppée et sa sœur font les honneurs avec la simplicité patriarcale. Coppée n esc ni gros mangeur ni fin gourmet. C'est un épicurien sobre, un sybarite plus épris du parfum des fleurs, de Téclat des lumières, du rire des bons mots que du fumet des plats qu'il goûte distraitement. Pour finir par un trait de malice, la porte est toujours discrètement entr'ouverte pour la charité, largement ouverte pour l'amitié, impitoyablement fermée pour les fâcheux. Les pauvres sont soulagés, les gens d'esprit sont fêtés, les sots sont éconduits. Coppée n'en veut pas dans sa paroisse.
Esquissons donc quelques tableaux d'intérieur, quelques portraits familiers de cette petite maison de sage, de philosophe et de poète parisien, assez grande pour les vrais amis. Pénétrons dans
ce home confortable où d'artistiques amitiés multiplient sur la toile, dans le marbra et le bronze rimage du poète, oîi il vit entouré de ses portraits de famille, et des bibelots, trophées de ses triomphes ou souvenirs de ses voyages, dans un nid de livres et de fleurs donc la modestie lui sourit.
Hic mibi angulus ridet,
a dit le poète qui a parlé aussi du plaisir qu'il y a non seulement à vivre, mais à lire dans un coin: in angello cum libello.
De ces tableaux intimes, le cadre est, depuis cette année 1 874 où nous avons laissé le poète en proie à ce bonheur mélancolique des premiers succès et des dernières épreuves, fatalement bordé et voilé de deuil comme l'esprit et le cœur du poète lui-même. Depuis le 2 septembre 1 874, il n'y a plus eu pour lui de joie sans nuage. Son enjouement a gardé une ombre de tristesse ; son sourire est demeuré pâle comme ce soleil d'automne par lequel, avec lui et un cortège d'amis, nous conduisîmes à l'église Saint-François-Xavier le cercueil maternel.
Nous le savons, Coppée a eu la meilleure des mères et il a été le meilleur des fils. On comprend sa douleur, marquée d'un caractère particulièrement touchant pour ceux qui devinaient ou connaissaient par quelles délicatesses de piété filiale s'accroissaient et s'aggravaient les regrets de cette séparation. Coppée perdait plus que la mère de sa chair et de son cœur, il perdait la mère de son esprit, celle qui la première, et la
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seule, avait cru en lui, avait deviné son talent et salué sa gloire future dans la modeste fleur de son premier succès. Et c'est au moment oii — il en avait le pressentiment — finissaient pour lui la vie militante et la vie. souffrante, c esc au moment oîi ses ambitions, où ses espérances allaient être comblées, qu elle disparaissait !
Elle ne pourrait plus jouir de son œuvre dans lui, il ne pourrait plus jouir lui-même de cette part la plus noble et la plus douce de la gloire, celle dont on offre le laurier à sa mère. Elle n'entendrait pas le chant de bénédiction : « Heureux le sein qui ta porté. » Elle avait été à la peine, elle ne serait plus à Thonneur... que dans son tombeau.
Bien que la mère du poète, le dernier-né, le Benjamin d'une assez nombreuse famille, touchât à la vieillesse, à l'époque oii lui-même, à trente-deux ans, était en pleine virilité, et qu'il pût déjà dans son visage, ridé par le temps et pâli parla maladie, se figurer embrasser à la fois une mère et une grand'mère, c'était encore une jeune aïeule, que la gloire de son fils eût bien vite rajeunie encore et ranimée. Le bonheur prolonge la vie des siens. Comme elle eût été fière de voir son Francis sous l'habit à palmes vertes de rinstitut! Comme elle eût été heureuse d'embrasser son maréchal de France littéraire !
C'est neuf ans après le triste jour dont la pieuse commémoration assombrit à jamais pour François Coppée les premiers jours du mois du printemps automnal, le 21 février 1S84, que le poète reçut des suffrages de l'Académie française
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le droit de participer à la répartition des cent vingt mille francs de rente (que la libéralité testamentaire du duc d'Aumale triplera quand elle portera son fruit) distribués solennellement au talent et à la vertu, de porter la pacifique épée à garde de nacre, de Tuniforme consulaire, de toucher les mille et quelques francs de la maigre pension académique, et tout d'abord, de prononcer réloge public et solennel de son prédécesseur, Victor de Laprade.
François Coppée, élu le 21 février 1884, ^P^'ès trois candidatures infructueuses, par 24 voix contre 8 données à M. Emile Montégut, ne pouvait se plaindre ni de beaucoup de déceptions, ni d'une longue attente. Il avait eu moins à disputer le fauteuil que Victor Hugo, et, entré à l'Académie à quarante-deux ans, il allait succéder à Prévost- Paradol dans le rôle du plus jeune, du favori des séances publiques, beaucoup plus agréable, mais peut-être aussi difficile à tenir que celui de doyen du chapitre qui siège sous la coupole mazarinesque.
Est-ce par un privilège attaché à cette jeunesse faite pour désarmer par sa bonne grâce toute hostilité, n'est-ce pas plutôt par suite de l'attraction sympathique, de la séduction irrésistible de son talent, de sa figure, de son caractère? Quoi qu'il en soit, le plus aimable et le plus sociable des hommes reçut dans l'accueil unanimement favorable fait par la presse, par l'opinion à son élection académique, une récompense d'un prix supérieur à celui de cette élection même.
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Son succès, contre Tordinaire, n'eut que des amis. Son bonheur fit plaisir à tout le monde. Il eut la preuve de cette popularité littéraire par l'affluence et la cordialité des convives au banquet de congratulation qui lui fut offert dans les derniers jours du mois de mars 1884 par ses confrères, ses amis connus et inconnus, ses admi* rateurs.
Ce banquet, sorte de petite réception avant la grande, était présidé par M. Sully Prudhomme, et nous avons plaisir à donner ici les deux discours prononcés inter pocula^ au dessert de cette séance sans cérémonie, par le poète au talent fier, noble et pur, Sully Prudhomme, faisant à ce cadet de la même famille, en aîné par l'âge, par la priorité académique, les honneurs de ces agapes confraternelles et triomphales.
Le discours de M. Sully Prudhomme est charmant. Il fait honneur à celui qui Ta écrit comme à celui qui Ta inspiré. Il est impossible de mieux définir le talent et le caractère de Coppée, et de mieux exprimer les raisons pour lesquelles on ne peut l'admirer sans l'aimer. En cette académie libre et familière, siégeant au milieu des vins, des lumières, des fleurs, dont les brefs discours, les longs rires, les voluptés d'esprit, de cœur et même d'estomac, offraient un piquant contraste avec les graves plaisirs et les joies solennelles de fautre, le président terminait son discours par un double vœu aujourd'hui à demi réalisé par l'entrée à l'Académie française du maître de la jeune école, Leconte de Lisle.
