‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 43 sur 51 · Z SR À LS NN, 2 DEEE NN AA SCD PAL ES CE CE · texte numérisé non relu

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Au château, M. de Frontenac se tenait sur la terrasse, entouré d’un groupe d'officiers non moins joyeux que les bourgeois de Québec.

—Le voilà donc qui s'enfuit, cet arrogant amiral, disait un officier gascon. Sont-ce là les résultats de ces grands airs de croquemitaine que trahissait sa sommation ?

Le gouverneur regardait les dernières voiles des vaisseaux anglais. Elles s’éloignaient entre la Pointe-Lévis et l’île d'Orléans, et disparaissaient graduellement dans les derniers flocons de brume qui remontaient dans l’espace, aspirés par le soleil.

C'était sur l’ordre du comte qu’on avait tiré le canon et sonné les cloches en signe de réjouissance.

Et certes, il y avait bien lieu d’être content de la prompte retraite des Anglais. Car outre le danger qu’on avait couru d’être conquis par un ennemi bien supérieur en nombre, la famine sévissait déjà dans la ville depuis quelques jours, lorsque les Anglais se décidèrent à lever le siège.

Mais pour expliquer le départ précipité de la flotte anglaise, il faut d’abord raconter en

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quelques mots les événements qui avaient eu lieu durant les deux jours précédents.

Pendant la nuit qui suivit le combat où Harthing trouva la mort et où MM. d'Orsy et de Sainte-Hélène, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous trois blessés, Whalley fit approcher ses troupes de l’endroit où elles avaient débarqué. Mais ceux qui montaient les chaloupes s’y prirent avec tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer à s’embarquer pendant cette nuit.

Le jour suivant, ils furent attaqués par quelqi'*s volontaires que commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir, ainsi que par les miliciens de l’île d'Orléans, de Beauport et de la côte Beaupré. On se battit avec acharnement jusqu’à la nuit, et bien que les Anglais fussent de beaucoup supérieurs en nombre, ils ne purent jamais déloger les Canadiens d’une maison entourée de palissades où ceux-ci s'étaient retranchés. Nous n’eûmes en cette occasion qu’un écolier tué et un sauvage blessé.

Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit hâter l’em-

barquement qu’ils effectuèrent dans la nuit du 21 au 22. Mais ils le firent avec tant de précipitation qu'ils laissèrent sur le rivage ‘cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre et quarante à cinquante boulets.” Vers le matin, Whalley, s’étant aperçu de cet oubli, envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pièces dont les volontaires de Beauport et de Beaupré s'étaient saisis. Nos miliciens, auxquels s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim, défendirent si vaillamment leur prise, qu’ils forcèrent les Anglaïs à regagner la flotte sans leur canon. C’était le sieur Carré, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les volontaires en cette occasion ; il y montra tant de courage et d’habileté, que M. de Frontenac lui donna, pour le récompenser de sa belle conduite, l’un des canons pris à l’ennemi.

Durant toute la journée suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent cois sur la flotte, et levèrent enfin l’ancre le lendemain matin. *

* Tous les détails qui précèdent sont strictement historiques.

Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l’inexpérience * de sir William Phipps.

Son vaisseau, si maltraité par nos boulets, faillit périr au-dessous de l’île d'Orléans. Une violente tempête assaillit la flotte dans le bas du fleuve, où neuf bâtiments périrent avec leurs équipages. Quelques-uns des navires furent enfin poussés jusqu'aux Antilles par les vents du nord. Phipps n’arriva à Boston avec les débris de sa flotte et de son armée que le 19 de novembre, après avoir perdu, tant devant Québec que par les naufrages, près de neuf cents hommes. f

Cet insuccès discrédita Phipps auprès de ses concitoyens. Nommé pourtant, trois ans plüs tard, gouverneur du Massachusetts, il

*“$i les Anglais ne réussirent pas, remarque La “ Hontan (Nouveaux voyages, vol. I), c’est qu'ils ne “ connaissaient aucune discipline militaire... et que “ le chevalier William Phipps manqua tellement de ‘“ conduite en cette entreprise, qu’il n'aurait pu mieux

“ faire s’il eût été d'intelligence avec nous pour de- ‘“ meurer les bras croisés.”

+ M. Ferland, pages 229 et 231. — M. Garneau dit que les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expédition. 3° édit. vol. I, p. 323.

accrut encore son impopularité par le superstitieux aveuglement qui lui fit condamner au feu, avec l’aide de son âme damnée Mather, un grand nombre de personnes légèrement accusées de sorcellerie. Il mourut en 1695, négligé par la cour et peu estimé de ses compatriotes.

