LA NOUE RT LES POLITIQUES
siens. C'est avec une eiitiôro bonne foi qu'il s'était employé aux négociations do la Rochelle, i'ourtant l'occasion était séduisante pour un chef de parti. Parmi les résultats de la Saint-Barthélomy, un des plus inattendus peut-être et non le moins remarquable avait été la naissance d'un tiers parti, composé de catholiques modérés {ï). A leur tête se trouvaient de jeunes seigneurs, ambitieux et mécontents, plus ou moins indifférents en matière de religion, uniquement occupés des affaires de l'Etat, également ennemis de la Reine-mère et des Guises : le duc d'Alençon, désireux de succéder à son frère dans la charge de lieutenant général du royaume, et peut-être de lui ravir la couronne de France, tandis qu'Henri serait occupé à ceindre celle de Pologne ; le roi de Navarre et le prince de Condé, devenus catholiques malgré eux ; le comte de Turenne, enfin tout le clan des Montmorency, furieux de s'être vu enlever par les Guisesl'héritageduconnétable.Déjà, au camp devant la Rochelle, ils rêvaient une révolution, et, sans doute sur le conseil du roi de Navarre, ils communiquèrent leur projet à la Noue, comme à un homme a fidelle et expérimenté » (2) . Mais celui-ci croyait encore à la loyauté de la cour. 11 conseilla aux princes de patienter, et par trois fois les empêcha de se révolter.
Il eut bientôtà se repentir de son aveugle confiance. L'édit de paix ne fut nullement exécuté. Bien plus,
(1) Voy. Davila.
(2) Amir.,p. 197. Brantôme accuse au contraire la Noue d'être, cause de leur rébellion. Il est seul aie prétendre. Voy. Bouillon, p. 89 La Noue s'oppose également au projet de fuite en Angleterre.
en décembre 1573, on découvrit une conspiration machinée pour livrer la Rochelle au Roi. Instruit par cette dernière expérience, la Noue vit enfin que « la cour estoit irréconciliable avec les réformés, et particulièrement avec la Rochelle ». Dès lors il résolut d'employer, pour le salut de la cause, les forces de ces jeunes princes dont, six mois au[iaravant, il avait réussi à modérer l'ardeur.
Former une coalition entre les protestants et ceux qu'on appelait déjà les malcoiilens ou les politiques, c'était changer du tout au tout le caractère de la guerre. Elle cessait d'être une guerre de religion pour devenir une simple guerre civile. Aussi tous les réformés ne voyaient-ils pas cette union avec plaisir. La Noue avait parmi ses compagnons habituels un jeune homme qui, réfugié en Angleterre après la Saint Barthélémy, n'était revenu en France que sur ses « instances particulières (1) ». Du Plessis- Mornay, dont le zèleétait encore entier, souffrait de voir « mesler les affaires de la religion avec celles de Monseigneur le duc d'Alençon ». Mais la Noue avait, depuis quelque temps, appris bien des choses. Il savait que la justice d'une cause est insuffisante à en assurer le succès, que c'est folie de repousser une alliance avantageuse. Certes la religion et les mécontentements du duc d'Alençon étaient deux choses fort différentes. Mais comme les réformés et le duc avaient mêmes ennemis à combattre, « ils pouvoyent s'entr'aider (2) ».
(1) Du Plessis-Mornay, T, p. 73.
(2) Amir., p. 102.
I,.\ NOUK KT I.KS l'Or.rriQlILCS 65
La Noiio fiiL l;i cliovill(3 ouvrière do cotUî alliance. II poussa lo prince de Coiulé îi aller acheter des roUres. II né^^ocia avec d'Anvillo, avec d'AIenron, avec Henri de Navarre. Tout le monde était las do la guerre ; on parlait bien d'une révolution de palais et d'une prise d'armes pour le mois de mars. Cependant les huguenots eux-mêmes « avoient peine à s'y résoudre, au moins si la Rochelle ne se déclaroit ». Pour venir à bout de ces hésitations, il était besoin d'un coup d'éclat. La Noue, accompagné de quelques fidèles, entra dans la Rochelle le 3 janvier 157^< (1).
Les Rochelois, eux aussi, étaient désireux de repos. D'autre part, la Noue craignait de leur être encore suspect à cause de sa sortie pendant le dernier siège. Il eut avec eux des conversations particulières, il les réunit, il leur rendit compte de ses actions passées. Il protesta que sa résolution était de vivre toujours selon l'Evangile et de mourir pour la liberté de ses frères. Il les charma par sa douceur, par sa modeste franchise ; « ses ennemis même furent contraints d'advouer que c'estoit un grand exemple de vertu entre tous les gentilshommes françois (2) ». Il ne manquait pas d'éloquence, et, « pour un homme de sa profession, il parut incomparable (3) ».
(1) Pour ces événements, nous suivrons les deux récits, presque toujours parallèles, de la Popelinière et de Barbot. F" 320. a Nonobstant lesquelles rigueurs, on demeuroit ferme en ceste ville pour se tenir à lad. paix. Mais led. &■■ de la Noue, employé dedans le parti du bien public et dedans les remuemens des autres provinces et églises, arrive en icelle le troisiesme du susdit mois, avec les s'» de MirambeaUjla Gaze et deMontguyon. ') ^
(2) Amir., p. 104.
(3) Cf. Barbot, ibid. « Recognoissant que sa retraite au siège der-
Dans un long discours, qui tient trois pages chez Amirault et qui a tout l'air d'un document oriiîinal, il leur exposa la situation et les fit profiter de l'expérience qu'il avait acquise récemment. Les Rochelois durent être bien étonnés de ce singulier revirement et n'en pas croire leurs oreilles, quand ils entendirent la Noue employer les mêmes arguments dont les ministres s'étaient servis l'an dernier pour le combattre. C'est à ce coup vraiment qu'on ne dut plus le reconnaître.
Il leur montra qu'il n'y aurait pas seulement faiblesse, mais sottise à détacher leur cause de celle des Eglises du royaume. « Quoy, s'écrie-t-il à son tour, pensez- vous que si vous laissez poursuivre vos fières sans les secourir, le Roy après les avoir ruynez vous laisse tous seuls en son Estât jouir d'une religion si différente de la sienne (1)? » Lui aussi soutient maintenant que les réformés sont déliés du serment qu'ils ont fait de garder la paix, puisque les catholiques ont manqué à leur foi (2). Il va jusqu'à dire, d'accord en cela avec l'auteur d'un violent libelle publié pendant le précédent siège, « qu'on ne seroit
nier avoit altéré l'afEection et la déférance qu'on luy avoit autrefois rendu, par ses compliments et recherches particulières, et publiques, comme il estoit des plus acors et bien disons, il rend un tel compte de ses actions passées qu'il lève toute la malveillance... » Popel., p. 203.
(1) Barbot, ibid. « Leur ayant fait voir Testât des affaires du temps, et la nécessité d'entrer en ceste guerre pour ne se désunir d'avec les frères qui estoient déjà armés {en note : en Dauphiné, Rouargue, Quercy et Béarn). »
(2) Barbot, ibid. «... Que la paix n'ayant esté donnée que par force et par considération plus que par volonté, elle ne leur seroit jamais assurée par rancontre d'aultres occasions, comme ilz debvoient juger par les entreprises sur culx falotes... »
r,.\ NOIIK KT LMS l'OMlIQlJES 67
point tenu de j^arder un serment que l'on aiiroit fait an préjudice de Tintérestde son prochain; ot hoaul'oiip moins ceux qui sont faits an dôtrimcnt de la gloire do Dieu nu'^me ( 1 ) .«Comme les ministres en 1573, il cite la Bible, il rappelle les exemples d'IIérode et de Jephté, et c'est pour les blâmer d'avoir tenu de coupables promesses (2).
Son éloquence obtint les résultats qu'il espérait. L'ancien pacte d'union entre les nobles huguenots et la ville fut renouvelé. Les seigneurs du Poitou, de l'Aunis, de la Saintonge, de l'Angoumois, le choisirent pour chef, « sous l'autorité d'un plus grand qu'ils ne nommoient point encore », et qui n'était autre qu'un prince du sang, le duc d'Alençon (3). L'alliance était conclue entre les huguenots de religion et ceux qu'on appelait les huguenots d'Etat.
La Noue s'empressa de mettre la ville à l'abri d'une surprise en faisant réparer les brèches. Mais, avant de commencer les hostilités, il voulut, confor-
(1) Cf. la fameuse Question assavoir s'il est licite sauver la vie aux massacreurs el bourreaux prins en guerre par ceux de la religion assiégez en ceste ville (la Rochelle, 1573). On y répond que « telles promesses sont contre Dieu, donc ne doivent estre gardées ».