Le récipiendaire ne fut pas moins éloquent.
moins heureux dans sa réponse, triple hommage rendu au rival généreux qui, arrivé avant lui au rivage, lui avait tendu la palme d'honneur et de salut; à Tamitié, pour qui de pareils miracles d'émulation sans envie et de dévouement sans égoïsme sont choses simples; à la commune religion des vers, de l'art et du beau qui inspire aujourd'hui aux poètes, ces frères ennemis d'autrefois, une affection vraiment fraternelle. Voici le discours de M. Sully Prudhomme:
Mon cher Coppée,
Je ne veux pas entreprendre ici sur l'éloge public, où bientôt seront appréciés tous vos titres à l'élection que nous fêtons ce soir. 11 m'en coûte, je l'avoue, car j'aimerais à signaler dans votre œuvre les qualités qui n'appartiennent qu'à vous et dont nous, vos confrères en poésie, nous pouvons le mieux connaître toute la valeur, parce que seuls nous les sentons inimitables. J'aurais plaisir à étudier par quel prodige vous avez su tout ensemble émouvoir les plus rebelles à notre art, étonner les plus habiles et satisfaire les plus délicats, à caractériser, par exemple, vos rimes à la fois si choisies et si peu laborieuses, dont les groupes ressemblent à ces nobles familles qui ne doivent qu'à leur sang leur richesse et leur distinction. J'aurais plaisir surtout à rappeler comment, dans la mêlée sociale où l'Idéal a tant besoin de défenseurs, vous vous êtes fait le champion de la poésie sur les terrains les plus divers, maniant avec la même adresse et la même sûreté les vers de tout accent, du plus héroïque au familier.
Mais nous ne vous avons pas convié à ce banquet pour tendre un piège à votre modestie et la mettre à répreuve de notre admiration ; nous avons tout bonnement voulu vous faire sentir que nous vous aimions.
Nous VOUS aimons, et c'est bien cette affection seule qui réunit ici vos aînés, vos contemporains et vos cadets dans la carrière des lettres, tous également subjugués par votre affabilité franche et ferme et par votre simplicité dans le succès. Vous avez réussi, mon cher Coppée, vous vous êtes élevé sans abandonner aucune amitié, sans en perdre aucune, car c'est le privilège et le signe du talent supérieur d'ennoblir la jalousie dans l'âme de ses rivaux, de leur faire saluer dans son triomphe le triomphe de leur propre cause, qui est avant tout celle du Beau.
Cette fête, dont vous êtes le roi, symbolise la concorde qui règne de nos jours entre les poètes. Jamais entre eux la cordialité ne s'est manifestée plus entière qu'à notre époque. On ne les voit plus, comme autrefois, s'adresser ces cruelles satires, ces épigrammes sanglantes où Boileau se consolait par sa malice de la modération de son souffle, où le tendre Racine laissait percer des ongles si aigus sous le velours de son vers. Dans le siècle suivant, à mesure que l'élégance déchoit, les poètes en viennent à s'invectiver. Au matin du nôtre, l'affaire fut chaude entre les classiques et les romantiques. Mais il n'en est plus question : le génie victorieux dont nous sentons encore le sceptre paternel s'étendre sur nous, ne condamna les vaincus qu'à l'affranchissement perpétuel. La querelle finit par un mariage, car maintenant l'imagination renouvelée épouse le bon sens rajeuni. A ces noces, les Parnassiens mêmes tiennent le poêle. Après avoir savamment discipliné la forme, ils ont compris qu'elle est seulement belle par sa transparence, qui donne envie de toucher le fond. Les mœurs littéraires se sont donc adoucies pour nous et tous les poètes aujourd'hui sont vraiment confrères.
11 était naturel, mon cher Coppée, qu'une parfaite unanimité les rassemblât ici autour de vous. De même qu'en vous l'artiste concilie les tempéraments divers dans la forme tour à tour simple ou opulente, énergique ou gracieuse et toujours colorée de vos vers, de même par la constante aménité de «on caractère.
rhomme en vous personnifie la tolérance et la bonne grâce qui nous rendent tour à tour l'union facile et douce. Interprète de vos confrères, qu'il me soit permis d'ajouter qu'aucun d'eux ne vous est demeuré plus fidèlement attaché que moi, depuis le jour où, il y a vingt ans, nous nous sommes rencontrés chez notre admirable maître Leconte de Lisle. J'ai le ferme espoir qu'avant peu nous le recevrons à notre tour chez nous pour nous y sentir plus à Taise. Nous ne devons pas moins à Banville, et si importun que lui soit le dérangement, nous lui signifierons aussi que nous sommes las de ne le consulter que chez lui.
Pardonnez-moi, mon cher Coppée, si dans votre nouvelle demeure je vous souhaite une bienvenue moins souriante que je ne le voulais. Depuis hier, M. Mignet n'est plus. Vous êtes en droit de ressentir doublement sa perte, comme Français et comme membre de l'Académie.
Mais je n'y arrête pas votre pensée qu'il ne siérait pas d'attrister en ce moment.
Vous pouvez accueillir sans scrupule et goûter sans réserve un témoignage d'amitié qui est le meilleur prix de vos travaux.
Voici la réponse de François Coppée :
Mon cher Sully Prudhomme,
Je vous suis bien reconnaissant, je suis même confus des éloges magnifiques que vous venez de m'adresser, éloges dont votre talent et votre caractère doublent la valeur. Vous êtes un penseur subtil et profond, un artiste exquis et puissant ; vous avez, en des poèmes sans modèles et sans analogues, réalisé l'accord réputé presque impossible de la poésie et de la science, et, dans vos vers intimes, vous avez noté jusque dans leurs moindres nuances les sentiments du cœur le plus tendre et le plus délicat. J'aime, j'admire sincèrement tout ce que vous avez écrit, et, comme vous voyez, il me serait facile, en retournant vôtre speech^
de mettre à mon tour votre modestie à une rude épreuve.
J'agirais^-ainsi comme à l'Académie, dont je dois désormais observer les usages et partager les deuils, ainsi que vous l'avez fait en donnant un regret ému a M. Mignet. Son nom avait le droit d'être prononcé dans cette réunion amicale, car il ne fut pas seulement un savant historien et un écrivain de haute valeur, il fut aussi un héros d'amitié.
