‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 47 sur 51 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

La colonie fut assez tranquille pendant l'hiver qui suivit la levée du siège: car la mésintelligence que l’on a vu commencer au camp du lac Champlain entre les Anglais et les Iroquois, ainsi que la petite vérole qui continuait ses ravages parmi les derniers, empêcha l'ennemi de bharceler la Nouvelle-France. De leur côté, les Canadiens durent rester dans l’inaction jusqu’au printemps, vu la disette qui sévissait chez eux.

Les exigences du siège avaient tellement épuisé les magasins du roi, que l’intendant s’était vu contraint de disperser ses soldats par les campagnes, Où les habitants les plus à l’aise 1es hébergèrent volontiers ; tant les sacrifices,

PORN, mes

à cette héroïque époque, semblaient peu de chose aux particuliers dès qu'il s'agissait de l'intérêt public.

François de Bienville était retourné à Montréal après les funérailles de Sainte-Hélène. Raffermi contre sa douleur par les affectueux conseils du comte de Frontenac, il ne souhaitait plus que de donner cours à son ambition de se distinguer par les armes.

Ce n’est pourtant pas qu’il ne pensât bien souvent à Marie-Louise: les vraies blessures morales ne se guérissent pas si vite. Elles ge cicatrisent bien quelquefois au bout d’un certain temps; mais elles font toujours souffrir au moindre contact.

Il en fut ainsi de Bienville: Quoique son chagrin ne fût plus aussi visible aux yeux de tous, sa pâleur, sa gaieté disparue attestaient que la flamme, pour être moins ardente qu’autrefois, n’en brûlait pas moins toujours en lui.

S’il souffrit de passer l’hiver sans guerroyer, ses vœux durent se trouver accomplis lorsque au mois de mai, mille Iroquois se répandirent dans les environs de Montréal. Ces barbares s'étant livrés à leurs cruautés ordi-

naires sur les colons et les sauvages chrétiens, * on dut s’armer en guerre pour les repousser ou du moins les tenir en échec.

En apprenant que l’un des partis ennemis avait enlevé trente-cinq femmes et enfants de la bourgade iroquoise chrétienne de la Montagne, Bienville qui désirait commander pour être à même de se distinguer davantage, poursuivit les ravisseurs à la tête de deux cents Iroquois chrétiens. Ces derniers allaient écraser le parti ennemi, qui ne comptait que soixante-dix guerriers, quand les Iroquois de la Montagne, reconnaissant des Agniers dans leurs adversaires, jetèrent bas les armes et refusèrent de combattre.

Dégoûté du commandement, mais non point de la guerre, Bienville vint aussitôt se ranger sous les ordres de M. de Vaudreuil, qui organisait un corps de cent hommes composé de soldats, de volontaires et de miliciens. Le

* Le premier (détachement des Iroquois) se jeta d’abord sur un quartier de l’île de Montréal qu’on “ appelle la Pointe-aux-Trembles, où il brûla environ “ trente maisons ou granges et prit quelques habi- “ tants sur lesquels il exerça des cruautés inouïes.” (Charlevoix, tome Il, p. 94.)

416 FRANÇOIS DE BIENVILLE chevalier de Crisasy et Bienville commandaient en second sous M. de Vaudreuil.

L’intention de celui-ci était d’arrêter les ravages de plusieurs partis d'Iroquois qui dévastaient le pays depuis Repentigny jusqu’au lac Saint-Pierre.

Pour se munir de ce qui faisait surtout défaut à Montréal, la petite troupe se rendit d’abord à Lachenaiïe, où l’on chercha des vivres de maison en maison.

Dans l'après-midi du 26 juin 1691, M. de Vaudreuil y fut rejoint par le capitaine de La Mine, qui épiait, à la tête d’un détachement, certain parti d’Iroquois qui s'était logé à Repentigny dans une des maisons que la fuite des habitants du lieu avait laissées vacantes,

Les deux commandants tinrent conseil et décidèrent que, aussitôt la nuit tombée. les deux corps réunis en un seul marcheraient sur Repentigny, pour y surprendre les Iroquois dans leur sommeil.

Quand le sieur de La Mine avait rencontré le détachement du chevalier de V&udreuil, il s'était empressé de donner à Bienville une lettre écrite par Louis d’Orsy. Des Canadiens qui se rendaient en canot de Québec à Mont-

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réal, avaient remis cette missive au sieur de La Mine, qui leur avait dit devoir bientôt rencontrer le jeune Le Moyne ; car il savait que ce dernier avait pris du service sous M. de

Vaudreuil, qu’il s'attendait à rencontrer d’un

moment à l’autre.

‘ Mon cher Bienville,” disait la lettre du lieutenant d’Orsy, ‘je n’ai pu t'écrire’avant ‘ce jour, vu que les communications ont ‘ été interrompues depuis ton départ entre ‘ Montréal et Québec. Ne m’accuse donc ‘ pas de négligence si les bonnes nouvelles ‘que contient la présente ne te sont point ‘ parvenues plus tôt.”

Ces derniers mots firent bondir le cœur de François.

‘ Sache donc, mon ami, que monseigneur ‘ de Saint-Valier s'oppose à l’entrée en reli- ‘“gion de Marie-Louise, parce qu’elle s’est ‘ fiancée à toi.”

Bienville eut un éblouissement qui, pendant quelques minutes, l’'empêcha de continuer sa lecture.

‘ Or, ma sœur veut t'écrire à ce sujet pour ‘ que tu rompes toi-même l’engagement qui ‘ subsiste entre vous deux. Comme tu vois,

‘ elle est opiniâtre à l’excès dans ses résolu- ‘“ tions. Ce n’est pourtant pas qu’elle ait une ‘ vocation irrésistible pour le cloître; elle ‘ prétend seulement que, quand bien même ‘ monsieur l’évêque * la relèverait de son ‘ vœu, elle ne saurait jamais consentir à se ‘ marier. Elle dit que ce serait vouloir tenter ‘ Dieu que de fausser ainsi la promesse ‘ qu’elle lui a faite, et qu’il arrivera certaine- ‘“ ment un malheur si on veut l’empêcher ‘ d'accomplir son vœu. Mais garde-toi bien ‘“ de croire ces balivernes! Résiste hardi- ‘ ment, l’évêque est pour toi. Quant à ces ‘ yaines craintes de Marie-Louise, Dieu est ‘“ trop bon, vois-tu, pour vouloir empêcher € de s'aimer deux cœurs comme les vôtres et ‘# pour les en punir. Puisqu’il a fait l'amour, ‘“ que diable! c’est, j'imagine, pour le plus ‘ grand bonheur de l’humanité.

‘ Aussi vais-je en user moi-même, je te ‘ l'annonce. Je me marie dans deux mois ‘ avec... Mais je préfère réserver cette con- ‘ fidence et ne te la faire que lorsque tu seras ‘“ descendu à la capitale. Car je pense bien

* C’est ainsi qu’on disait alors.

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