‹ François de Chastillon, comte de ColignyChapitre 78 sur 141 · F'RANÇOIS DE CHASTILLON · texte numérisé non relu

F'RANÇOIS DE CHASTILLON

^< J'envoye exprès devers vous, lui dit-il, comme vous » entendrez par ce présent porteur, et vous verrez par lettre » que j'escris à messieurs, pour savoir quelle sera la fin des » menaces que Ton vous a faictes jusques à cette heure. » J'ay prié Dieu que ce ne soit rien, mais j'ay pensé que ce » ne soit plus que vous ne pensez. J'ai dit ce que j'en » pense à ce présent porteur, auquel je vous prie adjouster » entière foy; cependant j'ay grand'peur, qu'en croyant trop » aux paroles de vos ennemys, vous n'ostiez le moyen à voz » amis de vous secourir; car il ne faut point douter que » leurs desseins ne tendent plus avant qu'ils ne paroissent ; » qu'ayant faict de si grands frais et commencé une telle » nouveauté, ce n'est point pour en demeurer là. Dieu veuille » toutefois que je me puisse tromper; mais s'ils veulent » continuer leur entreprise, il me semble que vous leur » donnez de beaux moyens d'y donner un grand achemine- » ment, leur laissant prendre le temps à loisir pour assem- » bler leurs forces, leur pouvoir, leurs moyens et leurs » hommes contre vous, lesquels puys après empescheront, » en vous fermant les passages, que ceux qui vous sont les » plus fidèles et les plus solides amys ne se pourront, sans » donner une bataille, rendre auprès de vous. Vous estes » sur les lieux, vous pouvez juger vos dangers et voz néces- » sitez mieux que ceux qui en sont eslongnez; aussi ne vous » dis-je pas cecy par conseil, car je sçay bien, et que je suis » trop jeune pour le vous donner, et que vous estes trop » advisez pour le prendre d'ailleurs; mais c'est mon affec- » tion qui me pousse à faire telz discours et avoir soing de » vous. Choisissez le temps et mon service quand il vous » plaira. Le danger et la difficulté ne m'empêcheront jamais » de me jeter dans les feux et les piques de voz ennemys » pour m'ouvrir un chemin au travers d'eulx, avec l'assis- )> tance de Dieu qui me guide au lieu où je puisse rendre

» tesmoignage de ma résolution et fidélité à vostre service, » tout ensemble. Croyez, je vous prie, comme moy-mesme, » la présent porteur, et particulièrement vous souvenez de » Tamytié que vous m'avez promise, laquelle j'ose dire » mériter, par le grand honneur que je porte à vostre piété. » Je supplie Dieu qu'il vous conserve et fortifie contre les » desseins de voz ennemis, et que, s'il luy plaist vous » affliger d'un costé, il vous donne des moyens de résister » de l'autre, et la résolution d'endurer passivement ce qu'il » luy plaira de vous envoyer, etc., etc. »

Ghastillon avait aussi, le 1" juin, chargé le capitaine Larivière de se présenter à l'avoyer et au conseil de Berne, et de leur remettre des lettres auxquelles ceux-ci répondirent, le 4 juillet suivant, en ces termes * :

» Noble, généreux et puissant seigneur; voz gratieuses » lettres, pleines d'offres et déclarations de vostre parfaite )> volonté envers nous, et le service que nous présentez, tant » de vostre personne, biens, moyens, que de voz amys, » pour nous secourir, au besoing,'comme plus à plein M. le » capitaine de Larivière a déclaré vostre bonne intention , » nous ont apporté un singulier contentement et gran- » dément resjouys, de quoy ne sçaurions assez remercier » Vostre Seigneurie à laquelle, oultre le ressouvenir perpé- » tuel qu'aurons de sesdites présentations, nous serons à » jamais obligez de recognoistre telz offres de bons services, » lesquels mesmes acceptans de la mesme affection qu'ilz sont » présentez, avec toutes deues remerciations, espérons d'en » faire nostre profit quand la nécessité le requerra; car, » encores que les préparatives et portemens de nostre adver- » saire ne desseignent aultre qu'une entreprise hostile, si » est-ce que la guerre ne nous a esté ny est encore ouver-