L'amitié! c'est elle qui vous a dicté tout à l'heure le discours dont je suis encore attendri. Elle date de près de vingt ans, notre amitié, et elle n'a jamais été obscurcie par le plus léger nuage. Dans les luttes académiques, nous avons été concurrents sans qu'elle en souffrît. Il y a deux ans, dans une réunion pareille à celle-ci, j'avais le bonheur de boire le premier à votre triomphe et de féliciter l'Académie de son choix. Aujourd'hui j'ai un devoir non moins doux à remplir: j'ai à vous rendre grâces d'être devenu, dans l'Académie même, le champion le plus dévoué, le plus énergique de votre rival de la veille. Cette union entre les poètes, nous l'avons connue dès nos débuts, elle existait il y a vingt ans, dans ce groupe de jeunes esprits, si divers d'inspiration, qu'on a mêlés un peu confusément sous le nom général de Parnassiens. Conjurés pour remettre en honneur, dans un temps très prosaïque, le culte des vers et luttant avec courage contre l'indifférence du public, ils formèrent entre eux de ces amitiés que rien ne peut dissoudre ni altérer, des amitiés de frères d'armes. Nos camarades de ce temps de jeunesse qui sont assis à cette table ne me démentiront pas. Nous avions tous alors, n'est-il pas vrai? et tous nous avons précieusement gardé les mêmes sentiments: l'esprit de compagnonnage, l'amour passionné de notre art et le profond respect de nos maîtres.
Aucun poète n'aspire au premier rang dans un siècle qui a la joie et l'orgueil de posséder Victor Hugo. Mais immédiatement après lui, les deux maîtres que vous avez nommés tout à l'heure sont placés dans
notre admiration. Le grand et fier poète des Poèmes Barbares et le parfait et fidèle lyrique qui est assis à ma droite et que j'aime d'une tendresse filiale, Leconte de Lisle et Théodore de Banville, savent qu'en toutes circonstances nous nous effacerons devant leurs noms chers et illustres, comme les soldats se rangent pour présenter les armes à leurs officiers. Mais une élection académique ressemble à un assaut, et dans les assauts c'est la générosité, c'est la modestie des capitaines qui permettent aux simples soldats d'arriver sur la brèche les premiers.
Il me reste, messieurs, à remercier tous ceux qui, en prenant part à ce banquet, me donnent un si éclatant témoignage d'amitié et d'estime. Je salue d'abord parmi eux les frères d'armes dont je parlais tout à l'heure, les témoins de mes premiers travaux et de mes premières luttes ; je souris aux nouveaux venus, aux jeunes gens qui viennent à moi avec une si touchante sympathie, comme vers un frère aîné. Je retrouve encore, parmi les visages affectueux qui m'environnent, des parents qui m'ont connu tout enfant, des camarades qui se sont assis avec moi sur les bancs du collège ou qui ont reçu, quand j'étais captif d'un bureau, la confidence de mes rimes de la vingtième année. Je reconnais enfin de chers artistes, d'excellents confrères de la presse et du théâtre, des amis de toutes conditions. Mais je ne suis pas embarrassé de trouver un toast auquel ils puissent tous s'associer. Il n'y a ici que des gens qui font des vers, ou des gens qui aiment les vers et ceux qui en font. M'adressant donc au sentiment qui vous est commun, messieurs, je bois et je vous invite à boire avec moi à l'art suprême, à l'art qui unit le mieux les esprits et les cœurs, à la noble, à la douce, à la consolante, à l'immortelle Poésie.
Il ne manquait au bonheur de François Coppée que celui de voir son éditeur et son ami, Alphonse Lemerre, celui qui le premier,
après sa mère ec sa sœur, avaic cru en lui, joué hardiment sa partie décisive suj la chance encore hasardeuse de son talent et de son succès, associé à rhonncur, comme il l'avait été à la peine, de sa victoire. Cette joie fut donnée à Coppée, dès le mois de novembre 1884, ^^ pouvoir être dans Tordre de la Légion d'honneur, où il était entré dès 1876, le parrain d'Alphonse Lemerre.
Un banquet, justement appelé le 'Banquet des ToèteSj réunit le ly novembre 1884, autour du nouveau chevalier et du nouvel académicien, les hommes de lettres, les artistes, les employés qui composaient et composent encore la famille littéraire de l'éditeur. Nous empruntons à un journal qui en a publié le plus complet, le plus vivant compte rendu, les détails de cette fête caractéristique :
Hier a eu lieu à l'hôtel du Louvre, dans la grande salle des Fêtes, magnifiquement ornée pour la circonstance, le banquet offert par les auteurs à l'éditeur Lemerre.
La réunion était des plus brillantes.
M. Lemerre présidait, ayant à ses côtés MM. Théodore de Banville et Leconte de Lisle. Nous remarquons dans l'assistance MM. Paul Arène, d'Auriac, Canivet, Gonzalès, Léon Cladel, docteur Collin, F. Coppée, Courbet, Alphonse Daudet, Fontane, Giacomelli, Hugues, Octave Lacroix, Ledrain, Lemercier, Lemoyne, Marc, Martinet, Catulle Mendès, J. Mermier, Monnier, Nadar, Numa fils, Orse, général Pittié, Porel, F. et H. Rajon, Charles Royer, Steinhel père et fils, Armand Silvestre, Sully Prudhomme, Talbot, Theuriet, Tiercelin, Antony Valabrègue, Vaucaire, etc.
De nombreux toasts ont été portés. M. Coppée a
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le premier pris la parole. Nous reproduisons en entier son discours :
Messieurs,
Excusez-moi de me lever le premier dans cette réunion où je vois tant de personnes considérables, illustres môme. Je n'obtiens cet honneur qu'à l'ancienneté. Par un hasard dont je me réjouis, il se trouve qu'un des volumes les plus anciens de date, estampillé du fameux bêcheur, est mon premier recueil de vers. Cela rehîonte à 1866, et depuis dix-huit ans Alphonse Lemerre a été mon éditeur, mon seul éditeur, et est devenu l'un de mes plus chers amis. Les organisateurs de ce cordial banquet qui rassemble beaucoup de gens de lettres, ont sans doute pensé que des relations d'auteur à libraire, aussi cordiales, aussi fidèles que celles de Lemerre et de moi étaient d'un bon exemple, et ils m'ont chargé de complimenter notre ami, dans ce jour où, comme on dit à la caserne, nous arrosons son ruban.
Je m'acquitterai de cet agréable devoir, mon cher Lemerre, aussi brièvement que possible, certain de plaire ainsi à ta modestie et à ta simplicité.
