DKRMÈRRS ANNÉES DE FRANÇOIS D1<1 LA N0U
Il oublie sa haine contre les ligueurs pour se souvenir qu'eux et lui sont « citoyens d'une même cité ». Et, de ce côté encore, il espère une réconciliation. 11 les adjure de ne pas prendre pour roi un Espagnol, « dont le meilleur laudroit ([u'il fust refondu, pour lui ester ses mœurs qui nous semblent farouches, et lui imprimer la douceur des françoises ». II en atteste, dans une sorte de prosopopée, le grand François et les braves (jui ont chassé de Provence l'empereur Charles. Dans un noble mouvement d'orgueil et de condance, il montre aux rebelles a que la France a un Roy, la clémence et la fortitude duquel ils n'ont que trop cogneue, qui craint Dieu et aime ses subjects, singulièrement les gens de bien et les malheureux, gardant sa parole, qui se monstre aussi favorable à ses ennemis captifs ou réconciliés qu'à ceux qui de toujours le servent, et nul fiel n'est dedans son cœur. » Enfin, comme ce pacifique est un homme de guerre, il termine en vrai chevalier, menaçant les hgueurs, s'ils persistent, d'un nouvel Ivry. Ce n'est pas seulement par de belles et généreuses paroles que la Noue servait son Roi. — A peine monté sur le trône, Henri avait partagé ses troupes en trois armées : l'une d'entre elles, commandée par Longueville, qui avait pour lieutenant la Noue, s'achemina vers la Picardie. Le Roi la rappela, lorsqu'après son échec devant Rouen, les ligueurs vinrent à leur tour le menacer auprès de Dieppe. Elle n'arriva en Normandie que trop tard pour prendre part aux combats d'Arqués (1), mais c'est son retour
(1) Atnir., sans doute pour rehausser la vie de son héros, veut en faire un des combattants d'Arqués et d'Ivry. Mais il était en Picardie
qui détermina la retraite du duc de Mayenne. Le ]8 octobre, la Noue était à Dieppe, il écrivait a Walsingham pour le tenir au courant des succès de l'armée royale, et en même temps pour presser l'arrivée des secours promis par Elisabeth (1). On peut même conjecturer que le Roi avait profité des relations amicales qu'il entretenait avec le ministre anglais pour le charger d'une sorte de mission officieuse. Les armées royales quittèrent Dieppe le 21 octobre, et vinrent, le 31, camper au sud de Paris. Le lendemain on attaqua les faubourgs, à la vue des Parisiens épouvantés : c'était « battre le chien devant le lion ». Une armée, où se trouvaient 4.000 Anglais, fut lancée, sous le commandement de Biron, contre Saint-Marcel et Saint-Victor ; une seconde, sous d Anville, contre Saint-Jacques et Saint-Michel ; les faubourgs du sud-ouest, Nesle et Saint-Germain, furent réservés à Chastillon et à la Noue (2), qui, avec son audace ordinaire, pénétra dans les rues et voulut forcer le passage de la tour de Nesle; obligé de s'avancer en marchant dans l'eau, il courut un instant risque de se noyer. Ces furieuses attaques restèrent sans résultat, car la nuit Mayenne entra dans la ville, et, le 3 novembre, le Roi dut abandonner les faubourgs.
11 ne tarda pas à séparer de nouveau son armée en plusieurs coi'ps. Le 11, la Noue écrivait de Meulan à Walsingham. 11 vantait le courage déployé
au moment d'Arqucs (Mém. de la Lig, t. IV, p. 60 etsuiv., sept. 1589) et il y était retourné au moment d'Ivry (Lett. wj'sj.t. III, p. 171).
(Il R. 0. F>: 94.
(2) Mém. de la. Lig-, IV, p. 70, 71.
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par les soldats irElisahotli à l'attaqiio des f^iiibour^'-s, et exprimait le regret d'avoir dû céder à JJiroii le coininaiuleineut de cette belle troupe. 11 s'en retournait avec Lonf^'iieville « du costé de la l'icardye et de risle de France », afin d'empôcher la jonction des Espagnols et des ligueurs de Paris, car « il estoit soldat piîlegrin, qui va où le besoin se présente ». En effet, nous apprenons en décembre, que « Messieurs de Long-ueville et de la Noiie ont remis en l'obéissance de S. M, Provins, Laigny, Moret et Montereau-fault- Yonne. Il ne reste plus que Meaux et Ponthoise pour brider entièrement les Parisiens (1) ». Il n'était donc pas aux côtés de son Roi le jour de la bataille d'Ivry ; mais, le soir même de la victoire, Henri lui écrivait : « Dieu nous a bénis », et lui donnait l'ordre de marcher sur Pontoise.
On vint mettre le siège devant Paris. Une nouvelle et plus terrible attaque fut tentée contre les faubourgs. La Noue se fit blesser à l'attaque de Belleville (2). Il fut envoyé en Brie pour défendre Meaux qui allait se trouver prise entre les troupes de Mayenne et celles du prince de Parme (3).
Tout cela n'empêchait pas le Béarnais de se moquer parfois, et durement, du vieux capitaine. Lorsque les chefs de l'armée tinrent conseil à l'approche des Espagnols, la Noue émit l'avis qu'il fallait continuer le siège, et attendre Farnèse sous les murs de Paris. Le Roi, qui voulait tout décider par
(1) R. 0. F>: 9i. A Mémorial... 7 déc. (vx st ).
(2) D'Aubigné et Amir. Lett. miss., III, p. I9i. A la comtesse de Grammont, 14 mai.
(3) La Noue au Eoi, 2 août, de Vuitry.
une seule prando bataille en pleine campagne, lui répondit par des railleries insultantes sur sa captivité (1). L'événement donna raison à la NouO; puisque le Roi fut obligé de lever le siège.
A la fin d'octobre, la Noue se trouvait avec le Roi à Gisors (2), lorsque l'armée dut marcher vers le Tardenois pour inquiéter Farnèse qui s'en retournait en Flandre. Il y eut, le 25 et le 26 novembre, entre la Vesle et l'Aisne, une série de savants combats, pendant lesquels le prince de Parme sut tromper tous les efïorts do Henri IV. La Noue joua dans ces combats un rôle très important ; c'est lui qui Ait chargé de se saisir du passage de l'Aisne ; c'est lui qui reçut, le premier soir, la mission de faire « loger et repaistre ^) les troupes ; on était sûr, en les lui confiant, qu'elles n'iraient pas à lapicorée. Mais le lendemain, il avertit le Roi que toute la cavalerie et toute l'infanterie ennemie se formaient en bataille; il fallut reculer, et c'est la Noue qui protégea la retraite des troupes royales (3).