4. Archives de Berne. Weltsche missiven Buch, vol. G, f« 270.

)) tement déclairée, ce qui nous a aussy jusques icy retenus M d'inviter nos bons amys à nous secourir, en attendant » qu'on nous donne plus fortes occasions qui nous pressent » aux effects. Lors nous conviendra recourir à nos bons )> amys, au nombre desquelz Vostre Seigneurie tient le pre- » mier rang, laquelle à ceste cause, prions bien affectueuse- » ment de voloir continuer l'affection et l'envie dont elle » s'est déclairée porter à nostre service, sans toutes foys » cependant, jusques à ce que la nécessité soit plus pres- » sive, vous mettre en plus grands despens, fors de nous » asseurer et entretenir tousjours voz bons amys pour, avec » eulx, nous venir seconder quand en serez priez de nostre » part, ou advertys et asseurez nostre nécessité le requérir ; » car, en tel besoing les amys feront preuve de leur bonne » volonté et nous obligeront à le recognoistre en tout » debvoir ; priant pour fin de ceste, nostre bon Dieu de voloir » changer à noz adversaires la volonté de nous mal faire, » et vous maintenir en prospérité de longue et très-heureuse » vie, pour servir à sa gloire. »

Chastillon avait fait plus qu'écrire en Suisse ; il était allé trouver le roi de France ; et, à la suite de graves entretiens avec lui, il s'était rendu à Turin, y avait vu le duc de Savoie et l'avait pressé de renoncer à ses projets hostiles, tant contre Genève que contre Berne; puis il était reparti pour Montpellier sans avoir obtenu du duc une réponse rassurante \

Cependant les Genevois, se considérant comme plus sérieusement menacés que les Bernois, avaient appelé à eux Chastillon, qui, prenant aussitôt à Montpellier * toutes

1. Voir, à cet égard, les importantes dépôches citées à V Appendice, n« 30 bis,

2. Voici, parmi divers autres docmnents relatifs à la mise en mou\enieut du corps expéditionnaire dont il s'agit, un siuiple billet de Chastillon qui se rattache au fait spécial de la rapide concentration de ses troupes. 11 est adressé « à M. de » Serres, ministre de la parole de Dieu en l'église de Nismes, » avec qui Chastillon

les mesures nécessaires pour les secourir, s'était mis en marche à la tête d'un corps de troupes soigneusement organisé par lui. Il avait déjà traversé le midi de la France et il approchait de Genève, quand il reçut du conseil de celte ville l'invitation de se retirer avec ses troupes et de les licencier, attendu que le danger avait disparu. Mais la responsabilité de Chastillon était fortement engagée, et il devenait indispensable que, pour la dégager, avant tout, vis-à-vis du roi de France, les Genevois intervinssent et déclarassent a ce monarque que Chastillon n'avait agi que sur leur demande expresse et dans leur unique intérêt. Il était, en outre, de toute équité que Chastillon fût libéré des charges pécuniaires que l'expédition, dès son début, avait fait peser sur lui, et de celles qui ultérieurement s'y étaient ajoutées. Do là^ ces lignes du jeune chef dans lesquelles la dignité personnelle s'allie si bien aux épanchements d'une fidèle affection * : a Messieurs, parceque je n'enlens aucunes nouvelles de » vous et que je voy qu'on commence à procéder contre » nous comme criminels de lèse-majesté, j'ay esté contraint » de vous dépescher M. de La Vacqueresse exprès pour vous M faire entendre comme je me suis gouverné en ce que vous M m'avez employé pour vostre service, afin que de là aussi il » passe oultre vers Sa Majesté avec celuy que vous luy » pouvrez donner pour obtenir nostre adveu; cela fera, en » attendant que je vous envoyé Testât de ce que j'ay reçu » de vous, et comme je l'ay employé.