Tout est bien changé depuis l'époque lointaine où les Parnassiens chevelus se rencontraient dans ton humble boutique du passage Choiseul, qu'on a si souvent comparée au pilier de Barbier... Les Parnassiens — un mot dont on ne rit plus — ont coupé leurs cheveux... ou les ont perdus; et toi tu es un des plus importants éditeurs de Paris. Le premier, tu es revenu aux vieilles et bonnes traditions de la librairie, tu t'es rappelé que le livre n'est pas seulement une chose à vendre, mais aussi un objet d'art, tu as ramené le public au goût des éditions élégantes et correctes.
Cet instinct aristocratique qui t'a fait fabriquer de si beaux volumes, ne l'a pas moins bien guidé dans le choix des auteurs dont lu as publié les ouvrages. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur ion catalogue; les noms y sont nombreux, mais choisis ; c'est une foule et c'est une élite. De plus — et c'e'st ton mérite le plus original -^ ta prédilection pour les rimeurs, qui t'a fait débuter par une réimpression de la Pléiade française du seizième siècle, a groupé autour de toi la majorité des poètes du dix-neuvième. Pour tous, tu as été un éditeur excellent ; pour plusieurs d'entre eux — j'ai le droit de le dire, moi ton créancier d'aujourd'hui, qui ai été longtemps ton débiteur — tu t'es montré l'ami le plus serviable et le plus généreux. Mais la poésie est une bonne patronne ; elle t'a su gré de l'aimer tant, et de la si bien servir. Donnant un éclatant
démenti aux vieilles plaisanteries, tu n'as pas été réduit à l'hôpital. Au contraire, car ton amour des livres de vers et ton désintéressement ont fait ta fortune.
Elle n'est pas, d'ailleurs, ta seule récompense : tu en as trouvé une plus douce à ton cœur dans la considération, dans Teslime, dans l'amitié de tous ceux qui te connaissent. Il ne te manquait qu'une marque extérieure, officielle de ton mérite et de ton succès : tu viens de l'obtenir par cette décoration si bien gagnée. Le bijou de la Légion d'honneur ressemble à une étoile; il est surmonté d'une couronne de lauriers. Ces deux attributs poétiques vont bien a l'éditeur des poètes.
Je me résume, et je me fais l'interprète du sentiment général, mon cher Lemerre, en te disant combien nous sommes tous heureux de la disùnction accordée en ta personne, à un homme d'intelligence, de travail, de goût et de cœur, et en invitant tous tes amis à lever les verres, je bois à Alphonse Lemerre, chevalier de la Légion d'honneur,
M. Lemerre prend ensuite la parole, très ému du « témoignage public de sympathie qu'on lui apporte aujourd hui. » Mais il veut reporter à ses chers poètes et à ses auteurs tout le succès qui paraît lui revenir, et il reste « l'éditeur du passage Choiseul. »
« Et maintenant, » dit en terminant M. Lemerre, « je pone un toast à ce que nous aimons par-dessus tout, à la belle prose, à la poésie française. »
Enfin, MM. Vaucaire, le commandant Chevé et Léon Cladel ont dit des vers fort applaudis*.
Tout n'est pas roses dans le métier de triomphateur. Après avoir épuisé jusqu'à la satiété la douceur cordiale et la fadeur banale des félicitations, après avoir répondu à des centaines de lettres et de cartes, payé jusqu'à l'indigestion, jusqu'à l'enrouement son écot d'appétit et d'éloquence dans les dîners et les banquets congraculatoires, Coppée, au moment où il aurait eu le plus besoin de repos, dut se mettre au travail.
* Le Banquet des Poètes. — Gil Blas du lundi 17 novembre 1884.
II s'agissait de passer sans défaillance par répreuve de la consécration solennelle, de l'investiture publique de son nouveau titre. Il s'agissait de traverser sans encombre le défilé, fatal k plus d'un, du discours de réception. Là, encore une fois, il se montra de la bonne race des doux entêtés qui mêlent l'énergie des bilieux à la patience des lymphatiques, et dont la faiblesse herculéenne accomplit en souriant des tours de force de travail.
Le plus jeune des académiciens n'était pas fait pour s'endormir sur son laurier.
Il ne s'endormit pas non plus, et, dès le 18 décembre 1884, il prenait séance à l'Académie française, entre ses deux parrains, M M . Emile Augier et Sully Prudhomme, et prononçait l'éloge de son prédécesseur, Victor de Laprade, en termes dignes du sujet et de l'auteur. Le poète, dans Victor de Laprade, y était apprécié avec une délicatesse éloquente, qui n'excluait pas la finesse critique. L'un des grands disciples de Victor Hugo ne pouvait dissimuler ses préférences, et se dispenser de quelques réserves sur l'idéal d'art et les procédés de métier du dernier des grands Lamartiniens, réserves plutôt sousentendues qu'indiquées, comme il convient dans une fête littéraire pour les vivants qui est aussi une fête funèbre pour la famille et les amis du mort. L'homme supérieur peut-être à l'artiste dans Laprade, qui fut autant un noble caractère qu'un noble talent, était loué sans restriction, avec l'estime émue et la sympathie cordiale d'un successeur consciencieux au point d aller l'étu-
dier, au cours d'un voyage dans le Forez et le Lyonnais, sur place et d'après nature, à son foyer même, sur le témoignage des traditions et des confidences de famille, sous l'impression des paysages inspirateurs et des horizons familiers.
François Coppée était reçu par M. Cherbulie», qui rendait spirituellement honimage au talent original du poète des Humbles et des Tableaux et Intérieurs parisiens^ tout en glissant un peu trop discrètement sur le talent du poète dramatique et de l'auteur de Severo Torelli.
Dès l'année suivante, le 21 novembre i88y, Coppée faisait représenter, à l'Odéon, les Jacobites,
Coppée avait donc bien travaillé, quoique de l'Académie, et échappé aux fatalités énervantes de ce titre, qui semble être aux yeux de certains railleurs du vieux jeu, un brevet de paresse ou d'impuissance. Ceux qui voient dans le gardemeuble traditionnel confié aux soins pieux de M. Pingard, loreiller de Sybaris ou l'éteignoir jésuitique, ont pris trop au sérieux la boutade de Diderot, dans son fragment sur les Académies et les manivelles académiques. C'est dans ce réquisitoire avant la Révolution que Chamfort a puisé plus d'une des pierres sacrilèges, des pierres parricides ingratement jetées par lui contre l'autel où il avait si longtemps sacrifié, contre le sein qui l'avait si longtemps nourri.
