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riser ; or ce genre de folie suppose l'existence d’un agent qui active et alimente à la fois cette gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est l’or, et Boïsdon n’en manquait pas.
En effet, comme Boiïsdon, le père, avait longtemps abreuvé ses contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que son digne fils ne songeait qu’à augmenter encore en continuant le négoce paternel.
Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine vogue et qu’il se devait faire une assez bonne consommation de liquides, on peut lire une ordonnance de l’intendant Jacques Raudot, ‘‘ faite ‘à Québec, en son hôtel, le dix-septième ‘ d’août mil sept cent six.” Cette ordonnance commence ainsi :
‘“ Ayant été informé des désordres qui ‘arrivent tous les jours dans cette ville, à ‘‘ cause de la liberté que les cabaretiers et ‘hôteliers se donrent de donner à boire ‘toute la nuit; pour remédier à cet abus:
“€ Nous ordonnons que tous les cabaretiers et
pas tou avo not fort à Q sen jou cha | hau avec
L’ l’offi Bois mes
‘‘ hôteliers seront fermés à neuf heures du “* soir,” etc., etc.
Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les Boisdon (nom tout à fait engageant pour les pratiques), nous avons tout lieu de croire que Jean, second du nom, était en train de faire tranquillement fortune, bien qu’il ne fût plus le seul hôtelier à Québec, comme son père, lorsqu'il se présenta au château Saint-Louis par une belle journée de mai de l’an 1690. Il portait un chapeau pointu, un habit brun, des chausses hautes v enrubannées, un pourpoint serré avec un collet de batiste à glands. *
L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était suivi d’un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec dame Javotte, son épouse.
Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le père s’essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu’il était par l’ascension du monticule sur lequel était bâti le château.
* Tel était, selon Monteil, le costume d’un homme du peuple à la fin du 17° sièle.
Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.
Jean Boiïisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa pour s’annoncer.
— Ouvrez! cria de l’intérieur une voix nasillarde.
— Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.
—Tiens! c’est vous, monsieur Boiïsdon; entrez, entrez. Asseyez-vous, monsieur Boiïsdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur Boisdon.
Le lecteur trouvera peut-être drôle l’obséquieuse politesse de maître Olivier Saucier,
FRANÇOIS DE BIENVILLE 95 cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de l’hôtelier.. Mais si j'ajoute qu’il devait dix écus à l’aubergiste pour maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n’y verra rien qui ne soit naturel.
Boisdon, qui, malgré sa grande dévotion pour l’argent comptant, avait le sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se brouiller avec Saucier au sujet de l’argent dont celui-ci lui était redevable. Car les bonnes grâces du cuisinier lui valaient de fort jolis profits au château.
Aussi ne lui parlait-il qu’'indirectement de sa dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de son côté, Olivier Saucier n’avait garde de se fâcher de certaines allusions que Boïisdon se permettait quelquefois à l’adresse de son débiteur.
—Et comment va la santé, père Saucier ?
fit notre homme en s’asseyant lourdement.
Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vôtre?
—Pas mauvaise.
—Le vin se vend bien, je suppose ?
—Euh ! oui.......mais pas toujours au comptant. ;
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—Ah! dame, c’est un des inconvénients du métier, repartit sans soureiller maître Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la méchanceté décochée par son créancier.
—Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon, en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme vous me l'avez fait demander.
—C'est bon! c’est bon! Je vais vous les payer tout de suite, répondit le cuisinier, à qui l’argent de son maître pesait moins aux doigts que le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon ?
—Non; et par ici?
—Pas grand’chose..…. à part le sauvage.
—Quel sauvage ?
—Le chef de ceux que nos gens ont amenés d’en haut, l’autre jour.
—Oh ! oui; on m’a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de ce temps-ci Eh bien, s'est-il sauvé, votre sauvage ?