était en relations suivies. Ce billet porte : « Monsieur de Serres, je vous prie faire » tenir seurenient et en diligence les lettres que j'escry au sieur de Lagort-e, aux » gentilshommes et cappitaines des troupes qui ont leur rendez-vous près de lay, ') et au cappitaine Maureville. cy-incluses, afln que, par faulte des advys que je » leur donne, les affaires que nous avons maintenant embrassées ne soient tant '• peu que ce soit retardées. Je nie recommanderay bien affectueusement à voslre ' boîme grâce, priant Dieu, xM. de Serros, qu'il vous ayt en sa saincte gai*de. De »» Montpellier, ce iO août ir>82. Vostre plus asseuré et parfait amy, Chastillon. * (Archives do Genève, portef. histor., n^ 2,049.)

i. Archives de Genève, portef. histor., n» 2,049. Lettre du 24 septembre 1388.)

» Vous me pernïettrés aussi, s'il vous plaist, de vous dire » que vous m'avez mis en une extrême peine, pour ce que » je n'ay jamais eu nouvelles de vous qui ne me pressassent, » soit de marcher, comme j'ay fait, et tout soudain vous .. m'avés mandé que je me débandasse.

» Nous nous sommes tous mis en de très-grandes dépenses, » pour vous monstrer l'envie que nous avions de vous bien » servir, et avons méprisé toutes les offenses qu'on nous » mettoit devant les. yeux que nous aurions pu faire, et >y moy particulièrement, au roy et à M. de Savoye, pour » emploier nostre bien et nos vies pour vous faire service ; » et tout soudain, tant que nous pensions vous faire sentir » le fruit de nostre peine et les effects de notre bonne volonté, )) vous nous avez mandé que nous nous retirassions, sans » pourvoir, ni à nostre seureté, ni à mon honneur que »> j'avois engagé pour' le contentement de ceux qui m'ont » fait cest honneur de m'accompagner pour vostre service.

» Nonobstant cela je n'ay pas laissé de congédier mes » troupes, qui estoient très-belles, comme vous pouvés » avoir apris par le bruit qui en court de ceux qui les ont » veues, pour vous monstrer que rien ne me peut fâcher de » ce qui importe à vostre conservation ; je m'asseure aussi » que vous ne nous voulés point laisser en peine, puisque, » sur vostre parole, sans entendre le commandement » d'homme au monde, nous nous sommes embarqués.

» Je vous en suplie, et cependant au nom de Dieu, envoyés » en toute diligence vers Sa Majesté, pour nous avoir son » adveu bien complet, lequel soit émologué par les cours » de parlement, afin que, estant recherchez, on ne nous » contraigne pas au désespoir de faire chose qui ne pour- » roit qu'altérer nostre repos, et dont vous et nous tous ») serions très-marris après. Vous nous avés fait prendre les » armes pour vous lorsque nous estions en liberté en nostre

» païs : faites-les nous quitter, nous laissant la jouissance » de ce que nous possédions auparavant.

« On m'a dit, messieurs, que Ton vous avoit rapporté que » les troupes que j'avois assemblées pour vostre service ont » fait un nombre infini de maux, et que là-dessus quelques- » uns ont dit que, si elles eussent passé jusques à vous, cela »i eust fait confondre vostre ville, pour les meschancetés »> qu'elles faisoyent. S'il n^a esté dit de delà, ce que je ne » puis croire, pour ce que ce seroit une pauvre récompense » du service que nous vous avons fait, je sçay que quelques- » uns, en ce pays, ont esté si mal advisez qu'ils l'ont dîct, » pour me rendre odieux à tout le monde. Mais, pour ») responce à cela, je ne veulx autre chose que mes » actions, qui ont bien monstre que je desirois faire justice » du mal, ce que j'ay faict; et, quoy qu'on en veuille dire, » ils seront tous contraints de me donner cette gloire, qu'il » n'y a eu jamais troupe plus obéissante à son ohef, depuis » que je les ay joints, que celle-là, et qui se soit retirée » comme elle s'estoit assemblée, et plus tost et plus » sagement. Les capitaines ne peuvent pas jeter leurs » soldats au moule; il faut qu'ils les prennent comme ils » sont; mais ils monstrent ce qu'ils savent faire, en les »> rendant obéissans à la loi de Dieu et des armes. On ne » m'en peut faire reproche; Dieu merci, ma conscience en » est nette devant luy; et diray que, s'il vous eust continué » ceste guerre, jamais vous n'eussiez trouvé troupe qui » vous eust esté plus obéissante ny plus volontaire et utile » à vostre service que ceste-là.