Au moment, dit son précurseur Diderot, où un liomme de lettres entre à TAcadémie française, il
semble qu'il devienne stupide. Je n'en vois pas d'autres raisons que sa dépendance de la cour et la crainte de perdre sa place, qui lui ôtent toute énergie. Et puis, il a obtenu le cordon bleu de son état. Il est mêlé avec des grands auprès desquels il perd son temps et son élévation, avec le goût du travail. 11 est assujetti à des séances régulières, où il prend celui de la paresse et de l'amusement. Et puis, le périodique de la pédanterie...
François Coppée- n'était pas de ceux auxquels peut s'appliquer rhoroscope boudeur du cynique en robe de chambre. L'honneur de son caractère et de sa vie, c'est qu'il est toujours et en tout demeuré homme de lettres, ne voulant rien demander qu'aux lettres et rien devoir qu'au public. Certes, il ne fait point fi de la louange d'un prince ou d'une princesse, quand elle est juste et spirituelle. Mais le cas est si rare! Il n'a pas assez le respect des peuples pour se croire obligé de mépriser les rois, dont le métier est aujourd'hui si difficile, qu'il faut savoir quelque gré, pour l'honneur dudit métier, à ceux qui l'exercent convenablement.
Coppée n'est pas un parvenu : c'est un arrivé. Il n'a, comme disait le maréchal de Créqui, que les peurs qu'il est permis d'avoir. Il ne craint pas les princes et les grands, à qui il n'est pas défendu d'aimer les vers et d'avoir du goût. Mais il ne se croit pas pour cela obligé de les flatter. Il ne croit pas aux miracles de la protection, et n'a jamais fait la cour qu'à la gloire ou au malheur. Il se souvient pour les plaindre, plus encore que pour les blâmer, de ses aînés faméliques, obligés de se faire les familiers, les
parasites^ les clients des grands seigneurs, et de se disputer ce titre de domestiques (dans le sens de serviteurs, de commensaux de la maison) qui leur donnait un droit illusoire à des gagés ou à des pensions souvent si mal payés. Il a senti ses entrailles s'émouvoir au reproche de Jodelle au protecteur titré qui le laissait mourir de faim :
Qui se sert de ia lampe, au moins de l'huile y met.
Mais il applaudit d esprit et de cœur à cette déclaration, aussi fîère que sensée, de Voltaire, à propos du poète François Maynard, grand quémandeur, solliciteur souvent déçu, et qui se plaignait toujours de son sort, sans se demander s'il en méritait un meilleur.
C'est un des auteurs qui s'est plaint le plus de la mauvaise fortune attachée aux talents. Il ignorait que le succès d'un bon ouvrage est la seule récompense digne d'un artiste ; que si les princes et les ministres veulent se faire honneur en récompensant cette espèce de mérite, il y a plus d'honneur encore à attendre ces faveurs sans les demander, et que si un bon écrivain ambitionne la fortune, il doit la faire soi-même.
Ces idées de Voltaire sont celles de François Coppée sur les faveurs du pouvoir ou de la fortune. Il faut savoir les mériter et savoir attendre qu'elles frappent à votre porte.
Elles ne frappent pas toujours à celle du talent fier ou du mérite qui s'ignore ou se tait. Du moins en qualité de messagères, de déesses aveugles, elles se trompent souvent de porte.
A la veille de ses premiers succès, Coppée
avait obtenu, sans la demander, une place de bibliothécaire au palais du Sénat. Nous avons dit comment il quitta et pourquoi il quitta une de ces fonctions décevantes qu'on accepte parce qu'on croit qu'elles vous laisseront le temps de travailler, et qu'on abandonne lorsqu'on a fait l'expérience du contraire.
Au lendemain de ses premiers succès, qui lui rapportaient plus d'honneur que d'argent, Coppée avait accepté deux places, deux fonctions, qui n'avaient rien de la sinécure et qui, toutes deux, étaient venues le chercher. Il était, au moment de son élection à l'Académie, bibliothécaire-archiviste de la Comédie-Française, et il rendait compte, dans un feuilleton hebdomadaire, des pièces nouvelles au journal la Tatrie. De ces deux places, il songeait à garder l'une, qui n'avait rien d'incompatible avec la dignité littéraire dont il venait d être revêtu. Il songeait à quitter l'autre, qui ne convenait plus à ses goûts et encore moins à sa santé.
François Coppée se démit donc volontairement de ses fonctions de feuilletonniste dramatique de la Tatrie non, comme quelques-uns ont aflfecté de le dire — sans le croire, — par dédain pour la critique dramatique, donc l'art n'est inférieur à aucun autre et dont il avait contribué à honorer à son tour en y ramant après des écrivains et des poètes comme les Jules Janin, les Théophile Gautier, les Paul de Saint-Victor, la galère dorée. Il renonça dès qu'il le put, et par les motifs qu'il a exposés si bien lui-même dans sa lettre d'adieux à la Tatrie^ à cette néces-
sicé du tour de force hebdomadaire, écrasante à la fin pour les plus solides constitutions littéraires. Comme ses devanciers, Coppée ne se privait pas d'esquiver lennui du compte rendu de la pièce par les buissonnières délices du compte rendu à coté et le rafraîchissement du fruit défendu.
On ferait un volume charmant des promenades, des excursions, des escapades de Coppée hors du domaine légitime. Usant et abusant des privilèges de Fassociation des idées, profitant du moindre point de contact, du moindre rapport, du moindre pont, fût-il fragile et léger comme un fil de la vierge pour l'insecte, comm« une touffe de volubilis pour le papillon, comme une courbure de liane pour l'oiseau, pour passer d'un sujet à un autre, le poète s échappait du compte rendu d'une pièce saugrenue ou d'une reprise maussade par la tangente propice d'un souvenir de jeunesse ou d'un récit de voyage. Les lecteurs étaient loin de s'en plaindre. Plus d'un regrette qu'une main amie n'ait pas composé à mesure un recueil de ces péchés mignons, de ces fautes heureuses, de ces butins et de ces trophées d école buissonnière. Nous l'avons essayé pour notre compte, en cousant, à tout propos, à la bure et à la serge de notre trame, des lambeaux de cette pourpre poétique brodée de tous les feux de l'imagination, de tous les diamants du style.
