‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 49 sur 51 · CE · texte numérisé non relu

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dre le point du jour; car il fait trop noir à présent pour qu’il ne nous en échappe pas quelques-uns.

—Parfaitement vrai! Mais le jour paraîtrat-il bientôt ?

—Dans une heure, mon commandant, répondit Pierre après avoir consulté les étoiles et l'horizon.

—En marche alors. Et toi, Pierre, avant de nous servir de guide, passe par toute la ligne et dis à chacun de nos gens d’avancer sans bruit.

Au bout d’une demi-heure, cent vingt Canadiens investissaient la maison. Couchés qu'ils étaient parmi des broussailles, derrière quelques gros arbres et des clôtures qui avoisinaient l’habitation, personne n'aurait pu soupçonner leur présence.

On n’entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient sur l’herbe, et, de la tête touffue des arbres, quelques cris d’oiseaux éveillés par un bruissement inusité, mais imperceptible à toutes autres oreilles qu'aux leurs.

Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs rêves le hideux

spectre de la mort qui effleurait leur front de ses ailes de chauve-souris.

Il pouvait être trois heures quand l’aurore, comme un ruban lumineux, se déroula lentement à l'horizon. Peu à peu la cime des montagnes dont la base dormait encore dans la brume, se détacha sur le ciel, et le premier sourire du jour naissant descendit languissamment sur la vallée.

Le rayonnement des étoiles devint moins vif et finit par s’éteindre à mesure que la clarté refoulait les ténèbres.

La lumière en effleurant l’herbe humide permit aux Canadiens d’entrevoir et de compter quinze Iroquois endormis devant la porte de la maison.

—Feu! dit une voix tonnante.

Vingt coups de mousquet répondirent à ce commandement, et leurs détonations n’en faisant qu’une seule éclatèrent comme un coup de foudre.

Dix Iroquois restèrent sur place sans mouvement ; ils dormaient leur dernier sommeil.

Les cinq autres se levèrent effarés ; mais quelques balles siffièrent de nouveau dans le taillis et les survivants se recouchèrent sans jeter

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 429 une plainte. Ils avaient cru rêver, mais la mort les tenait à leur tour. *

Suivirent une horrible clameur et des coups de feu, qui partirent de la maison.

Les douze sauvages qui dormaient dans l'habitation venaient de s’y éveiller. En se voyant investis, ils jetaient leur cri de guerre et se défendaient.

S'ils étaient peu nombreux, ils avaient pourtant l’avantage de combattre à l'abri une masse d'ennemis où chacun de leurs coups portait.

On se fusilla de la sorte pendant un quart

* On trouvera peut-être un peu leste cette manière de faire la guerre; mais qu’on veuille se rappeler les surprises et les massacres sans nombre dont les Iroquois désolèrent la Nouvelle-France durant tout le premier siècle qui suivit l’établissement de la colonie, et l’on avouera que, tout en étant pénibles, ces représailles étaient alors nécessaires. A ces barbares qui brûlaient de sang-froid leurs missionnaires, et qui inventaient chaque jour de nouveaux supplices pour tourmenter leurs prisonniers, il fallut finir par opposer la violence, Chacun sait, du reste, à qui, des Iroquois ou des Français, doit être imputée la plus grande part du sang répandu.

d'heure, sans que les Canadiens pussent approcher de la maison, tant la fusillade des Iroquoiïs était habile et bien nourrie.

Plusieurs Canadiens étaient déjà tués et blessés, quand la porte de la maison s’ouvrit pour donner passage aux douze sauvages, qui bondirent au dehors pour se frayer un chemin au travers de leurs ennemis.

Qu'on les cerne ! commanda M. de Vaudreuil.

Onze Iroquois épaulèrent leurs mousquets, et les Canadiens qu’ils couchèrent en joue mordirent la poussière. Seul, le chef des sauvages avait gardé son coup de feu et tenait les plus hardis en respect. C'était un guerrier de haute taille.

— Dent-de-Loup! cria Bienville.

— Mille diables! c’est vrai! Mais il revient donc de l'enfer ? s’écria Pierre Martel.