Au début de l'année suivante, elles vinrent resserrer le siège de Paris. Le 20 janvier, on voulut attaquer la place (4). Mais les portes étaient gardées et fortifiées. On tint conseil. Le Roi, très découragé depuis l'entrée de Farnèse, désespéré de voir la guerre traîner en longueur, « vouloit tenter la for-
(1) p. deVEstoile. a II luy semble que les Espagnols le tiennent déjà aux chausses pour le remener en Espagne. »
(2) H. Talavicino à Burgbley (lettre italienne), de Givors, 13 oct. (II. 0. Fr. 96).
(3) Advartisements... (en français), postérieurs au 26 nov. 1590 {ibid.).
(4) Méin. de laLig., IV, p. 344.
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tune et liazarder quelques hommes jd. La Noue s'opposa ;\ cette (léuiaivhe imprudente, et son avis l'emporta.
On ne dit pas si le Roi lui lança de nouveau quelques-uns de ces amers sarcasmes qu'il lui avait adressés l'année précédente. La chose est peu probable, car, malg-ré tout, Henri aimait profondément ce lidèle serviteur. Lorsque le duc de Mayenne lui envoya des négociateurs à Soissons, il suivit les avis pacifiques de la Noue de préférence à ceux des exagérés, qui ne voulaient entendre parler de paix (1). Tour reconnaître dignement ses services, il pria son alliée Elisabeth de donner trois prisonniers castillans en échange d'Odet de Téligny.
Celte négociation, que la Noue avait tant à cœur de voir aboutir, ne marchait qu'avec une extrême lenteur. Ne pouvant, au milieu des luttes qu'il soutenait journellement contre la Ligue et contre l'Espagne, s'occuper lui-même des afî^iires de son fils, il avait prié Walsingham de se charger de ce soin, et recommandé au jeune prisonnier d'écrire au ministre anglais et à Palavicino. Le malheur voulut que Walsingham vînt à mourir avant d'avoir réussi à le tirer de prison. Sa captivité menaçait de ne jamais finir. Il fallut que, sur l'ordre formel qu'il en reçut du Roi, l'ambassadeur de France à Londres, Beauvoir la Nocle, s'entremît lui-même en sa faveur. Odet fut enfin mis en liberté, et transporté,
(1) Voy. Villeroy (Bachou, p. 602), et la bizarre suite du Manant et du Makeustre, iaséré dans P. Cayet. Ce dernier récit paraît imité de Davila.
non en France, mais à Londres (l) ; il s'agissait d'obtenir de Burghley le moyen de le faire passer en France, et d'abord un passeport pour lui, ses gens, ses chevaux et ses meubles. Ce n'était pas chose aisée, car les Anglais ne montraient à l'égard de Téligny aucune bonne volonté ; et, malgré l'autorisation que lui avait gracieusement accordée la Reine, Beauvoir, retenu par la fièvre dans sa résidence de Hackney, dut plus d'une fois écrire à Burghley des lettres pressantes avant d'obtenir ce qu'il réclamait. C'est seulement vers la tin de mai qu'Odet put prendre la mer.
La Noue n'eut pas le bonheur de revoir son vaillant et digne fils. Il retourna mourir « comme le bon lièvre, en son giste ». Le Koi l'envoya en Bretagne pour y servir de lieutenant et de guide au jeune prince de Dombes, fils de Montpensier, qui était chargé de réprimer la dangereuse rébellion du duc de Mercœur. — Alors reparurent les banales accusations d'ingratitude qu'on lui avait prodiguées en 1588, sous prétexte qu'il allait assiéger dans Lamballe la femme, la fille et le gendre de ce Martigues
(1) Beauvoir à Burghley, 2 mai 1591 (R. 0. Fr. 99) : « ... Sinon je scray contrainct d'attendre le partemeut de M. de Téligny, qui ne peutestre^;/«5 tard tjue mercredi/ prochain. » Beauvoir se trompait, car le 9, il est obligé de récrire : « Je vous supplie me renvoyer le tout fies lettres du Roi] s'il est aujourd'huy possible, et un passeport pour M. de Téligny. J'en parlé hier à la Royne, qui de sa grâce me l'accorda. Il a déjà recouvert deux bons chevaux, il s'atend à un autre et à un hobin d'Irlande... Il a des armes qu'il a aportées d'Hollande pour sa personne, et quelques autres hardrcs contenues en trois ou quatre bahus. » Jd. 10 mai. « J'y fusse allé dès ce soir, n'estoit que j'ay M. de Téligny sur les bras », et lui renouvelle avec instance les mêmes demandes. Id. encore 16 mai.
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qui autrefois lui avait sauvé la vie. Le procès s'ouvrait encore une fois entre le devoir clievaleresque et le devoir national, (hiolquc obligation (|ue la Noue pût avoir ù la taniille du duc de Mercœur, ce prince était bien le plus redoutable de tous ces gouverneurs rebelles sur lesquels Henri était contraint de reconquérir son royaume. La Bretagne n'était olliciellement réunie à la couronne que depuis moins de soixante ans(l) ; les tendances particularistes y étaient encore très vives : Mercœur résolut de se servir de ces passions. 11 prétendit que sa femme Marie de Luxembourg, comtesse de Pentliièvre, était la souveraine légitime de la Bretagne (2). 11 fut suivi de « tous ceux qui aimaient mieux un prince séparé que l'union, à eux peu agréable, avec la couronne de France (3). » 11 demanda des secours à Philippe II ; celui-ci, qui revendiquait aussi le duché au nom de la reine Elisabeth de Valois, lui envoya 4.000 fan-
(1) En 1532, un an après la naissance de la Noue.
(2) Villegomblaiu, II» partie, p. 77. Mercœur « ne visoit à autre but qu'à son établissement en ceste province, et s'en rendre duc soubz les protections du Roy d'Espagne ». Il faillit y réussir. Voy. Vaurigaud, p. 293. « La dachessc... accoucha à Nantes d'un fils qu'elle faisait aY)peler Prince et duc de Britar/ne. yy Mercœur fut un instant maître de Rennes. Il installa à Nantes un Parlement rival de celui de Rennes. Voy. Carré, Parlement, p. 18 et 23 : « Il représentait dans la province l'opinion politique dominante ;il pouvait s'appuyer sur des assemblées d'Etats nombreuses et dévouées à la Ligue ». Id p. 24 : « Presque toute la Bretagne était échappée à son autorité [du Parlement royaliste] ». Aux Etats royalistes tenus à Rcni.es (27 déc. 90), 8 villes seulement étaient représentées.
