‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 26 sur 51 · LE · texte numérisé non relu

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qu'on reconnaîtrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents hommes qui s’ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la place et cerneraient les habitants.

Mais la précipitation et l’inconséquence de l'amiral, ainsi que la vigoureuse résistance que rencontra Whalley, mirent ces projets à néant.

M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l’ennemi de prendre position sur terre. Il n’était décidé qu'à inquiéter, par quelque escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à se transporter de ce côté-c1 de la rivière Saint-Charles, où il aurait donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d’un bain forcé non moins dangereux.

Aussi le gouverneur n’envoya-t-il à leur rencontre, lorsqu'ils prirent pied à la Canar-

dière, le 18 octobre, que trois cents hommes | choisis parmi les troupes de Montréal et com- | mandés par M. de Longueuil.

Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu, devait inhi quiéter les Anglais avec les soixante miliciens, ses censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.

Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ces quinze cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s’avancent formidables vers la ville.

Il pouvait être deux heures de l’après-midi lorsqu'ils jetèrent l’ancre pour s’embosser devant Québec.

Suivirent quelques minutes, employées à carguer les voiles. Et, soudain, d’innombrables éclairs jaillirent des sabords, comme autant de longs serpents de feu.

Au même instant, nos remparts et nos quais se couvrirent à leur tour de flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations s’entre-choquaient dans l’air qu’elles faisaient vibrer d’un fracas terrible.

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Alors une scène splendide anima la ville et la vallée de la rivière Saint-Charles.

C'était par une de ces belles journées d’automne où la saison du vent et de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir de l'été qui n’est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours froids et sombres trop prompts à paraître.

Le ciel était pur et bleu, à l'exception d’une teinte purpurine et vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.

Les arbres qui ombrageaient encore à cette (poque la vallée de la rivière Saint-Charles, exhibaient mille nuances variées jusqu'aux montagnes, que l'éloignement teignait d’un bleu pâle.

Partout, dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres, dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes du froid et sous l’action des pluies d’automne.

Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d’un rouge feu tranchant sur les tons plus pâles qui en doraient d’autres. Sur le plus grand nombre, elles n’avaient qu’une

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teinte jaune clair. Enfin, on voyait encore, çà et 1, quelques rameaux conserver un reste de verdure.

Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n’était partout que bruit et mouvement.

Dans les intervalles de chaque décharge d'artillerie, on entendait au loin crépiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps jetaient l’ancre devant la ville, les troupes commandées par Whalley et portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames vers la terre, où elles paraissaient être chaudement reçues. Ce bruit distant de mousqueterie se confondait avec les détonations plus bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le grondement d’un tonnerre décroissant.

Enfin, on entendait de temps à autre, audessus de la ville, le sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l’air un bruyant passage.

Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne l’était pas moins, ce

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 231 qui étonnait beaucoup les Anglais. Car ayant capturé, près de l’île d’Anticosti, madame Lalande et mademoiselle Joliette, * les ennemis leur avaient demandé si Québec était bien défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de canons qu'il y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, À casser la mâture, à fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à décimer les équipages, les assiégeants durent modérer la joie prématurée que la réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les dames, ils leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles, en disant: Sontce 1à les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le sable ? +

Mais si l’on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie, il n’en faut pas

* Cette demoiselle Joliette était une tante de la petite-fille de M. Joliette, le découvreur du Mississipi, laquelle épousa mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché.

+ Histoire de l’Hôtel- Dieu.

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1 conclure que les effets de la sienne soient Nil aussi dommageables à la place assiégée. Bien F. au contraire, jamais ville bombardée ne !L souffrit moins du boulet. À peine y eut-il quelques hommes blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut atteint | par in boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher de la cathédrale.