(2) D'après P. Brisson, p. 404, il aurait poussé encore plus loin la palinodie . « Ils firent en icelle une Cène, où la Noue attesta le regret qu'il avoit d'être sorti de la E. durant le siège et en requit pardon à Dieu et à toute l'assemblée, par une confession publique qu'ils appellent. »
(3)Barbot, ibid. «... Qu'on seroit adsisté plus puissamment et d'un chef plus grand que de tout le temps passé, qui seroit le duc d'Alençon... [Les nobles] élisent pour chef des armes en la campagne, en attendant ung aultre ordre et commandement de ceiluy qui seroit le général de tous, led. seigneur de la Noiie. » — Esp., 1533, 53, Paris, 13 mars 1574, Çuniga à Philippe II. « Dizen que Lanue anda bravissimo en aquella parte de Poytiers y que trae mâs de mill y dozientos cavallos, al quai han tomado por cabeça todos los ugonotes, aunque de secreto deve aver otras de mâs autoridad. »
mément à la coutume suivie depuis le début des guerres civiles, justifier par un manifeste la conduite de ses amis et la sienne. Dans cet écrit, les rebelles se plaig-naient que les consciences fussent violées, malgré l'édit de paix. Ils rappelaient l'entreprise de la cour contre la Rochelle, la levée de troupes étrangères. Fort habilement, ils mettaient la masse des modérés de leur côté et affirmaient le caractère miparti de leur association, en déclarant ne vouloir faire la guerre ce qu'aux massacreurs, . . Et quant aux catholiques qui voudront paisiblement vivre en leurs maisons, nous ne les tenons pour ennemis, mais pour amis et compatriotes ».
La Noue, d'accord avec ses alliés de Saint-Germain, préparait une grande prise d'armes qui devait avoir lieu, sur plusieurs points du royaume, dans la nuit du mardi gras. Montgommerj, avec qui il s'était noblement réconcilié, devait se saisir des places de Normandie, Montbrun soulever les huguenots du Dauphiné; lui-même se réservait FOuest. Il est à cette heure le véritable chef des mécontents comme des réformés. Le curé champenois Claude Halon, qui n'est pas très au courant des affaires, et qui l'accuse de rester auprès du Roi, pour dissimuler « comme Judas, et monstrer la contenance de loyal et fidelle serviteur », a cependant appris par la renommée que c'est lui qui mène toute l'entreprise : « lequel, avec ses complices et autres soubs l'auctorité desquels ils bransloyent, n'attendoit que l'heure opportune et commode délivrer le Roy es mains desesgens(I) ».
(1)01. Haton, II, p. 753.
LA NOUE ET LrtS l'OLlTIQUKS GO
Mais la conspiration do \n MAlo ("'clioiin, ot les prqjots dos politi(iiu*s furent éventés (1). La tentative du 10 mars ne réussit qu'A demi dans les provinces. Montgommery fut pris, et exécuté comme meurtrier de Henri II. — La Noue, « tn'^s sensiblement touché » de la mort tragique de son ancien ennemi, en « témoigna sa douleur » à son fils. — Du moins tout le Poitou se souleva, et la Noue se trouva dans la Rochelle, non plus comme en 1572 gouverneur d'une place investie, mais général d'armée aussi puissant que Coligny lui-même avait pu l'être en 1570. Il occupe Lusignan, Fontenay, Melle, et attend ses alliés (2).
Ces nouvelles remplirent Charles IX de fureur. Il jura, s'il prenait la Rochelle, de faire mettre à mort tous les rebelles (3). On essaya des moyens les plus divers pour perdre la Noue. On commença par lui envoyer Strozzi, avec lequel il était lié d'amitié depuis qu'ils s'étaient servi de rançon l'un à l'autre ; et, se jouant de tous deux à la fois, on chargea
(1) La Ferrière. I?ev. qvest. hist., 1891.
(2) Amir, p. 111.
(3) F-tp., 1533, 49, Çuniga à Philippe II, Paris, 7 mars 157-1. Alençou et Navarre ont envoyé vers Guitriet Tureuiie « que eran tambien de esta confederacion, para que mejor les pudiesse dar â entendcr como eran va rebelados y descubiertos sus désignes. EUos respondieron que yrian â jontarse con Lanua â la Rochela... » Id., ibid., 55, 21 mars • « Yo creo que primiero se ha de determinar el dicho de Alancon de
yrselR de entro las manos,... y assi embiô ayer un secretario suyo â Memoransi, al qunl estes Eeyes por mucho que han hecho no le han podido hazer que venga aqui, y el teniente del P" de Conde le ha embiado assi mismo al dicho de Conde para que esta apunto para venirse â jontar con él. Y â Memoransi le pide lo mismo. Y tambien para que tenga algonos cavallos para yrse â jontar con Lanuc, etc... » — Cal, feb., n° 1329.
ce loyal gentilhomme de lui proposer la paix, et de l'inviter à venir en cour (1). La Noue vit le piège, et envoya au Roi cette fière réponse, a qu'il vouloit mourir les armes à la main, et non comme avoit fait l'iVmiral » (2). Passant d'une ruse à une autre, la cour dépêcha en Poitou deux assassins célèbres, Maurevel, le tueur du Roi, qui avait tiré sur Coligny, et Saint-Martin, « pour aller tuer le sieur de la Noue et autres. » (3) Ils ne réussirent pas davantage.
On recourut donc encore une fois aux négociations. En mars était arrivé à la Rochelle le sieur de la Hunaudaye (4). Il devait assurer les rebelles « de la bonne volonté et affection du Roy » à leur égard et leur demander de désigner un plénipotentiaire qui viendrait avec lui en cour. La noblesse et la ville désignèrent Mirambeau, qui arriva à Paris le 28 mars et fut reçu le lendemain par le Roi. « Je vous supplie, Sire, dit-il, ne trouver mauvais si M. de la Noue n'est venu maintenant vers vous, combien qu'il eust quelque volonté et plusieurs en estans presque d'avis, sans la continuelle guerre
(1) Hgp., 1533, 55 f Yo escrivi à V. M'' como estos Reyes havian embiado â Estroçi para que tratasse de hazer la paz con Lanue y con los demâs que estan dentro en la Rochela, él quai volviô ayer y dize que Lanue tiene quatro mill infantes, y mill y dozientos cavallos, y dite 710 quiere ^^«c con ellos ».
(2) Cal, march 22, n° 1547, D' Dale to Burghley.
(3) Le r. Brisson prétend que cette tentative de meartre est une invention des protestants,
(4; « Mémoire contenant la relation du voyage de la Hunaudaye, menant le sieur de Mirambeau en cour, et la conversation de celuy ci avec le Roi et la Reine, 1574, » dans Fontcneau, XXVII'*'^, p. 627 et suiv.
LA NOHF, ET LKS POLITIQUES 71
(^u'on nous a fait et donné. — Jiime contente, répondit le Roi, de l'excuse que vous me faites de la venue do M. de la Noue, m'assurant que vous vous emploierez eu son absence, comme il eust fait, à aider de votre pouvoir A la pacilication des troubles. » C'est avec la Reine que Mirambcau eut surtout ù lutter. Il fit à cetle Athaiie des réponses dignes d'un Joas (1). Fidèle aux instructions qu'il avait reçues de son chef, il déclara ne pouvoir Hxire la paix qu'avec le consentement des députés de Monsieur et de ceux du Languedoc. Toute l'astuce emportée de Catherine n'en put tirer autre chose.
La Noue n'avait pas voulu venir à Paris pour ne pas quitter son poste et pour ne pas se livrer aux assassins. On ne pouvait traiter sérieusement qu'avec lui; on résolut de reprendre encore une fois les négociations, mais dans une localité du Poitou. Biron, accompagné de Strozzi et de Pinart, et, si l'on en croit le Roi, porteur d'intentions conciliantes (2), fut envoyé au bourg d'Esnandes, où les conférences s'ouvrirent vers la fin d'avril (3). La Noue et deux autres nobles v représentaient les Rochelois. Ils prétendaient ne pouvoir traiter sans lavis des réformés des autres provinces. Ils demandaient de plus
(1) « Mais il faut obéir au Roi, M. de Mirambeau. - Madame, il est vray, mais il faut servir Dieu premièrement. »
(2) Le Roi écrit à du Lude (6 avril 1574). Arch. hist. du Poitou, XII, p. 233 : Biron, Strozzi et Pinart ont charge de a donner telle occasion audit la Noue et ceux de son parti de demeurer contans ».