Personne d'ailleurs, ni au journal, ni dans les milieux amis, ne se méprit sur les honorables scrupules, sur les trop respectables raisons qui firent envisager au poète, impatient de quitter le travail servile pour le travail libre, et les succès de
feuilleton pour le succès de théâtre, son élection à l'Académie, comme l'occasion favorable et décisive de dire adieu aux lecteurs de la Tatrie. Le directeur de ce journal qui avait eu l'initiative de ce choix hardi et heureux d'un poète dramatique pour critique dramatique et d'un écrivain de style pour collaborateur, fut le p/emier à comprendre qu'après quatre ans du labeur hebdomadaire, Coppée avait droit à ce congé, comme il avait besoin de ce congé pour travailler à loisir, à Taise, et se donner au besoin le luxe d'un voyage. Coppée, nous Tavons dit, est valétudinaire. Mais c'est un valétudinaire à la façon de Voltaire, délicat comme lui, mais de nerf tenace et de sang vivace. Sa santé toutefois commande les ménagements. Ce sont les plus fines épées qui sont le plus sensibles aux impuretés de l'air et le plus susceptibles de rouille.
Par tous ces motifs auxquels son directeur rendit hommage, François Coppée quitta donc la Tatrie après un banquet de petits adieux de Fontainebleau, bons enfants et émus ; et sur sa table de travail un bel encrier de bronze où la reproduction du Jour et de la U^it du tombeau de Médicis, par Michel- Ange, accoude sur Turne funéraire remplie d'une encre pure sa double figure au symbolisme contrasté, atteste, monument durable d'une fidèle et mutuelle affection, que les collaborateurs de Coppée apprécièrent dignement l'honneur d'une telle camaraderie et éprouvèrent, comme il convenait, le regret d'une telle perte.
M. François Coppée fut remplacé à la Tatrie
par un homme de talent, d'esprit et de style, M. Anatole Claveau.
Il ne songeait point y avons-nous dit, à letre à la bibliothèque de la Comédie-Française, esti-. mant, avec raison, que nulle incompatibilité de goûts, de convenances, de loisir ne le condamnait à quitter. ce fauteuil du bibliothécaire, de l'archiviste d'une illustre compagnie, frère naturel du fauteuil académique.
Tout le monde n'en jugeait pas ainsi, paraît-il, puisque après avoir quitté la Tatrie par une démission volontaire et des deux parts affectueusement regrettée, Coppée dut sortir de la bibliothèque de la Comédie par la porte d'une démission publique, vengeresse de la dignité froissée et des droits méconnus, en secouant rudement, non sans dommage pour quelques nez indiscrets et pour quelques doigts impatients, l'huis du tripot comique.
Ainsi Coppée, avant son élection, avait deux fonctions, deux places. Son habit d'académicien était à peine étrenné, qu'il lui permettait de quitter la première et l'obligeait de quitter la seconde. C'était le cas de dire, comme Sedaine :
O mon habit, que je vous remercie I
dans !a première occurrence, et de le répéter aussi dans la seconde. Car s'il faut remercier l'habit qui permet de renoncer à une tâche stérile, il faut le remercier aussi quand il permet à l'homme de talent froissé, de faire honneur à son caractère, de reprendre fièrement son rang oublié, et de faire justice de l'outrecuidance ou de l'in-
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gratitude, aux applaudissements du public. En ce cas, un sacrifice rapporte plus qu'il ne coûte et Coppée ne tarda pas à recueillir, en bénéfices de sympathies et d'estinfie, les fruits du sien.
Nous rapporterons purement et simplement, avec l'impassibilité du procès -verbal, les deux lettres qui constituent tout le dossier de l'incident, nous bornant à y ajouter les réflexions amies, mais impartiales, d'un journaliste éminent, qui clôt ce débat par un jugement dont il n'a pas été fait appel et qui est devenu définitif. On lisait dans le Figaro du 2^ janvier 1885' :
M. François Coppée vient d'adresser à M. Emile Perrin la lettre suivante :
Monsieur Tadministrateur,
J'étais persuadé, et vous me le disiez vous-même récemment à propos de mon élection à l'Académie, qu'il ne pouvait être que flatteur et honorable pour la Comédie-Française de m'avoir comme bibliothécaire. Or, je viens d'apprendre, et de source certaine, que cet avis n'est pas celui de tous les membres du Comité d'administration. 11 y a là, pour moi, une question de dignité personnelle dont je suis seul juge, et que je tranche en vous donnant ma démission.
Je vous prie également de considérer comme non avenues les conversations préliminaires que j'ai eues avec vous au sujet de mon nouveau drame, les Jacobites, car je renonce à faire connaître au Comité de lecture cet ouvrage que je destine désormais au théâtre de l'Odéon.
Recevez, monsieur l'administrateur, l'assurance de ma considération distinguée.
Signé; François Coppée.
M. François Coppée n'avait pas nommé dans sa lettre M. Constant Coquelin, qui se trouva atteint et n'était pas homme à éviter cette occasion de paraître épistolairement en public. Nous
reproduisons en même temps que sa lettre, le commentaire de M. Francis Magnard, qui en fait bonne et spirituelle justice.
M. CoCjuelin nous fait demander Tinsertion d'une lettre qu'il a adressée à M. Coppée.
On remarquera que M. Coppée n'avait pas nommé M. Coquelin : celui-ci s'avoue donc responsable des propos qui ont froissé le jeune académicien.
Mon cher Coppée,
Vous savez que j'ai la bonne habitude de n'aimer que les situations franches. Nous avons eu ensemble de fort bons rapports, et je pense que vous n'avez eu qu'à vous louer de moi de toutes façons.
Votre lettre au Figaro me surprend au dernier point et je vous en exprime ma pénible surprise.
Dans la dernière séance du Comité, un membre a cru devoir demander s'il était convenable que la Comédie continuât à vous laisser dans une situation très inférieure, et je vous avoue que j'ai été entièrement de son avis. Votre lettre est prise de trop haut pour laisser place à la reconnaissance que vous devez à ce même Comité qui a été heureux de vous obliger, maïs je ne puis en accepter les termes sans protester.
Vous ne lirez pas vos Derniers Stujrts au Théâtre-Français, tant pis pour vous et pour nous, et tant mieux pour l'Odéon ; mais vous avez obéi plus vite qu'il ne fallait, à mon sens, à un mouvement de mauvaise humeur que rien ne justifie.
Pour moi, mon cher Coppée, je suis à votre disposition pour vous rendre ou pour garder îe Luthier, que j'ava's l'intention de rejouer cet hiver. Je vous prouverai, si vous me le laissez, que je suis moins susceptible que vous, et je serai enchanté de tenir moi-même, au répertoire de notre théâtre, l'œuvre dans laquelle vous vous êtes montré le plus auteur dramatique.
C0Q.UELIN.
I\-S. — J'envoie cette lettre au Figaro, comme vous l'avez fait vous-même. Seulement je vous en donne avis, ce que vous avez négligé de faire avec l'administration de la Comédie-Françai?e.