» Je remettray à vous faire entendre le surplus par ceux ^> que je vous enverray après.

» Cependant je vous requiers d'une chose, c'est que, »> comme je vous ay rendu obéissance de fils, vous m'aimiez » tousjours et me serviez de pères, et envers le roy et envers

» M. de Savoy e, et tous autres, comme j'ay délibéré de » vous honorer et vous obéir, tous les jours de ma vie, en » quelque lieu que vous me vouliez employer, comme vostre » fils.

» En ceste résolution, je me recommande à vos bonnes » grâces, me remettant sur M. de La Vaqueresse de ce qu'il » vous dira de ma part, lequel vous fera aussy entendre » comme on a commencé par luy à nous attaquer, luy ayant » pris une place qu'il tenoit, et luy ayant pillé et saccagé » tout ce qui estoit dedans, jusques à la fortune de plus de » trois mille escus, comme j'ay entendu. Je vous suplie » vouloir charger vostre ambassadeur à en faire faire de )> mesme à messieurs de Berne, afin que ceste particularité » soit réparée par le commandement exprès du roy; au- » trement ce seroit un mescontentement si grand de tous » nous aultres, que je ne sçay comme j'en pourrois sortir.

» Je prie Dieu, messieurs, qu'il vous veuille conserver et » garder, et augmenter vostre estât autant qu'il connoistra » vous estre nécessaire. »

Quatre jours après l'envoi de cette lettre, Condé, informé, à Montpellier, par Chastillon de l'issue favorable du conflit qui s'était élevé entre le duc de Savoie et les Genevois, écrivit à ceux-ci ^ pour les féliciter, et les prier de donner au roi de Navarre, aussi bien qu'à lui-même, des informations précises sur tout ce qui venait de se passer entre eux et le duc.

Chastillon était alors malade. A ses souffrances physiques s'ajoutaient de graves soucis provenant du silence que gardaient, vis-à-vis de lui, les Genevois sur les démarches que, pour décharger sa responsabilité, ils avaient été pressés de faire auprès du roi de France. Condé, d'autant plus ému

1. Lettre du Î8 septembre 1582. (Archives de Genève, porte!, histor., n» 1,952.)

des pénibles préoccupations de son cousin, qu^il lui était fortement attaché, se fit un devoir d'appeler la sérieuse attention du conseil de Genève sur la nécessité d'y mettre un terme. Aussi, dès qu'il sut que Chastillon, rétabli de sa maladie, se disposait à faire partir pour Genève son écuyer et son secrétaire, s'empressa-t-il de joindre une lettre à celle que leur chef les chargeait de remettre à ce conseil.

La lettre de Chastillon, en date du 17 octobre 1582, portait* :

« Messieurs, j'ay différé jusques à ceste heure de vous » envoyer rendre conte de la charge que vous m'aviez » donnée, de laquelle je me suis acquitté le mieux qu'il m'a » esté possible. Je ne sçay encores si vous en estes con- » tents ; pour le moins, je le désire. Deux choses m'ont » retardé tousjours : l'une, c'est qu'il me fâche de vous » demander, l'autre, ma maladie. Vous aurez égard comme » il vous semblera bon à ce que j'ay faict; et, comment » que ce soit, il n'y a rien qui me puisse empescher de vous » faire service, tenant le rang que vous faictes entre les » serviteurs de Dieu. Je vous offre ma vie et mes moyens, » qui eussent esté plus grands, si vous m'eussiez donné le » temps. Je rends grâce au Seigneur de vostre estât pai- » sible; je le prie, de tout mon cœur, qu'il le vous veuille » conserver, car nostre mal nous fait juger vostre repos ; ') aussy parce que vous estes si sages, que vous n'en- » treprendrés jamais rien, que lorsque, en paix, vous ne » pourrés vivre sans injure ; lors croyez que vous avez des » soldats, car tous les enfans de Dieu s'y voueront d'eux- » mcsmes. Je me recommande à vos bonnes grâces, et vous » supplie m'aimer, escouter ce que le sieur de Rouault, mon » escuyer, duquel je me fie entièrement, et Granger, mon

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