(3) Ces négociations sont exposées au jour le jour dans des lettres de Biron au Roi datées d'Esnandes, des 24, 26 et 27 avril, et publiées par Loutzchiski, Doc. inéd. etc., p. 62 et suiv. Voy. aussi le voyage de la dame de Bonncval (Mergey, p. 578) et les négociations de Jean delà Haye, lieutenant de Poitou {Estât de France, etc.).
72 FRANÇOIS DK LA NOTIE
l'admission aux conférences de deux députés des bourgeois, « car ils estoient joinctz ensemble et inséparablement, pour estre de leur religion et davantage par nouvelles pactions faites entre eulx ».
Ce point accordé, la Noue fit une déclaration des plus hardies qui, par certains côtés, faisait presque prévoir les édits de Bergerac et de Nantes. — On rétablirait l'édit de 1570, mais en accordant aux réformés les sûretés suivantes : une ville dans chaque province « pour retirer ceux de la religion, s'il advenoit que l'on leur voulust faire desplaisir et courre sus » ; les princes et principaux seigneurs signeraient le traité ; on se livrerait réciproquement des otages -, le Roi et les princes protestants déposeraient une caution entre les mains d'un prince allemand qui, le cas échéant, emploierait cet argent à combattre celle des deux parties qui aurait rompu la paix. L'édit serait vérifié en cour de Parlement. Enfin la Noue demandait que le Roi admît auprès de lui quelques seigneurs favorables aux réformés, prototypes des futurs députés généraux de la religion, chargés de veiller à l'exécution de l'édit. Et, ce qui était plus significatif encore, on devait convoquer les Etats généraux, u trois mois après la publication d'icelle paix, pour l'y faire approuver ». La nation entière serait ainsi appelée à se prononcer sur la légitimité de l'œuvre accomplie par la coalition des huguenots et des mécontents. La paix, solennellement ratifiée par les trois ordres, ne serait plus sans cesse remise en question.
Ces demandes ayant été repoussées, la Noue et Mirambeau les représentèrent le lendemain, sous
LA NOl'F, ET LKS l'OMTUjUES 73
forme de mémoire écrit. Les délégués du Roi discutèrent avec eux « durant près de quatre heures », sans pouvoir les amener à une transaction. Ils se disaient décidés à ne pas poser les armes avant d'avoir obtenu satisfaction, et invoquaient, pour justifier leur méfiance, les tragiques souvenirs de 1572. Biron refusait de dépasser le dernier édit de juillet. Mais la Noue ne voulait pas signer une paix qu'il savait d'avance devoir être repoussée par ceux de Montauban, du Languedoc et du Dauphiné. Biron alla jusqu'à accorder l'exercice à tous les seigneurs hauts justiciers, espérant ainsi détacher la noblesse.. Mais la Noue et son compagnon répondirent « que s'il n'estoit question que d'eulx, qu'ilz s'en irojent hors du royaume et aimeroient mieulx mourir que de desplaire à Sa Majesté ». Biron leur offrit alors d'accepter le traité pour la Rochelle seule. Ils répliquèrent « qu'ilz estoient tous associez » et demandèrent des passeports pour envoyer auprès de leurs frères. On décida d'en référer au Roi.
Il ne semble pas que la réponse de la cour soit arrivée avant la mort de Charles IX (30 mai). L'absence du nouveau Roi rendait Catherine plus désireuse encore de conclure la paix. On flatta la Noue dans ses plus chères faiblesses ; on lui fit écrire par le comte palatin une lettre qui l'engageait à tourner ses forces vers les Pays-Bas (1). Elle lui fut portée par l'abbé de Gadagne (2). Il le rencontra à Téré et, à défaut de paix, conclut avec lui, le 27 juin, une trêve de deux mois.
(1) Cal., june 10, 1449.
(2) Barbot, i° 326 — TofC. IV, p. 12 (8 juin) et p. 15 \b juillet).
On essaya alors de le corrompre, puisqu'on n'avait pu le tuer (1). Un espion, nommé Pierre Brisson, osa lui ofTrir, de la part de Catherine, de lui faire servir tous les ans le revenu de ses biens, et 10,000 écus de rente, plus un cadeau de 20,000 écus comptant, s'il consentait à se retirer en Angleterre. 11 va sans dire qu'il refusa, bien qu'il fût mal dans ses affaires, ayant tout dépensé au service de la cause (2).
Pourtant sa situation à la Rochelle n'était guère meilleure que dans les derniers temps du grand siège. Seulement tout était changé. C'était maintenant lui qui voulait la guerre, et les bourgeois, fatigués de voir leur commerce arrêté par des luttes incessantes, se sentaient pris de découragement.
La Noue avait résolu d'utiliser la belle position maritime de la Rochelle pour remédier à la maladie ordinaire des armées huguenotes, le manque d'argent. 11 savait par expérience qu'une flotte royale pouvait affamer la place et l'empêcher de recevoir des secours du dehors. 11 fit donc équiper soixante-dix navires qui gardèrent les côtes voisines et qui coururent la mer. « Alors commença la pratique des congez, c'est-à-
(1) De Thou, liv. LVIIl. — Estât de Fr. — Amir., p. 136.
(2) La guerre civile lui avait déjà coûté cher. Anquez {Ais. pol., p. 33) dit que, en 1581, l'Assemblée de Montaubanoc supplia Henri III de rembourser à la Noue ce qui lui était dû... depuis 1567 ». Msc. Brienne, 220, p. 88 : « Sur ce qui a esté remonstré par le s"" Dupin qu'il seroit bon de faire departemant en ceste assemblée, de la somme de quarante-cinq mil livres dont le s'' de la Noue s'obligea pour le public de la paix de l'an mil cinq cens soixante six et pour le payemant de laquelle sa terre de Bretoncelle est vendue ». Cette somme avait été avancée par le roi de Navarre, et ce qu'on demande au Koi, ce n'est pas, comme le dit Anquez, « de la rembourser à la Noue », mais de donner a commission pour la cottiser et lever ». Sur l'état de la fortune de la Noue en 1581, voy. plus loin, à cette date, ch. iv.
l.\ NOT'K ET LRS l'OI.lTIQlIKS 75
(lire des commissions par lesquelles on permcttoit d'attaquer eu mer toutes sortes d'ennemis, Kspaj^nols, Portugais, catholiques qui s'estoient trouvez aux massacres (1). » Les prises étaient portées à la Rochelle pour subvenir aux besoins de la cause, « et cela rendit délors la Rochelle si formidable que depuis Calais jusques au détroit de Gibraltar, on n'oyoit parler que des courses et des prises des Rochelois ».
C'était une idée hardie que de transporter la guerre du continent sur la mer, où les huguenots de l'Ouest, les marins de la Rochelle et des Isles, retrouveraient tous leurs avantages. Mais quelques consciences délicates appelaient ces courses « une espèce de piraterie ». La vérité est que certains de ces marins se conduisaient en véritables corsaires, et attaquaient même les neutres. La Noue souffrait de ces désordres, il essayait de les réduire ; il ne pouvait abolir une pratique si nécessaire à son parti.
Les pacifiques se servirent de ce prétexte pour ruiner son autorité et prétendre que la guerre, commencée sous Charles IX, ne devait pas être continuée contre Henri III. Avant même l'arrivée de Gadagne, comme la Noue faisait campagne en Poitou, ils adressèrent au maire Tixier une requête pour la révocation des lettres de marque, et le maire eut la ûiiblesse d'ordonner un sursis provisoire. La Noue, rentré dans la ville le 20 juin, réunit les bourgeois devant l'échevinage et se déclara prêt à supprimer les congés sion lui fournissaitd'autres ressources (2).
(1) Amir., p. 118.