{ll La Hontan rapporte que pendant tout le | bombardement, qui dura la plus grande partie Al de ‘après-midi du 18 octobre pour recom- pr] \\l menc:; aatin et finir le soir du 19, c’est à peine s1 les projectiles ennemis firent pour cinq ‘ six pistoles de dommage aux mai-

sons.

| Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets

|! par toute la ville, puisque la sœur Juchereau éga (1, de Saint-Ignace raconte, dans l'Histoire de tait {|! VHôtel-Dieu, qu'il en tomba tellement sur le fer | terrain des révérendes mères, que celles-ci là } ‘en firent tenir jusqu’à vingt-six en un jour de] ji ‘ à ceux qui avaient soin des batteries, pour É) | “ les renvoyer aux Anglais.” et d Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre flotte et le volet d’un dortoir et vint, sans respect frère

pour cet inviolable asile, tomber au pied du

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lit d’une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent, souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l’une des sœurs. ‘Quantité d’autres bou- “lets,” dit la narratrice des annales de la communauté, ‘sont tombés dans nos cours, jar- “ dins et parcs ; mais, par la grâce et protec- “tion de Dieu, personne n’en a été blessé; ‘ nous en avons été quittes pour la peur.”

Le fait suivant, rapporté dans l’ Histoire de l'Hôtel-Dieu, explique, jusqu'à un certain point, l’inhabileté singulière des artilleurs anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce n’était sans doute qu’un pieux talisman que les fervents catholiques de la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de leurs demeures.

Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants qui montaient la flotte anglaise, s’irritèrent de ce que nos frères dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau servit

de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux inconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n’atteignit son but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée passèrent par-dessus la ville, et allèrent s’enfouir inoffensifs dans le terrain alors inoccupé de nos faubourgs.

Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux anglais.

Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène font surtout des merveilles.

— Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt à ses hommes pour les animer. Chargez vite, mais sans précipitation.

— Ayez pas peur, mon capitaine, lui répond un vieux marin, nous allons lui pratiquer une si grande gueule à ce gredin de vaisseau amiral, qu’il ira bientôt boire à la grande tasse.

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Maricourt de rire, et se tournant vers son frère :

— Bien tiré, Bienville! dit-il à ce dernier, qui était chargé, avec Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.

Puis revenant à ses propres pièces:

—Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.

Sans relâche l’airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et mitraille.

Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu’au soir ; mais quand l’obscurité ne permit plus de bien pointer les pièces, on cessa le feu des deux côtés.

Il n’y a pas à douter que, s’il eût été donné à Maricourt d’arrêter la marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux des hommes. Mais l’amiral Phipps en eût été bien marri; car ses vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu’ils étaient en maints endroits dans leurs œuvres vives.

Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière détonation s’éteignit au loin dans l’ombre crépusculaire qui déjà couvrait la plaine et les montagnes.

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Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine, Groupés alors autour de leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes; mais pas un soldat ne manquait À l'appel,

En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les soldats causaient entre eux,

Assis À terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la maladresse montrée par les Anglais,

Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les distances, Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de mire, Aussi sont-ils tous plongés dans une obseurité tempérée seulement par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé, jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l’un des fumeurs.

ÉWRANCÇOIM DE BIENVILLE 257

MM, de Maricourt, de Bienville et d'Orsay, pod appuyés tous trois sur un affût de canon, “A devisent À voix basse, ss — [1 y an maintenant une couple d'heures sià que la mousqueterie a cessé 1à-bus, dit Muri-

\ court, He - Oui, répond d'Orsay ; mais le silence réis gnant partout depuis, il est difficile de conti jecturer si l'ennemi a pris position aur terre id | ou s'il a ét6 forcé de se rembarquer, or — Regardez donc, interrompt Bienville de dont les yeux sont fixés depuis quelques un moments dans la direction de la rivière : an Saint-Charles Ne sont-ce pas des feux de Vans. bivouac qu'on allume T-bas, sur les hauteurs pr de In Canurdière, et à mi-chemin entre Beau- Lu port et la ville ? | n PE —Hh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, He répond d'Orsy.

nt-ils à | 4 / pérée En effet, plusieurs feux rapprochés les uns spl des autres, semblaient juillir successivement upes | des hauteurs de la Canardière ; et de dix dois qu'ils étaient tout d'abord, il y en eut bien- “de tôt vingt, cinquante, puis enfin cent et plus. É airs — Alors, les Anglais sont campés là, re-

nhlé prend Bienville ; car les milices de Beauport mâle

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238 FRANÇOIS DE BIENVILLE ont dû regagner leur village ou retraiter vers la ville avec les hommes de M. de Longueuil.

