‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 24 sur 51 · RE · texte numérisé non relu

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Il serait impossible de rendre les accès de rage folle qui agitèrent Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait été remise à Mlle d’Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n’était pas de nature à lui concilier l’affection de la jeune fille et qu'il ne lui restait plus de ressource, pour parvenir à ses fins, qu’en la réalisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement pour s’étourdir; et il était là, cloué sur un écueil, dans une complète inaction. Il appelait l’assaut de tous les vœux de son âme; et, loin de pouvoir y monter, il était, pour ainsi dire, assiégé lui-même, et exposé à tomber sous la fusillade que l’on entretenait du rivage contre le bateau qui le portait.

—Par Satan! grommelait-il, les éléments vont-ils donc se joindre aussi à tous les obstacles contre lesquels il me faut déjà lutter ? Quelle puissance occulte te protége donc, Marie - Louise d’Orsy ? ou quels démons acharnés contre moi me lient ainsi de leurs chaînes de fer ? Tout semble conspirer contre moi: destins, préjugés, patrie, nature, ciel, enfer, tous me meurtrissent et m'écrasent et

214 FRANÇOIS DE BIENVILLE semblent s’égayer de ma longue agonie avant de jouir de mon dernier râle! Oh! allez!

allez toujours! car je suis fort encore et je serai lent à mourir !

—Oh ! que je l’aime! ajoutait-il ; mais que | je souffre au cœur! J’ai du feu dans les veines !... Malédiction !.….

Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il était concentré, dura trois heures.

Aussi renonçons-nous à décrire l’état d’ex- L citation du malheureux Harthing, quand la marée, venant déchouer leur bateau, permit aux Anglais de rejoindre la flotte.

Cependant l’émoi que la batterie de la gé- | nérale avait jeté par la ville, y régnait en- | core. Tout le militaire était sous les armes,

ainsi que les bourgeoïs en état de les porter. Pendant ce temps, les vieillards, les femmes et les enfants transportaient en grande hâte À aux Ursulines leurs objets les plus précieux, | voire même des marchandises, pour les met- | tre à l’abri dans les murs épais du couvent.*

#4 Notre classe des externes était encombrée de ‘“ meubles et de marchandises, servant de magasin de | “à beaucoup de personnes qui avaient apporté leur il “ bagage.” (Annales des Ursulines.)

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Ce n’était que cris, confusion, vacarme et désordre depuis la ‘ grande place” jusqu’au monastère des bonnes sœurs. Les rues des Jardins et du Parloir étaient encombrées de femmes et d'enfants, de meubles et d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.

—Place donc! s’écriait dame Javotte Boïsdon, robuste commère dont les reins solides et les jarrets musculeux pliaient à peine sous le poids d’un gros coffre où elle avait jeté pêle-mêle linge, habits, chaudrons et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!

—Rangez-vous donc vous-même! riposte d’une voix aigre et chevrotante une petite vieille ridée et cassée qui chancelle sous la pesanteur d’un iit de plumes qu’elle traîne à la remorque.

—Allons ! mère Picard, soyez tranquille, reprend l’autre. On ne déménage plus à votre âge ; et vous auriez mieux fait de rester couchée sur votre paillasse que de la traîner avec vous.

—Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu, réplique la vieille ; car il y a trop longtemps qu’elle n’a pas vu l'eau !

Dame Javotte irritée bouscule sa voisine, qui va donner de la tête dans la vitre d’une horloge ; cette glace vole en éclats sur le dos d’un enfant qui la porte, tandis qu’un méchant clou, dont la pointe sournoïse dépasse l’un des angles du coffre aux chaudrons, pénètre dans la couverture du matelas, qu’elle laboure dans sa longueur en y faisant une ample déchirure par où la plume s'échappe, roule sur la terre ou s’envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter, tandis que la gaillarde moitié du digne Boïisdon continue son chemin sans remarquer le dommage qu’elle a fait.

Ici, un vieillard voulant mettre en sûreté les quelques jours qui lui restent à vivre, se traîne avec l’aide du faible bras de sa fille. Là, une jeune mère haletante, échevelée, emporte en courant un enfant à la mamelle et dont les yeux regardent avec étonnement la scène étrange qui les frappe.

Plus loin, c’est quelque pauvre invalide ou un moribond que l’on transporte sur une litière im provisée.

Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l’empressement et l’effroi se heurtent

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et se poussent en tout sens dans la direction du monastère.

Tout à coup, la tête de cette cohorte alarmée s'arrête, ce qui occasionne un mouvement rétrograde parmi le reste de la cohue.

Et les cris: Place ! place! dominent le tumulte.