C’est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menacé tout d’abord d’écraser la petite colonie française du Canada. Notre pays, qui ne comptait que onze mille habitants, venait de repousser l’invasion des colonies anglaises peuplées dès lors de plus de deux cent mille âmes.

La Nouvelle-France était dans la période ascendante de sa gloire. Dieu, qui veillait sur la destinée de cette colonie, voyait que le vivace élément français n’y était pas encore assez enraciné pour pouvoir y lutter, comme il le sut faire avec succès par la suite, contre les prétentions des races environnantes. Et si plus tard nos pères durent courber un moment la tête sous l'orage, pour la relever ensuite avec fierté, c’est que la Providence voulait nous sauver des plus grands dangers de la révolution française,

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que Louis XV et sa voluptueuse cour attiraient déjà sur la France au moment de la conquête du Canada par l'Angleterre. Ce n'était que justice, car, tandis que la société française irritait là-bas le ciel par son luxe et sa démoralisation sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption ; les Jogue, les Brebœuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur martyre la petite part de ces fautes qui incombaiïent à nos ancêtres, par suite de leurs rapports de parenté avec la mère patrie.

La joie des Québécquois fut bien grande quand ils se virent ainsi débarrassés de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession où l’on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l’on avait suspendu au clocher de la cathédrale, et le pavillon de l’amiral anglais ; tandis que les églises et les communautés de la ville exhalaient en chœur de longs cantiques d’actions de grâces.

Pour perpétuer le souvenir de la délivrance de Québec, les citoyens instituèrent une fête

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sous le nom de Notre-Dame de la Victoire ; * et l’église commencée à la basse ville quelques années avant le siège de 1690 fut destinée à être un mémorial de la protection du ciel. f

De son côté, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative pour conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur l’Angleterre.

Si vous aviez pu voir François de Bienville descendre du château vers la rue Buade, dans l’après-midi qui suivit le départ de la flotte anglaise, sa mine superbe et joyeuse vous eût certainement frappés. Sa toilette était irréprochable. Il portait un justaucorps de velours cramoisi, brodé d’une bande d’or

* Ce nom fut changé en celui de Notre-Dame des Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Québec venait d'échapper, la flotte anglaise qui remontait le fleuve pour s'emparer de cette ville ayant été obligée de rebrousser chemin après avoir perdu huit transports et neuf cents hommes sur les récifs de la côte du nord.

+ Lettre de Monseignat.

+ On peut voir une vignette représentant cette médaille, au commencement du second volume de l’œuvre de Charlevoix.

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 381 dite à la bourgogne, qu'ombrageait un large chapeau de feutre à la mousquetaire, sur lequel se balançait au vent une grande plume fraîchement frisée. * Sa nouvelle épée d’enseigne de la marine frappait gaillardement, à chacun des pas qu’il faisait, sa jambe, que dessinait avec avantage un bas de soie bien tiré.

Quant à son air, il était fier et conquérant, notre gentilhomme portant haut le regard et la moustache qui se relevait crânement aux coins de sa bouche souriante.

Comme il débouchait dans la rue Buade, il se trouva face à face avec le sieur d’Hertel, que le gouverneur faisait mander en son chàteau pour le féliciter de sa belle conduite durant le siège.

* Le goût des riches habits était très en vogue en Canada dès l’époque dont nous parlons. Voyez ce que La Hontan dit à ce propos. Nos gentilshommes s’efforçaient de copier les grands seigneurs de France, dont le luxe à ce sujet allait jusqu’à la folie. Ne viton pas, par exemple, le vaniteux et beau Bassompierre donner cent mille francs pour un seul habit à l’occasion du baptême de Louis XIII?

+ ‘“ Deux des chefs canadiens furent anoblis pour “ leur bravoure: M. Hertel, qui s'était distingué à la “ tête des miliciens des Trois-Rivières, et M. Juche- ‘“ reau de Saint-Denis.” (M. Garneau.)

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—Eh! sur mon âme! cher Bienville, dit celui-là, comme vous voici superbe! Est-ce qu'Amour vous tend les bras? comme dirait là-bas M. de La Fontaine.

—Ce doit être quelque chose d’approchant, répondit Bienville, confiant comme on l’est à son âge. Car vous savez, mon cher, qu’un militaire se fait beau pour sa maîtresse * ou pour la bataille. Or, comme la guerre est finie...