^3) Davila, p. 695. — R. 0. Fr. 96, SO nov. 1590. Extrait... a. Les Hespaignolz descendus en Bretaigne jusques à3500. Ceux duCroisicà leur arrivée en tuèrent 500. Le duc de Mercure partit de Dinan le deuziesme novembre pour les aller trouver. Ce sont tous gardeurs de chiens et de pourceaux. »
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tdssins, reyiit en gage le port de Blavet, et remplit la Bretagne de ses émissaires. C'était donc une grande province qui allait se séparer de la France et passer sous le protectorat de nos ennemis.
La Noue se trouvait dans la situation où s'était trouvé, trois siècles plus tô(, son compatriote du Guesclin. Il se décida, non comme un chef de bande du XIV* siècle, mais comme un bon Français du xvI^ C'est, au fond, tout le sens des reproches que lui adresse Brantôme (1).
11 était question de l'envoyer en Bretagne dès le mois d'octobre 1590 (2). Mais sa présence paraissait alors trop précieuse au Roi. En février 1591, à la suite d'une demande adressée par les Etats royalistes de Bretagne, son départ fut de nouveau résolu (3). Enfin, appelé par le prince de Bombes (4), il quitta Henri le P"" juin. Il était temps, car le chef du renfort anglais, Norris, menaçait d'abandonner la Bretagne si l'on n'y envoyait pas de troupes françaises. 11 rejoignit enfin l'armée, vers la fin du mois, avec Montgonimery, d'autres gentilshommes, et cent
(1) Brantôme, loc. cit.
(2) H. Palaviciuo, 13 oct. lett. cit.
(3) R. O.Fr. 97, i fév. 91 : « Les Estats de Bretagne ont supplie le Roy leur souverain seigneur les secourir de forces et d'hommes... Le Roy envoie ce qu'il peult de troupes françoyses. .., et entre autres seigneurs le s' de la Noiie, qui est dud. païs. »
ri) Thiboutot à Beauvoir, de Guingamp, 5 mai (R. 0. Fr. 98) : tt Mgr le Prince se sent fort vostre obligé de la diligence qu'avez faicte de luy moyenner du secours [l'armée de Xorris], par le moyen duquel il espère, et l'assistance de M. de la Noiie que le Roy lui doibt envoyer, acquérir de l'honneur... ». Instr, au s' de Jtéan, 13 juin {il/U.) : (f II luy dira [à Elisabeth] que, suivant ce qu'EUe a mandé à S. M. en ce qui touche la Bretagne, Elle [S. il. T. C] a faict partir le s' de la Noue des le premier de ce mois pour y aller, de sorte qu'avec l'ayde de Dieu il s'y sera rendu peu de jouis après ».
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corcelets (1). Vainqueur une première fois, il fut bientôt arrcMé devant Laniballc. Il n'était pas d'avis d'ontroprondro lo siôgo do la place ; mais, comme autrefois Coligny ù Poitiers, il y fut contraint par les nobles de son armée (2). Le siège traînant en longueur, il envoya reconnaîiro une brèche. Peu salislait du rapport qu'on lui lit, il recommença l'imprudence qui lui avait coûté un bras à Fontenay. Considérant comme le devoir du chef d'aller se rendre compte de la position par lui-môme, il voulut examiner cette brèche. La faiblesse de sa vue, qui avait été gravement atteinte par les souffrances endurées à Limbourg, le força de monter sur une échelle. Une balle le fit tomber, ses gens l'emportèrent sans mouvement, et le menèrent en toute hâte à Montcontour (3).
La blessure était en elle-même assez légère. La balle lui avait « rasclé un peu le haut de la teste sans luy olTencer l'os (4) » . Tout le monde croyait sa guérison prochaine. Norris écrivait à Burghley qu'il n'était pas en danger. Le prince de Dombes, dans
(1) Norreys to Burghley {ibid.), 19 juin : « The next day after theyr dislogiug [de Châteaulaadry ; c'était le 15, vx st.], M. de la Noue, M . Mongomery and some other gentlemen, -wyth 100 curâtes joyned with us ». Il ne cache d'ailleurs pas son mécontentement de voir arriver un si médiocre secours, Ibid . 22 juin.
(2) Vaurigaud, p. 315 : a cédant aux sollicitations de la Hunaudaye et du marquis d'Acérac, qui avoient leurs châteaux voisins de cette ville, et à celles de la noblesse du pays... »
(3) Montcontour (C-du-N. arr. de Saint-Brieuc). Amir. p. 364 et Euiv.
(4) Dombes à Beauvoir, 25 juill. (copie, R. 0. Fr. 99). Norreys to Burghley, 13 vx st. {ibid.), — Le 31 vx st. Norris écrit : « who died ... rather of tlie hurt that he receaved of his faule after he was striken than of hys shott ».
une lettre à Beauvoir, disait << qu'avec l'ayde de Dieu, dans dix ou douze jours il montera à cheval », et le priait d'annoncer la nouvelle à la Reine. Le Roi, averti de l'accident, le croyait sans gravité (1). Malheureusement l'état du blessé avait été fortement compromis par sa chute. On parlait de le trépaner. Mais un chirurgien se fit fort de le guérir plus aisément, et rapidement le mal empira.
Après quinze jours de souffrances, la Noue sentit bien quil était perdu. Mourant comme il avait vécu (2), il se fit lire les Psaumes et les passages de l'Ecriture où il est parlé de l'espérance de la résurrection « par nostre Seigneur Jésus-Christ (3) ». L'un de ses gentilshommes « lui ayant demandé s'il ne croyait pas ces choses là véritables, il leva les yeux en haut, déclara que c'était là sa foy et son espérance, qu'il y avoit vécu et qu'il y vouloit mourir ».
C'était le 4 août 1591. On obtint de Mercœur un sauf-conduit pour porter le corps de la Noue dans sa maison de Montreuil-Bonnin. Le Roi fut douloureusement ému de cette nouvelle (4). « J'en porte, écrivait-il le 25 août, un regret extrême, comme font tous ceux qui l'ont connu et pratiqué. » Et voulant témoigner l'estime singulière où il tenait le vieux
(1) Lett. miss., III, p. 457.