(2) Le discours rapporté par Amir., p. 124, s'accorde avecle résumé
Quelques-uns soutenaient la thèse patriotique qu'on devait continuer à courre sus aux Espagnols et Portugais, mais épargner les Français. La Noue, qui d'ordinaire faisait passer l'intérêt national avant celui de sa secte, éprouva dans ce nnoment solennel une coupable faiblesse. Il se montra presque disposé à soutenir l'opinion inverse, sous prétexte que les Espagnols ne portaient pas les armes contre ceux de la Rochelle, « qu'ils ne s'estoient point déclarez leurs ennemis, qu'ils n'avoient point eu de part aux massacres de leurs frères, qu'ils n'estoient point accusez d'en machiner de nouveaux pour achever de les exterminer ». Ce jour-là, on put se demander où était l'homme qui, au lendemain de la Saint-Barthélémy, repoussait courageusement le protectorat d'Elisabeth. On décida d'excepter des congés, conformément au manifeste de janvier, les catholiques qui ne porteraient point les armes contre la cause et qui n'auraient pris part ni aux massacres ni aux entreprises faites contre la ville.
donné par Barbot (que nous citons ici pour la dernière fois. "L'Eistoire de la Hochelle se termine par un état de la France en 1575), f° 336 : « Le seigneur de la Noiie neantmoins pour la noblesse de lad. association ne laisse pas de s'en offencer et d'en tirer des conséquences préjudiciables au lien d'union qui s'estoit juré avec ceste Tille, y vient du Poitou en diligence, et ayant faict assembler devant l'eschevinage, les maire, eschevins, pairs, bourgeois et habitane et les réfugiés qui y estoient, le 20 dud. moys de jung, il fait examiner et concerter de nouveau en ce lieu ceste première proposition, si l'on debvoit continuer la prinse des armes, veu la mort du defunct roy Charles, les actions duquel sembloient y avoir donné lieu, et si elle pouvoit estre aussi juste après f=on décès que de son vivant, veu mesme l'absence hors de son royaulme du Roy de Poulongne, qui en estoit le légitime successeur; il faict aussi de grans et doctes discours sur le subjectdis prinses qui n'estoient que du droit de guerre, et qui en icelle on debvoit tenir pour ennemy. »
LA NOHIO ET LES l'OLllIQUES 77
Mais les cml)arr;is (hi la Noiio no cossôrcnt pas. \jO iiiiiiistro Cliosiievonl ùcriviL contre lui de furieux libelles. Il lit encore preuve de ^'•énérosité en pardonnant à l'auteur. Los vieilles aniniosités entre la noblesse et les bourgeois s'étaient réveillées. La trêve conclue avec Gadagne allait expirer, et beaucoup désiraient la voir transformer en une paix durable. La Noue dut encore une fois convoquer une assemblée générale à Saint- Yon (l).Il prêcha l'union entre Roclielois et réfugiés. C'était à lui maintenant à leur demander de ne pas traiter sans le consentement de leurs frères des autres provinces, a. Je vous trouve pour la pluspart, leur disait-il, extrêmement refroidis en tout ce qui concerne ceste guerre, et ne voj plus en vous ceste promptitude et allégresse avec laquelle vous me suiviez. » Le peuple lui jura fidélité et obéissance, mais cette promesse devait être vaine.
Les hostilités se rouvrirent. La Noue, occupé à réunir ses forces, avait évité de livrer bataille du vivant de Charles IX ; mais il était prêt à recevoir le choc de l'armée du duc de Montpensier. 11 est vrai que l'enthousiasme de ses amis avait diminué, car ({ la venue du Roj en avoit refroidj plusieurs (2) ». Cependant la position des protestants était très forte, et la Noue n'était pas trop malheureux dans ses entreprises, à en juger par les lettres que Montpensier adressait alors aux évoques poitevins pour leur demander de l'argent (3). La Noue avait tenté de
(1) Amir., 136, la PopeL, 242, Est. de Fr.
(2) Popel., 253.
(3) Arch. de la Vienne, G, 399 : 1° du camp de Fontenay, 31 août 1574; — 2° id. à l'évêque de Maillezais ; — 3° du camp de Lusigaan,
secourir Fontcnay, puis Lusignan ; il écrivit une lettre d'encouragement aux défenseurs de cette place, qui résistait encore au début de 1575. Une de ces témérités, coutumières à notre Breton quand il ne s'agissait que de son propre péril, faillit lui coûter la vie àMarans.
Nous savons, par des témoignages venus des deux partis, comment la Noue faisait la guerre (1). A la Rochelle, il était forcé d'entrer dans ces voies de terreur où il avait refusé de suivre les fanatiques en 1573 : il fitexpulserles suspects et tous les nouveaux catholiques. Mais dans ses expéditions, il faisait preuve d'une humanité égale à sa prudence.
Il avait grand soin de ne jamais prendre une résolution grave sans assembler « un conseil de personnes les plus capables ». Ce conseil était en même temps chargé de rendre la justice dans le camp et d'y établir la discipline. Dès qu'ils arrivaient dans un lieu, la Noue en considérait l'assiette, voyait avec les siens ce qu'on y pouvait faire, «et en toute diligence exécutent leurs délibérations et entreprise ». Ses soldats se distinguaient « par le bon ordre... et par une prompte obéissance qu'ils rendent aux commande-
15 oct. « Depuis le quinziesme d'aoust dernier passé, j'ay réduict en l'obéissance de Sad. M. tout ce qui estoit occupé par les ennemy en ced. pays de Poitou, n'y estant plus rien que Lusignan que je tiens de bien près assiégé et j'espère, avecques l'ayde de Dieu, dans peu de jours remettre en pareille obéissance, et bien chastier ceulx qui l'occupent. » — 4° Du camp de Jazeneuil, 25 oct. « Ne reste que la ville de Luzignan, laquelle nous tenons assiégée et en espérons bientôt venir à bout. » — 5° Du camp de Lusignan, 13 janv. 1575. 11 n'a pas encore pris la place, « laquelle nous espérons avant la fin du moys remectre en sa première liberté ».
(1) Amir., Popelin., P. Brisson: Chierres civiles en Poitou.
LA NOUE KT LF.S l'Of.ITIQTrES 79
monts qui leur sont faits ». Ils s'abstenaient do la picoréo, et rapportaient « fKÎèlemont au profit do leur cause d tout ce qu'ils prenaient.
La Noue ne se bornait pas à prôclier l'humanité, il en donnait l'exemple, k En ceste licence des guerres civiles où l'on croit ordinairement <pie (out est permis, en quelque lieu qu'il logeast, il [)ayoit son hoste s'il y estoit; s'il n'y estoitpas, il faisoit laisser de l'argent en quelque trou. » On cite plus d'une anecdote de ce genre. — Il ne voulait pas que la présence de son armée fût une charge pour les paysans. Au contraire, il donnait de l'argent à ceux que la guerre avait mis dans la gêne. Il veillait à ce qu'on leur laissât « leurs bestes, fruits et tout ce qui leur appartient ». Si le besoin le forçait à les employer à quelque ouvrage, il les y faisait aller « le plus librement et le plus gracieusement » qu'il pouvait, « plus par belles paroles que par force » . En récompense, les paysans aimaient le bon la Noue et lui fournissaient des renseignements bien plus volontiers qu'aux ennemis. Enfin il gardait scrupuleusement la promesse qu'il avait faite d'épargner les catholiques paisibles.il appréciait chez les autres ces mêmes qualités de douceur et de tolérance; il écrivait à un de ses adversaires pour le remercierd'avoir traité des huguenots avec humanité (1).
Il avait parfois fort à faire pour maintenir l'union entre les deux partis auxquels il était également allié. Il envoya deux députés à la grande assemblée de réformés qui se tint à Milhau vers la fin de 1574 (2).
(1) Lettre à Louis de la Tremoille, de Fontenay, 8 juillet 1574 (dans Imbert et Marchegay, Cent lettres missives).
(2) Voy. Davila, p. 302.
Il s'agissait de choisir im chef, et l'on voulait un prince (lu sauy. Serait-ce Alençon, Navarre ou Condé ? Les choses étaient encore rendues plus malaisées par l'ambition de d'Anville, qui voulait ou prendre cette place ou la donner. Enfin, si nous encroyous Davila, «t il ne pouvait plaire à la Noue, tout-puissant à la Rochelle, de se voir élire un supérieur dont l'éclat et la renommée devaient effacer oudiminuer grandement son autorité ». Cependant Condé fut nommé. A une nouvelle assemblée, convoquée à Nîmes par d'Anville et composée « tant du clergé et catholiques paisibles que des Eglises réformées de ce royaume », la Noue vit enfin triompher complètement la politique qu'il suivait depuis un an : l'union paraissait définitive entre huguenots et malcontens.
La cour ne désespérait pas encore de le séduire. La Ilunaudaye arriva à la Rochelle pour lui offrir la paix et tâcher de l'attirer à la cour, sur la parole du Roi (l). Mais, pendant les négociations mêmes, la Hunaudaye tente une entreprise sur la ville ; il est découvert, et exécuté avec cinq ou six conjurés. Cela n'empêcha pas le Roi d'écrire encore à la Noue, ft l'assurant que, luy venu, la paix se pourroit faciliter, et luy escrivit de sa propre main qu'il ne debvoit craindre de l'aller trouver en toute sécurité, veu qu'il se debvoit souvenir qu'autrefois il luy avoit sauvé la vie. La Royne mère le soUicitoit aussi de ce faire (2) » .
Il reçut cette lettre le 23 avril, comme il se diri-
(1) Cal., 1575, 18 mars, n"» 51 et 67.