Les Iroquois, voyant bien que ce serait folie de vouloir rompre cette muraille d'hommes qui arrêtait leur fuite, retraitèrent vers la maison, toujours protégés par le mousquet de Dent-de-Loup. Celui-ci fascinait tellement les Canadiens, qu’ils ne lui tirèrent pas un coup de feu. Il touchait déjà

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le seuil quand Bras-de-Fer courut sur lui en criant :

— Ah! vermine! tu ne m’échapperas pas cette fois !

Dent-de-Loup fit entendre un ricanement sinistre, et abaissa la mèche du serpentin sur le bassinet de son arme.

L'éclair jaillit, le projectile siffla, mais sans atteindre Pierre Martel, qui s'était jeté à terre en voyant que l’Iroquois allait tirer.

Celui-ci referma la porte, que les assiégés barricadèrent aussitôt.

La maison n'avait qu'un étage et sept grandes ouvertures, dont six fenêtres et la porte. Deux des croisées donnaient sur la façade, deux autres en arrière et une sur chacun des côtés.

Dent-de-Loup avait à peine disparu dans l’intérieur, que l’on vit un canon de mousquet s'appuyer sur le bord de chaque fenêtre, sans que l’on aperçût pourtant celui qui tenait l’arme. Les deux autres sauvages s'étaient probablement chargés de la défense de la porte, puisqu'on ne les voyait point.

— À l'assaut! mes enfants, commanda M.

de Vaudreuil.

Bienville fut un des premiers à s’élancer vers la porte, qu’il attaqua rudement à l’aide d’une hache que venait de lui passer un des siens.

Peu faite pour résister à de pareilles secousses, la porte allait céder, quand, par un soupirail qui s’ouvrait sur la cave, sortit la gueule d’un mousquet.

Cette ouverture était à fleur du sol, et personne n’apercevait l’arme menaçante.

Celui qui aurait abaissé ses regards dans cette direction, auraït vu pourtant la diabolique figure de Dent-de-Loup, éclairée dans l'ombre de la cave par la lueur d’une mèche dont il ravivait la flamme d’un souffle empressé.

Son œil de tigre se coucha sur la crosse du mousquet, dont l’amorce prit feu.

Bienville reçut toute la décharge dans le côté droit et tomba.

—Massacre et sang! ils l’ont tué! s’écria Bras-de-Fer.

—Non, Pierre... je ne suis pas encore mort, dit Bienville, qui se souleva péniblement sur le coude, sourit et laissa voir une affreuse blessure d’où le sang coulait à flots.

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On entendit en ce moment un rire féroce qui semblait sortir de dessous terre.

Dent-de-Loup était content.

Pierre prit son jeune maître dans ses bras et l’emporta hors du champ de bataille.

— Par la mordieu! brûlors-les! cria le chevalier de Vaudreuil. Allons ! mettez le feu à la maïson et que ces bandits y meurent comme des chiens ! *

Cependant Bras-de-Fer avait déposé Bienville en arrière d’un gros arbre qui protégeait le blessé contre l'atteinte des balles.

Le soleil était encore sous l’horizon, mais il faisait déjà jour et les reflets rosés de l’aurore venaient animer la figure de Bienville qui sans cela aurait paru terriblement pâle.

—Ne pleure pas... mon bon Pierre, disait le jeune homme à Bras-de-Fer, qui sanglotait en se rongeant les poings. Je sens bien...

que je m'en vais. Que veux-tu? c’est le sort d’un soldat... Mieux vaut encore...

cette blessure... que l’autre... Tu feras.

mes adieux... à ma bonne mère... à mes frères aussi... Tourne-moi donc... de ce côté.

* Charlevoix, tome II, p. 9%5.

Et le blessé étendit son bras gauche dans la direction de Québec.

Avec toutes les précautions d’une mère pour son enfant qui dort, Bras-de-Fer le souleva et se rendit à son désir.

La figure du jeune homme resplendit d’une céleste expression quand ses regards purent plonger au loin sur le fleuve qui roulait majestueuserient ses grandes eaux vers la capitale.

On put ouïr, à cet instant, un chant étrange et sauvage qui semblait ébranler les pans de la maison en flamme.

‘ L'Iroquois est brave ; il meurt en riant ! ” hurlait le chœur.