—$e sauver! vous croyez que c’est aussi aisé que ça, vous? Il a eu beau s’affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous
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nts assure qu’elles ne sont pas encore assez poinître tues pour ronger les murs et les barreaux de JM - | son cachot. Mais il est drôle à voir, tout de aNn- même.
| — Comment donc? fit l’aubergiste dont la r la curiosité entr'ouvrit tant soit peu les yeux oici microscopiques. :
jour | — Imaginez-vous, monsieur Boisdon, ré- \an- pondit avec empressement le cuisinier, tout | charmé d’avoir amené la conversation sur un les | terrain moins glissant que le premier, ima- Tr, À ginez-vous que c’est une espèce de singe que aux | ce sauvage-là. Pendant les deux premiers ille, jours qu'il a passés ici, il s’est tenu tran-
quille. Maïs, depuis la semaine dernière, ne voilà-t-il pas qu’il s’est mis à sauter, à pi-
age. rouetter, à s’agiter enfin qu’on peut mourir de rire à le voir. Joignez à cela qu’il vous me- entonne par temps des chansons qu’il chante d’une force à faire tomber les oreilles des baU- chiens de monseïgneur, tant ils paraissent s-Ci souffrir de l’entendre brailler ainsi. Du reste, | c'est doux comme un agneau, monsieur Bois-
ussi don.
les — On peut le voir ?
ous — Certainement, certainement, répondit
Saucier, qui n’était pas fâché d’éloigner son créancier à si bon marché. Vous verrez un peu les jolis morceaux d’or dont ce gredinlà s’est orné les oreilles.
Ici, les yeux de l’avare acquirent presque la grandeur naturelle à ces organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer de sa convoitise.
— Bah! fit-il d’un air de doute, quelque morceau de cuivre !
— Oui, du cuivre ! allez voir un peu, monsieur Boïisdon, et vous me direz après si vous n’en voudriez pas quelques jointées de ce cuivre-là. D'autant plus que le gaillard a
bien su, paraît-il, le cacher aux soldats sur Bc
la route; et ce n’est que depuis son arrivée d
au château que l’Iroquois a remis ses pen- la
dants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il est ga: sous la protection du gouverneur. dé
— Je voudrais bien voir ça, dit l’hôtelier | -
d’un air à moitié cenvaincu. cui
— Quoi, ça ? l’or ou le prisonnier ? dis
— Oui, l'or... c’est-à-dire le sauvage. le :
D. — On va vous les faire voir. Holà! Mou- a Q” tonnet, arrive ici, cria-t-il à un aide qui s’oc- *
cupait dans un coin à chercher des limaces
entre les feuilles d’un chou. Allons, vite! et va montrer à monsieur Boisdon la chambre du sauvage. Et n’oublie pas de dire à la sentinelle que monsieur est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de Jean Boisdon.
Boisdon fils voulait bien suivre son père, afin de voir aussi ce sauvage dont il venait d'entendre parler d’une manière propre à chatouiller son imagination. Mais son digne papa lui ayant signifié de l’attendre à la cuisine, force fut au gamin d’endurer, sans se plaindre, la démangeaison de la curiosité.
Après avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide arrivèrent à la porte d'une chambre dont la fenêtre regardait sur la rue. Mais un soldat armé qui montait 18 garde à l’entrée de cet appartement leur en défendit l'accès en croisant son arme.
— Monsieur le soldat, dit alors l’apprenti cuisinier, tandis que Boisdon se retirait à distance respectueuse de la baïonnette * dont le mousquet du militaire était armé, maître
* Ce fut sous Louis XIV que l’on introduisit l'usage de la baïonnette dans l’armée française,
Saucier vous prie de laisser voir le sauvage à
son ami M. Boisdon.
— Ah! vous êtes M. Boisdon ? dit le militaire en relevant son mousquet.
— Oui, monsieur.
— Monsieur Jean Boisdon l’hôtelier ?
— Oui, monsieur... pour vous servir.
Le soldat, ne voyant rien de menaçant dans la contenance et la mine de l’aubergiste, fit faire un tour à la clef qui était demeurée dans la serrure, et ouvrit la porte à notre curieux, tandis qu’il se retirait un peu en arrière.
