‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 11 sur 51 · DENT-DE-LOUP · texte numérisé non relu

DENT-DE-LOUP

Le soir même où se passaient les événements qui précèdent, plusieurs vaisseaux de baut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, étaient mouillés au pied de l’île d'Orléans, vis-à-vis l’église Saint-Laurent de l’Arbre-Sec. C'étaient les trente-quatre voiles de sir William Phipps, dont nous expliquevons plus loin l’arrivée subite à la pointe est de l’île.

La nuit vient vite en octobre ; aussi l’obscurité régnait-elle autour de la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumière d'un

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falot brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Après l’avoir traversé dans sa largeur, elle s'arrêta pour se pencher à bâbord. On put alors voir deux hommes se cramponner d’une muin à l’échelle qui descendait sur le flanc du navire, et tenir de l’autre, par chacune des extrémités, un léger canot d’écorce.

La pirogue fut descendue avec mille précautions et mise à l’eau. Enfin, l’un des hommes, passant à bord de la frêle embarcation, s'y agenouilla, tout en s’armant d’une pagaie qu’il saisit d’une main nerveuse. D'un coup d’aviron, il fit retourner le canot, que la marée montante éloignait déjà du navire, et vint se placer de manière à pouvoir parler à voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier échelon, quitte à se faire mouiller les pieds par les vagues qu’une légère brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s’inclina vers l’homme du ‘anot en lui disant à l’oreille:

— Te rappelles-tu bien toutes ines instrne-” tions ?

— Dent-de-Loup à toujours les oreilles ou-

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dit l’autre.

— Bien, mais sois prudent.

— Les frères de Dent-de-Loup l'ont aussi | appelé le Chat-Rusé, repartit l’homme du | canot.

. — C'est bon! pars et reviens vite, fit

ER l’homme de l'échelle en congédiant l’autre |

L vertes pour entendre la voix d’un ami, répon- |

du geste. | Ce dernier plongea son aviron dans l’eau ll et disparut.

[11 | Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie de la tribu des

| Agniers, qui habitait les bords de la rivière

| Mohawk, laquelle se jette dans l’Hudson. À

F C'était l’un des plus puissants chefs de sa

| tribu, comme l’un des plus intrépides guer-

| | riers qui aient jamais réveillé de leurs cris

de combat l’écho des forêts de la Nouvelle- | France.

| Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut.

et ses membres avaient atteint un développe- À ment en harmonie avec sa grande taille.

Doué d’une force musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.

Aussi, lorsque, au retour d’une expédition

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de guerre, Dent-de-Loup rentrait au village eu regardant d’un œil fier les femmes mohawkes se presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaïent à sa ceinture en guise de trophée, plus d’une

jeune indienne disait-elle en soupirant:

* Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus vaillant des braves !?”

Ce qui n’empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au moment où nous l’amenons en scène, sans qu'aucune lemme eût jamais trouvé la voie de son cœur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme d’acier, qui ne semblait s’enivrer que de sang, et ne ressentir de bonheur que dans l’exaltation de la mêlée.

Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces derniers et tomba sur eux à l’improviste, comme ils revenaient au pays. Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s’affaissa blessé sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus autour de lui.

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En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup, solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l’année

Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l’enferma dans une des salles basses du château Saint- Louis. On savait qu’il était chef et c’était un précieux ôtage, qui aurait son prix dans un échange de prisonniers.

Comme les fenêtres de l’appartement où il était logé se trouvaient défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se livra à la pratique de la gymnastique; c’est-à-dire qu’il passait ses journées à sauter, à s’étirer bras et jambes, probablement pour se remettre des grandes fatigues de la route qu’il venait de faire. Mais du reste, il se montrait si bon homme, qu’on ne voyait aucun mal à ce qu’il pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité ; on ne restreignit donc en rien le jeu de ses muscles.

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Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s’ils avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au grillage*qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les ténèbres, l’enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps, roidissant ses muscles, il donnait d’effroyables secousses à ces solides tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles craquaient en vain dans ses efforts effrénés ; rien ne cédait, rien ne ployait.

Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d’une pareille lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un regard dé désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le libre espace du firmament. ;

Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s’écoulèrent quinze nuits terribles, où l’homme des bois se tordit enragé contre les barreaux inébranlables de sa prison.

Or, à cette époque, vivait à Québec un certain Jean Boisdon, hôtelier de son métier. Son père, Jacques Boïsdon, avait été le pre-

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mier Canadien autorisé à tenir hôtellerie à Québec, et cela à l'exclusion de tout autre. *

Maître Jean Boisdon, qui, vers l’an 1680, avait succédé à son père que nous avons déjà vu figurer dans le Chevalier de Mornac, était un homme de trente-cinq ans, à l’époque où Dent-de-Loup était prisonnier au château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord l'apparence d’un baril de vin.

Mais il gagnait encore en originalité lorsqu'on l’examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait notre homme, c'était, d’abord, une grande tache de vin d’un violet enflammé qui s’étendait en zigzag, comme les

ailes d’une chauve-souris, du bout de son nez crochu jusqu’à son oreille gauche ; ensuite, le combat dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient l’un vers l’autre avec jactance; tandis que sa

* On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui nous restent du conseil organisé en 1648 par le gouverneur M. d’Ailleboust. ‘“ Jacques Boisdon logera,” y est-il dit, “sur la grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand’messe, le sermon, le catéchisme et les vêpres.”

llerie à autre. * n 1680, ns déjà te, était pque où teau du vait de de vin.

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 91 bouche, paraissant craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en arrière, dans l’enfoncement produit par la proéminence de ses deux voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu’il daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients, apparaïssaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.

Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient ; et, comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raïson, et nous serons à même de le constater bientôt.

L'hôtelier avait la monomanie de thésau-

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