‹ François de Bienville [microforme]Chapitre 8 sur 51 · SEE TR · texte numérisé non relu

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FRANÇOIS DE BIENVILLE 37 comte, lui dit-il, que j'ai donné ordre aux milices des deux rives, en bas de la ville, de se rendre à Québec avec la plus grande diligence.

—Fort bien, major. Et qu'avez-vous fait pour la défense de la place? demanda M. de Frontenac, tout en suçotant avec délices un aileron de pluvier.

—Voïici, monsieur le comte. J'ai fait planter des palissades depuis le palais de M.

l’intendant, en remontant jusqu’à la cime du cap. Ces ouvrages sont défendus aux oxtrémités et au centre par trois petites batteries. Nous n'avons, comme vous savez, que douze gros canons; j’en ai mis neuf en batterie à la haute vilie, réservant les trois autres pour défendre les quais de la basse ville, qui sont aussi protégés par plusieurs pièces de petit calibre. En outre, vous avez vu, en arrivant, que la montée du port à la rue Buade est traversée par trois lignes de barriques remplies de terre et de pierres, et garnies de chevaux de frise.

— Bravo! major; Vauban ne ferait pas mieux! Mais savez-vous, messieurs, que c’eût

été mille fois tant pis pour nous, siles Anglais étaient arrivés ici trois jours plus tôt ?

—Oui, d'autant plus que nous avons commencé nos travaux de fortification seulement avant-hier.

M. de Frontenac venait de se verser du bon vieux vin, comme l’attestait une respectable couche de poussière qui régnait sur la bouteille par droit de très haute prescription.

— Messieurs, je boïs à votre santé, faitesmoi raison, dit-il en portant à ses lèvres un gobelet d’or, gravé à ses armes, selon la coutume du temps.

On annonça le chevalier de Vaudreuil.

— Salut à vous! monsieur le chevalier, lui dit le gouverneur.

Le nouveau venu s’inclina, et parut attendre les ordres du comte.

— Approchez un peu par ici, lui dit M. de Frontenac, et versez-vous de ce chablis, afin que nous en prenions tous ensemble à la gloire de la France, pour le service de laquelle je vous ai fait mander. A la gloire de nos armes !|

— À la gloire de nos armes! répétèrent les convives.

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— Eh bien! colonel, * vous allez prendre cent hommes avec vous, et pousser une reconnaissance jusqu'à l’île d'Orléans, afin de surveiller l'ennemi.

— Cette nuit même, monsieur le comte ?

— Sur-le-champ; et aussitôt que la flotte se mettra en mouvement, venez nous l’annoncer, Inutile d'ajouter, je crois, que vous ferez le coup de feu si vous rencontrez l'Anglais dans l’île, ou s’il tente d’y faire une descente.

Le chevalier salua profondément et sortit.

Leur repas terminé, le gouverneur et ses deux hôtes reprirent place auprès du feu.

Le major, désirant apprendre l’état des affaires à Montréal, et voyant le comte en colloque avec ses réflexions, s'adressa au

jeune Bienville, qui ne demandait pas

mieux que de se délier un peu la langue après un bon repas.

— Monsieur de Bienville, lui dit le major, parlez-moi donc du général Winthrop et de son expédition contre Montréal.

* Le chevalier de Vaudreuil était colonel des troupes,

—Oh! VWinthrop n'est pas beaucoup à craindre par le temps qui court.

— Comment cela?

— Eh bien! major, vous savez qu'à la première nouvelle du projet d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur était inonté à Montréal pour ordonner la levée générale des troupes et des milices. Nous étions done douze cents honimes réunis à la Prairie-de-la-Magdeleine, tous brûlants du désir de nous escrimer un peu avec l'Anglais et de lui ôter, une fois pour toutes, l’envie de revenir à la charge, quand de singulières nouvelles nous arrivèrent du lac Saint-Sacrement. Il s'agissait d’abord de jalousie entre les chefs de l'expédition, Winthrop réclamant le commandement de toute l’armée, tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mêmes prétentions ; sans compter que les sauvages alliés des Anglais, les [roquois, les Loups et les Sokoquis, désiraient conserver leur indépendance et n'obéir qu'à leurs chefs ordinaires.

Puis la jalousie commencçait à tourner à l:

discorde, et la discorde au désordre, quand la petite vérole fit son entrée dans leur camp.

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Ce fléau fit bientôt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait un plus grand nombre, accusèrent leurs alliés de les avoir empoisonnés. Aussi s'en allèrent-ils bientôt tous à la débandade ; tandis que les troupes anglaises, se voyant ainsi délaissées, tirèrent pays de leur côté et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde continuant parmi les chefs, pendant que l’épidémie sévissait sur les soldats, les expéditionnaires plantèrent là le drapeau, et lui tournèrent le dos pour regagner leurs foyers.

— Fameux! s'écria le major, en riant à gorge déployée; fameux !.. Maïs ces nouvelles sont-elles certaines ?

— Assurément qu’elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque j’ai moi-même envoyé un Abénaquis dans le camp ennemi.

Mon homme y est arrivé juste au moment où la dissension était à son comble. Il a vu les Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a rencontré une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se passer à Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les Anglais, tantils sont convaincus que ces derniers

les ont empoisonnés pour s’en défaire en masse.

N'ayant plus rien à craindre de ce côté-là, j'avais licencié les milices, et j'allais faire rentrer les troupes dans leurs quartiers d’hiver, quand, mardi dernier (le 10 octobre), je reçus votre premier message, qui m'annonçait la présence d’une flotte anglaise dans le bas du fleuve. Je m’embarquai immédiatement.

Le lendemain, je rencontrai votre second courrier vis-à-vis de KSorel. Les détails circonstanciés qu'il m'apportait ne me laissant plus aucun doute, je renvoyai le capitaine Ramesay vers M. de Callières * afin de faire descendre ici les troupes et la majeure partie des milices. Je donnai pareillement mes ordres, en passant, aux Trois-Rivières, et fis ensuite la plus grande diligence pour arriver ici.

— Les troupes de Montréal et des Trois- Rivières, monseigneur, doivent -elles vous suivre de près ?

— J'espère qu’elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu’il ne leur arrive aucun acci-

* Alors gouverneur de Montréal.

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dent qui les retarde. Car alors tout serait fini; c’est-à-dire qu’il nous faudra mourir, puisque nous sommes à peine, dans la ville, deux cents hommes en état de porter les armes. Mais, n'importe, s’écria le noble vieillard en se levant dans un moment d’enthousiasme, nous périrons à notre poste, et le bruit de notre agonie, traversant les mers, s'en ira dire à notre France que les frimas du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.

Je puis compter sur tous ; et avec des officiers comme vous, messieurs, les soldats ne peuvent qu'être braves.

Oh! à propos, monsieur de Bienville, votre belle conduite à la baie d'Hudson, où vous vous êtes distingué comme volontaire, a attiré mon attention sur vous; laissez-moi vous récompenser des services que vous y avez rendus à Ja France et au Canada, en vous nommant enseigne de la compagnie de marine commandée par votre frère M. de Maricourt. Monsieur l’enseigne, donnez-moi la main. Bien! bien! continua le comte qui sentit la main de François trembler d'émotion dans la sienne, et vit une larme glisser sur

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