(2) La Popel., 284, et Amir.
r..V NOIMO KT LKS POLITIQUKS «Si
^'eait vers Borjjforac pour yjoiiKlic le comte de Turenne. Il s'excusa du mieux ([u'il put, et rentra à la Rochelle le li juin, pour empocher les habitants de prêter trop facilement l'oreille aux propositions de paix. Mais chatpie jour, réfugiés et bourgeois s'entendaient moins entre eux. Les nobles essayèrent de s'emparer du gouvernement de la ville et de remettre le pouvoir à un conseil de gentilshommes, « auquel le maire et quelques esclievins pourroient assister ». La Noue tenta de calmer les esprits (1), puis, assez dégoûté de la mollesse des uns et de l'étourderie des autres, il se rendit, le 1" octobre 1575, auprès de Monsieur, qui venait de quitter la cour (2).
Il fut bien reçu du duc d'Alençon, car « la seule teste du sage la Noue ne valoit pas moins qu'une armée ». Dès lors il devient le personnage nécessaire, l'homme de la situation. Il négocie l'entrevue de la mère et du fils à Châtillon-sur-Indre, et fait conclure en novembre une trêve de six mois. En récompense, il est nommé « gouverneur pour Monsieur » de Saint-Jean-d'Angély, puis, en mars 1576, de la Rochelle (3) . Il prend part à la pacification de mai, dont il ne retire d'autre avantage qu'une compagnie d'ordonnance de cinquante hommes d'armes. Chacun admirait son désintéressement, et s'émerveillait qu'il ne se fût « procuré quelque petit morceau de gouvernement ».
Que lui importait ? Il rêvait d'entraîner son nou-
(1) Après une campagne en Périgord, et un nouveau retour à la Rochelle, pour empêcher la dévastation des vignes de l'Aunis.
(2) Cal, 374,421, 422,434. Davila, p. 317.
(3) ^«^.,667, 13 mars 76.
veau maître à la conquête des Flandres. Il était en relations suivies avec le prince d Orange et avec Walsinj^^ham (1). Le nouveau duc d'Anjou parlait déjà de l'envoyer avec Biron acheter des reîtres pour la prochaine campagne (2).
En attendant, il faisait d'incessants efforts pour empêcher une brouille d'éclater entre les deux alliés, le duc d'Anjou et le roi de Navarre, et pour déjouer les manœuvres de l'évéque de Mantes, conseiller de Monsieur (3). D'Agen, où il avait été trouver Henri de Navarre (4), il revient le 2 octobre auprès de Monsieur et va en son nom à la cour.
L'ambassadeur espagnol, parfaitement informé des projets du duc d'Alençon et du rôle que la Noue devait jouer dans leur exécution, voulut parer au péril qui menaçait sa monarchie (5). Le lende-
(1) Cal., 463, nov. 22, 1575, Walsingham to Burghley, de Windsor. Amir., p. 130.
(2) Cal., 499, 17 déc. On fit même courir le bruit, démenti deux jours après (Cal., 503, 19 déc). que la Noue avait eu une entrevue secrète avec le Roi à Saint-Germain ou dans les environs.
(3) Cal., 834. july 6. —940, oct. 2. Dale to the Queen »... to brake the practises of other which eudeavour to saver Monsieur from the King of Navarre and the Prince of Condé b. — 941, même date, Dale to the privy Council.
(4) lettres missives, I, p. 100, 15 août 1576.
(5) Esp., 1540, 51, Çuniga à Philippe II, Paris, 7 oct. 1576 : « Haviendo llegado anoche Lanua â esta corte, temiendome yo que venga â urdir alguna trama, dixe â la Reyna que yo sabia que este Laaua havia llegado aqui, y conosciendo quan danada intenciôn tienen estos ugonotes contra el servicio de V. M', le supplicava ne diesse consentimiento â que se urdiessealgo contra él. Respondiôme que yo sabia bien qu.-xntos anos havia, que ella havia defendido que no se fuesse contra Flandes, y que assi lo procuraria ». Ibid., 52, 10 oct. « La dicha Reyna se quedô en una casa suya, en el arrabal d'esta villa, en la quai se jontaron en consejo, en que entré Lanua, el qua propusô dos cosas : que los de la Religion no tenian gana de venir â
r,.\ NOUE ET Li;S l'OLlTigi'ES 83
main de l'arrivée de la Noue à Paris, il alla trouver Catherine et la pria de ne pas permettre qu'on ourdit quoique trame contre S. M. C. Elle répondit qu'elle s'était autrefois opposée à la campagne de Flandre, et qu'elle s'y opposerait encore. Pourtant elle eut une entrevue avec la Noue dans un de ses châteaux des alentours. 11 lui remontra que les réformés n'osaient se rendre aux Etats convoqués pour la fin de l'année, parce que le Roi y devait être avec une forte garde et que les Guises, disait -on, y viendraient bien armés. En second lieu, de la part de Monsieur et des Bourbons, il lui demandait des secours pour conquérir les Flandres au profit du Roi. Catherine répondit que son fils avait donné sa parole à TEspng-ne, et rompit la conférence.
Une fois de plus, le « sage » la Noue s'était laissé duper par la cour, et, s'il avait mal jugé ses ennemis, il avait mal choisi son maître. Le duc d'Anjou (1) était aussi incapable et aussi corrompu que son frère. La Noue occupait auprès de lui une place prépondérante. Il était comme le premier ministre de Monsieur (2) .
los Estados générales, por que el Rey yria con mucha jjuarda y havian entendido que la casa de Guisa havia de estar alli muy bieu armada... ; lo segundo, que el D. de Alanson y los dichos de Bearne y de Coade le embiavan assi mismo â tratar con este Rey y su madré, que tuviessen por buen de ayudarles con algun dinero y X companias de cavalleria y 4 mill arcabuzeros, para yr â Flandes, pues de la yda reaultaria ampliar este Rey su reyno... » Tosc, IV, p. 82, 28 sept. 76 (analyse).
(1) Davila, p. 288. o II quale non solo era giovane d'anni..., ma par natura ancoradotato di poca capacità d'ingegno e d'animo, cosi volabile e cosi gontio. » Sur le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou après la paix deMonsieur, voy. la Perrière, Mar. d'Elis.
(2) Voy. Amir. C'est à lui que s'adressent le Roi de Navarre, les Rochelois, les nobles du Dauphiné, d'Anville, les habitants de Montpellier.
Mais tous ses efforts ne purent le tirer de son apathie, et Monsieur se réconcilia avec le Roi sans le consulter (1).
11 se tourna alors vers l'ambassadeur anglais, Amyas Paulet ; il eut avec lui de fréquentes entrevues en compagnie du jeune du Plessis(2). A eux trois ils ébauchèrent un projet de partage des Pays- Bas. Il se plaignit à Paulet des vexations éprouvées par ceux de la religion, des dangers qui le menaçaient lui-même à Paris, du projet qu'avaient formé les Guises défaire supprimer Tédit à Blois. L'ambassadeur alla loyalement trouver le Roi et le supplia, au nom de sa souveraine, de garder les promesses faites à ses sujets. Le Roi répondit qu'il saurait maintenir l'ordre.
En dépit de cette déclaration, la Noue apprit bientôt que la cour lui réservait le sort de Coligny, projet auquel l'envoyé espagnol ne fut peut-être pas étranger. Le 25 octobre au soir, des braves avaient été apostés sur le chemin qu'il devait suivre pour se rendre du Louvre à son logis du faubourg Saint-Germain. Sans Brantôme, qui fut prévenu, et l'accompagna avec une petite troupe, il ne serait pas sorti vivant de Paris (3).
(1) Cal., 953, oct. 12.
(2) Id., 953-55, même date, 956 et 57, oct. 13.
(3) D. de Çuniga (1540, 56, de Paris, 28 oct.) rejette toute la responsabilité de cette tentative sur le Roi. Il a, écrit-il, appris d'un ami de la Noue « que este Rey anda procurando de hazer matar al dicho Lanua, y que si réside aqui, sin dnhda le haran morir de la mariera que al Almlrante •». On lit la même chose dans Tosc, III, 83, Paris, 30 oct. — Brantôme, au contraire, accuse nettement l'ambassadeur d'Espagne. La Noue lui-même était de cette opinion [Lettre aux Litats, du20déc.): a l'ambassadeur d'Espagne... lequel m'a cuydé
LA NOrK ET LKS POLITIQUES 85
Il no lui restait plus qu'à se réfugier en Gascogne, ;\ la cour du jovial et déciilé Henri de Navarre. Le (ils de Jeanne d'Albret avait conservé du respect et de l'affection pour l'ancien serviteur de sa mère. 11 le cliargea d'aller le représenter aux Etats de Blois. Un nouveau bruit d'assassinat l'arrôta en chemin (1). D'Aubigné se sauvait de Blois, où il venait lui-même d'échapper ù ses ennemis ; il rencontre au Grand- Pressigny la Noue qui préparait « un festin au duc du Maine «. Dans sa naïve confiance, il ne voulait croire au péril, « ne respirant que la bonté de Monsieur, les bons désirs du Roy, les changeraens de la Royne et la lassitude de tous ». D'Aubigné le décida enfin à regagner en hâte sa maison de Montreuil- Bonnin.