D'ailleurs, ceux-ci seraient-ils réunis, ce grand nombre de feux leur serait inutile, Mais je m'étonne de ce que mon frère * et ses hommes ne soient pas encore de retour.

En ce moment, un roulement de tambours, d’abord éloigné, mais se rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.

—Ce bruit vient, je crois, du Palais, Ÿ dit le capitaine. Alors, ce sont nos gens qui reviennent du combat; et nous aurons bientôt des nouvelles par Bras-de-Fer.

Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put distinguer bientôt un air sémillant joué par quelques fifres qui les accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.

* M. le baron de Longueuil était le fils aîné de M. Charles LeMoyne, lieutenant du roi pour la ville et le gouvernement de Montréal, et frère de Maricourt et de Bienville.

+ Ce quartier de notre ville tire son nom de l’ancienne résidence ou “ Palais” des intendants français, dont on peut voir encore les ruines séculaires dans l'enceinte du Parc.

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Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait placé en sentinelle à quelques pas des pièces, entendant quelqu'un s'engager sur le quai, arma le mousquet qu’il

ortait et dont la mèche brûlait lentement entre les dents du serpentin.

Il épaula son arme et cria :

—Qui vive !

—France et Bras-de-Fer.

La réponse de l’arrivant excita l’hilarité générale; mais, comme son nom n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut ailer au-devant du nouveau venu pour le reconnaître d'une manière plus officielle.

—Qui va là ? demanda-t-il à l’arrivant, que

mousquet de la sentinelle tenait toujours

istance respectueuse.

—C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, répondit l’autre.

—Avance à l’ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.

Le factionnaire releva son mousquet, et une espèce de géant se rapprocha du capitaine en deux enjambées.

—D'où viens-tu donc, à pareille heure ? lui demanda l'officier.

—Du feu, mon capitaine. J'ai à peine eu le temps d’arrêter une minute chez ‘Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que j'avais aussi sec que de l’amadou d’un an. C’est que, voyez-vous, mon capitaine, on en a mangé de la poussière aujourd’hui, sans compter le reste. Je vous assure qu'on s’est joliment escrimé là-bas; joint à cela que.

—C'est bon! c’est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il n’est rien arrivé de fâcheux à mon frère M. de Longueuil ?

—Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont !.…

—Comment! qu’entends-tu dire? s’écrièrent à la fois tous ceux qui étaient présents.

—Atteint d’une balle et mort à mon côté!

—Mort ! répétèrent les assistants sur tous les tons d’une émotion douloureuse.

Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa compagnie durant la journée.

Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de hant, un physique assez agréable, avec une langue des

mieux pendues. Sa figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était plus fort des bras que de la tête ; ce qui n’empêchait pourtant pas qu’il eût, lors d’une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne laissant d’autre marque de son passage qu’une grande balafre qui descendait, en séparant les chairs, jusqu’à l’œil gauche. Voilà probablement ce qu’aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa tête et celle de son bras.

Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si profondément enfouie dans ce robuste corps, qu’il fallait du temps, voire même de la patience, pour l’en faire sortir. Maïs une fois irrité, il était terrible. On ne se souvenait de l’avoir vu fâché qu'en deux occasions seulement, et voici ce qui s’en était suivi.

Ii labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux bœufs dont l’un traînait la charrue pour la première fois. Ce

dernier, dont la jeunesse et l'ardeur s’alliaient mal avec la marche lente et grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrétant quand il aurait dû avancer. Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de l’aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentiît sa patience. Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s’impatienter, et, de sa main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d’un taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné seulement d’avoir mis un tel emportement dans sa correction. C’est alors qu’on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.

Six ans après, lors d’une course à travers les forêts, Pierre, devenu coureur des bois, fut fait prisonnier avec sun jeune frère, par dix Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs captifs à des poteaux de

° ent chône solidement plantés en terre; et, juson ; geant que Pierre, le plus robuste des deux, e ln souffrirait plus longtemps la torture, ils le où gardèrent comme pour le dessert. C‘ommen- Pen- | çant par son frère, l’un des sauvages s’avança y où vers ce dernier avec une hache rougie au feu sans et la lui appliqua tranquillement sur la poiit sa trine mise à nue.