(2) Les Espagnols, dans leur joie, répandirent le bruit qu'il était mort fou. E'^p., 1576, n» 24, du camp de Saint-Malo, 7 août, Juan de Aguila à Philippe II : « Mos. de Lanû muriô de un arcabuçaço en la cabeça. An benido â pedir pasaporteal d. de Mercurio para que dexen passar el cuerpo â enterralle â su tierra. Acavô loco de la herida »
(3) Amir., 366.
(4) Lett. miss., III, p. 469, 481, et VIII, p. 432.
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Breton, il assiini do son cli;i;^i'in lo Parlement do la province et les habitants do Rennes (1).
(^lant au prince de Donibes, il avait, dôs lo 8 août, écrit ù b]lisabotli, pour lui annoncer cette douloureuse nouvelle, la lettre suivante (2) :
« Je ne veux aussy omettre ù représenter comme, SU)- vaut la bonne espérance que les chirurgiens m'avoyent tousjours donnée de la guérison de M. de la Noue, j'avois pris la hardiesse d'en donner assurance à V. M. ; toutefois, les accidens qui luj sont survenus l'ont réduict à telle extrémité de douleurs, que le 4 du présent moys il rendit 1 ame à Dieu : laissant, non seulement à tous ceux de ceste armée ung extrême regret et desplaisir d'estre privez d'ung si sage et grand capitaine, mais à moy particulièrement ung deuil et ennuy le plus grand que jamais j'aye ressenty, pour l'amityé et bonne volonté qu'il me foisoyt ce bien de me porter, de laquelle j'avoys commencé de recevoir beaucoup de fruit, et en espérois un bien plus grand s il eust pieu à Dieu luy continuer plus longtemps la faveur de son assistance. Toutefois, Madame, je me suys résoUu de supporter avec patience cette affliction, que j'estime non tant particulière à moy que commune à toute la France et aux nations voisines qui ayment et désirent le bien et repos de cest Estât. »
On ne pouvait prononcer, à propos du mort, de paroles qui fussent plus dignes et mieux méritées.
(1) Voy. aussi 22 août, lettre àMontmorencj \Lett, miss., III, p. 467), et de la même date à de Réau (R. 0. Fr. 99). Cette dernière ne se trouve ni dans les Lett. miss., ni dans le Suppl,
(2) R. 0. ihid.
François de la Noue tombait à soixante ans, après avoir rempli une glorieuse carrière, mais trop tôt pour voir réalisé le rêve de toute sa vie, le rétablissement de la concorde entre les Français. C'était encore une question, en 1591, de savoir si le roi de Navarre resterait définitivement roi de France, ou bien si notre malheureux pays ne finirait pas, soit par devenir une dépendance de la grande monarchie catholique soit par se dissoudre dans une effroyable anarchie. On aime à penser que les derniers moments du Bras de Fer, illuminés et ennoblis par la foi, le furent aussi par de patriotiques espérances. Du moins le vieux soldat put-il se rendre ce témoignage, qu'il avait, pour sa part, travaillé à l'œuvre de paix.
Nous avons tâché de raconter sa vie, et d'en éclairer les points obscurs. 11 est pourtant quelques questions auxquelles nous n'avons pu faire une réponse précise, et dont voici les principales :
La jeunesse de la Noue reste dans l'ombre. Nous voudrions, pour comprendre comment s'est formé le politique et le soldat, quelque chose de plus que trois lignes de Sainte-Marthe et une anecdote d'Amirault sur Bonaventure l'Espervier. — Même incertitude
au sujet de son promier mariaj^e. Nous ne savons ni quand il épousa cette Marguerite, fille de Louis et sœur (le Charles de Téligny, dont il eut cinq enfants, ni quand il la perdit. Cruelle allection lui portait- il? (luolle inlluence exerca-t-elle sur lui, avant cette Marie de Juré qui fut la compagne des heures douloureuses de sa vie ? Il ne parle jamais de sa première femme, ni ses fils de leur mère, ni la princesse d'Orange de sa belle-sœur. Quelles sont les raisons de ce silence?
La Noue a vécu à Genève de 1586 à 1588. Il y eut des entretiens mémorables avec Théodore de Bèze, avec Michel Roset, avec les apôtres les plus illustres de la Réformation française. Nous voudrions pouvoir surprendre le secret de ces conversations, savoir sur quels points le soldat huguenot tombait d'accord avec les héritiers de Calvin, sur quels points il refusait d'accepter leur stricte formule. Comment, dans ce cénacle, jugeait-on la politique d'alors? car on y devait parler non seulement de théologie, mais aussi— en les rattachant à Dieu, auteur et principe de toutes choses — des affaires de ce bas monde, de celles de France d'abord, du roi d'Espagne, de l'Allemagne, de l'Angleterre, du Turc. On y passait en revue tous les grands problèmes qui se posaient alors en Europe. Quelles étaient les solutions qu'on y préconisait pour établir, selon l'Evangile et ['Institution chrestienne, la paix du monde chrétien? Répondre à ces questions serait nous dire dans quelle mesure la Lettre sur la conversion se rapproche ou s'éloigne de la pure doctrine genevoise.
Pour dissiper ces obscurités, trop de documents
nousont manqué. Le chartrier de Montreuil-Bonnin(l) a disparu, ;\ l'exception de quelques actes notariés, sans laisser d'autres traces que les lettres reproduites ou résumées par Amirault. Les archives de la chambre des comptes de Navarre, qui devraient être si riches en renseignements sur un serviteur de la reine Jeanne et du roi Henri, ne nous sont malheureusement parvenues qu'à l'état de registres isolés et incomplets. Celles de la ville et des Eglises de la Rochelle, transférées à Pnris en 1G30, ont péri dans l'incendie de la Cour des comptes (2). Enfin nous sommes loin, comme nous l'avons dit dans notre introduction, d'avoir pu explorer tous les dépôts qui peuvent ou même qui doivent contenir des pièces relatives à la Noue ; et, si cette vie présente peutêtre quelques énigmes insolubles, il est aussi des lacunes que d'autres, plus heureux que nous, pourront sans doute combler.
Par contre, nous avons été assez favorisé du sort dans nos recherches, pour qu'il nous ait été permis de jeter, sur certains points, quelque lumière. — 11 nous semble que, grâce à la connaissance des dépêches espagnoles, on débrouille plus aisément les fils de la double négociation que la Noue poursuivait, en 1570-71, au sujet du mariage béarnais et de la révolte des Flandres. Ces mêmes documents nous expliquent aussi la longueur et la dureté de sa détention. — Les motifs qui le poussèrent à entrer dans la
(1) Les procùs-verbaux de l'église de MontreuU existent aux Arch. de la Vienne, mais seulement à partir de 1675.