—J’avais raison! n’est-ce pas? Allons!

“bonne chance, mon amoureux!

—Et vous de même, mon ami.

Toujours leste et pimpant, Bienville dévora la courte distance qui le séparaïr de la demeure de Louis d’Orsy, où il entra le cœur à rire, ainsi qu’il est dit dans ‘ La claire fontaine.”

D'Orsy, convalescent maïs pâle et faible encore, était assis dans son lit lorsque Bienville arriva chez le jeune baron.

—$ois le bienvenu, mon cher François, lui

* On sait par nos chansons populaires que le mot maîtresse était alors en Canada le synonyme de fiancée.

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dit dit Louis en tendant sa main amaigrie à Ÿ t-ce Bienville. A irait | —Merci, mon cher. Et comment va cette ‘Al

précieuse santé qui nous a causé tant d’in- | ; ant, quiétude.

est à | —De mieux en mieux, grâce au ciel. paul w'un —Ah ! mademoiselle, mille pardons ! je ne

* ou vous ai pas vue en entrant, dit François à » est ‘ Marie-Louise, qui était assise à l’écart et se

| livrait à un travail d’aiguille. | ons ! —Oh! ce n’est rien, monsieur, fit celle-ci, |

qui rendit à Bienville un salut gracieux mais quelque peu contraint.

François remarquait, depuis deux jours, que sa fiancée n’était plus la même à son | égard. Elle ne montrait pas, à son arrivée, le nu même empressement ni le même plaisir à le il | | recevoir. Elle paraissait embarrassée, triste | | et souffrante en la présence du jeune homme, qui avait plus d’une fois cru voir, à la dérobée, rouler une larme dans les yeux de son |

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amie. Il n’était pas jusqu’à Louis qui n’eût l'air gêné.

Aussi Bienville s’était-il bien promis d’en he de savoir le dernier mot ce jour-là même.

—Eh bien! dit-il à d’Orsy, nous voici donc encore une fois débarrassés des Anglais.

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—Oui, pour cette année, dû moins; car je pense qu’il ne leur prendra pas fantaisie de revenir avant l’été prochain, l'hiver du Canada n'étant point propice aux expéditions militaires.

—Leur départ me remet quelque chose en mémoire, dit François à Marie-Louise. Avezvous souvenance, mademoiselle, de cette bien douce conversation que nous avions entamée, lorsque l’apparition de l’Troquois y vint mettre un terme? C'était, je crois, le soir de mon arrivée de Montréal.

—Oui, monsieur, répondit Marie-Louise, mais à voix si basse, que cette réponse effleura ses lèvres comme un souffle.

Et le sang lui afflua si vite à la figure, qu’elle se pencha vivement sur son ouvrage pour cacher sa rougeur.

Bienville prit cette émotion subite pour l'effet aue devait produire la demande suprême qu’il allait faire. Aussi continua-t-il, mais d’une voix légèrement émue:

—Je vois bien, Marie-Louise, que votre mémoire est aussi bonne que la mienne, mais que votre bouche, seulement, est trop timide pour en oser traduire les impressions ;

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je répéterai donc ce que je vous dis alors. Ecoutez-moi bien et dites-moi si ce ne sont pas les mêmes paroles? ‘Je désire vous voir ‘ porter mon nom, aussitôt que nous aurons ‘ repoussé l'Anglais.” Est-ce bien cela ?

Au lieu de la réponse, ou du moins de l’aveu tacite qu’il attendait de sa fiancée, il vit la jeune fille pâlir, tandis que deux grosses larmes jaillissaient de ses yeux.

Un chaud rayon de soleil qui pénétrait en ce moment par la fenêtre, se joua sur ces larmes qui brillèrent comme deux diamants.

La surprise de Bienville augmenta pourtant encore, lorsque Marie-Louise cacha sa tête entre ses deux mains, et que des sanglots redoublés agitèrent son sein de mouvements convulsifs.

—Est-ce donc là l’effet qu’une demande en mariage a coutume de produire sur les jeunes filles ? dit-il en se tournant vers d’Orsy.

Celui-ci baissa la tête et ne répondit pas.

—Je vous en prie, continua Bienville au comble de l’étonnement, dites-moi, l’un ou l’autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs ?