Le marmiton, qui avait probablement vu plus d’une fois l’homme des bois, ne jeta qu’un regard distrait dans la chambre du captif, et s’en retourna éplucher ses choux.
Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La cause de cette lenteur calculée, c’est que notre homme avait presque un aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les sauvages du temps jouissaient, en Canada, d’une fort mauvaise réputation, l’hôtelier frissonnait à la seule pensée de recevoir sur le crâne un coup furtif de tomahawk. Car la porte
ee
FRANÇOIS DE BIENVILLE 101 n'était qu'’ertr'ouverte et ne lui permettait pas encore le voir l’Iroquois.
Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre à l’intérieur, et qu’il avait honte de montrer autant d’hésitation devant la sentinelle, Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.
Ce dernier était accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux coudes appuyés sur ses genoux, il songeait. Telle était sa préoccupation ou son apathie, que ce fut à peine s’il daigna d’abord donner un coup d'œil à ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un grand nombre de personnes étaient venues le voir par curiosité; ce qui explique l'indifférence de Dent-de-Loup et la condescendance de la sentinelle à laisser Boïisdon regarder l’Troquois.
La première pensée de l’avare fut de regarder aux oreilles du prisonnier; et ce qu’il vit alors lui arracha, malgré lui, un petit cri de surprise.
Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation pour la conséquence d’une simple et naïve curiosité, haussa
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les épaules de dédain, et, croyant n’avoir affaire qu’à un niais en admiration devant une brute, il se remit à marcher de long en large en siffant un air guerrier.
Le sauvage avait cependant levé la tête, et, voyant les yeux de Boïisdon, qui, démesurément ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu de leurs regards les deux pépites d’or brut accrochées aux oreilles de Dent-de-Loup, celui-ci avait à son tour arrêté sa vue sur Jean Boïisdon.
— Ah! Jésus Seigneur! marmotta ce dernier, ils pèsent au moins quatre onces chacun !
L'homme des bois ne comprit rien à ces paroles, et pourtant un éclair d'espérance et de joie brilla dans son ardente prunelle.
L'homme de la civilisation déguisait si peu son étonnement et sa convoitise, que l’homme de la nature, le Chat-Rusé, avait deviné l’avare.
— Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les mains.
Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l’attention de l’aubergiste; et, se voyant observé par lui, il fit le geste d’un homme qui lime une matière dure; puis son doigt indi- “=
arm go mnt en era ef
cateur toucha l’une des pépites d’or. Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet à l’aide d’un instrument tranchant; et son index montra l’autre morceau d’or. Enfin il fit mine d’ôter les deux pendants d'oreilles et de les remettre à l’aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait parfaitement comprise : ‘‘ Procure-moi une lime et un couteau, et cet or est à toi.”
L’avare jeta un rapide coup d’œil en arrière afin de voir si le soldat ne l’examinait pas. Complètement rassuré, il pencha son corps au dedans de la chambre, hocha la tête d’une manière affirmative, mit un doigt sur ses lèvres et murmura le mot ‘ demain.” Après quoi, donnant à sa physionomie l’air le plus bénin qu’il put trouver, maître Boisdon referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat, qui avait peine à s’empêcher de rire à la vue de la figure grotesque de notre homme, et il s’en alla rejoindre Saucier à la cuisine.
Le sauvage n'avait pas compris le mot ‘demain ” ; mais il avait saisi le geste.
— Eh bien, dit le cuisinier en voyant
rentrer Boisdon, eh bign, est-ce de l’or, oui ou non?
— I] faudrait voir ça de plus près, répondit ce dernier d’un air de doute.
— Ta, ta, ta, qu’on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux fermés. Mais parlons d’autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave ? *
— Oui, tonnerre ! et du bon!
— De quelle année ?
— De mil six cent soixante.