(2) Renseignement communiqué par M. de Richemond, archiviste de la Charente-Inférieure.
Koclicllo en 1572, son altitude au milieu des factions qui se partageaient la ville, les raisons de sa sortie, tout cela apparaît avec plus de netteté, éclairé par l'étude de trois sources parallèles. — La lettre écrite aux envoyés flamands, la belle et noble réfutation dos calomnies d'b^mbizo, la correspondance avec des Truneaulx, viennent compléter les pièces déjà publiées par M. Iv. de Volskaerbeke, et donnent à la campagne de Flandre sa vraie signification. — Nous avons pu prolonger jusqu'cà la mort de la Noue la collection interrompue des Calendavs. Sa correspondance avec Walsingliam et les Anglais nous permet, peut-être plus qu'aucune autre, de pénétrer dans son âme, d'assister aux combats qui s'y livrent; il s'y abandonne sans réserve, il nous y fait la confidence de ses tourments intérieurs, de ses défaillances, de ses révoltes, et de ses triomphes sur lui-même. — Ses lettres à Montpensier, non seulement établissent clairement le rôle qu'il joua à Sedan, mais sont précieuses pour l'histoire générale de la Ligue. — Nous croyons avoir déterminé, en nous appuyant sur des fondements solides, la part qu'il faut attribuer au Bras de Fer dans les préludes de la conversion du Roi et atténué, dans une assez large mesure, la portée des assertions de Davila. — Enfin nous croirons que ce travail n'a pas été inutile, si nous avons réussi à faire mieux sentir le réel mérif e d'un écrivain trop oublié.
De létude des documents utilisés dans cette étude, la figure de la Noue ressort-elle très dififérente de celle que lui avait prêtée la légende? Fautil renoncer à l'opinion traditionnelle qui fait de la
Noue un type de pureté, d'honneur et de vaillance, et, pour tout dire en deux paroles, a un Bayard luiguenot »?
Un Allemand a dit de la Noue qu'en lui « se trouvaient seulement les bons côtés, non les ombres du caractère national français » (1). Et il ajoute, avec un sens assez fin de nos diversités provinciales : « C'est un vrai fils de la Bretagne ». Breton, il ne l'est pas seulement par son obstination invincible, par sa fidélité à la cause qu'il a une fois embrassée, par sa candeur un peu naïve. Il a du Breton à la fois le caractère réfléchi, le goût pour la méditation et la rêverie, même un peu mystique, et le don de l'action rapide et brillante. On aperçoit en lui ce mélange de facultés contemplatives et de vertus actives qui est, dit-on, au fond de toute âme bretonne, et qu'on rencontrait, deux siècles plus tôt, chez du Guesclin. Sur le champ de bataille, la Noue rappelle par beaucoup de traits [mutatis mutandis, et surtout avec le goût du pillage en moins) son compatriote Bertrand. Comme lui c'est, avant le combat, un sage capitaine, qui pousse la prudence et la défiance en ses propres capacités jusqu'à éveiller l'impatience de ses gens d'armes, qui prend soigneusement ses mesures pour vaincre ou pour se retirer en cas de défaite, qui n'abandonne rien au hasard. La première arquebusade en fait un brave et bouillant soldat, trop peu ménager de sa personne, et qui se risque au plus fort de la mê-
(1) Dalwigk, p. 24 : a In ihm fiaden sich nur die guten, nicht die Schattenseiten des franzosischen Nationalcharakter. Er ist ein achter Sohn der Bretai^ne...
lôe (1). Ainsi qu'au bon connétable, il lui arrivait de se laisser proiulrc. Il fut fait [)risonnior trois fois, à Jarnac,;\Moncontour, àlugolnionster. lise fit gravement blesser sous les murs d'une place assiégée, il tomba dans les fossés d'une autre.
Ce double caractère de méditatif et d'homme d'action apparaît dans toute sa vie. Sa politique est tirée de l'Ecriture, c'est une paraphrase des préceptes de Paul ; mais, s'il a étudié l'Evangile, il ne connaît pas moins bien la France, il en sait l'histoire, le tempérament et les besoins. La théorie politique n'est chez lui qu'un moyen d'éclairer son esprit ; la fia, c'est le salut public ; il convient seulement de respecter, dans la pratique, les règles posées par la théorie, et de n'arriver au salut que par les voies de la justice. — Il est royaliste parce que Dieu ordonne d'obéir aux puissances ; mais c est trop peu à son gré de n'apporter au Roi qu'une adhésion purement intellectuelle. S'il veut la royauté forte, c'est encore parce que « nous avons vescu plus d'onze cens ans sous telle forme... Et si, nous devons penser qu'il n'y a aucune police plus propre pour gouverner les Français que celle-là ».
C'est un vaillant à l'âme douce, et — si l'on nous passe l'expression, qui n'est contradictoire qu'en apparence — un guerrier pacifique. Il rêve, sur les champs
(l) De Thou en, 6o4 e) a bien analysé ce trait de caractère : (( Eo erat ingenio Lanovius, ut cum natura sua ad omnem certandi occasionem praecipiti inclinatione ferretur, tamen seu modestia seu innata prudentia in consiliis capessendis hserere et ambigere videretur... ». D'Aubigné l'appelle « le plus hazardeux capitaine de son siècle ». Dalwigk, p. 6 : « Es war eine achte Reiterthat, kiihn und doch besonnen ausgefiihrt »,
de bataille, l'union de tous les partis. Courageux comme peu l'étaient, même en ce temps d'aventuriers et de chefs de bande, redouté du tout-puissant Philippe II, il n'eût pas pris une poule à un paysan, et, plus vivement encore qu'aux ennemis, il faisait la guerre à la picorée. A la cour du roi de Navarre, il s'emportait contre les mauvais conseillers qui poussaient le prince à l'irréligion et à la débauche. Turenne, qui écrit en ami, lui reproche d'avoir eu ■( des jalousies » (1) ; mais la façon dont il en parle montre que c'étaient de nobles jalousies d'homme de guerre. Il était jaloux de n'être pas toujours au premier rang, de céder à d'autres l'honneur des coiips à donner et des coups à recevoir. Il était gentilhomme, et, bien qu'il désapprouvât les duels dans son livre, une parole un peu trop vive lui faisait perdre la tête. Lavardin lui dit insolemment devant Villeneuve : * Voulez-vous m'apprendre mon métier. — J'y aurais trop de peine », répondit- il en mettant la main à son épée (2), et il fallut une autorité souveraine pour l'empêcher de la sortir du fourreau. Mais on sait avec quelle mansuétude, à la Rochelle, il avait supporté les injures, et jusqu'au soufflet du ministre la Place.