Il ne s'y reposa pas longtemps. Les résolutions des Etats rendirent la reprise de la guerre imminente.
Il se laissa mener par Condé à la Rochelle, le 4 janvier 1577. Investi par lui du gouvernement de la ville, il sut, une fois encore, entraîner les Rochelois à s'armer pour le maintien des édits, à former contre la Ligue dont le Roi était le chef depuis sa
faire attraper à Paris », et au-dessus : « sans le sceu de leurs Majestez... ». Il est vrai que Çuniga, le 10 octobre, après avoir rapporté l'entrevue de la Noue et de la Reine mère, avait demandé à Philippe II des crédits extraordinaires. Etait-ce pour payer les braves dont parle Brantôme ? — L'Estoile, à la date du 25 octobre, parle seulement « d'une partye faicte pour le tuer » et dit qu' » il estoit hay doublement du Roy et de la Reyne mère, tant pour la demande qu'il faisoit de mener du secours aux Estats contre le Roy d'Espagne qu'à cause de sa religion. »
(1 ) Lettre aux Estats du 20 déc. a Retournant de Gascongne j'ay eu advis de tous nos amisqui sont là, etc. »... Il rejette encore tout sur l'ambassadeur espagnol. — D'Aubigné, Hist. iiniv. II, p. 238.
80 FRANÇOIS DR J.\ NOTJR
déclaration de Blois, une contre-ligue dirigée par les ]5ourbon et les Montmorency. Il essayait ainsi de sauver les débris de l'alliance des huguenots et des malcontens. Mais il assistait à l'écroulement du système politique qu'il avait conçu en 1574. Monsieur, gagné par la cour, allait, à la tête d'une troupe royale, attaquer les protestants, ses anciens alliés^à la Charité, et se signaler par ses cruautés aprèsla victoire.
La Noue était écœuré de tous ces désordres, comme il le laissera voir dans une lettre qu il écrivit de Loudun au Roi de Navarre, le 28 avril, peu de temps avant d'aller le rejoindre. Il s'emporte contre ceux « qui veulent nous ramener aux maux passés ») et espère que les envoyés de Henri à la cour sauront « réprimer beaucoup d'impétuosité, tant d'une part que d'aultre » .
Il réunit cent cavaliers et se rendit en Gascogne. Henri le reçut avec de véritables transports de joie ; il voulait récompenser son dévouement : mais le Bras de Fer refusa de rien recevoir de ce roi qui n'avait rien(l). La situation de Henri était si critique que d'Anville proposait de faire, à l'exemple de François P', venir les Turcs à Aigues-Mortes. Mais la Noue était trop sérieusement chrétien pour accepter une pareille alliance. Aidé de Mornay, il fit repousser ce projet.
Il alla mettre le siège devant Marmande. Ce fut,
(1) Amir., p. 209. Ce dësintéressement de la Noue est, en quelque Eorte, attesté par le surprenant silence que gardent à son égard, pendant toutes ces années, les registres de la chambre des comptes de Navarre (Arck. B.-Pyr, B.). Or ces registres mentionnent des libéralités accordées à d'Aubigné, à Mornay et à d'autres, ce qui donne à cette preuve négative une certaine valeui'.
LX NOUR ET I,RS rOI.lTIQI'KS 87
(lit d'Aiibig-né, qui y était, la cliarge « la plus desraisonnaltle de colles qu'a faites le plus liazardeux capitaine de son siècle (1)». ^^ais l'iiarmonic était loin de rég-ncr toujours dans la petite cour protestante. Si l'on retrouvait en Henri do Béarn les plus belles parties du caractère de Jeanne d'Albret, il y avnit aussi en lui un Antoine de Uourbon ; à côté de l'héroïque soldat, il y avait le Vert-Galant. Un groupe de seigneurs catholiques, les Lavardin, les Roquelaure, avaient entrepris de flatter les passions juvéniles du Béarnais, et ses serviteurs huguenots avaient fort à faire pour l'empêcher de tourner comme son père (2) . La Noue, oubliant avec des gentilshommes la modération qu'il avait montrée vis-à-vis des pasteurs de la Rochelle, eut une violente querelle avec Lavardin au siège de Villeneuve. L'affaire eut lieu en présence du roi de Navarre et, sans son intervention personnelle, elle se fût terminée par un duel (3).
Tout engagé qu'il fût dans la guerre, la Noue n'en aimait pas moins la paix. Au nom de Navarre et de Condé, en septembre 1577, il signala trêve de Bergerac. 11 en porta la nouvelle dans tout le Languedoc, et l'on racontemême qu'à Montpellier il se jeta, comme plus tard Mazarin, entre deux armées prêtes à combattre, criant : La paix ! la paix (4) !
Rentré à Montreuil, il y reçut plusieurs lettres flatteuses pour son amour- propre. Le prince et la princesse d'Orange (celle-ci était une fille du sang
(1) D'Aubigné, Hhi. vniv., II, p. 258. Cimberet Danion.VIlI, p. 415.
(2) Bouillon, p. 156.
(3) D'Aubigné, Hist. unir., II, p. 258.
(4) Amir., p. 330.
de France, Charlotte de Bourbon) (1) le traitaient d'ami. Condé lui exprimait sa reconnaissance. Le Roi lui-même l'assurait de la paix, mais se plaignait que les réformés de Châteaudun eussent leur exercice dans la maison de la Roche, où la Noue ne faisait pas <( sa demeure ordinaire ». Or c'était une des conditions exigées par les termes du dernier édit de Bergerac. La Noue réclama une interprétation un peu plus large du texte. Plus tard, la cour chercha même àTemployer comme médiateur. Henri III lui écrivit familièrement : « Faites-moj doncques ce service, M. de la Noiie, je vous en prie de toute affection, que d'empescher que rien ne s'altère ». La Noue s'y employait de tout cœur auprès du roi de Navarre et de Condé (2). Nul plus que lui ne souhaitait de voir le royaume remis en paix, afin de pouvoir aller combattre l'Espagnol. Le moment paraissait venu de reprendre l'exécution du grand dessein de Coligny. Monsieur semblait disposé (et la cour l'y poussait) (3j à chercher hors de France une compensation à ses déboires. La Noue alla le trouver en Anjou et se prépara à partir pour les Pays-Bas.
(1) Fille huguenote du duc de Montpensier, c'est elle qui, dans les moments difficiles, relevait le courage de son mari, Voy. J. Delaborde. Le mariage avait eu lieu le 12 juin 1575.
(2) Brantôme dit qu'après la paix de 1577 le roi de Navarre nomma la Noue surintendant de sa maison. Il est impossible de vérifier cette assertion, car les registres des comptes {Arch. B.-Pyr. B. 152 et 153) ne donnent pas la liste des fonctionnaires de la maison du Koi pour les années 1577-78. En 1579(3. 155), il y a deux surintendants, Lavardin et Guitri.
(3) Davila, p. 351. La Reine a esortô al Re a permettere al duca d'Alansone d'accettare la protettione degli stati ». C'était un moyen de faire, avec lui, sortir de France « tutti i cervelli inquieti j). — Tosc, IV, p. 177, 19 juillet 1578.
LA CAMl-AGNE DK FLANDRE ET LA CAI'TIVIÏE
Projets du duc d'Alençon. — Lettre de la Noue aux ambassadeurs flamands à Blois. Lettres à Montdoucet, à des Pruneaulx. — Il va en Flandre, il est nommé maréchal de camp. — Situation de la Flandre en 1578. — Difficultés avec les Etats et avec Monsieur. Indiscipline des troupes. Embize. — Siège de Maestricht. Marche sur Saint-Omer. Voyage h la Fore. — Ninove. Prise de Malines. Il est fait prisonnier à Ingelmonster. — Captivité. Le château de Limbourg. Courage de la Noue ; enthousiasme religieux. — Efforts tentés pour le délivrer. Marie de Juré. — Dureté de Philippe II, perfidie de Henri III. — Intercession des Guises. Signature des Points el Articles.