— Bon, bon, apportez-en demain une bouteille ; M. le comte y goûtera, et, s’il a seulement dix ans de moins que vous ne lui
* J’ai longtemps cherché quels pouvaient être les vins que buvaient nos ancêtres, sans pouvoir trouver nulle part à ce sujet des données certaines. Tant qu’enfin, après avoir consulté nombre d’autorités, je m'étais vu contraint de m’en tenir à des probabilités. Les trois premiers feuillets de ce volume étaient même imprimés, lorsque des livres de comptes tenus par mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché — le premier du nom en Canada — et négociant à Québec avant la conquête, me tombèrent sous la main. Quelle ne fut pas ma joie lorsqu’en feuilletant ces vieux manuscrits rongés de moisissures, jy trouvai les noms des vins qui suivent, vendus par M. Taché
dem:
dit 14 tant :
Ce de 80 tions était fiis.
à des rouge (Xérès pagne)
Qua:
on le :
par do en Car dix-hu trouve riches de Bo ques.
mentio sucre)
donnez, nous prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est épuisée.
— (Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.
— À demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l’hôtelier d’un air de protection tant soit peu railleur.
Ce dernier sortit le cœur à la joie, et suivi de son fils, qui l’ennuyaïit déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père était trop préoccupé pour répondre à Boïisdon fiis.
à des particuliers, de 1734 à 1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chérès (Xérès); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d’Espagne).
Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme
| on le sait, perfectionné qu’à la fin du XVII: siècle
par dom Pérignon, il devait être fort peu en usage en Canada au commencement et même au milieu du dix-huitième siècle, puisque, de 1734 à 1754, je n’en trouve que quelques bouteilles achetées par certains riches Québecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de Chérès se vendaient par barriques. Au nombre des boissons alcooliques, je trouve mentionnées dans ces livres la guildive (eau-de-vie de sucre) et l’eau-de-vie proprement dite.
— Deux fois quatre font huit, grommelait l’avare. Et c’en est... bien sûr... Huit onces! hum !
Et il hâta le pas pour regagner son logis.
Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s’y prendre pour trouver le temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant, était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret, lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser voir Dent-de-Loup.
— Bon! pensa l’aubergiste, en voilà un que je n’attendais pas, mais qui n’en est pas moins le bienvenu.
Puis, allant au devant de lui, il l’accabla de prévenances, l’abreuva largement d’un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d’abord de ne point s’apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du prix ordinaire d’un écot. L'histoire n’en parle pas, mais je me sens porté à croire que Boïsdon avait auparavant mis de l’eau dans ce vin.
Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l’homme de guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu’il agissait
ainsi que |
Et, Boisc
retier fit son qui pc prison qu'il € femme Il're l'avari comba soif de courir:
grâce à sauvag le voir.
les curi
ait ainsi pour le remercier de la complaisance 28 | que le soldat avait eue à son égard.
Et, tout en faisant causer son homme, ris. Boisdon parvint à savoir qu’il serait de garde m- le lendemain, à la même heure que la veille, | ins — Allons! se dit Boïisdon, en frottant ses ur | doigts crochus d’un air satisfait, tandis que ‘ dés le soldat s’en allait plein de jus de la treille Î u’il et de gaieté bruyante, je n’ai perdu ni mon ‘A alu M vin ni mon temps.
La nuit parut doublement longue au caba- | que retier; car en calmant son excitation, elle lui
pas fit songer qu’il s'embarquait dans une affaire qui pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l’amende... à l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.
Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de l’or l’emporta. ‘Quel danger puis-je courir? s’était-il dit pour porter le coup de grâce à son indécision. Depuis l’arrivée du sauvage, on assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour sans que les curieux aillent l’examiner du dehors par
sa fenêtre. Pourquoi donc me soupçonneraiton plus qu’un autre? Je saurai d’ailleurs si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu’elle ne se doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur mon compte, le soldat se gardera bien d’en faire part à personne, tant il craindra le châtiment qu’on lui infligerait pour avoir manqué à la consigne. Car si on tolère qu’il laisse ainsi les badauds regarder le prisonnier, il est certainement tenu de veille: de près à ce que personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage.”