Son désintéressement était célèbre. Amirault nous en donne une preuve, dans une petite historiette qu'il nous a contée de façon charmante. Sa sœur Marguerite avait épousé le sire de Vezins, et lui avait donné trois enfants, a La mère estoit encore vivante,
(1) Mém. de Bouillon, p. 147.
(2) Aubigné, II.p 284.
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lorsque son mnrv, dostournant ses affections d'elle, les avoit iiisensiblemenl portées, et puis fortement attachées sur un autre sujet, car il devint éporduement amoureux de la demoiselle suivante de sa femme. » lia fenune mourut, et la suivante lui succéila. La marâtre remit les enfimts « entre les mains d'un pilote anglois, avec qui elle avoit fait convenir de les faire périr n.Le pilote (comme ces bergers qui, dans les mythes antiques, recueillent sur la rive des lleuves ou sur les montagnes les futurs fondateurs de villes) se sentit pris de pitié, et confia ces enfants à un paysan de Guernesey. Les filles moururent. Le fils exen-ait à Londres la profession de cordonnier. La Noue, qui l'avait une première fois rencontré en Flandre, le revit à Genève, et, dans le jeune compagnon qui lui essayait une chaussure, il reconnut son neveu. « Il pouvoit, ajoute naïvement le bon ministre, il pouvoit le laisser là sans en faire conte, et par ce moyen il se fût ouvert l'entrée à la succession de sa sœur. . . , et il ne luy falloit point d'anneau de Gygès pour cacher le défaut de son action. Mais il avoit l'âme trop belle et trop noble pour mettre le bien en considération dans une telle occurence », et il s'employa pour obtenir la reconnaissance de son neveu. Peut-être que la chose ne nous paraîtra pas si méritoire qu'Amirault veut le croire, mais elle l'était sans doute au xvi® siècle plus qu'aujourd'hui : en effet, comme, après la mort de la Noue, Odet continuait le procès et que les héritiers de Vezins lui offraient une forte somme pour le désintéresser, sa femme fut sur le point de se laisser tenter par leurs propositions. Mais Odet resta fidèle
aux beaux exemples que lui avait légués son père. Ce huguenot, qui mène la vie d'un puritain et qui parle comme un prédicant, n'a rien de l'ûpreté des sectaires; il est plein de respect pour la liberté de penser. Il souhaite de voir toute la France calviniste, mais il se ferait scrupule de forcer l'âme du moindre des Français. En le lisant, en l'écoutant parler des droits sacrés de la conscience, exprimer son liorreur pour le sang et les massacres, on se prend, malgré soi, à songer à ces philosophes du xviir siècle qui devaient travailler au triomphe de la tolérance et de l'humanité. Mais, ne l'oublions pas, la Noue esi un philosophe à cheval, avec un bras de fer, et qui chante ses psaumes. Il sait le prix de la vie humaine, non pour avoir étudié l'homme dans son cabinet, mais parce qu'il considère en lui la plus belle des créatures de Dieu, et parce qu'il l'a vu vivre, agir et mourir.
Il était homme lui-même et, comme tel, il eut ses faiblesses. Son esprit, ferme et sage en beaucoup de choses, n'était pourtant pas sans travers; le moindre était la naïveté. Il a eu cette chance, que son éducation toute personnelle et non érudite Ta préservé de la grande maladie intellectuelle delà Renaissance, la foi irraisonnée aux lettres antiques. Il s'est moins bien défendu contre une autre cause d'erreur, il a cru aveuglément à la lettre de la Bible. On le voudrait un peu moins servilement attaché au texte de saint Paul, on lui souhaiterait un peu plus de cette noble indépendance d'esprit, de cette largeur de pensée qu'on rencontre chez les grands païens de
l'ôpoquo, chez ces épicuriens qu'il a condamnés au nom lie la foi, les Rabelais et les Montaigne. Son style, si vil" et si leste ;\ l'ordinaire, devient parfois grave et terne au point de faire déjù pressentir ce qu'on appellera plus tard le a style réfugié ». Il a touché aux sciences retrouvées ; mais ces études nouvelles n'ont pas sulfi à ébranler sa crédulité. S'il a connu Palissy, il a trop bien lu Bodin. 11 se perd en déclamations puériles contre les méfaits de l'or. Cet homme de froid bon sens, qui raillait si rudement les alchimistes (1), a cru de très bonne foià la sorcellerie et aux sorciers, aux présages et aux astrologues.
Il eut aussi des faiblesses, et plus inquiétantes, dans le caractère. Certes, c'est être injuste que de l'accuser d'avoir commis des fautes contre l'honneur, et de lui disputer son titre de Bayard huguenot ; mais on peut bien, et Ton doit lui reprocher une certaine légèreté. rS'Ous l'avons vu plus d'une fois pris entre des devoirs contradictoires, enveloppé d'une trame que la casuistique la plus subtile aurait eu peine à démêler. Nous avons tâché d'établir qu'il avait, dans ces diverses circonstances, à la Rochelle, à Sedan, en Bretagne, toujours pris le parti le plus honorable. Mais n'est-ce déjà pas trop pour sa gloire que de s'être si souvent et si aisément engagé dans ces impasses, sans peut-être assez prévoir les obstacles qu'il rencontrerait pour en sortir ?
De se laisser mettre à tant de reprises dans des situations aussi scabreuses et aussi pénibles pour une
fl) Il avait fait lui-même, par curiosité, quelques expériences de « soufflerie « lorsqu'il était prisonnier.
conscience délicate, si ce n'était pas faillir, c'était, il faut l'avouer, véritablement jouer avec le feu. On se demande par instants si, certain de délier ces noeuds avec toute la sûreté d'une âme droite, il n'aimait pas un peu trop à les nouer lui-même, et s'il ne se faisait pas un secret plaisir de rechercher les inextricables conflits de devoirs, les beaux embarras de conscience, à seule fin d'en pouvoir sortir avec honneur. La réponse est trop claire : le Bras de Fer était incapable d'un aussi subtil calcul d'amour-propre ; ce n'était pas un virtuose d'honneur, il ne rusait pas avec luimême, et, s'il a péché, c'est faiblesse.
