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des couleuvres dans la cour de l’évèché, qu'ils traversèrent sans faire de fâcheuses rencontres, et vinrent s’arrêter à l’endroit où les murs de clôture du séminaire et du palais épiscopal se réunissaient. Ici le Chat-Rusé imita doucement le parler sentimental d’un chat en bonne frrtune.
Le même signal répondit au sien de l’autre côté du mur, que Dent-de-Loup se hâta d’escalader; et Harthing rejoignit aussitôt son compagnon, qu'il trouva conversant à voix basse avec un tiers. Instinctivement, l'officier porta la main à son poignard.
—Ce visage pâle est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage, qui remarqua ce mouvement.
—Ah! charmé de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing à voix
—Vraiment! repartit l’hôtelier; moi je vous assure que cela ne me va pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu rester caché en cet endroit, frôlé à chaque instant par les patrouilles qui parcourent la ville en tous sens.
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—Eh bien! voici pour vous récompenser de vos peines, et des dangers que vous avez courus à notre service, fit Harthing en lui présentant une bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d’empressement qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais. Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.
Le sauvage et son compagnon marchèrent à pas de loup vers la demeure de Louis d'Orsy, tandis que l’aubergiste se recouchait sur le sol pour attendre leur retour.
L'hôtelier entendit bientôt, en frissonnant de tous ses membres, le bruit d’une fenêtre que l’on ouvrait précipitamment et qu'on refermait de même de l’autre côté de la rue ; au même instant des pas qui venaient de la côte de la basse ville, se rapprochèrent graduellement de la place où il était blotti. Puis ses yeux, habitués aux ténèbres, distingucrent ur homme qui, en le dépassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea dans la rue Buade ei alla s'arrêter sous la fenttre par laquelle Harthing et Dent-de-Loup venaient de s’introduire dans la demeure du lieutenant d'Orsy.
Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous avons par trop négligée depuis quelque temps.
D'après les ordres de son frère, notre htroïne avait dû se réfugier, durant l’aprèsmidi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de la rue Buade était trop exposée aux atteintes du boulet, pour que Louis permit à sa sœur d’y demeurer pendant le bombardoment.
Mais le feu da la flotte ayant cessé vers le soir, Marie-Louise était revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les détonations successives du canon avaient beaucoup effravée et qui tremblait encore de tous ses membres,
Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et préparé, avec Marthe, celui de son frère qu'elle attendait d'un moment à l’autre, il était neuf heures passées.
Alors la jeune fille se mit à regarder avec inquiétude vers cette fenêtre de la cuisine, où l'apparition de la figure hideuse de PDentde-Loup l'avait effrayée quelques jours auparavant,.
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Sans être tout à fait noire, la nuit n'était cependant éclairée que par la seule lumière des étoiles. Aussi Mike d'Orsy ne pouvaitelle voir bien loin au dehors; mais elle espérait entendre au moins les pas de son frère. et de son fiancé.
Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre où nous l'avons vue pour la première fois avec Bienville, et au même endroit qu'elle occupait alors.
Une humble chandelle de suif éclairait faiblement la chambre. La lumière rougeñtre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir au milieu de la flamme fumeuse :e la bougie, attestaient qu'on négligeait de s'occuper de ces détails. C'est que Marie-Louise était en proie à une préoccupation trop grande pour y prêter attention.
Quant à Marthe, elle s'était aflaissée dans une chaise à bascule et à dos élevé, où, toute recoquillée, la pauvre vieille avait fini par succomber au sommeil, si facile à cet âge, Mais elle paraissait encore agitée des émotions de la journée; car un frisson nerveux passait de temps à autre sur ses membres débiles, et de ses lèvres s'échappaient d'incohérentes paroles,
Laissée seule à son inquiétude, énervée déjà par les graves événements des jours précédents, et partant prédisposée à se laisser aller à ces craintes si naturelles à son sexe, Marie-Louise sent un malaise étrange la gagner peu à peu.
Elle tressaille au moindre bruit ; une vitre que le vent fait battre sur les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un vieux meuble qui semble s’étirer et se plaindre d’un trop long service, font passer par tout son corps de fiévreux frissons.
Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s’en vient ranimer les cendres chaudes de la cheminée, et jeter, en faisant vaciller les meubles, une lueur passagère sur la pénombre qui règne dans la grande salle.
La jeune fille n’ose faire un mouvement et retient son haleine dont le seul bruit l'effraie.
Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenétre est agitée par secousses, comme si on la forçait du dehors.
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—Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.
Tout à coup deux hommes bondissent à l'intérieur et referment derrière eux la croisée qu’ils ont ouverte avec fracas.