— Allons ! allons ! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le sommeil.
Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d’or.
Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique, — madame Boisdon ne s’occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,—le cabaretier prit, sur les dix heures, le chemin du château. Il avait ostensiblement sous le bras une
bout poch qu’il Ai alla c cier 6 Alo d'hôta la cuis dor qu Ha les gât à ses bon lu Notr passa d une gr d’un ai outre, 1 sauvag — À] précié « Boisdot —No:
du moi Et il:
bouteille de vin blanc de Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu’il y avait enfouis secrètement.
Ainsi qu’au jour précédent, Boisdon s’en alla droit à la cuisine; mais cette fois Saucier était absent de son office.
Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin, Boïisdon sortit de la cuisine et s’engagea dans le même corridor qu’il avait parcouru la veille.
Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent aucune attention à ses mouvements et le laïissèrent aller où bon lui semblait.
Notre homme savait plus d’un tour. Il passa devant la sentinelle, qu’il reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s’il ne voulait pas voir le sauvage.
— Apparemment mon vin a été bien apprécié et l’on désire y goûter encore, se dit Boisdon.
—Non, répondit-il au soldat ; pas à présent, du moins, car j'ai affaire au maître d’hôtel. Et il tourna le corridor d’un pas pressé.
Un quart d'heure après, Boïsdon revint, causa de choses indifférentes avec le militaire, et ne parut céder qu’à ses instances pour jeter un coup d’œil dans la chambre du captif.
Enfin la porte s’ouvrit et l’heureux avare, répétant à peu près ses manœuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa marche.
Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat.
À peine eut-il aperçu celui de qui dépendait sa délivrance, que son œil s’illumina d'un rayon de farouche espoir.
Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait un signe.
Dans un clin d’œil le couteau et la lime apportés par l’aubergiste passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement les deux précieuses pépites d’or dans la main difforme de l’hôtelier, qui tremble de désir. .
Puis la porte se referme, et l’aubergiste revient tranquillement à son logis.
Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu’on pût expliquer comment
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il était parvenu à scier un des barreaux qui montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot. «
Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri, harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l’on n’attendait rien moins que son retour.
Comment l’'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le dangereux voisinage des blancs ?
Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les boïs et à l’abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et des flèches, à l’aide du couteau que lui avait procuré Jean Boïisdon. La corde
était toute trouvée, car le prévoyant sauvage
l'avait tirée de son grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les meilleurs fils à profit.
Ces armes primitives l’avaient empêché de mourir de faim dans sa longue marche à travers les forêts. Un orignal qu’il surprenait se désaltérant au bord d’un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord
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d’un terrier, tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.
C’est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.
Mais de cruelles déceptions l’attendaient dans sa bourgade. D’abord le prestige d’invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes ; ensuite, comme on l’avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et
vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu’on lui avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l’écart et rendit dédain pour froideur.
Cependant les colons anglais, qui s’occupaient alors activement de leur expédition contre le Canada, avaient gagné l’alliance des cantons iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux mille hommes de troupes
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que ces deux États dirigeaient par le lac
Champlain contre la Nouvelle-France.
Nous avous vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet avorté ; il n’est donc nullement besoin de s’y arrêter ici. Disons seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait dans l’ombre à de cruels projets de vengeance. Maïs bien que sa haine fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence à ceux qui l’avaient vaincu et fait captif, c’est-à-dire aux Québecquois, qui composaient en partie l’expédition de Schenectady.
Aussi, dès qu’il apprit que l’on armaiït une flotte à Boston pour s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu’il s’empressa de mettre à exécution.
Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d’un pas leste et fier comme au temps d'autrefois.
—Où va donc mon frère Dent-de-Loup ?
lui demanda le chef qui l'avait supplanté.
Dent-de-Loup lui lança un regard chargé