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Puis se frappant tout d’un coup le front,

signe qu’une nouvelle idée venait d’y éclore:

—Oh ! dis-moi, Louis, ma prétention à la main de mademoiselle serait-elle donc trop ambitieuse ? Mais n’as-tu pas toujours encouragé cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confié depuis deux ans ? Ah ! c’est vrai! j’aurais dû m'en douter, la naissance ne m’a pas fait baron, moi !

—Arrête! s’écria Louis, et ne te livre pas à des supposi'ions absurdes et offensantes à la fois. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme le futur beau-frère que me devait donner ma sœur. Ce n’est donc pas une vaine disparité de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle à votre mariage. Tu es gentilhomme, et cela m’a suffi; car, à mes yeux, la récente noblesse léguée par ton père à ses dignes enfants, et que lui ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la considère autant et plus encore que celle d’un descendant des croisés qui passe à la cour une vie rampante et oïisive.

—Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles à notre union? Ah! Marie- Louise! auriez-vous si tôt oublié vos promesses ? Ne m’aimez-vous donc plus ?

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—AÀ mon tour je vous arrête, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle d’Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connaître. Ah ! c’est bien plutôt vous qui ne m’aimez plus, puisque vous ne m’estimez pas assez pour supposer que, 8’1l me faut renoncer à une union si chère à mon cœur, j'y dois être forcée par des circonstan-

ces extraordinaires. Attendez, pour me juger, :

que je vous aïe d’ahprd exposé les motifs de ma conduite ; et, si étrange qu’elle vous puisse sembler maintenant, vous conviendrez sans doute ensuite que, loin de mériter vos reproches, j'ai plus que jamais droit à votre entière sympathie.

L’attitude de Marie-Louise était si douloureuse et si noble à la fois, que Bienville se sentit malgré lui subjugué. Il est aussi vrai de dire qu’il s'attendait si peu à rencontrer des obstacles, qu’il demeura comme anéanti sur son siège, et incapable de faire un mouvement ni de dire un seul mot.

Marie-Louise continua donc, maïs avec des accents déchirants dans la voix et des larmes dans les yeux :

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—Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes.

Vous veniez de me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là, traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu’il se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé: Louis devait mourir.

Vous vous souvenez qu’alors j’allai me jeter au pied de ce crucifix et que j’y priai longtemps. Cet affreux malheur qui planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents, et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je tombai à genoux: n’étais-je pas la cause de la mort de mon frère? N'’était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la main de son agent ?.. Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée brûla mon cœur. Le dernier rejeton des barons d’Orsy expirant, sinon par la faute, du moins à cause de sa sœur, qui n’attendrait peut-être pas pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas être! — C’est moi, mon

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Dieu! qu’il vous faut frapper, lui dis-je en ma prière. R :ndez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux qui s’éteindrait sans lui; et je vous promets d’entrer en religion à l’Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!

—Ah ! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.

—Je te jure, mon cher François, dit Louis à celui-ci, que j’ai tout fait pour détourner ma sœur d’un dessein si funeste; mais rien n’a pu ébranler sa résolution; car elle prétend qu'il en résulterait un malheur pour nous tous si elle allait manquer au vœu que Dieu a bien voulu accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.

—Oui, c’est vrai, reprit Marie-Louise ; d’ailleurs, mon amour semble fatal à ceux qu’il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville et toi, mon bon Louis, ne l’êtes pas déjà, c’est parcé que Dieu prévoyait que je me devais dévouer pour vous. Il n’est pas jusqu’à Marthe et à l’Iroquois * dont je n’aie, bien qu'involontairement, causé la perte.

* Elle devait croire avec Bienville, d’Orsy et Brasde-Fer que Dent-de-Loup était mort.

—Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre douleur. Elle doit vous être d’autant plus amère qu’elle était imprévue. Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de vie les tortures que j’ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit rester entre Dieu seul et moi. Au cloître où je vais désormais vivre pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et vous consoler sans doute ; et, bientôt vous m'’oublierez pour en aimer une autre qui saura vous rendre heureux. Adieu !

mon ami, adieu! pour cette vie du moins!

‘Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main à Bienville.

Maïs de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de désespoir, et il chancela comme un homme ivre.

Si grande était pourtant sa force, qu’il contint cette mer immense de douleur qui venait de se déborder dans son âme.

Mais il n’essaya point de parler, et d’un pied lourd, incertain, il sortit.

Lorsque le dernier des pas de son fiancé vint résonner à son oreille, lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aimée, Marie-Louise s’évanouit.

FRANÇNIS DE BIENVILLE 391

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