C’est Harthing, c’est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée lui est une fois apparue hideuse comme celle d’un génie malfaisant et avant-coureur de l’infortune.
L'Anglais s'avance vers le siège où la jeune fille est clouée par la stupeur, tandis que Dent-de- Loup reste dans l’ombre. à
—Ne vous avais-je pas dit ‘au revoir,” mademoiselle, lors de notre entrevue à Boston? fait Harthing en s’inclinant d’un air railleur.
Comme Marie-Louise terriñée ne peut rien répondre, Harthing continue, mais d’un ton plus sérieux :
—C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne saurait tuer.
Ainsi, tel j'étais quand nous nous séparâmes là-bas, tel vous m2 revoyez encore.
—Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions à votre égard n’ont pas plus changé que les vôtres, repart la jeune fille, à qui la gravité de la situation
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rend en partie l'énergie que la seule surprise lui avait enlevée.
—O Marie-Louise! ne vous hâtez pas de vous perdre en me perdant aussi! s’écrie Harthing, qui s’avance avec un geste moitié suppliant et moitié menaçant.
— Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'ontre l’inconvenance de vous introduire chez moi à pareille heure, il y a lâcheté de votre part à menacer une femme seule et sans défense !
—Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas être perdu en vaines déclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous posséder, l’enfer serait-il béant devant moi, j'y sauterais à pieds joints, pourvu que je pusse rouler avec toi dans l’abîme en te serrant sur mon cœur! Tu vois donc que cet amour est un sûr garant de ton bonheur, si tu consens à partager mon sort... Marie-Louise d’Orsy, voulez-vous être ma femme ?
—Plutôt mourir! répond la jeune fille indignce.
— Alors, mademoiselle, je suis forcé, bien qu'a regret, de vous annoncer qu'il va falloir me suivre de gré ou de force !
—Monstre! je te méprise autant que je te hais !
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Et, belle comme Junon courroucée, la fille du baron d'Orsy foudroie l’Anglais du regard.
Harthing fait un pas... Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec une violence extrême, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la chambre, en criant :
—Damnation !
C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrêter près de la demeure du lieutenant d'Orsy.
On se souvient que Bienville avait quitté seul le quai de la Reine pour revenir à la haute ville. Assiégé de mille inquiétudes au sujet de sa fiancée, il avait pris à la hâte le chemin de la demeure de Marie-Louise, Il n'était plus qu'à vingt pas de la maison, lorsqu'il vit deux ombres sortir du sol et bondir à l'intérieur de l'habitation de son amie, en forçant une des croisées qui donnaient sur la rue,
Il accourt, approche ses yeux ardents de la fenêtre que l’on a vitement refermée, et voit John Hurthing auprès de sa fiancée, dont la pâleur atteste l’effroi. Il va s’élancer, cédant au premier mouvement de son cœur; et
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276 FRANÇOIS DE BIENVILLE pourtant la réflexion lui venant en aide, il se contient et attend.
Mais lorsqu'il a vu son rival abhorré prêt à porter sur Marie-Louise des mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'épée au poing.
—Ah! attends un peu, infâme! s'écrie Bienville d’une voix étranglée pur l’exasptration ; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l’épée que violenter une femme, Oh!
oh ! je te tiens enfin, misérable!
—-Pas encore, mon cher monsieur! répond Harthing avec un ricanement satanique. Et, sans prendre la peine de dégaîner, il fait un signe à Dent-de-Loup.
Celui-ci, que François n’a pu voir en entrant, saisit ce dernier par derrière, le terrasse, et, avec l’aide de l'Anglais, il garrotte et bâillanne Bienville avant même que celui-ci ait eu le temps de porter un seul coup de pointe à ses ennemis.
La vieille Marthe veut appeler au secours :
elle se lève, jette un cri sourd et tombe évanouie de frayeur.
Dent-de-Loup sort de sa gaîne un long couteau à scalper, en appuie la pointe act-
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FRANÇOIS DE BIENVILLE 277 rée sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du regard.
— Non! répond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la poudre que tu as apportée nous en débarrassera plus vite. Entendez-vous, galant chevalier, dit-il à Bienville, ce baril contient vingt livres de poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages comme un soldat sur un bastion miné! J'en suis bien fâché, mais pourquoi diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi ?
Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens, il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.
C'était une horrible scène.
Ici Bienville se roulant à terre dans une rage folle, les artères du cou gonflées, les muscles tendus et les yeux rouges de sang ; à, Harthing les traits contractés par toutes ses passions mauvaises et dévorant de son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance, Plus loin Dent-de-Loup qui, après avoir fait décrire à la pointe de son couteau un cercle rapide sur la tête de Marthe,