Une voix puissante, celle de Dent-de-Loup, continuait seule :

‘En ai-je couché des faces pâles sur le ‘ sentier de la guerre! Mon bras s’est lassé à “ les tuer et mon œil à les compter! Je n’en ‘ sais plus le nombre! Les scalps des blancs “ garnissent le ouigouam du chef en si grand ‘“ nombre, qu’ils arrêtaient la pluie qui en ‘“ pénétrait la toiture dans les journées ‘ d'orage.”

Et le chœur reprenait :

‘ L’Iroquois est brave; il meurt en chantant!” Mêlé aux craquements du bois que la flamme étreignait, ce chant de mort était terrible.

Le chevalier de Crisasy et M. de Vaudreuil s’approchèrent de Bienville.

Celui-ci, qui avait encore la force de leur

sourire, n’eut pourtant pas celle de leur tendre la main.

Ses deux amis ne pouvant cacher les larmes qui ruisselaient sur leurs joues :

—Ne me pleurez pas, leur dit-il. Nous nous retrouverons... là-haut... Donnez-moi … la croix d’or... là, sur ma poitrine.

Crisasy entr’ouvrit le justaucorps et la chemise de Bienville, dont les yeux brillèrent d’un dernier éclat en voyant une petite croix que Marie-Louise lui avait donnée en retour de l’anneau des fiançailles. Il la saisit d’une main nerveuse et la pressa sur ses lèvres qui se crispèrent après avoir laissé tomber ces derniers mots:

— Seigneur! ayez mon âme... en votre sainte garde! Marie-Louise !... adieu!

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Le soleil ge levait radieux, et ses premiers rayons caressaient dans un vaste parcours la surface du fleuve.

Bienville parut en ressentir une impression bienfaisante ; ses yeux mourants recouvrèrent assez de force pour s'arrêter encore sur chacun de ses amis dans un adieu suprême. Puis sa tête s’affaissa lentement et il mourut. *

Ainsi finit Bienville, blessé mortellement au service de la patrie, appuyé sur un arbre, comme Bayard, et, de même que le chevalier sans peur et sans reproche, donnant sa pensée dernière à sa dame et à son Dieu.

—Pauvre Marie-Louise! dit Crisasy au milieu de ses larmes, elle avait bien raison de prévoir un malheur. Rien ne saura l’empêcher désormais de rester au cloître, où elle voudra certainement mourir.

—Je vais reprendre ma vie des bois, grommela Bras-de-Fer d’une voix sombre; et

* Alors ceux qui étaient restés dans la maison se ‘“ mirent en défense, et Bienville, s'étant trop approché “ d’une fenêtre, fut renversé mort d’un coup de fusil. “ Son nom fut donné, après sa mort, à un de ses “ frères, alors fort jeune, et qui est maintenant gou- ‘ verneur de la Louisiane.” (Charlevoix, tome Il, p. 95.)

FRANÇOIS DE BIENVILLE 437 \l 1iers quand j'aurai tué assez d’Iroquois et d’Anrs la glais pour venger mes maîtres, il sera temps alors de partir à mon tour! | sion La charpente de la maison brûlait jusqu’au | rent faîte, et l’on voyait courir les douze Iroquois | | cha- au milieu des flammes et de la fumée. On | Puis aurait dit des damnés se tordant dans le | * soufre de l’abîme éternel. || ment Quelques explosions retentirent et de puis- | | rbre, sants souffles de feu chassèrent la fumée jus- A alier qu’au toit. C’étaient les cornes à poudre qui FH] nsée éclataient sur leurs porteurs. | On aperçut alors le toit chanceler, s’effon- | au drer et tomber au dedans avec fracas. Durant | ison quelques secondes, la grande silhouette de En ’em- Dent-de-Loup, le seul survivant, se détacha | | elle sur le fond rouge du brasier. A On le vit retenir un instant, de ses robus- pl om- tes bras, l’énorme poutre qui supportait auet paravant la toiture. pi Sa touffe de cheveux flamba sur son crâne; tan ses mains rôtirent au contact du feu. per usil. Ti jeta son dernier cri de guerre. [1 LE é Puis on le vit plier, tomber et se coucher AR gou- enfin pour mourir sur un lit de tisons ar- ) II, dents.

La poutre, dépourvue de son dernier appui, s’abattit lourdement sur son corps, et fit, en retombant, jaillir une gerbe de pétillantes étincelles.

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