MOUSQUETADE ET MOUSQUETS
Le matin du 17 octobre s’annonça sombre, humide et froid. Une forte brise de nord-est soulevait des vagues dans le port et les affolait en les irritant,tandis qu’une pluie fine et pénétrante jetait son manteau gris sur la ville engourdie.
Sept heures sonnaïient au château, lorsque la sentinelle qui grelottait sur la terrasse, crut voir, au travers du brouillard, plusieurs embarcations se détacher des vaisseaux ancrés au milieu du fleuve. Le factionnaire se persuada bientôt, à n'en point douter, que ces chaloupes étaient chargées d'hommes. Aussitôt il donna l’alarme.
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Nous avons vu que le château était bâti à l’endroit où est maintenant notre plate-forme. Située à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau du fleuve et sur le sommet de la falaise, la maison du gouverneur général avait alors deux étages et cent vingt pieds de long, avec deux pavillons à chaque bout. La terrasse qui régnait en avant du château et regardait le fleuve et la basse ville, était longue de quatre-vingts pieds. Le château était irrégulier dans sa fortification, n'ayant que deux bastions situés tous deux à l’endroit où est maintenant le jardin du Gouver-
neur. Aucun fossé n’en défendait l’approche. ul La garnison du château du Fort était de hu deux sergents et vingt-cinq soldats, outre lé la compagnie des gardes du gouverneur; qu celle-ci se composait d’un capitaine, d’un ble lieutenant et de dix-sept carabiniers. * sur Dès que M. de Frontenac eut entendu le cui:
signal donné par la sentinelle, il s’empressa Sa d’accourir. Et pourtant à peine avait-il pu son reposer une heure, occupé qu’il avait été M durant la nuit à donner ses ordres aux la n us cauc
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officiers. Le vieux militaire avait trop longtemps dormi sous la tente et au bivouac pour n'être pas brisé à cette vie d’alertes et de surprises qui est celle du soldat.
—Qu'y a-t-i1? demanda le comte au factionnaire qui se tenait devant son chef, raide et au port d'armes.
—T]1 y a, monseigneur, répondit le soldat, que l’Anglais se prépare à prendre terre pour nous tomber dessus ; voyez plutôt !
—Qu'on m'apporte ma lunette de longuevue, demanda le gouverneur.
—La voici, monseigneur, lui dit bientôt une voix humble sortant d’un individu plus humble encore, qui courbait modestement l'échine devant le comte. Ce n’était autre que maître Saucier. Un bonnet de laine bleue, dont la mèche retombaiït paisiblement sur son oreille gauche, couvrait la tête du cuisinier, tandis que le classique tablier de sa caste dessinait les contours arrondis de son abdomen.
Maître Olivier avait très mal dormi durant la nuit précédente, ayant été berné par un cauchemar incessant. Il n'avait rêvé qu’assaut, saccage et massacre, et s'était réveillé
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210 FRANÇOIS DE BIENVILLE baigné de sueurs froides, lorsque le jour commençait À poindre. Alors notre homme s'était levé tout de suite en essayant de chasser les idées sombres que ces rêves de la nuit suscitaient en lui. À peine entendit-il quelque bruit qu’il se mit à rôder dans les corridors du château. Aussi accourut-il un des premiers lorsque la sentinelle donna l’alarme. Puis ayant entendu le gouverneur demander sa lunette, il s'était empressé de l'aller quérir.
—Tiens! dit le comte, c’est vous, père Saucier ! C’est bien, mais regagnez vos fourneaux, maintenant; car n'oubliez pas que j'aurai beaucoup d'hôtes à ma table d'ici à quelque temps. D'ailleurs, cet endroit-ci est très malsain pour un homme de votre corpulence.
—Jésus Dieu! je n’y pensais pas! fit Saucier en portant vivement les deux mains sur sa bedaïine, comme s’il eût senti quelque biscaïen y faire une trouée.
Puis il prit sa course vers la cuisine.
M. de Frontenac braqua sa lunette sur la flotte, et resta quelques minutes à examiner les mouvements de plusieurs chaloupes ennemies qui se dirigeaient vers la terre.
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— Vous aviez raison, mon brave, dit-il ensuite à la sentinelle ; l'ennemi se prépare à débarquer. Allons ! fit-il en se tournant vers quelques officiers qui l'avaient suivi, qu’on batte la générale et que chacun soit à son poste !
Alors un caporal tambour, escorté de deux soldats armés, parcourut toute la ville en sonnant la batterie d'alarme, tandis que, selon l’usage, tous les tambours de la place la répétaient à l'instant. Ce tapage mit en un moment le civil et le militaire en émoi.
Sir William Phipps avait compté sans l'orage et la marée pour le débarquement de ses troupes de terre.
Car le vent, prenant les embarcations en lance, les entraîfnait vers la ville ou les poussait sur des brisants que la marée baissante laissait à découvert. L'un de ces bateaux, commandé par le capitaine Savage — Harthing était à son bord— parvint cependant, en forçant de rames, à se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa cette embarcation à sec entre la rivière Saint- Charles et l’église de Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n’était plus temps.
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Ceux qui la montaient se trouvèrent alors dans la plus critique des positions ; car ils ne pouvaient plus communiquer avec les leurs, qui s'étaient empressés de rejoindre les vaisseaux. Leur situation était d'autant plus précaire qu’ils furent bientôt attaqués par quelques Canadiens qui accouraient déjà sur le rivage. *
Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient, souffrirent beaucoup d’une mousquetade bien nourrie dirigée sur eux par les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de Saint-Denis. Maïs on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s’opposait à ce qu’on y pût marcher à l’ennemi sans danger.
* “On the next morning, we attempted to land ‘“ our men, but by a storm were prevented, few of “the boats being able to row ahead, and found it “ would endanger our men, and wet our arms; at “ which time the vessel Capt. Savage was in went “ ashore, the tide fell, left them dry, the ennemy ‘“ came upon them.” (Journal du major Wbhalley, commandant en chef des troupes de terre.)
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