La Noue avait senti qu'il abaissait son caractère à prendre plus longtemps part aux luttes civiles. 11 éprouvait, pour ces querelles entre Français, le même dégoût qu'autrefois l'Amiral. Comme lui, il espérait réconcilier les partis et les unir dans une guerre commune contre l'Espagnol. Dès 1573, c'est-à-dire un an à peine après l'échec de la première campagne, il songeait à en tenter une seconde. Déjà aussi le jeune duc d'Alençon rêvait de mettre sur sa tête la couronne de comte de Flandre. Il savait qu'une pareille entreprise ne pouvait avoir d'autre chef que la Noue, et il lui envoyait
Strozzi à la Rochelle pour lui en parler ( 1 ) . La Remembre, soit qu'elle pensât réellement à donner à son plus jeune fils un établissement indépendant, soit qu'elle voulût simplement le « repaître d'espérances» (2j, l'excitait à prendre la défense des Flamands et l'engageait même dans une négociation do mariage avec Elisabeth (3). C'est elle qui, en juin 1574, fait transmettre à la Noue une lettre du comte palatin l'invitant à aller en Flandre.
Le duc d'Alençon n'était pas sans compétiteurs. Le plus sérieux était l'Angleterre, qui profitait avec soin des hésitations de la France (Elisabeth ne prenait le mariage que comme un pis- aller) pour amener les rebelles à solliciter la protection de la grande reine protestante (4). La Noue essaie donc de s'entendre avec les Anglais pour une action commune, il correspond avec Walsingham (5). Il paraît que, dans ses rapports avec l'envoyé anglais à Paris, il défendait vivement les intérêts de la France. Car Paulet trouve u qu'il ne traite pas aussi rondement les affaires de Flandre que le reste (6) » . Il nous apprend que la Noue rêve, faute de mieux, un partage du pays entre Elisabeth, les princes allemands et les princes français. La Zélandeet la Hollande auraient été la part des Anglais (7). Les Français auraient
(1) Tvsc, m, p. 911, 1(5 mars 1573.
(2) Davila, p. 290. — Dans une très remarquable lettre de Paris, 24 janv. 1577 (R. O. Fr. 65), Paulet écrit, en chiffres : « The jalousye hetween the F. King and D. of Alanson was never greater».
(3) Voy. la Ferrière, Mar. d'Elu.
{^\ Cal., 1 573, n» 458, lettre de Rotterdam, 20 nov.
(5) Id.,46.3, 22 nov.
(6) Id., 955, Paulet to Walsingham, oct. 12, 1576.
(7) La Noue se disposait même à partir avec Condé. Cal. 957,oct. 13.
LA CAMPAGN'K DE KLAN'DHK KT I,A ("AI'TI VI'I l^: '.M
pris les pays voisins do nos frontières. La situation semblait des plus favorables. Le nouveau gouverneur, don Juan, n'était pas encore entré en Flandre (1); les Etats hésitaient A le recevoir.
Nous avons vu comment le mauvais vouloir de la cour et les intrigues de l'Espagne forcèrent la Noue à quitter Paris en octobre 157(). Il ne désespéra pas, et quand, après un voyagea la cour de Navarre, il s'acheminait vers Blois, il comptait bien profiter de son séjour dans cette ville pour s'y entretenir avec les ambassadeurs que venaient d'y envoyer les Etats. Rentré à Montreuil, il se décida, puisqu'il n'avait pu les voir, à leur écrire, et sa lettre nous a été conservée (2).
Deux sentiments éclatent tout d'abord dans ce remarquable écrit. Le premier, c'est la haine de l'Espagnol. La Noue éprouve la sainte horreur d'un huguenot, d'un élève de Coligny, pour ces démons du Midi, pour « ceste nation méridionale » qui n retient la haine en son esprit, n'oublie jamais les injures et moins les pardonne ». En même temps, il se prend d'une réelle pitié pour « les misérables qu'elle
(1) Slrada, de Bello Belgko, I, 509.
(2) Elle se trouve, sous le titre légèrement inexact de «; Lettre de feu M. de la Noiie aux Estats du Païs bas de Flandres » (en réalité elle est adressée aux envoyés des Etats à Blois), dans un recueil de copies conservé àlaB. N. F. fr. n" 2945, £° 54. On la lit encore dans 3426, f°6. Cette seconde copie, à peu près conforme à la première, contient, déplus, les formules finales de politesse, et cette indication (( de ma maison, ce xx' décembre ». Le début de la lettre nous permet de la dater de 1576. Une troisième copie (dans le recueil intitulé Affaires de France sous Henri 111 et Henri IV) présente quelques variantes fans importance. — L'authenticité de cette lettre (et sa date) sont encore établies par l'ose. ^ IV, p. 249. L'envoyé florentin semble même avoir eu connaissance du texte de cette pièce.
a surmontés ». On sent que cette pitié n'est point bancale, qu'il connaît ces pays dévastés par l'Espagnol; il sait que leur cause « est si juste que tous gens de bien, amateurs de police et ordre », les doivent assister et secourir. S'il éprouve pour eux une sympathie plus vive encore que pour tout autre peuple opprimé, c'est qu'après tout il ne les considère pas comme des étrangers. «Vous et nous, leur ditil, sommes issus de ceste puissante nation gauloise. . . » Lecteur de François Hotman, il voit dans les Pays- Bas un lambeau détaché de la grande patrie celtique, et il voudrait communiquer sa foi historique à tous les Français, a 11 me fasche beaucoup que nous ne nous souvenions que nous sommes vos compatriotz, usans de mesmes langues, ayans mesmes mœurs et coustumes. » Enfin, avec sa sagacité ordinaire, il voit bien que le destin de la France se joue sur les bords de l'Escaut: si les Espagnols triomphent de la rébellion des provinces, ils deviendront tout-puissants en France et y feront établir l'Inquisition. « Le mesme baston qui vous bat à présent frappera sur nos testes avant qu'il soit longtemps ». — Si la Noue souhaite de partir pour les Pays-Bas, ce n'est donc nullement en condottiere qui fait de la guerre un métier, qui va là où les coups se donnent ; c'est en homme qui veut défendre sa foi menacée, secourir des amis, et servir la France.
Les conseils qu'il leur adresse sont à la fois d'un homme d'Etat et d'un homme de guerre. A Blois, qu'ils ne se laissent pas décourager par un premier échec ; peut-être qu'à force d'obstination ils arriveront à convaincre le Roi. La Noue cependant n'y
La CAMl'AONK DK IM.ANORl'; l'.T LA ("AI'TI VITl'; 93
compte ^uCire, et révénoment lui donna raison ; car, peu de jours après la date où il écrivait cette lettre, les envoyés étaient congédiés (i).
Les voilà donc seuls en face do l'Espagne. Prudent et modéré, la Noue se garde bien de les pousser trop vivementàla guerre. Il aime la paix, il souhaiterait que don Juan leur en donnât « une bonne, perpétuelle et assurée », leur promît « que les Espagnols sortiront » du pays, et que leurs privilèges seront maintenus. Mais est-il croyable que l'ennemi leur 0 lire, de bonne foi, de pareilles conditions? La Noue démêle parfaitement la politique astucieuse et patiente de Philippe II. La rigueur n'a pas réussi, on va maintenant essayer d'une feinte douceur. Don Juan ne refusera aucune de leurs demandes. Tout ce qu'il désire, c'est de s'établir « tout doucement » en leur pays. 11 s'y rendra populaire, il lèvera quelques troupes qu'il installera dans les plus fortes places. Puis « il suscitera vieilles querelles contre les François..., et, à l'occasion de la guerre, fera que les Espagnols seront rappelés non par compagnies, mais par légions » . Ainsi, grâce à ces empiétements successifs, Philippe II établira en Flandre son pouvoir absolu et la tyrannie de l'Inquisition.
Pour ne pas se laisser duper, il importe qu'ils soient « caultz avec une nation caulte et fine ». S'ils concluent un traité, qu'ils prennent de sérieuses et solides garanties, afin « qu'il ne puisse estre à vos
(1) Tosc, III, p. 100. « ô 0 6 giorni sono..., e si crede con poco grata risoluzione . »
ennemis réconciliez que la volonté de vous mal faire ».
Mais si, au printemps, don Juan veut faire invasion dans leur pays, force leur sera de se préparer à la guerre. — Ici le politique cède la parole au militaire. Avec une précision de détails, une vue nette et comme anticipée des choses qui font penser aux plus grands capitaines, la Noue leur propose trois plans différents, entre lesquels ils pourront choisir, suivant les ressources dont ils disposeront. On sent qu'on a affaire à un soldat, accoutumé à tirer parti de tout et à se contenter de peu, à un soldat qui connaît le théâtre de la guerre. Rien ne lui échappe, ni la question financière, ni la constitution des différents corps, ni les travaux du génie, ni l'artillerie, ni les détails de l'armement, ni surtout les approvisionnements. Lui aussi veut commencer « à former ce monstre par le ventre », seul moyen d'empêcher la picorée. Il ne se contente pas d'indications vagues, il donne le chiffre d'hommes nécessaire pour chaque cas, il indique où on pourra les trouver : c'est un véritable plan de campagne.