Nous ne relèverons pas ce que la lettre de M, Co-
quelin a de blessant pour M. Perrin : il parait que M. l'administrateur de la Comédie-Française est aux ordres de M. Coquelin, puisque celui-ci se pose comme maître de jouer ou de ne pas jouer une œuvre dramatique.
M. Coppée ne peut pas non plus se trouver atteint par le ton cassant et protecteur du comédien. Nous demandons toutefois, à titre d'observateur désintéressé, d'entrer à notre tour dans le débat.
M. Coquelin insinue que M. Coppée n'a pas été suffisamment reconnaissant envers la Comédie. Reconnaissance est un bien gros mot : rappelons sommairement qu'à la mort de M. Guillard, la place d'archivistebibliothécaire du Théâtre-Français fut partagée en deux, ainsi que le traitement, M. Coppée fut nommé bibliothécaire aux appointements de 3,000 francs; il a toujours rempli ses fonctions au gré de tout le monde et il a le droit de se considérer comme quitte envers la Comédie.
11 convient d'ajouter qu*à tort ou à raison, M. Coppée sentait autour de lui une hostilité sourde, qui date d'un feuilleton où il. avait dit sa pensée sur la Princesse de Bagdad. Les sociétaires n'aiment pas à être critiqués et le lui firent bien sentir. Ce Luthier de Crémone^ qui était un des succès de M. Coquelin et auquel il s'avise de penser juste un jour trop tard, disparut de l'affiche; quand Coppée parla de Severo Tôrelliy il ne fut point encouragé à risquer une lecture. Bref, il y avait un parti pris de rabaisser le poète dramatique en Coppée, et de ne voir en lui qu'un employé subalterne.
Où il s'est tout à fait révolté, c'est lorsque le Comité, ainsi que l'avoue M. Coquelin, a émis la prétention de discuter s'il était convenable que lui, Coppée, gardât sa place de bibliothécaire.
François Coppée est seul juge de sa dignité, et le Comité n'a rien à y voir : la démission était donc la seule issue qui lui ml laissée. — f. m. *
* L'incident Coppée. — Figaro du 16 janvier 18
Depuis le mois de janvier iSSf, François Coppée n'a donc plus de place que celle qu'il a conquise aux premiers rangs de la littérature contemporaine ; il n'exerce plus de fonctions que celles qu'il tient de son génie poétique et qui consistent à émouvoir ou à charmer en beaux vers un public fidèle. 11 n'est plus rien qu'un académicien, qui travaille et qui a encore bien des choses dans son chosier^ comme disait de son nid de papiers le naïf et malin champenois Grosley.
Et maintenant, qu'ajouter à ces quelques petits événements d'une vie toute littéraire, toute domestique, tout intérieure, dont le bonheur n'a pas d'histoire et pourrait être symbolisé par un jardinier amateur, en veston et chapeau de paille, émondant ses rosiers, taillant sa vigne, le sécateur dans une main, un livre dans l'autre, posé de temps en temps pour rouler et allumer la rêveuse cigarette, avec la devise : In angello cum libella.
François Coppée a quarante-six ans. Il a eu de bonne heure le maréchalat académique et peut en épuiser les bonnes fortunes. Il vit entre sa sœur, ses livres, ses fleurs, ses amis et ses chats dans un célibat de goût et d'affeciion, de tempérament et d'habitude. Ce célibat, d'ailleurs, n'a rien d'égoïste ni de monastique, l'ascétisme ne convenant que par ses côtés méditatifs au Parisien spirituel et jovial, bon garçon, bon vivant, légèrement sceptique et gouailleur, à l'homme qui a beaucoup pensé, beaucoup senti, beaucoup souffert, beaucoup aimé, beaucoup
vécu enfin, religieux d'ailleurs, comme tous les vrais poètes, mais point dévot ni mystique, sectateur du Dieu des bonnes gens. Coppée, si peu Béranger dans ses vers, est assez Béranger dans ses idées et ses opinions, qui sont d'un patriote, d'un chauvin, partisan d'un pouvoir fort, victorieux au besoin, d'un pays libre, tranquille et fier de sa gloire. ^
Au demeurant, pas homme politique du tout et qui ne le sera jamais, heureusement pour lui, car la cuisine des politiciens offenserait terriblement cet odorat habitué aux parfums du miel de l'Hymette, des lauriers-roses de l'Eurotas, des roses de Pœstum et du lait de Sicile.
François Coppée, dans la vie littéraire, réalisera donc le vœu de Duclos. 11 sera un académicien simple homme de lettres. Dans sa vie privée, il sera aussi un peu selon le type de Duclos, droit et adroit, de l'habileté qui consiste non à se faire craindre, mais à se faire aimer et à demeurer loyal en tout; ami, comme Duclos prétendait que le sont les honnêtes femmes, des histoires un peu gauloises, mais point au delà de cette mesure que Duclos dépassait trop souvent et qui lui attirait, de la part de la maréchale de Mirepoix cette verte riposte : « Oh ! vous, monsieur Duclos, du pain, du fromage et la première venue, voilà votre paradis ! » Le paradis de Coppée est beaucoup plus délicat, distingué, raffiné que cela. La réaUté n'y bouscule pas si brutalement l'idéal. Il y a plus d'une fleur bleue séchée dans l'herbier de ses souvenirs, dans le tiroir aux rçhques de ses romans vécus. Bien qu'il ait écrit
dans Olivier qu'il avait la gaîcé populaire et le bonheur plébéien, bien que les confidences de ses Toimes i (Arrière-Saison y dont nous ne risquerons pas l'indiscret et inutile commentaire, le poète ayant dit ce qu'il voulait dire et l'ayant bien dit sur l'amant, ne nous le représentent pas comme cherchant la rime et perdant la raison ^ur des genoux de duchesse, et comme buvant l'ambroisie de l'oubli et de la volupté sur deS lèvres de marquise, nous croyons, nous savons que Coppée a toujours ennobli et purifié ses passions d'une fleur de poésie et d'une larme de sentiment. Il n'a jamais perdu la terre du pied que pour le ciel. Nous n'avons rien de plus à dire de l'homme, à ce point de vue, sinon que rien de ce qui est humain ne lui a été étranger, que son céhbat n'a rien de ces aigreurs ou de ces illusions qui tournent parfois le célibat en mariage, qu'il est content de son sort, en amour comme en tout le reste, et que ses souvenirs, s'ils ne sont pas sans regrets, demeurent sans remords et non sans espérances.
