‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 7 sur 51 · DAT · texte numérisé non relu

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soutenait — plaintes plus ou moins fondées —et les deux adversaires furent rappelés en France en 1682.

La colonie s'était bientôt ressentie de la perte qu’elle venait de faire en la personne de ce gouverneur. Les temps étaient des plus difficiles à cette époque, et il fallait un homme de talents et d'énergie pour faire face aux circonstances.

La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de Denonville mit bientôt la Nouvelle-France à deux doigts de sa perte. Maïs Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de Frontenac au Canada, vers la fin de l’année 1689, pour y rétablir le prestige du nom français.

>e qui prouve beaucoup en faveur de l’habile administrateur, c’est qu’à son retour à Québec, il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par tous les habitants, v compris ceux-là mêmes qui avaient le plus contribué à son rappel en France, quelques années auparavant.

Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois avait frappé le plus terrible des coups à Lachine, où deux

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La situation prit dès lors un autre caractère. Dans l’espace de quelques mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifiés dela Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les Iroquois étaient repoussés, et que le brave d’Tberville laissait aux Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses audacieuses victoires.

Tel était le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au début de ce récit.

Au moment où nous vous présentons à lui, sa tête, ornée d’une perruque légèrement poudrée et à torsades ou tire-bouchons, descendant à droite et à gauche desa mâle figure, était coiffée d’un chapeau à trois cornes bordé d’or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonné d’or, laissait entrevoir un long justaucorps gris à parements et à retroussis de couleurs tranchantes, et en

dessous une courte veste brodée. Il portait encore des nœuds de cravate de dentelle, des nœuds d'épaule et d'épée. Le bas de ses chausses s’engouffrait en bouffant dans des bottes de chasse évasées par le haut, dont il avait eu la précaution de se munir pour le voyace. Les poignets de ses mains blanches, mais amaigries par l’âge, se perdaient dans les gracieux replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout brodé d’or, lui descendait de l’épaule droite au côté gauche et retenait une brillante épée, dont le bout dü fourreau relevait le manteau par derrière, tandis que }à poignée, appuyée sur sa hanche gauche, laissait miroiter à la lumière des bougies les pierreries dont la garde était ornée.

MM. Prevost et de Bienville étaient moins richement vêtus. Un simple filet d’or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le Moyne n'était garni que d’un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au lieu d'être chaussé de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs

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François Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive être un des principaux acteurs dans ce récit des hauts faits d’un âge héroïque, veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces qualités extérieures dont beaucoup de romanciers se plaisent « uabiller leurs héros.

Bienville n'avais pas ue de ces tailles tlancées qui se dessinent si bien, selon le goût moderne, sous la compe plus ou moins élégante des habits de nos tailleurs à la mode ; bien au contraire, il était trapu, courtaud, robuste et carré.

Sa main n'était ni eflilée ni blanche, comme celle de ces héros de romans, plutôt propres à chiffonner les dentelles d’une folle marquise dans une collation sur l'herbe, * qu'à pourfendre un homme au champ d’honneur.

* Les collations sur l'herbe, dans les jardins et les grottes, étaient en grande vogue, en France, vers le milieu et la fin du dix-septième siècle, Voyez Monteil, Le Grand d’Aussy, etc.

Le nôtre arrivait de Ja baie d'Hudson, où il avait guerroyé contre l’Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frères d’Iberville, Sainte-Hélène et Maricourt. Accoutumées, lors des fréquentes expéditions qu’il faisait à travers les bois, à manier la hache autant que l'épée, ses mains étaient devenues épaisses, larges et musculeuses.

Enfin, lectrices, dernière déception pour vous, M. de Bienville n’était pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me hâter d’ajouter qu’il n’était certainement pas laid.

Si vous aviez examiné ses grands yeux bruns, où se lisaient l'intelligence, le courage, ainsi qu’une aristocratique fierté, ses lèvres tant soit peu dédaigneuses et si fines de contour, vous n’auriez pas remarqué, sans doute, qu’il avait la figure osseuse et fort peu d’animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa main nerveuse et dure, cet homme, frère de héros et héros luimême, vous eût dit: ‘Je vous aime,” peutêtre alors, mademoiselle, aurait-il pris un extérieur plus séduisant à vos yeux, et n’au-

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riez-vous pas retiré votre main tremblante de celle du galant guerrier.

La famille de François Le Moyne de Bienville était originaire de Normandie. Le père de notre héros, Charles Le Moyne, qui avait brillé au premier rang dans les combats alors si fréquents avec les [roquois, avait eu onze fils et deux filles. Cinq des premiers moururent au champ des braves, après avoir étonné leurs contemporains par leur courage indomptable et leurs merveilleux faits d’armes.

M. de Bienville, quatrième fils de Charles Le Moyne, avait déjà, tout jeune qu'il était encore, la réputation bien méritée d’un vaillant soldat et d’un bon officier. Il avait, l’année précédente, fait ses preuves à la baie d'Hudson, où il avait rivalisé d’audace avec ses frères.

Il était à peine revenu de ces contrées, et se trouvait à Montréal, quand M. de Frontenac, qui s’y était aussi rendu pour s'opposer à l'invasion par terre tentée par Winthrop, dont nous parlerons bientôt, ayant été rappelé à Québec par l’approche d’une flotte anglaise, lui avait demandé de descendre à

la capitale en sa compagnie. Comme le sieur de Bienville flairait de loin la poudre, haïssait mortellement l'Anglais, et se trouvait bien partout où il y avait de glorieuses estocades à donner — quitte à en recevoir en échange — il avait accepté avec joïe, et s'était aussitôt embarqué avec le comte, qui l’affectionnait particulièrement.

