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FRANÇOIS DE GHASTILLON. 63

» croire que, si les affaires que nous avons à négocier » ensemble, ne m'eusgent contrainte les approcher de moy, » je n'eusse voulu leur faire ce tort de les retirer d'un lieu » auquel ils estoient tant bien voulus et tant soigneusement » maintenus; mais je m'asseure réellement de vostre huma- » nité, que ny la distance des lieux, ny la longueur du » temps n'empescheront jamais le cours continuel de vostre » bonne affection pour les recevoir, favoriser et défendre, à » toutes occasions, comme, de ma part, je vous supplie bien » humblement le vouloir faire et tenir pour certain qu'à » jamais ils auront souvenance de vos grands bienfaits pour » les recognoistré, avec le temps, par tous les moyens qu'il » plaira à Dieu leur donner. »

Au même moment, Legresle unissait l'expression de sa gratitude à celle de ses disciples et de M"*** d'Andelot, dans une lettre qu'il importe d'autant plus de faire connaître, qu'elle est peut-être la seule de cet homme excellent qui subsiste, et qu'elle témoigne à la fois de l'élévation de ses sentiments et de sa modestie \

Le lendemain du jour où les trois lettres ci-dessus avaient été écrites, les fils et le neveu de l'amiral s'adressèrent au conseil de Baie, en ces termes * : « Nous comparaissons » devant vos seigneuries, avec prière de nous permettre de » séjourner ici, veu que nous y sommes venus, sur la de- » mande de notre tante et mère. M*"® d'Andelot, pour pouvoir » nous entretenir avec elle de nos affaires qui, comme vous » le savez bien, se trouvent dans une triste situation, et » pour avoir ses bons conseils. »

L'autorisation ainsi demandée, de séjourner à Baie, fut accordée sans difficulté.

La gratitude des deux frères et de leur cousin envers les

i. Voir à V Appendice, iï9 4, le texte de cette lettre.

2. Requête dn i«r novembre 1572. (Archives de Mie, registre L. 159, n» 8, p. 109).

villes de Genève, de Berne et de Bâle ressort de ce passage du récit, déjà cité, de Chastillon* : « C'est une chose admi- » rable et vrayment miraculeuse comme nous, pauvres » estrangers, fusmes receus parmy cette nation qui est » estimée fort rustique et grossière ; mesme là où il n'y a

» point de noblesse Ces gens nous plaignoient plus que

<( nous-mesmes, et eussiez dit que proprement nous estions » là pour exciter tout le monde à lamenter nostre condition » misérable, àlaquelleDieu nous avoit réduits, au lieu d'une » très-belle et très-grande où nous estions. »

Le jeune chrétien ajoutait , dans l'élan de la foi et dans le sentiment de la reconnaissance envers Dieu : « Ce sont » ces changement si subits qui sont ordinairement les plus » près de ceux qui sont le plus à leur aise. C'est pourquoi » il faut apprendre, quand on est en prospérité, à considérer ») que l'on peut tomber en ces grandes calamitez dont bien » souvent l'on ne se peut relever; et quand on est en offlic- » tion, qu'on peut aussi en sortir. Et cela fera que nous » serons en tout temps contenus en la crainte de Dieu, de « qui dépendent toutes les aventures humaines, et en une » modestie qui est la première vertu, et sans laquelle nous ne » pouvons rien avoir en nous de recommandable, car toute » vertu consiste en ce que nous puissions éviter le trop et » le trop peu. Selon l'apparence humaine, il ne nous restoit » aucune espérance de mieux ; mais le Créateur, qui conduit » tout par sa providence, donne toujours à ses enfans » espoir, mesme en leurs plus grandes nécessitez, de façon » que cette espérance, qui est la seule consolation des i) affligez nous nourrissoit toujours. »

Chastillon et, avec lui, son frère et son cousin apprenaient ainsi, sous le regard de Dieu, « à espérer contre toute

i. Du Bouchet, Hist, de la maison de Coligny, p. 627.

espérance » ; ils se formaient, sans murmure et sans défaillance, à l'austère école de l'adversité. On le vit bien à la résignation et à la fermeté qu'ils montrèrent, en apprenant que, le 27 octobre, le parlement de Paris avait rendu deux arrêts *, dont l'un contre leur père qui les atteignait euxmêmes en certains points, et l'autre contre Briquemault et Cavagnes.

Le premier de ces arrêts déclarait Gaspard de Goligny coupable du crime de lèse-majesté, damnait sa mémoire, supprimait son nom à perpétuité, ordonnait que son cadavre serait traîné sur la claie et pendu, que ses armoiries seraient brisées, que ses biens demeureraient confisqués au profit du roi, que son château de Ghâtillon serait rasé, et qu'enfin ses enfants seraient tenus pour ignobles, vilains, roturiers, intestables, indignes et incapables de posséder états, offices, dignités, ni biens en France.

Le second arrêt condammait à mort Briquemault et Gavagnes, comme complices de Goligny.

L'exécution de ces arrêts insensés et sanguinaires fut digne de leur impudent libellé ; rien n'y manqua, du moins dans les limites du possible, pas même la présence de Gatherine et de son fils, qui se donnèrent la satisfaction de voir pendre, en même temps que Briquemault et Gavagnes, « un homme de foin ayant la figure de l'amiral '. »

A l'ouïe d'une telle turpitude, alliée de la sorte à un double supplice, le cœur des trois jeunes réfugiés se souleva d'indignation et de dégoût. Ils savaient, du reste, qu'on ne se joue pas impunément de Dieu et de sa souveraine justice; et qu'il est, pour les orphelins, un père qui, du haut de son ciel, les protège sur cette terre. La conviction

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