On se range instinctivement de chaque côté de la rue ; on se pousse, on s'écrase avec des cris de douleur étouffés. Alors dans l’espace laissé libre s’avancent des prêtres en habits d'office et précédés de quelques enfants de chœur portant en procession un tableau de la sainte Famille. On s’en va le suspendre au clocher de la cathédrale pour mettre la ville sous la protection de la sainte Famille.*

On s'incline au passage de la croix d’argent portée en tête du pieux cortège, et la confiance semble renaître dans les cœurs

* “ Nous prêtâmes aussi en ‘cette occasion notre “ tableau de la sainte Famille qui fut exposé au haut “ du clocher de la cathédrale, pour témoigner que “C'était sous les auspices de cette famille et sous sa “ protection que l’on voulait combattre les ennemis . “ de Dieu et les nôtres.” (Annales des Ursulines.)

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alarmés de ces êtres faibles et tremblants qui continuent d’avancer vers le monastère.

Mais si l’on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide des habitants de Québec, il n’en faut pas conclure que l’autre se laisse gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens auxquels leur âge le permet, se sont rangés sous les ordres de leurs officiers. Plus d’un vieillard en qui le souvenir des exploits d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s’éteignant, et bon nombre d'adolescents qu’un courage prématuré transporte, renforcent les rangs des miliciens rassemblés. Soldats du roi et volontaires attendent à leur poste que l’ordre de l’action soit donné: les troupes brûlant d’envie de donner l’exemple aux milices, et ces dernières frémissant d’ardeur de prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Français.

Tous étaient répartis sur les différents points de la ville, d’après les ordres du gouverneur, qui attendait certains mouvements

de l’ennemi pour se porter à sa rencontre.

La majeure partie des troupes de ligne étaient concentrées sur la place d’armes, et s’amu-

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saient à regarder une compagnie de miliciens composée des Québecquoiïs âgés et mariés. Un capitaine exerçait ces derniers à manier l’arquebuse et le mousquet à mèche, * et ce au grand plaisir des soldats de ligne, qui pouffaient de rire à chacune des bévues commises par messieurs les bourgeoïs. Le grand nombre de ces derniers montrait cependant beaucoup de bon vouloir et satisfaisait même l'officier chargé de les exercer. Mais il y avait pourtant un milicien qui le désespérait

* Aujourd’hui que l’on ne parle que de chassepots, ou de fusils à aiguille, il serait peut-être à propos de donner ici une idée des armes à feu de nos ancêtres.

L’arquebuse, plus lourde que le mousquet (il y en avait qui pesaient de cinquante à cent livres) nécessitait l'emploi d’une fourquerie, ou fourche ferrée sur laquelle on appuyait l'arme pour viser plus sûrement. Ce bâton d’appui était ferré par le bas, afin de pouvoir être fixé solidement en terre, et fourni par le haut d’une béquille ou fourchette sur laquelle reposait l’arme que l’on voulait ajuster, et qui prenait alors le nom d’arquebuse à croc. On ne se servait pourtant des plus pesantes que sur les remparts.

Le mécanisme de l’arquebuse et du mousquet à mèche était très simple. L’extrémité inférieure de la platine portait un chien, nommé serpentin à cause

par ses balourdises ; c'était le numéro treize -du rang de serre-file, ou, si vous l’aimez mieux, notre connaissance Jean Boisdon.

Etait-ce distraction ou gaucherie? pensaitil au risque à courir dans la ténébreuse affaire qu’il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le dit pas; elle constate seulement que notre homme était d’une maladresse désespérante.

—“* Portez la main droite au mousquet,” * commandait l'officier.

de sa forme, entre les dents duquel on adaptait la mèche. En appuyant fortement sur la détente, on faisait jouer une bascule inférieure qui abaissait le serpentin avec la mêche allumée sur le bassinet, où il faisait prendre feu à l’amorce.

Les munitions de l’arquebusier étaient contenues dans un appareil nommé fourniment. Le fourniment était pourvu de plusieurs petits tubes en métal contenant chacun leur cartouche, et d’une poire à poudre renfermant une poudre très fine que l’on nommait pulvérin d’amorce.

* Tous les commandements qui suivent sont exactement ceux dont on se servait au 17° siècle, dans l’armée française. Ils sont tirés d’un ouvrage intitulé : “ Des travaux de Mars, par Alain Mannesson Mallet, maistre de mathématiques des pages de la

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Boisdon troublé cherchait sa main droite, qu'il confondait avec la gauche.

—‘ Haut le mousquet,” continuait le capitaine.

Et l’aubergiste-soldat menaçait le ciel de son arme, qui dépassait celles de ses voisins de deux pieds.

—** Joignez la maïn gauche au mousquet.” Mais, numéro treize de serre-file, vous ne savez donc pas encore, à votre âge, distinguer votre gauche de votre droite ? s’écriait l’officier impatienté.