Certes, lorsqu'il est entré à la Rochelle en 1572, il n'a pas manqué à ses devoirs de Français, ni davantage, lorsqu'il en est sorti l'année d'après, à ses devoirs de huguenot. En 1588, on ne peut raisonnablement accuser d'avoir trahi ses eng.igements envers le duc de Guise un homme qui attend près de dix mois pour se décider à une résistance toute passive, et qui n'a qu'un rêve, c'est de conclure la tragédie par un mariage. — Mais n'eût-il pas mieux valu réfléchir d'avance aux conséquences que pouvaient entraîner ses actes ? et n'a-t-on pas souvent le droit de se demander à son propos : qu'allait-il faire en cette galère ?
On l'excuse volontiers d'avoir accepté du Roi la mission de la Rochelle. — Mais, à Genève, ne devait-il pas faire en sorte que son ami le duc de Bouillon déférât à un autre la charge de défenseur de Sedan ? 11 n'ignorait pas l'hostiHté des Lorrains pour la maison de Bouillon. Il savait que le duché avait déjà été attaqué, que l'on pourrait peut-être pro-
fîter do la minorité de Cliarlotto pour recommencer la iiiiorre. Si cette supposition venait à se rôaliser, il devait bien penser que sa situation personnelle, à lui protecteur de l'un des deux adversaires et obligé de l'autre, deviendrait des plus délicates. Il eût sans doute été sage de ne pas se risquer sur cette pente dangereuse.
Nous croyons apercevoir la raison profonde de cette indéniable faiblesse de caractère. La Noue, c'est son honneur et son ridicule, ne croit pas à la méchanceté humaine. A ses 3'eux, Charles IX est un pasteur de peuples, qui regrette les massacres, et veut faire rentrer au bercail des brebis effraj'-ées ; les Rochelois sont d'excellents Français, armés seulement pour défendre les droits de leur conscience. Il n'a pas admis l'hypothèse où le Roi flatterait les rebelles pour les mieux écraser, où les Rochelois seraient des fanatiques, prêts à accepter la suzeraineté d'Elisabeth : et cette double hypothèse s'est trouvée vraie. — Il a espéré rencontrer dans le duc de Lorraine un prince loyal, qui vengeait sur le duc de Bouillon le ravage de ses terres, mais qui, son ennemi mort, n'en pouvait vouloir à une innocente jeune fille. S'il jugeait bien, l'entente devenait facile, et la Noue, par ses relations avec les deux parties, était le médiateur désigné. Il avait tout prévu, hormis le cas où le duc attaquerait Jametz bien moins pour se venger que pour arrondir la terre de Lorraine, où la minorité de Charlotte, loin de le faire renoncer à son projet, n'aurait d'autre effet que d'en presser l'exécution.
Au fond, cette impossibilité de croire au mal, cette
confiance exagérée dans les retours de bonté dont les pires sont parfois capables, c'est la grande, l'irrémédiable infirmité de la Noue, le seul défaut de cette intelligence si nette et si pratique, de ce ferme caractère. Il pousse l'amour de la paix et de la concorde jusqu'au désir, je dirais jusqu'à la manie de la conciliation universelle. A force de vouloir tout unir dans un fraternel embrassement, il finit par ne plus apercevoir les différences, trop souvent radicales, qui séparent les hommes et les choses. Il a tenté de mettre l'une dans l'autre bien des mains qui frémissaient de se sentir jointes. Il a voulu marier l'Espagnol avec la France, le pape de Genève avec la cour de Rome, la noblesse avec le pouvoir absolu, la soldatesque avec le peuple des campagnes, une princesse de la Marck avec un duc de Lorraine, et, en dernier lieu, le roi Henri avec la sainte Ligue. Il n'y a que le Turc dont il n'ait pas rêvé de faire l'époux de quelque puissance européenne. C'est même ce pauvre Turc qui doit payer, en fin de compte, les frais de toutes ces fêtes.
Sauf à l'égard des infidèles et des athées, on peut dire qu'un sentiment fut complètement absent de l'âme de la Noue, c'est la haine. Du fond de son puits de Limbourg, le malheureux, rongé de vermine, vantait « la débonnaireté » du Roi catholique. En ce siècle de passions violentes, c'est chose remarquable que cette absolue incapacité de haïr. Mais s'il y avait là une preuve de haute dignité morale, c'était en même temps la cause d'une véritable faiblesse. La Noue a l'air de n'être pas de son temps. Au milieu de ces « parts armées » qui déchirent la France et l'Eu-
rope, au milieu des clameurs furieuses, des clameurs de haine et de vengeance, ses douces paroles somblentun psaume entonné d'une voix grave et pieuse, parmi la mêlée sang-lante. On aimerait par instants à le sentir plus de son parti, et surtout à surprendre chez lui un cri de rage, le cri de ces saintes colères qui sont l'une des marques du héros. Une ou deux lois, contre l'Espagnol, contre le ligueur, il a trouvé des paroles ardentes, et l'indignation l'a haussé jusqu'à l'éloquence. Mais ce soutHe ne se soutient pas -longtemps. Il revient bien vite à cette chimère d'universelle réconciliation, et témoigne ainsi d'une candeur qui, pour qui connaît le siècle où il a vécu, est bien près de toucher au ridicule.
Il a échoué dans presque toutes ses entreprises, parce qu'il a commis sur ses maîtres la même erreur que sur ses adversaires : il s'est dissimulé leurs défauts. Trop clairvoyant pour ne pas les apercevoir, il se les est cachés volontairement. Il a servi des protecteurs indignes et s'estingénié à les parer de toutes les vertus. II se refuse à voir dans Henri III le plus détestable roi qui ait régné sur la France depuis Charles VI; ce roi, qui a voulu le faire tuer, qui le fait maintenir en prison, il l'appelle un Titus, un Marc-Aurèle. II n'a pas vu — ou plutôt il n'a pas voulu voir — que le duc d'Alençon était un intrigant et un lâche, le vrai type du frère de roi (quelque chose comme un portrait anticipé de l'autre Monsieur, de Gaston), en tout le digne pendant de Henri III. La désinvolture avec laquelle ce prince avait une première fois abandonné ses alliés, les horreurs qu'il laissa commettre par ses troupes au
siège de la Charité, rien ne lui servit de leçon. Il a cru que de cet eiféminé il pourrait faire un comte de Flandre, et il a failli payer cette erreur de sa vie. De môme, à Sedan, il a été perpétuellement gêné dans ses mouvements par la nullité de son supérieur d'alors, le duc de Montpensier. C'est seulement à la fin de sa vie qu'il a eu la chance de mieux rencontrer, et de mourir au service d'un roi.