yant, — Quarante mille tripes de démons! s’'équi le crie Pierre qui ploie son corps en deux, et, le mpa- relevant d’un puissant effort, arrache de terre \ssant le poteau qui le retient et rompt les liens ite le dont il est garrotté. Saisissant le pieu, il en mais assomme quatre sauvages sur place en auomba tant de tours de main. Tandis que les autres tonné Troquois épouvantés croient sans doute avoir ment affaire à quelque manitou redoutable, Pierre n lui rend son frère à la liberté et reprend le chemin du pays.

avers Il était né à Beauport, en 1655, d’un pauvre bois, cultivateur de l'endroit. À douze ans, se e, par voyant l'aîné d’une dizaine de marmots dont envi- le nombre ne paraissait pas devoir en rester el ils là, grâce à la jeunesse * de dame Martel et à auva- * Les filles se mariaient alors très jeunes en Cax de nada, et il n’était pas rare de voir en ce temps-là

une mère âgée seulement de treize à quinze ans.

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la vigueur de monsieur son père, Pierre quitta la maison paternelle et alla prendre du service à Montréal chez M. Charles LeMoyne, père de notre héros François de Bienville.

Il y demeura jusqu’à l’âge de vingt-six ans, partageant quelquefois les jeux et souvent les escapades des fils aînés de M.

LeMoyne, ou berçant sur ses genoux les plus jeunes, à mesure qu’ils arrivaient.

Dame! était-il fier aussi, de dire à quiconque voulait l’entendre, qu'il avait couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte- Hélène et de Maricourt, à l’insu de leurs parents, alors qu'ils étaient trop jeunes encore pour le faire sans un danger inutile.

Les larmes lui venaient aux yeux quand il ajoutait qu’il avait maintes fois endormi dans ses bras François de Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passés.

Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par goût d’abord, ensuite par nécessité. Pendant huit ans, il battit les immenses forêts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantôt chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami, tantôt pour-

-six sou- M.

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suivi, traqué, serré de près par les Iroquois, qui le connaissaient tous à la justesse de son coup de feu et à la force musculaire de ses bras puissants.

Mais les lois étant devenues très sévères, en ce temps-là, contre les coureurs des bois, et la famille LeMoyne lui ayant offert une charge de fermier, Pierre accrocha son vieux mousquet dans la cuisine de son ancien maître ; c'était en 1689. *

Un des premiers à s’enrôler l’année suivante, il obtint de servir dans la compagnie de la marine dont M. de Maricourt était capitaine et Bienville enseigne.

Vrai type de ces bons serviteurs d’un temps qui n’est plus, Pierre avait voué un attachement sans bornes à ses maîtres, et ne se sentait heureux qu’autant qu’il les pouvait partout suivre et servir.

Voici maintenant par quelle circonstance il était absent de son poste dans l’après-midi du 18 et qu'il avait assisté à l’engagement qui eut lieu à la Canardière entre les Canadiens et les Anglais.

* M. Charles LeMoyne était mort quelques années auparavant.

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M: de Frontenac, voulant garder près de lui les Québecquois pour la défense de la place, envoya, comme nous l’avons déjà vu, M. de Longueuil et trois cents hommes de Montréal à la rencontre du major Whalley.

Mais comme aucun des premiers ne connaissait la Canardière, ni les abords de la ville, le gouverneur fit demander à M. de Maricourt de vouloir bien lui envoyer Bras-de- Fer, natif de l’endroit, pour guider M. de Longueuil et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s’était aussitôt rendu.

—Allons ! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main une larme brûlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tombé, et ce qui s’est passé là-bas cette après-midi.

—Bien volontiers, mon capitaine; mais j'éprouve le besoin de fumer une touche, et si ça vous est égal.

—C’est bon! fais vite et commence.

—Ah ! les satanés gredins d’Anglais! s’écria Pierre, après avoir vainement cherché dans toutes ses poches ; il m'ont fait perdre ma blague, une blague toute neuve et taillée dans la peau d’un petit loup marin que j’as-

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sommai l’année passée sur l’île à M. Sainte- Hélène. * Ah! qu’il m’en tombe sous la patte un de ces Ænglishs, et si je ne me fais pas un sac à tabac du meilleur de sa peau, je veux être scalpé à la Toussaint. Voyons, vous autres, chargez-moi ma pipe.

Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, après avoir allumé son brûle-gueule, s’assit sur l'affût d’un canon et fit à ses auditeurs attentifs le récit qui va suivre.

—Eh bien! donc, commença Bras-de-Fer, vous savez qu'il pouvait être comme une heure, lorsque nous laïssâmes la ville, tambour battant et l’arme au bras. Après avoir traversé la rivière Saint-Charles dans le bac des Sœurs, nous suivons quelque temps la grève pour piquer ensuite à travers le bois jusqu’au sud d’une petite rivière qui se décharge dans le fleuve. f

* L'ile Sainte-Hélène appartenait alors, en effet, à M. LeMoyne de Sainte-Hélène ; elle avait été ainsi nommée en l’honneur de Hélène Boullé, femme de Champlain.

+ Ce petit cours d’eau se jette dans le Saint-Laurent, quelques arpents au nord de la ferme de Maizerets, C’est la rivière des Fous, appelée autrefois ‘ de la cabane au Taupier.”

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A peine sommes-nous embusqués sur la bordure du bois, que le seigneur * nous fait avertir par mon petit frère Jacquot—un vrai lutin du diable, qui n’a que treize ans et joue déjà de l’arquebuse comme un homme fait— qu’il s’est caché avec soixante de ses gens à deux cents pas au nord du ruisseau. Il nous fait savoir que les chaloupes anglaises jetteront probablement leur monde sur les bords du cours d’eau: car il a vu un de leurs canots en sonder l’embouchure au petit jour.

Alors il nous sera facile de leur tomber dessus en nous entendant avec lui pour les prendre

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entre deux feux. ms —C'est bon! répond M. de Longueuil à pot Jacquot. Mais dis à ton capitaine qu’il laisse F les ennemis gagner de mon côté, vu que j'ai lea cinq fois plus d'hommes que lui. bat:

—Monsieur! mon capitaine n’a pas peur, terr répond effrontément ce satané Jacquot, et si moi l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous forn faire ; le temps des prunes est passé, mais on nou: lui fera manger des noyaux tout de même. tant chet

* M. Juchereau de Saint-Denis était seigneur de pas « Beauport. nes

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—Allons, décampe, lui dit en riant M. de Longueuil après lui avoir tiré l'oreille. Jacquot fait la grimace du côté de l'Anglais et disparaît comme un renard à travers le fourré.

Il n'y à Pas une demi- heure que nous sommes À l'affût, quand cinquante chaloupes remplies d’Anglais agent vers la terre. Mais la mer a baissé, et il leur faut débarquer à quelques arpents du rivage, hors de la portée de nos mousquets,

—Oh! quel dommage que la lisière du bois soit si loin d’eux ! murmure notre com- Mandant, qui m'a fait placer à côté de lui Pour profiter de ma Connaissance des lieux,

En effet, les goddem, forcés de se jeter à l'eau jusque Sous les bras, * Parce que leurs bateaux s’échouent dans le sable, gagnent la terre sans ordre et pêle-méle comme des Moutons. Mais une fois là, Pourtant, ils reforment leurs rangs et se dirigent au pas vers Nous. On aurait entendu bâiller une mouche tant nous étions tranquilles dans notre cachette. L’ennemi n'est plus qu'à cinquante

Pas de nous.

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* Journal de Whalley.

—Attention! enfants, nous dit À demivoix notre commandant, Visez bien chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, près de quatre cents balles, car les hommes de M, Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en Siffant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des hérétiques, dont cinquante au moins mordent la poussière,

Pendant que l'ennemi surpris tourne les talons et fait mine de nous souhaiter le bonsoir, * nous chargeons, tirons, puis rechargeons encore,

Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous, c'est-à-dire au-dessus; car ils tirent à hauteur d'homme, et nous sommes tous couchés à plat ventre.

Bien visé! fameux! mes mignons! que je leur dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges comme l’habit qu'il porte, je lui envoie une dragée dans sa vilaine boule. Vlan! le voilà les jambes en l'air. Eh! c'est comme ça qu'on tire, mes amows! que je leur redis, en donnant à gober une autre balle à la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.

* Journal de Whalley.