Quelques instants après, comme le capitaine allait commander le feu à ses hommes, qu'il venait de disperser en tirailleurs, le cri: “Tirez !” arrêta sur ses lèvres; car il s’apercut que Boïisdon avait laissé la baguette dans le canon de son arme, qui menaçait le capitaine, placé à vingt pas en avant de sa compagnie.

—Mille bombardes ! s’écria-t-il, ne voyezvous pas, numéro treize de serre-file, que

petite écurie de Sa Majesté, ci-devant ingénieur et sergent-major d'artillerie en Portugal. Paris, 1684, 3 vol. in-16.” Voir aussi Monteil, 3° vol., p. 188, édition de Victor Lecou, 1853.

vous n'avez pas retiré la baguette du canon de votre mousquet, et que vous alliez m'en percer? Mais n’avez-vous pas entendu le commandement : ‘ Tirez la baguette et remettez-la en son lieu ?......” Animal de bourgeois, ajouta-t-il en aparté.

En voyant le danger à courir, s’ils continuaient à se tenir au bout des mousquets, les badauds qui se tenaient en avant de la compagnie, s’en éloignèrent respectueusement.

Les miliciens firent feu de leurs cartouches blanches, et l’on procéda au re’hargement des armes.

La voix vibrante du capitaine cria de nouveau :

—“ Prenez le fourniment ”...... “ Mettez-le dans le canon”... ‘ Remettez le fourniment en son lieu”... “Tirez la baguette”...

‘ Bourrez ”...... ‘ Remettez la baguette en son lieu”... Entendez-vous, numéro treize de serre-file ?

Jusque-là, Boisdon, stimulé par les rires de ses camarades et les reproches de son commandant, ne s’exécutait pas trop mal.

—“ Mettez la mèche sur le serpentin,” continua le capitaine. “ Mettez les deux doigts

sur le bassinet ‘Soufilez la mèche”...

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Mais Boïisdon négligea de couvrir le bassinet de ses doigts, précaution qui avait pour effet d'empêcher la poudre d’amorce d'y prendre feu. Aussi, quand notre homme souffla sur le mèche pour en raviver la flamme, une malencontreuse étincelle alle tomber sur la poudre d’amorce, qui s’enflamma en faisant partir le coup.

Or Boisdon se trouvait couvrir, comme disent messieurs les militaires, le numéro treize du rang de front, qui n’était autre que le cuisinier du château, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l’aubergiste (ce dernier se tenait trop en arrière de son rang) touchait presque la partie charnue terminant l'échine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier reçut-il dans cette partie proéminente de son humanité, toute la charge, bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.

—Ah! Jésus! mon Seigneur! je suis mort!

crie le cuisinier, qui s’affaisse à terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre le faisant tomber la face en avant.

On accourt, on s’empresse autour du blessé, qui croit rendre l’âme par la plaie saignante.

—Vite! de l’eau! de l’eau! voilà que Saucier prend feu ! s’écrie un milicien.

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En effet le coup avait atteint le chef de si près, que la partie de ses chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brûlait en grillant les chaiïrs grasses qu’elles avaient pour mission de voiler pudiquement.

—Au secours! au secours! miséricorde!

hurle Saucier.

Un soldat de ligne qui s'était approché, fend les rangs des miliciens et frappe de toutes ses forces du plat de la main sur la partie enflammée.

—Ah! ah! ah! fait Saucier en poussant de pitoyables gémissements à chacun des coups vigoureux que le malin soldat lui donne à dessein.

—Allons! mon vieux, laissez-vous faire, dit le militaire; sans quoi vous allez être incendié.

—Oh! je vais mourir !.....Je me.…...meurs, crie le cuisinier d’une voix plaintive.

—N on, non, père, vous n’en mourrez point, repart le soldat, qui vient enfin d’arrêter l’action dévorante du feu. Vous en serez quitte pour ne point vous asseoir sur la dure pendant trois semaines. Ne craignez rien, mon brave, le cœur est loin!

le si Pendant ce temps, Boisdon ahuri regarde Cou- tantôt son mousquet, qu’il a laissé tomber à 4 ûlait terre dans le premier moment de la surprise, aient et tantôt son ami qu’il vient de blesser si gauchement.

orde! On fait un brancard sur lequel Saucier | gémissant est transporté au château. | oché, — Est-ce parce que je te dois dix écus, pe de scélérat, que tu as voulu m’assassiner ! dit à sur la Boisdon Saucier qu’on emmène.

—Chacun à son poste, commande le capient de taine instructeur... Serrez vos rangs! Et | COUPS vous, numéro treize de serre-file, vous n'êtes onne À qu'une bête! Vous feriez mieux d’aller re- | trouver vos cruches, broc à vin! | faire, Et voilà comment Boisdon fit ses premières ez être armes.

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