FRANÇOIS DE CHASTILLON. US
) seureté, d'autant que, sans les actes et massacres passés, I encores à présent les meames humeurs et désirs de vostre
> conseil, de vos gouverneurs et ofûciers, en chascune pro- <> vince, ville et place, tiennent vos subjects en peur et def- <> fîance. Et quand bien ilz se pourroient retirer en leurs » maisons seurement, comment est-il possible qu'ils vivent
> en liberté de conscience, sans exercice d'icelle, sans
> service de Dieu, sans mariage, sans baptesme, sans sa- ' crement, sans sépulture, sans discipline? C'est la vraie
> obéissance des subjectz et le debvoir de tous hommes,
> qu'ils donnent, devant tout, à Dieu ce qui luy appartient, <> sans vivre comme athéistes, et au magistrat l'obéissance ) et révérence en tout le reste.
u Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il vous donne la ) grâce que vos subjectz se puissent fier en vous. Mais,
> encores que vostre intention soit de garder religieuse-' 1 ment vostre parole, si est-ce que par ce qui diet est, non- 1 seulement ils voient le dangier qui leur est appreaté par- ' tout de vos conseilliers et officiers pour leurs âmes, vies
> et biens, quand ils seront désarmés; mais aussi ha-on ) occasion, et dedans et dehors vostre roïautme, de se des- I) fier plus de vous que des feuz rois vos frères, en ce que ) vos subjectz voient que vous ne leur voulez accorder tant, t voire moins que n'ont faict vos frères, ni à vos naturels 1 subjectz françois ce que voua avez promis et permis aux 1 Polonois! Veu que plusieurs de vostre religion mesmes ne
> s'en peuvent aultrement asseurer ny trouver ou proposer ) aultre moïen de paix entre vos subjectz que la permission 1 dudict exercice, à l'exemple de Poloigne et d'Allemagne,
> et suivant les édictz tant de fois réitérez et irrévoca-
temps que gouverniez le
5 et la roine vostre mère,
» ma bien bonne cousine, m'avez mandé que, comme j'ay » un grand et beau Estât à gouverner, ainsi je vous debvois » laisser gouverner et faire avec vos subjectz, comnie aussy » j'ay faict tousjours, sans m'en mesler, sinon sur vostre » recerche : toutefois, puisqu'il vous a pieu me mander de- » rechef par ledict seigneur de Liencourt de vos affaires, je, » par mon affection enracinée et bonne amitié que je porte » à la couronne de France, sans m'arrester aux autres pas- » sions ou nouvelles, comme celles depapetet semblables,- » ne peux laisser de vous dire, encores un coup, ce que j'ay » escript et mandé aux feuz rois vos frères, que, veu ces » commencemens de vostre régime, je crains de veoir enw cores, quelque jour, vous et vostre Estât en extrêmes dan- » giers et perplexitez, si continuez de regimber ainsy contre h l'aiguillon, ne permettant à ceulx de la religion servir à )i Dieu selon leur conscience, qu'est le seul moïen de réeu- » pérer l'ancienne splendeur, félicité et seureté de vostre » couronne.
» Voilà ce que je vous puis conseillier, en vous disant et » conseillant en ceci chose que je ne volusse faire moy- » mesme, et qu'on ne me conseillast, si j'estois en mesme » estât. Je pense ceci estre le debvoir d'ancienne amitié qui » nous oblige mutuellement, non point à persécuter les » membres du corps de Jésus-Christ, ni à deschirer vostre » roïaulme, en accablant une partie. »
Les francs et judicieux conseils de l'électeur palatin demeurèrent sans aucune prise sérieuse sur l'étroit et versatile esprit de Henri III : Condé et ses adhérents ne tardèrent pas à s'en convaincre.
La tournée de ce prince en Suisse, et particulièrement son double séjour à Berne et à Lausanne inquiétèrent vivement les cantons catholiques, parmi lesquels s'étaient répandus sur son compte certains bruits étranges , que
révèlent les procès-verbaux de plusieurs assemblées tenues, en octobre, par les délégués de ces cantons ',
En réalité, Condé se borna, en visitant les cantons protestants, à y nouer des relations avec quelques personnages influents et à se concilier leurs sympathies pour le soutien de la cause dont il venait de se constituer le défenseur. L'accueil qu'il reçut d'eux fut généralement favorable , sans aboutir d'ailleurs à lui fournir, pour le moment du moins, les ressources en argent et hommes qu'il tentait de se créer, afin de parer à des éventualités menaçantes.
Quant à l'accueil que lui firent, à Berne, M"" de Téligny et ses jeunes cousins, il fut des plus expansifs. On se fait aisément une idée de la joie qu'éprouvèrent les membres de la famille exilée à raviver avec Henri de Bourbon des relations dont l'intimité atténua', pour eux comme pour lui, les rigueurs de l'expatriation.
