FRANÇOIS DE CHASTILLON. «S
et les amia de la noble captive, qui conjurèrent les représentants des principaux cantons protestants de la Suisse, l'électeur palatin, .l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse et autres personnages considérables, de solliciter du duc de Savoie la mise en liberté immédiate de M" de Coligny.
A Bâie, où ils continuaient à résider, Chastillon et d'Andelot recoururent aux autorités locales, qui intervinrent immédiatement auprès du duc'.
Une intervention semblable à la leur eut lieu de la part de l'avoyer et du conseil de Berne, sur la demande formulée par les fils de l'amiral, dans une lettre du 9 mars 1573, dont la partie Anale portait' : n Messieurs, nous avons eu » certain advertissement de la nouvelle affliction de madame >i l'admiralle, laquelle nous aimons et révérons comme notre » propre mère, selon les occasions qu'elle nous en a tous- » jours données par sa grande débonnaireté et affection i) maternelle envers nous, oultre l'obéissance et singulière » amitié qu'elle a tousjours portée à feu monsieur l'amiral, » nostre père, duquel aussi l'intention et commandement » exprès a esté de la tenir et respecter comme nostre vraye i> et naturelle mère. Geste affliction, messeigneurs, nous » toucbe si vivement, qu'avons prié M. Legresle, nostre )) précepteur, se transporter pardevers Vos Excellences, » pour les supplier très-humblement, avec la présente, au » nom de Dieu et par la commune cbarité chrétienne, de » laquelle votre république est sur toutes aultres recom- » mandée, qu'il leur plaise, le plus tost que faire se pourra, » dépescher quelqu'un des vostres à Son Altesse, pour la 1) délivrance de ceste pauvre dame, nostre mère, laquelle ne
de BâIe an l» mai IS73.
» peut estre molestée ne recherchée aucunement que pour » le seul fait de la religion, laquelle elle a si estroitement » embrassée, que nous attendons d'elle une souffrance de » tous tourmens, voire d'une mort cruelle et ignominieuse, » plustost qu'une abjuration et renoncement. »
L'avoyer et les membres du conseil de Berne qui, en hommes de cœur, ne séparaient pas, dans leur sympathie, les enfants de la mère, alors surtout que, par la connaissance, personnellement acquise, du généreux caractère de ces enfants, ils savaient quelle foi on devait attacher à la réalité de leur piété filiale, non moins qu'à la loyauté de leur langage, et combien il importait de les soulager euxmêmes, dans leur propre détresse, s'adressèrent aussitôt au duc de Savoie * :
« La grande compassion lui écrivaient-ils, que nous avons )) du calamiteux estât auquel, comme on nous le fait enten- )) dre, sont réduites les affaires de madame l'admirale, de » M"" de Téligny, sa belle-fille, et de MM. de Chastillon, » frères de celle-ci, qui donnent si grande espérance de » leur vertu future, qu'il n'y a celuy, en son particulier, qui » ne déplore leur calamité et ne désire leur bien et prospe- » rite, nous a esmeus à prendre à cœur leurs affaires; car, » considérées les grandes pertes de leurs père et mary et de » leurs plus chers amis, leur affliction nous semble de tant » plus griefve et extrême d'estre finalement aussy dénuez de » de tous leurs biens, tant en France qu'en autres lieux où » ils en pourroient avoir, que ce seroit à nous grande inhu- » manité de n'embrasser leur faict pour les favoriser d'une » affection singulière, comme nous sçavons que Dieu le
1. Weisches Missiven-Buch der Statt Bem, E, p. 37Î. — Voir ibid., p. 373, 374, une lettre écrite le S3 mai 1573 à la duchesse de Savoie par l'avoyer et le conseil de Berne. — Voir aussi les instructions données par les autorités bernoises à Jacob de Bonstetten le 6 avril 1573. {Instructions-Buch der Statt Bem; I, p. 28V-287.)
» commande et le devoir mutuel nous y oblige, voire parti- I) culièrement en leur endroit, pour la générosité et modestie » qui est en eulx. A ceste cause, très-illustre, haut et puis- •I sant prince, sachant et cognoissantz la débonnaireté et u clémence qui réaide en vous et l'asseurance que Vostre » Altesse nous donne de n'estre refusez en une cause tant 1) saincte et pitoyable et à laquelle nous sommes singulièrei> ment affectionnez, nous n'avons faict difficulté de nous » constituer intercesseurs envers Vostredite Altesse pour les- » dites vefves et orphelins, et vous faire requeate, en premier » lieu, pour ladite dame admirale, qu'il vous plaise, en » faveur de nous, voz bons amys, "alliez et confédérez, et '> qui tiendront ce bien comme receu par nous-mesmes, « l'ayant remise en sa pleine et entière liberté, avecq pai- » sible jouissance de tous ses biens en laquelle est inquiétée u par voz officiers, que permission luy soit donnée, ensemble » à ladite dame de Téligny, de vivre en liberté de leur con- » science et exercice de leur religion, rière voz baillages » renduz, estantz bien asseurez qu'elles ne feront jamais » chose contrevenante à vos édicts, statuts et ordonnances. » Et pour le regard de MM. de Chastillon, d'aultant que vos » officiers ont faict saisir quelque peu de bien qu'ilz ont en
» vos paya , qu'il plaise à Votre Altesse, en leur donnant
» main-levée, les remettre en pleine jouissance de leuradits » biens ', etc., etc. »
Au moment où les Bernois intervenaient ainsi en faveur de madame l'amirale et de ses enfants, Louise de Goligny, sans qu'ils le sussent, était déjà violemment séparée de sa bellemère et d'une sœur à peine âgée de quelques semaines, à laquelle il ne lui était même pas permis de donner ses soins.
I' V nseil de Berne, an-
nmiçsn 9, en Sayoie, par
l'envoy
Sa propre position était critique; car, d'un moment à Tautre, elle pouvait à son tour devenir l'objet direct de Tanimosité d'un prince aux yeux duquel la seule qualité de fille de l'amiral de France était un stigmate de réprobation. La lâcheté, comme toute dégradation de l'âme humaine, a ses tentations : celle de se porter à d^s sévices sur une jeune femme innocente et sans défense était grande pour Philibert-Emmanuel; il n'osa cependant pas ajouter un second attentat àunpremier. Grâce, probablement à l'intercession d'une princesse d'origine française, la duchesse de Savoie, mieux écoutée de son mari, cette fois, que lorsqu'il s'était agi de madame l'^amirale, Louise de Goligny put sortir des Etats du duc, oii elle se sentait inutile à Jacqueline d'Entremonts, et se rendre en toute hâte à Genève, où elle pressentait qu'elle pourrait agir efficacement dans l'intérêt de l'infortunée captive.
Forte de cette force indomptable que donne toujours le sentiment d'un devoir sacré à accomplir, sous le regard et avec l'aide de Dieu, elle s'avança à travers les Alpes, pleine de confiance en la réalisation prochaine, à son égard, de cette belle parole : « Le véritable ami aime en tout temps, » et il naîtra comme un frère au jour de la détresse *; » car elle comptait, pour être secondée dans ses efforts et ses démarches, sur le ferme appui d'un homme dévoué, de longue date, à l'amiral et à sa famille. Cet homme était Théodore de Bèze *.
Quelle ne fut pas son émotion en voyant se présenter à lui, orpheline et veuve désormais, cette Louise de Goligny qu'il avait naguère laissée si heureuse à La Rochelle ! Et