Coppée est de ces hommes sages qui usent de tout, n'abusent de rien, et qui, toujours prêts à donner leur démission de tout si l'honneur l'exige, même de la vie, ne la donnent jamais, parce que l'honneur ne l'exige jamais. Il est valétudinaire, c'est connu. Mais ne vous y fiez pas. Il est de la race d'acier du roseau pensant, qui plie souvent, ne rompt jamais; et peu avisés seraient les rentiers qui placeraient en viager sur un homme capable de les faire attendre aussi longtemps que Voltaire, toujours malade, tou-
jours mourant, mais qui mit quatre-vingts ans à mourir; peu avisés seraient les héritiers académiques trop pressés de lui succéder, et qui viendraient trop tôt, comme Tun d eux se l'entendit dire par un visité mécontent, le visiter « pour lui prendre mesure. »
Je ne voudrais être ni l'héritier présomptif, ni le neveu de Coppée. C'est le meilleur des hommes à succession, le meilleur des oncles, mais il ne faut pas être pressé. Il faudra attendre 5 que ses héritiers et ses neveux se le disent.
H l'espère bien, et s'en félicite. Vivre est encore le plus sûr. C'est encore le seul moyen connu d'exister. Nous ne médisons pas de l'inconnu. 11 ne faut jamais dire de mal de ce qu'on ne connaît pas. Mais,
Guenille si Ton veut, ma guenille m'est chère,
et ni Coppée ni moi ne sommes de ces pleurards qui jettent leur verre en disant : « Fi de la vie! »
Ne sont pas non plus de cette école de dégoûtés plus ou moins sincères, les amis et les amies qui forment l'intimité littéraire et affectueuse, la famille d'adoption de Coppée. Il a son groupe, lui aussi, plus modeste et plus fidèle que celui de Chateaubriand, qui a compté plus d'un déserteur, que celui de Victor Hugo, où il y a eu tant de passants, qui ne sont pas revenus.
Citons d'abord Jules Barbey d'Aurevilly, l'ermite à peignoir blanc, à coiffure et à figure dantesque de la rue Rousselet, qui, le soir, dans sa toilette et dans sa causerie de dîner
et d'après-dîner, redevient le dernier des lions. C'est là un revenant superbe et le type accompli de ce dandysme français qui n'est pas du brummélisme, qui, à la correciion d'un Brummel, n'ajoute pas son égoïsme, et y ajoute, en revanche, cette galanterie chevaleresque et cet entrain, ce brio, cette éloquence de conversation, dont la fusée, grâce à Barbey d'Aurevilly, ne s'est pas éteinte avec Rivarol. Jules Barbey d'Aurevilly est le patriarche de ce cénacle, le héros de ce salon hospitalier et cordial comme celui de Nodier, où le dimanche se rencontrent avec la jeunesse poétique, les disciples du maître, ses compagnons de jeunesse ou de virilité, ses camarades de lutte et de triomphe, ses familiers des bons et surtout des mauvais jours,, dont l'admiration a besoin de dévouement. Paul Bourget, dont Coppée aime comme tant d'autres l'esprit subtil et gentil, spirto genrily la conversation fine et légère, qui Stendhalise à ravir, la virtuosité comme poète, comme romancier, comme critique, inspirée par un dilettantisme supérieur; le marquis de Queux de Saint-Hilaire, le savant et curieux helléniste; Louis Depret, le moraliste, l'observateur, le causeur, dépensant en monnaie d'argent l'or philosophique des La Bruyère, des Vauvenargues et des Joubert; Edmond de Guérie, le biographe de Milton, le traducteur de Mummsen ; des artistes comme Delaplanche ou Giacomelli ; l'auteur de ces lignes, modeste et sincère bio-
fraphe, et, chose encore plus rare, car ce diable 'homme ensorcelle tout le monde, jusqu'à son
biographe, jusqu'à son éditeur, Alphonse Lemerre, font partie, avec quelques autres que je demande pardon d'oubher, de cette intimité littéraire, morale, cordiale du poète.
De cette intimité du poète font aussi partie quelques dames du meilleur et même du plus grand monde, que je ne nommerai point, par respect, dont parfois dans son salon, parfois à sa table, ses amis ont pu apprécier laristocratie d esprit et de cœur avant de savoir qu'elles appartenaient aussi à celle du rang et du nom. Ce sont des admiratrices du talent de Coppée qui ont facilement, heureusement pour lui et pour elles, cédé à lenvie de le connaître et de laimcr. Ce sont les agapètes de l'ermite de la rue Oudinot, dont le couvent a gardé fenêtre ouverte sur le monde. Ce sont les pénitentes de ce directeur profane, qui a bien trop d'esprit pour conseiller le repentir. Ce sont les chanoinesses de ce chanoine, qui servent sa messe de poésie, comme dirait Barbey d'Aurevilly.
Avec eux, avec elles, les pieds sur les chenets ou les coudes sur la table, François Coppée peut causer à cœur ouvert, à esprit déboutonné, rire de tout, de peur d'en pleurer, parler de ses projets, de ses travaux, de ses voyages de Saintonge, de Bretagne, de Normandie, de Suisse, de Corse, de Hollande ou de Hongrie, de ses fugues sérieuses et laborieuses sur la plage de Coutainville, de ses fugues poétiques et amoureuses à travers les ombrages de Mortefontaine. Coppée adore la mer et la montagne, ces hauteurs de neige où l'on est près du ciel, où Ton
respire quelque chose de l'air angélique, ces profondeurs azurées ou Toeil se joue à travers les mystères de Tinfini. Il adore, en un mot, la campagne dans ce monde et espère bien la retrouver dans l'autre, avec ses plaisirs de rêverie et d'amour, comme ce bon abbe de Saint- Pierre, qui ne voulait pas abandonner l'idylle, même avec la vie, et voyait d'un œil si naïvement champêtre, si héroïquement patriarcal, le passage de la vie à la mort.
« Il mouruten 1743, âgé de quatre-vingt-six ans^ dit Voltaire, — qui/r t enfant plus que cela, avant de se décider à mourir. — Je lui demandai, quelques jours avant sa mort, comment il regardait ce passage; il me répondit: « Comme « un voyage à la campagne. »
François Coppée admirera comme nous ce mot d'une ingénuité charmante et sublime : (( Comme un voyage à la campagne, » dit de la mort. Il serait capable de l'avoir trouvé. « C'est une jolie âme, » comme disait M*^"" d'Êpinay de M*"* d'Houdetot. Heureux ceux qui passeront doucement, comme tui^ avec lui^ grâce à lui, « cette chienne de fin de siècle, » comme le disait brutalement et justement Linguet, écrivant à Perregaux, le 12 octobre 1789, à une date dont nous venons de voir le centenaire.