Mais ils avaient couru maint danger en descendant le fleuve: leur barque s'était échouée à la Pointe-aux-Trembles; et, pour ne point perdre de temps, ils avaient pris un mauvais canot d’écorce, qui faillit chavirer plus d’une fois avant de les amener à bon

port. (

C’est après toutes ces péripéties que nous les avons vus monter au château du Fort en ' compagnie du major Prevost. ;

La chambre où ils entrèrent était spacieuse.

Dans la vaste cheminée, qui occupait à elle | seule plus de la moitié de l’un des pans de la pièce, pétillait un feu des mieux nourris. |

—Vive Dieu! mon cher Bienville, dit le comte en s’approchant du bon feu clair, voici qui vaut mieux, je pense, que cet air glacial de tantôt. Allons, mon gentilhomme, prenez

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 09 place à ma gauche, et vous, major, asseyezvous sur ce siège à ma droite.

Puis, se tournant vers un valet dechambre:

— Faites servir le souper.

—Eh bien! major, dit-il ensuite, quoique l'on fasse ici bonne garde, l'ennemi n'est pas encore en vue.

— Non, monsieur le comte, mais peut-être qu'il n’est pas bien loin.

—Ah !.... quelles nouvelles en avez-vous ?

—J'ai envoyé ce matin un éclaireur à la découverte, et il a aperçu des bâtiments mouillés en grand nombre au pied de l’île.

—Par la mordieu! s'écria le gouverneur, qui jurait en bon gentilhomme, pourvu que mes soldats et miliciens de Montréal et des Trois-Rivières aient le temps d'arriver. Mais il serait peut-être bon d'envoyer sur l'heure un officier avec un détachement, pour observer l'ennemi et nous avertir de son approche.

Et se tournant vers un valet de chambre, qui attendait ses ordres à distance respectueuse :

—Allez dire au chevalier de Vaudreuil que je le voudrais voir immédiatement: il était ici quand je suis arrivé.

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Le valet s’inclina, sortit et revint quelques moments après, annonçant au gouverneur que le chevalier était reparti, mais qu’on l’'allait quérir.

Monseigneur est servi, dit au même instant un second serviteur.

Se tournant alors avec quelque vivacité vers la table où fumaient force plats, tout propres à faire venir l’eau à la bouche:

—Allons! messieurs, s’écria gaîment le gouverneur, À table! à table!

Quoiqu'il sût se priver au besoin, M. de Frontenac aimait la bonne chère, et, la preuve, c'est qu'il avait littéralement mangé son patrimoine. Dame! on ne vivait pas piètrement, de son temps, à l’armée ou à I& cour du roi magnifique; et d’ailleurs, la caisse d'épargne n’était pas encore inventée. Un jour vint où le comte, pour avoir vécu trop joyeusement, se trouva réduit à la cape et à l'épée. Louis XIV l'envoya en Canada, beaucoup pour ses talents, et un peu pour se refaire. M. de Frontenac s’y couvrit de gloire. mais demeura pauvre d’écus, grâce à la modicité de ses appointements.

Cela ne l’empêchait pourtant pas d’avoir

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 99 License riens Ress bonne table en son château Saint-Louis, et d'y bin traiter ses hôtes. Que le lecteur en juge par lui-même.

Composé de quatre services, le repas consistait en maints plats succulents qui attestaient l’habileté du cuisinier.

A l'avant-garde des entrées, on apercevait d'abord de grands et petits potages au bouillon et au poulet; puis venaient un rosbif de mouton garni de côtelettes, et deux pâtés chauds, l’un de chevreuil et l’autre de venaison de choix, dont la croûte, soulevée en paillettes dorées, devait faire trouver bien doux le mignon péché de gourmandise.

Entre les pièces de rôt, vous auriez certainement reæarqué trois bassins de bécassines, de perdreaux et de pluviers rôtis à la broche ; je ne parle de certains chapelets d’alouettes servies enfilées par six ou douze sur les petites broches de bois qui les avaient vues rôtir, que pour vous faire entendre combien le joyeux Rabelais aurait aimé d’y réciter un rosaire.

Les succulents petits plats qui suivaient, ressortaient de la foule des entremets, ou troisième service: d’abord, c’étaient des salades

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sucrées et salées, puis une omelette parfumée, suivie de beignets, de tourtes à la moelle, de blancs-mangers et de crèmes brûlées, pour hors-d’œuvres.

En dernier lieu venait le dessert, où se montraient d’abord les fruits de la saison, pommes, etc., disposés en pyramides; puis de provoquantes pièces de four et des gâteaux fins, tels que tartes, biscuits, massepains et macarons ; enfin quelques crèmes légères et des conserves: le tout dignement couronné par des vins de France et des liqueurs. *

Nos dignes gentilshommes, dont l’appétit était en harmonie avec la bonne ordonnance du repas, mangèrent quelque temps en silence pour étourdir la grosse faim. Alors le major, qui venait de battre en brèche et avec grand succès un second bastion de pâté, s'adressant au gouverneur :

—Je dois vous apprendre, monsieur le

# La dénomination de chacun de ces divers mets est très exacte pour l’époque dont nous nous occupons. Nous avons suivi, à cet égard, la partie de l'ouvrage de Monteil qui concerne le XVIIe siècle, et le Grand d'Aussy, dans son histoire ‘de la vie privée des Français.”

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