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Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du côté de M, Juchereau, CNE lancent au pas de course dans cette direction,

— Debout, enfants ! s'écrie notre Capitaine : suivons-les et fou sur eux |

Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachés, qui derrière Un arbre, qui à l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde à plus d'un habit rouge,

Pendant qu'on serre ing l'ennemi de près, M, Juchereau NOUS à rejoints avec gg troupe, Le vieillard * 4 encore bon pied et bon œil, je vous ‘ssure; car il se tenait à côté de nous, sautant comme un jeune homme par-dessus les mares d’eau et les cailloux, et faisant le Coup de feu comme vous et moi,

Nous sommes une trentaine d'hommes réunis autour de M. de Longueuil, et comme nous nous trouvons les plus près de l'ennemi et que nos COUPS portent mieux, nous attirons bientôt l'attention des Anglais, Ils ti. rent sur nous et rechargent leurs armes en (ourant. À la première décharge qu'ils ont

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*M.J uchereau de Saint-Denis avait alors soixante ans,

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” mentet sans danger. Mais l’imprudent jeune

faite de notre côté, une balle est venue casser la tête du jeune M. de Latouche.* Il rend l’âme dans les bras de deux de ses censitaires, qui le chargent sur leurs épaules pour l’emporter hors du champ de bataille.

J’avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme volontaire, de ne pas trop s’exposer, et de se cacher derrière un arbre ou une butte pour tirer plus sûre-

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homme ne m'écoute point; aussi reçoit-il une balle qu’un damné Troquois— ah! si jamais je le rencontre, ce particuliér-là !.… —lui envoie en pleine poitrine; puis il vient

tomber dans mes bras en me disant d’une mes voix à faire pleurer: ‘Mes adieux à mon Jusq père. à Bienville... à d'Orsy...” Et il meurt. pour Je le charge sur mon dos et l'emporte au tra- TT vers du bois avec moi. dem.

Quand je rejoignis les autres, une balle long venait de casser le bras au seigneur Juche- sn reau. f Mais le vieux capitaine, qui est aussi part. brave que l’épée du roi, n’a pas voulu quitter u

* Le fils du seigneur de Champlain.

+ Historique.

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son poste; et il a continué ses hommes, tandis que dait sans vie à son côté.

On s’est ainsi battu jusqu’à six he sillant l'Anglais qui n'osait s'engager dans les bois à notre Poursuite, Alors un Corps de troupe, envoyé par le Souverneur, appuyer notre retraite, qui battant toujours: car les chaient

de Commander SON bras droit pen-

ures, fu-

est venu s’est faite en com-

ennemis, qui chersans doute un lieu de campèment, he se sont arrêtés qu'à la ferme où

vous voyez leurs feux.

Après avoir retraversé la rivière Saint- Charles, je fis un brancard et) ‘emportai, avec mes camarades, le Corps de M. de Clermont Jusqu'à l’Hôtel-Dieu, Où nous l'avons laissé Pour y être enterré.

— Combien d'hommes avez-v

demanda M. de Maricourt, long silence,

ous perdus ?

après un assez

— Oh! pas beaucoup, mon Capitaine, A part M. de Clermont et M. de Latouche, nous n'avons eu que dix à douze blessés, *

— Connaît-on les pertes de l'ennemi ?

s de Paris, lettre de Monseignat.

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—Oui, mon capitaine; quelques coureurs des bois que M. de Longueuil avait envoyés sur le champ de bataille pendant que nous revenions vers la ville, nous ont rejoints comme on y rentrait. Ils disent qu’il y a ‘cent cinquante ennemis * sur le carreau, depuis le camp des Anglais jusqu’au lieu où ils ont débarqué.

On entendit en ce moment le bruit dés pas d’une patrouille qui s’avançait vers le quai. On échangea le mot d’ordre, et il se trouva que les arrivants étaient chargés d’apporter des vivres à la compagnie. M. de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant l’absence des chefs laissés libres d'aller prendre quelques heures de repos.

Bienville qui, tout le jour, avait conçu mille inquiétudes au sujet de Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de plus sur le quai pour présider au partage des rations et donner leurs instructions à l’officier chargé de les remplacer.

* Archives de Paris, même lettre,

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De noirs pressentiments serraient le cœur de François; il lui semblait qu’un malheur menaçait sa fiancée. La lett:e de John Harthing n’était pas de nature à rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hâte vers la demeure de Louis d’Orsy.

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