S'ils le peuvent, ils devront « mettre sus une bonne grosse force », et attendre résolument l'ennemi. S'ils manquent d'argent, ils pourront constituer « une petite armée volante », qui évitera toute grande rencontre, mais qui harassera sans cesse les Espagnols. S'ils sont même trop pauvres pour faire cet effort, qu'ils choisissent quelques places importantes, qu'ils les fortifient, « non à la royalle, car il y auroit trop de temps, mais, comme nous disons, à la huguenote », c'est-à-dire comme
LA CAMPAONK Dl-: IT.ANDKK l'T LA CAPTIVITÉ 95
la Noiio liii-m(Mno avait improvisé les défenses de la Uocliolle. 11 leiii' sullira do {^-arnirces places de quelques hoinincs avec de bons chefs, et de tenir dans la campagne une petite troupe do cavaliers, toujours prête i\ courir au secours de celles qui seront assiégées. Avant que don Juan ait pu prendre quelquesunes de ces places, les Etats auront le temps de trouver d'autres ressources (1).
Si la Noue se complaisait à tracer ainsi sur h^, papier des plansde campagne, c'était pour tromper l'envie qu'il avait de faire la guerre autrement qu'à distance. « Car librement, écrivait-il,j'y despendrois de mon bien et hazarderois ma vie pour la justice de vostre cause. » Aussi promettait il, vers le même temps, au prince d'Orange « d'essayer à faire sous main ce qu'on ne lui avoit pas permis de faire à découvert ».
Les événements qui eurent lieu en France en 1577 ne lui laissèrent pas le temps de songer à la Flandre. Du moins put-il communiquer à ses amis une correspondance interceptée de Philippe II avec son frère, etleur prouver ainsi qu'il avait bien jugé don Juan (2). Les Espagnols ont si peur de lui qu'ils le croient déjà arrivé en Flandre, et qu'ils l'accusent d'avoir formé une conspiration pour s'emparer du prince à Louvain et le mener par eau à la Rochelle (3).
(1) Ce plan se retrouve, à peu de chose près, dans un écrit anglais de Galba. C. V, f 280.
(2) 6a/., 1577, apr. 9, n°* 1375-79. Letters to the King of Spain intercepted by la Noue and sent to the Prince of Orange .
(3) Corresp. de Granvelle, VI, p. 206, de Bruxelles, 22 avril 1577 : « dont ung Bonnivct et Bras de Fer ont esté soubçonnez et arrestez en ceste ville dont on les a fait partir avec quelques dons ». Or à cette date, la Noue est en France.
Monsieur n'abandonnait pas ses projets. Sa sœur Marguerite avait été prendre les eaux de Spa lout exprès pour lui gagner des partisans. Officiellement, la cour s'opposait à l'entreprise. Catherine écrivait aux Etats pour leur conseiller de ne pas recommencer les hostilités contre Philippe II et pour leur offrir sa médiation (1). Le Roi son fils était plus hésitant. Tout d'abord, à la nouvelle que des rassemblements armés se formaient sur la frontière de Picardie, il était entré dans une violente colère, et avait menacé « de tailler en pièces les compagnons qui faisaient montre en son royaume sans sa licence et autorité (2) ». Mais bientôt, partagé entre la crainte de trop grandir Monsieur et d'avoir guerre avec l'Espagne, le dépit de se sentir placé sous le protectorat du Roi Catholique, l'orgueil de voir un fils de France monter sur le trône des comtes de Flandre, il répondait avec sa faiblesse habituelle aux plaintes réitérées de l'ambassadeur espagnol, n'osant dire ouvertement qu'il approuvait les menées de son frère, mais confessant naïvement son impuissance à rien empêcher. Il y avait, lui disait- il assez piteusement, employé ses ministres, il n'y avait pas épargné sa mère, il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour rompre ce voyage. L'ambassadeur lui répliqua qu'un roi de France avait le moyen de retenir ses propres sujets dans ses propres pays. Mais Henri III se montra peu sensible à cet appel adressé à sa dignité de roi. Il alla jusqu'à répondre qu'il serait au regret
(1) Arch. aflf. étr. HolL, I. i° 168.
(2) R. 0. Fr., 65, Paulet to Wals., apr. 15, 1578.
LA CAMl'AONK DK KLANDRK KT LA CAPTIVITK 97
d'entrer on guorroavec lo roi d'Espagne ; mais que, si l'on ne pouvait éviter la guerre, il aimait mieux la faire au roi d'Espagne qu'à son propre frère. A la cour, plus d'un était d'avis « que le Roi voyait sans chagrin cette entreprise » (1).
Tout au moins autorisait-il son ambassadeur à Anvers, Alontdoucet, à aider dans ses négociations l'envoyé spécial de Monsieur, les'' des Pruneaulx. La Noue, retirée Angers auprès du prétendant (2), correspondait avec ces deux envoyés, et des Pruneaulx lui écrivait le 21 juin 1578 : « Vous estes autant désiré de tous, je dis de chacune des religions, qu'homme qui y puisse venir (3) ».
Don Juan, d'abord réduit à la possession de deux provinces, venait de remporter à Gemblours une importante victoire. Les Etats s'adressaient à tous leurs protecteurs, à l'archiduc Mathias, auquel ils donnèrent le titre de gouverneur général (4), à Jean Casimir. Monsieur vit que la Flandre allait lui échapper. Sa mère eut beau venir le trouver à Angers,
(1) Pauletto Wals., 23 mai 1578 (R. O. Fr., 65). « The ambassador of Spaine exclameth, and when the kinge toled him thathe had em* ployed his mynisters, he had not spared his mother and had done aU that lay in him to breake this voyage, the ambassador replying that a franche King was able to retaine his owne subiects within his owne countreys, the King answered that he would be verie sorie to enter 'nto ware with the K. of Spaine, but yf ware might not be avoyded, hehadrather hâve ware wlth the K. oj Spaine than with his owne brother. .. Manie of good judgement are of opinion that the kinge is not toriefor this enterpvyse, »
(2) Paulet à Wals., 7 mai et 23 mai ^R. O. Fr., 65).
(3) Cf. Alberi, s'e I, t. IV, p. 385, et Paulet à "Wals., 23 mai.
(4) Arch. étr. Eoll., I, f 144, 9 déc. 1577. « Lieutenance et gouvernement général des Pays-Bas donné à l'archiduc Mathias par les Estats généraulx dud. pays. »
98 FRANÇOIS l)l-: LA NOUE
faire tous ses efTorts pour le dissuader de son projet, lui proposer un mariage avec une infante d'Espagne qui lui apporterait en dot les Pays-Bas: François fut inébranlable. 11 répondit qu'il avait donné sa parole aux Etats, et que « s'il plaisait au Roi son frère de prendre cette affaire en main, il le servirait comme lieutenant (1) >>. Séduit par ce titre de Défenseur de la liberté flamande ({\iQ les Etats lui décernaient, en attendant qu'on pût lui offrir celui de comte de Flandres, appelé par le prince d'Orange, poussé par la Noue, il se décida enfin, et fit son entrée à Mons le 9 juillet 1578.
La Noue n'avait pu l'accompagner, mais il le suivit de près (2). Il employa les deux semaines qu'il passa encore en France à rassurer les chefs du parti réformé sur les intentions de Monsieur, à les persuader qu'il était bien disposé pour ceux de la religion, et il en encouragea un grand nombre à venir le retrouver en Flandre. Les insurgés l'accueillirent avec enthousiasme, et, même après la prompte retraite de son maître, il resta très populaire parmi eux. Le 29 décembre 1578, les Etats généraux voulant reconnaître les services des « vrais patriotz, entre lesquels le s'" de la Noue en tient ung lieu non le dernier », requéraient les Etats de Flandre de lui payer 3.000 florins sur ce qu'on lui devait déjà. Le 21 mars de l'année suivante;, sur l'avis du prince
(1) Pauletto W., 23 mai.
(2J Paulet à W., 17 .it(R. 0. Fr., 65, f 136) : « It is true that Ja Noue hathe gevea his worde and faithe to Monsieur to corne shortlie with him... », et 26 jt (f" 137) : « La Noue is nowegone to Monsieur, as I am advertysed froni himself. »