On peut, sans encourir le reproche de témérité, en matière d'inductions, faire remonter, en partie, aux entretiens que Condé eut alors avec son cousin Chastitlon, les fortes impressions qui mirent celui-ci sur la voie d'une résolution à prendre , quant à l'adoption d'une carrière non moins honorable qu'ardue, dont les événements contemporains sem"blaient lui ouvrir l'accès. Quoi de plus naturel, en effet, pour Chastillon, à l'ouïe de ce que Gondé avait fait déjà et de ce qu'il comptnit faire encore, à titre de protecteur des églises réformées de France, que de sentir s'éveiller en lui le désir de prendre part directement à la défense de ces églises !
Ce digne fils de Coligny était alors dans sa dix-huitième
m, 5 oclolier tS7i. — Confeiei,:
i, 13 Ottobcr 137i. — Conferen:
I. {Amtliche Sammlung der altci-n 1. 5S0, S!», SB, n" 4ia, 450, 451.)
année. Doué d'un cœur chaleureux, dont une piété éclairée réglait les élans, d'une vive et pénétrante intelligence, qu'une forte instruction avait à la fois développée et pondérée dans son expansion, plein d'ardeur pour le bien et de sympathie pour les opprimés, irrésistiblement poussé par une force secrète vers la carrière des armes, dont les traditions paternelles , respectueusement recueillies , lui enseignaient la véritable grandeur, il aspirait à consacrer ses forces, son dévouement, sa vie même, au service de la sainte cause qu'avait si noblement soutenue le héros chrétien dont il portait le nom.
A ses aspirations il fallait une réponse : il la reçut. D'où lui vint-elle? Fut-ce des conseils de Condé? fut-ce de ceux de quelque autre ami? fut-ce d'un appel que lui adressèrent ses coreligionnaires ? fut-ce enfin des seuls enseignements que lui donnèrent les circonstances au milieu desquelles il se trouvait placé ? On ne sait.
Toujours est-il que, vers la fin de 1574, il se montra résolu à quitter la Suisse, pour se rendre dans le midi de la France, et que nul parmi les siens, à Berne, ne chercha à le dissuader de suivre la voie qu'il considérait comme lui étant tracée par la main même de Dieu.
Avant de parler de son retour dans sa patrie, jetons un rapide coup d'œil sur quelques faits qui le précédèrent.
Revenu à Baie dans les derniers jours d'octobre*, Gondé songea à se fixer pour plusieurs mois dans cette ville* qui, mieux que toute autre, pouvait faciliter ses communications simultanées avec la France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne. Il y loua une maison qui, aujourd'hui
1. Lettre de Condé au conseil de Genève, datée de BAle, 22 octobre 1574. (Archives de Genève, portef. histor., n^ 1,952.)
2. » Princeps Condœus conduxit œdes Basileais ubi videtur mansurus per hyemem. » (HubeHi Langueti Epist.^ lib. I, 22 noverab. 1674.)
encore, conserve quelques traces du séjour prolongé qu'il y fit'.
Dès le début de ce séjour, il devint membre de l'église réformée française qui, ainsi qu'on l'a vu, s'était constituée à Bâle, avec la participation de M"° d'Andelot, de ses enfants et de ses neveux.
A Bàle vint le trouver, pour se concerter avec lui sur les affaires politiques et religieuses de l'époque, un homme investi de la confiance de l'électeur palatin, Pierre Beutrich, conseiller intime de ce prince et membre de la régence de Montbéliard'.
De cette circonstance résulta pour Hautefort un surcroît d'alarn^e. Déjà il s'était plaint à l'avoyer de Mulinen de ce que Condé avait été accueilli à Berne, alors qu'on lui imputait « de rechercher les cantons protestans pour lo vouloir » secourir de gens et d'argent*; » et il avait reproché à ces
1. La maison que Condé habita â Bâle existe encore. Elle porte te nom d'Eiir gelliotr. Ses armoiries, peintes sur une des vitres de la cliambre qu'il occupait liabiluellenient, sont dans un parfait ëtal de conservation. Une légende iointe a ses armoiries porte : Pio Chritlo et patrid duicf perieulum. Dans un carloucLe sont lascrilB ces mots ; Benrieus Borboniui, Dei gi-aiid princep» Conrfœio, dux Anghienneniii, par Fraueiarum, proteelor E-vlttix gallics, 1375.
%. Voir, sur Beutricb, La France protestante. S' ëdit., t. Il, col. 498 A SOI.
