ANGLAIS ET FRANCAIS
Sur les huit heures du soir de la même journée, François de Bienville se reposait de ses nobles fatigues auprès de son ami d’Orsy et de son heureuse fiancée.
Comme rien ne laissait présager une attaque nocturne, les deux officiers avaient obtenu congé pour la nuit; seulement ils étaient avertis qu’un coup de canon tiré du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte, officiers et soldats à leur poste.
La conversation roulait naturellement sur les événements de la journée. Aussi, point n'était besoin de lieux communs, cette peste
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de nos soirées bourgeoises inventée pour la grande mortification des gens d'esprit.
—Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd’hui! disait, avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise à son fiancé.
—Qu'est-ce donc qui vous a causé cette souffrance ?
—La crainte.
—Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache ?
—Oh! je n’ai pas tremblé pour moi, mais est pour vous seulement. la 1
—Pour moi!
—Cela vous étonne? Maïs vous ne savez cela
donc pas que je vous ai vu lutter contre les flots, et que chacun de vos mouvements res- pes
serrait cet étau d'angoisse qui broyait mon com: cœur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la quer sorte, si vous aviez pensé que j'étais peut-être ss témoin de votre téméraire action ? parti
—Ne vous fâchez pas de cet aveu, Marie- votre Louise, mais je crois, au contraire, que le latior pressentiment que j'avais d’agir sous vos yeux — est bien entré pour quelque chose dans la dema hardiesse de mon entreprise. Cel:
—Méchant! fit la jeune fille, qui le caressa achar:
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d'un regard moitié grondeur et moitié satisfait.
Car il n’est pas de femme dont l’amourpropre reste insensible aux beaux faits qu’elle sait inspirer.
—Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la cause de la frayeur que vous avez manifestée ce matin.
—Ce matin ! mais à quelle occasion ?
—Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est échappé lorsque nous avons passé devant la maison, avec le parlementaire anglais ?
—Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.
—Mais pourquoi donc ?
—C'est qu’il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut point les évoquer,.
—Mille pardons de mon indiscrétion, repartit Bienville, mais je n’insisterais pas si votre frère ne m'avait déjà promis des révélations.
—Qu'as-tu donc dit à M. de Bienville?
demanda Marie-Louise à son frère.
Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharnée aux tisons ardents qui s’ébaudis-
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saient dans l’âtre. Il se donnait cette occupation afin de ne point prendre part à la conversation des deux amoureux, et partant de les laisser causer tout à leur aise.
Cependant la question de sa sœur lui fit lever la tête, et il répondit tranquillement:
—Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as jeté lors de son passage.
—Tu aurais bien dû...
En ce moment on frappa deux coups secs à la porte.
—Qui diable peut venir à cette heure? dit Louis.
Et il alla ouvrir. crire —Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d’Orsy ? demanda quelqu'un du dehors. moit Telle était l’obscurité que Louis distingua seulement l’ombre d’un homme, le nez dans après son manteau et le feutre tiré sur les sourcils. et res —Oui, monsieur, répondit Louis. pétri:
—Alors, veuillez remettre cette lettre à Ine Melle d’Orsy, reprit l'inconnu, qui mâchonna gorge ces mots, fit un pas en avant et tendit à Louis —} la missive. Mais la lumière qui éclairait l’in- proch
térieur de la maison, vint, par le mouvement
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qu'il fit, frapper le messager à la figure ; et, malgré la précaution que ce dernier avait
prise de se voiler le visage d’un pan de son
manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnaître plus tard, quand la marche des événements lui indiqua que cet individu était Jean Boisdon.
Aussitôt qu’il se fut acquitté de son message, le porteur ne se fit point prier pour tourner les talons et disparaître dans la nuit.
—Une lettre pour toi, dit Louis en tendant à sa sœur une missive cachetée d’un grand sceau de cire rige.
—Pour moi! Mon Dieu! qui peut m'écrire ainsi ?
— Décachète-la donc! lui dit son frère, moitié souriant et moitié sérieux.
—Harthing !......s’écria Marie-Louise qui, après avoir lu la signature, recula d’un pas et resta quelques instants immobile et comme pétrifiée par la terreur.
Instinctivement, le même cri déehira la gorge des deux amis.
—Harthing ! grommela Louis, qui se rapprocha de sa sœur.
—Harthing ! toujours cet homme ! gronda Bienville.
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nr 2.
à son frère en lui disant:
Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre
—Tiens, lis, toi.
Celui-ci lut alors à voix haute ce qui suit, sans pouvoir empêcher pourtant le dédain et la colère d’assourdir sa voix.
‘ Mademoiselle,
‘ L’éloignement ni le temps n’ont pu affai- ‘“blir en moi l’ardeur de mes sentiments à ‘ votre égard. Et malgré le refus cruel et la ‘ malheureuse scène qui précédèrent votre ‘* départ de Boston, je vous aime encore avec, ‘au moins, toute la passion d'autrefois.
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‘ Pourquoi donc faut-il qu’une simple pro! “ question de nationalité mette entre nous re "AUS
“deux une muraille plus dure que le fer?
‘ Hélas ! mon seul nom d’Anglais amena sur 446
Cr ‘vos lèvres un méprisant sourire, alors que us ‘je vous fis, là-bas, le d odie , là-bas, le premier aveu de mon pa ‘“ affection pour vous ! Ce ‘€ Et pourtant, depuis quand l’amour s’est- Robe ‘il pu choisir une patrie ? pers ‘ De toutes les femmes j'ai me:
que j'ai rencon- 4 ‘“trées, vous seule, mademoïselle, avez pu é LE ‘f faire vibrer les fibres d’un cœur toujours Ab . L] qu €
‘insensible à tout autre regard que le vôtre.
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renconvez pu oujours e vôtre.
“ En vain ai-je voulu étouffer en moi votre “souvenir par les moyens les plus énergi- “ques, et souvent, hélas! les plus opposés “i ce culte idéal que je vous avais voué; “ non seulement je n’ai jamais pu l’éteindre, “ mais encore a-t-il vaincu ma force et ma “ fierté blessée. Sans cesse ni relâche, ce sou- “venir me poursuit le jour, et, quand vient “la nuit, il se suspend à mon chevet pour “se glisser dans chacun des rêves qui pas- “sent sur mon front brûlant. Il me tuera, “ sans doute !
“ Le seul fait de vous avoir écrit vous “prouvera que j'ai cessé, de guerre lasse, “cette lutte impossible contre moi-même.
“Aussi dois-je avouer que je ressens plus “que jamais l’affreux malheur de vous être “non seulement indifférent, mais presaue “odieux.
“ Car, tant que je résistai à cet entraîne- “ ment, les raisons que je trouvais pour me “persuader de la démence de ma passion, “me forçaient de rompre avec toute espé- “rance ; je voyais un refuge seulement dans “la mort, que je cherchais partout sans “qu’elle vînt jamais.