Ne soyons pas trop sévères pour des faiblesses qui tirent leur origine d'un si noble sentiment, et qui au fond ne diminuent pas l'homme même. De vraie défaillance, la Noue n'en a eu véritablement qu'une seule, celle de 1574. Ce jour-là, il a doublement péché. Péché contre la religion : il a consenti à l'impur alliage des intérêts temporels et des libertés spirituelles ; péché contre la France : il a fait passer ses passions de sectaire avant le sentiment de la solidarité nationale. Mais cette défaillance a été courte; elle a été durement expiée par cinq années d'une horrible captivité , que la Noue a subie avec la résignation d'un martyr et dont il est sorti avec l'auréole d'un transfiguré. On peut presque dire (en faisant sa part à l'infirmité humai ne) que rien n'a souillé la pureté de cette belle vie . La légende ne s'est pas trompée en faisant de cette figure un symbole de vaillance, de loyauté et d'héroïsme.
En parlant de la Noue, plus d'une fois nous avons été tenté de raconter son siècle. Si nous avions voulu sortir du sujet que nous nous étions imposé, il nous eût été facile de grossir ce volume. Nous avons considéré comme notre premier devoir de résister à cette tentation. Mais, avant de terminer, il nous sera bien
permis de tirer tlo cette étude quelques conclusions plus gôiiérales, do nous en servir pour pénétrer plus avant dans riiistoiro morale de ce xvT" siècle où se fonda, sur le roc de la liberté de conscience, « la foy profonde » des temps modernes, où de la mêlée des luttes relig-ieuses on vit soudain jaillir tout armées les nations. 11 nous semble que la connaissance de la vie et des écrits de la Noue peut au moins servir à modifier quelque peu l'opinion qu'on se fait communément sur la façon dont nos ancêtres éprouvaient et le sentiment religieux et le sentiment national.
Nous n'y contredisons pas : le xvi" siècle a été un siècle de fanatisme. — Cependant cet axiome historique soutfre de nombreuses exceptions. L'exemple de la Noue et de quelques autres prouve qu'il y avait alors, chez les protestants, un parti modéré, disposé à une transaction, à tout le moins respectueux de la liberté individuelle. On pourrait aisément, en groupant les noms des de Thou, des Castelnau, des l'Hospital, trouver les éléments d'un même parti chez les catholiques, sans parler des indifférents. — C'est le sentiment de ce centre catholique et de ce centre réformé qui doit nous servir de critérium pour juger en toute équité les partis extrêmes. On n'a pas le droit de nous dire, comme on le fait à tout moment, que les persécuteurs, papistes ou huguenots, étaient tout simplement des hommes de leur temps, instruments inconscients et irresponsables des passions populaires. Non, il n'est pas vrai que la ferveur religieuse ait amené fatalement, chez ceux qui la gardaient vivante, une aussi complète aberration de
la conscience humaine. Pour qu'on pût le prétendre, il ne faudrait pas qu'il eût existé, à côté de ces furieux, des hommes chez qui la foi la plus vive n'engendrait pas la cruauté, chez qui la tolérance s'épanouissait naturellement comme la fleur la plus exquise de la piété. Nous avons le droit d'être sévères pour Monluc et des Adrets, puisqu'on leur siècle vivait un la Noue.
Nous devons adopter une formule analogue pour juger des actes tels que le traité signé par le vidame de Chartres en 1562, et qui livrait le Havre aux Anglais, ou le projet formé par les Seize de donner la France à Philippe II. Pour qu'on pût nous dire que ces actes sont du siècle, il faudrait qu'ils eussent passé pour indifférents aux yeux de tous, de tous ceux du moins dont la voix avait quelque autorité, et pouvait exercer une action sur les idées morales des contemporains. Or il existe bien encore à cette date (et elle n'est pas près de mourir) une école, celle de Brantôme, qui ne voit dans « ce grand M. de Bourbon » qu'un vassal en état de guerre privée contre son suzerain. Mais à cette école restée toute féodale s'oppose déjà une école nationale, dont l'existence seule est la condamnation des traîtres. La Noue en professe les doctrines. Il n'a pas voulu, en 1573, rester à la Rochelle, pour n'y pas être, môme passivement, complice d'un crime de lèse-nation. Il croit qu'il a envers son roi des devoirs imprescriptibles, supérieurs à toutes ses obligations particulières ; il croit môme, et c'est chose nouvelle, qu'en dehors et au-dessus de ces devoirs envers son roi, il en a, et de plus sacrés encore, envers cet être
moral (|ui s'appelle la patrie. Ceux-là sont les premiers après ceux qu'il a envers Dieu. Il le dit, on l'écoute : et voilà pourquoi Mercœur est coupable d'avoir voulu, au xvi" siècle, livrer à Philippe II un coin de terre française, tandis que xMontfort, au xiv% pouvait à son gré transférer son allégeance du Valois de Vincennes au Plantagenet de Windsor. Il est certaines doctrines empreintes d'une telle dignité morale qu'elles ne peuvent être énoncées sans devenir aussitôt impératives ; la doctrine du devoir national est de celles-là. — Aujourd'hui, il y a encore parmi nous des hommes qui ne croient pas à la patrie : ne pensons-nous pas avoir le droit de sévir contre eux ? Certes l'histoire ne peut être aussi sévère, cependant elle ne doit avoir aucune indulgence pour ceux qui, au xvi" siècle, prétendaient n'avoir pas d'obligation à leur patrie, car déjà l'organisation nationale tendait à devenir la forme normaie et nécessaire de la vie des sociétés modernes.
Modestie, bonhomie, bon sens ferme et droit, indulgence, vaillance et douceur, patriotisme ardent, ferveur tolérante, résignation active, une bonté un peu faible et un peu chimérique : il semble que voilà tout la Noue. Ces qualités, il les a mises au service d'une noble cause, qu'il a loyalement servie jusqu'à son dernier soupir ; il lui a été donné de les déployer sur les théâtres les plus divers, dans les circonstances les plus dramatiques. Dans l'histoire politique du siècle, comme dans son histoire littéraire, il est immédiatement au-dessous des plus grands. Il mérite, non seulement parmi les gloires du protestantisme
français, mais parmi nos gloires nationales, une place très large et très brillante, tout à côté de son maître l'Amiral. Protestant zélé, Je Bras de Fer n'a jamais oublié que tous les chrétiens sont rachetés du sang de Jésus, et que tous les Français sont frères. Il a profondément aimé son pays, et — pour prendre une de ses plus belles expressions, qui est à elle seule un témoignage de la délicatesse et de l'élévation de sa pensée — ses vertus ont « honoré nostre France » .
APPENDRIE ET PlÈriES JUSTIEICATIVES