3. Instruction remise par Hauterort au secrétaire interprète fialtbazarde Crissacti le 1" novembre 1574. {Uibl. nat., mss. I. fr,, vol. 16.011. !« 33S.) • Réponse de l'avoyer de Berne, (fiid., vol, 16,011, t" !i5.) — A propos de l'agent que Hautelort lui-même, dans un document ofticiel (Mém. du 3 juin 1571. BibI- nat.. niss. f. fr., vol. 10,011, f° 165), qualiQait ainsi : « Le seigneur Balthazar de Grissach. valet de ■ chambre du roy et trucbeiiient de S;i Majesté ds Ligues, n il importe d'emprunter â la correspondance de l'ambassadeur duquel il relevait un détail assez piquant sur l'extn^me dilOcalté qu'éprouvait œ. tiaut dignitaire , et qu'avaient éprouvée ses prédécesseurs à trouver, en Suisse, des hommes qui, appartenant auv. cantons ou ne se parlait que la langue allemande, consentissent à remplir l'office d'Interprètes auprès du représentant accrédité par la coUr de France. •< Il sera K remunstré a Leurs Majestés, disait Hautelori dans son Mémoire précité du ■> 3 juin 15Ti, COI ly dolbve servir
» aultre que Iny aseurs esté con-
II traints s'abstei ; font tous pro-
» Cession de la yent et s'ofTen-
" seroyent encor agréable que on
« les employé. S leur ay foictes
cantons de laîsser leur territoire accessible « au prince, â » Thoré et autres fugitifs de France * ; » mais que ne fut-ce pas pour Hautefort, en fait d'alarmes, le jour où il supposa que Condé avait l'intention de se rendre en Allenaag-nc avec Beutrich? En agent familiarisé, dans Texercice de ses fonctions, avec des expédients de toute nature, il ne trouva rien de mieux à faire que de préparer dans Tombre un coup de main pour surprendre, en cas de départ, le prince et son compagnon dans le cours de leur voyage, et pour se saisir de leurs personnes*.
Tout en informant en secret Catherine de Médicis de ce projet d'attentat qui, du reste, ne put pas être mis à exécution, il ne se fit nullement faute de dissimuler en même temps, sous des formes courtoises, l'hostilité de ses desseins, en transmettant officiellement à Condé une lettre par laquelle ïe roi invitait « ce prince, son cousin, » à se trouver à Reims pour son sacre, afin d'y servir de sa » dignité de pair ' ; » invitation qui naturellement demeura sans effet.
Au moment où Henri III et sa mère, dont il n'était tou-
*> particulièrement, afin que pour le moins ils me tinssent adverty de ce qnlls » pourroient apprendre en leurs quartiers, sans qu'ils en aient jamais voulu ri^ » faire; de sorte que je suis forcé me passer dudit sieur Balthazar de Grissadi, et »• de me trouver en grand'peine si quelquefois il est contraint d'aller en quelque >• lieu. »
1. Instruction remise par Hautefort à Vallier, décembre i57i. (Bibl. nal., nts^v f. fr, vol. 16,011, fo 253.)
2. Dépêche de Hautefort à la reine mère du 1<^' décembre 1574. (Bibl, nal., mî*. f. Ir., vol. 16,011, fo 243.)
3. Lettre de Henri III à Hautefort, du 19 novembre 1574. (Bibl. de rinstitut dt France, coUect. Godefroy, vol. 259.) — « M. Vigier, secrétaire du roy aux Ugne^v " dira à M. de Belliévre, mon frère, comme avant qu'aller à la journée de Bail** je » l'envoyay à Basic pour porter à M. le prince de Condé la lettre que le roy lay » esrrivit pour se trouver à son sacre; et (pie, a Towasiou de ce, je luy doniuy »> mémoires et instructions pour exhorter de ma part mondit sieur le prince à b » pacification et à se guarder de faire chose qui pût altérer rinclination et bonn^ » volonté que Sa Majesté y avoit. » (Instruction remise par Hautefort à Viper, décembre 1574. Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 16,011, f° 253.)
FRANÇOIS DE CHASTILLON. IBl
jours que trop permis de suspecter le langage, annonçaient de nouveau vouloir entamer « des pourparlers de paix », l'union des réformés et des catholiques paisibles, à laquelle Damville venait, par intérêt plus que par conviction, de se rattacher ostensiblement, se montrait résolue à passer des paroles à l'action. Elle se disposait, en conséquence, à tenir en Languedoc une assemblée générale dans laquelle se discuteraient et seraient définitivement arrêtées, tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux, les mesures propres à assurer efficacement la protection des droits et des intérêts communs.
Cette ferme attitude des réformés et des catholiques unis se produisait comme un fait considérable, sur lequel Datnville, d'accord avec Condé, dont il n'était que le subordonné, appela la sérieuse attention de Catherine de Médicis.
« Madame, lui écrivit-il de Nîmes, le 25 novembre 1574', » comme je suis arrivé en ceste ville avec une partie de la » noblesse et autres assignez à l'assemblée qui se doibt >} tenir, comme desjà j'avais mandé à Vostre Majesté, j'y ay )) trouvé le sieur de Belloy qui m'a rendu les lettres qu'il » luy avoit pieu m'escrire par luy et faict entendre de parole i> la charge qu'il en avoit, louant Dieu de tout mon cœur » de veoir que Vestredicte Majesté, madame, cognoisse » que la paix est le seul moyen de parvenir à la restaura- >i tion du roy et de son royaulme, et qu'au contraire la » continuation de la guerre cruelle ne luy peut apporter » qu'une totale ruyne, et ne tiendra pas à moy que Vostrei> dicte Majesté ne reçoive ce contentement, avec l'advis et » délibération toutesfoys de ceste assemblée, sans laquelle » je ne puys rien d(